DE [.A DISTRIBUTION
Il y a quatre conditions principales à remplir pour bien disposer un jardin d’agrément.
La première est que, comme la nature est toujours plus belle et coûte moins (pie l’art, un jardin doit plus tenir de la première que du second ; i! ne faut donc emprunter de l’art que ce qui peut servir à faire valoir la nature.
Le seconde est de ne point trop offusquer le jardin, surtout auprès des batiments.
La troisième, au contraire, est de ne pas le découvrir trop, car il ne parait rien lorsqu’on le voit tout d’un coup dans son entier, sans y entrer; en outre, on y manque de fraîcheur l’été.
Enfin, la quatrième condition est de faire toujours paraître le jardin plus grand qu’il n’est réellement, effet qui se produit, soit en arrêtant le coup d’œil par des palissades, des allées, des bosquets placés à propos, et qui , en cachant des endroits irréguliers, font néanmoins des enfilades, des enfoncements et des vues d’oiseau, soit en pratiquant des lisières de bois le long des murs, soit enfin en ménageant des angles, des terrasses et des claires-voies qui répondent à des points de vue du dehors.
La proportion générale des jardins d’agrément est d’être
<1 un tiers, ou môme de moitié plus longs que larges, aliu que les pièces en soient plus gracieuses à la vue; le jardin en paraîtra aussi plus grand dans son ensemble.
Il est essentiel encore de proportionner l’étendue d’un jardin au volume de la maison; car une petite maison ne paraît rien auprès d’un grand jardin , et un petit parterre auprès d un grand bâtiment parait encore moins. 11 faut remarquer, à ce sujet, que , comme l’ardoise grossit beaucoup le volume d un batiment, une maison qui en est couverte souffre des dehors plus spacieux que quand elle n’est couverte que de tuiles.
Ainsi, ce que l’emplacement du jardin aura de trop en long ou en large, tant par rapport à la masse des bâtiments que par rapport aux différents compartiments du jardin, doit être borné par des palissades, des bosquets, des allées plantées, ou autres pièces de relief, percées de façon qu’elles ne resserrent pas les points de vue. Au reste, il vaut mieux se contenter d une étendue raisonnable, que d’avoir de vastes emplacements dont les trois quarts sont ordinairement négligés.
Ii laut toujours descendre dans un jardin par un large perron, de trois marches au moins ; que la vue rencontre d’abord un parterre riant, et que le terrain aille, s’il se peut, un peu en pente douce jusqu’au bout, afin que les bâtiments paraissent plus élevés.
Le jardin doit régner autour du bâtiment ou en face ; et, si l’on veut lui donner une forme symétrique, le parterre, comme pièce plate, doit être accompagné des deux côtés de pièces de relief qui le fassent valoir; mais, avant de les planter, il faut prendre garde à la situation du lieu ; car s’il y a une belle vue d’un côté, il est nécessaire d’y tenir le parterre découvert en y pratiquant des boulingrins et autres pièces de verdure, ou bien n’y mettre que des bosquets d’arbrisseaux, ou des palissades basses qui ne bouchent point la vue. On ne borde le parterre de palissades et de bosquets élevés, que lorsqu’il n’y a aucune perspective à ménager, ou quand on veut masquer quelques murs ou chaumières d’un aspect désagréable.
Il est toujours à propos, dans un beau jardin, de planter
des bosquets d’arbres et d’arbrisseaux toujours verts, pour y jouir de leur verdure en toute saison.
La tète du parterre doit être décorée d’un bassin ou autre pièce d’eau, et, à l’autre bout, pour arrêter un peu la vue sur cette partie du jardin, on pratique une demi-lune de palissade, percée en patte d’oie, qui mène dans les grandes allées. L’espace compris entre le bassin et la palissade sera rempli par de petites pièces de gazon ornées d’ifs, des platesbandes et des corbeilles ; c’est aussi dans cet intervalle que l’on disposera les caisses d’arbustes et les pots à fleurs.
En face du bâtiment, on fera l’allée principale ; on la coupera en deux ou en trois parties égales, par une ou deux allées de traverse. Ces allées seront très-larges, et, à leurs extrémités, on percera les murs pour y faire des grilles ou des claires-voies avec des fossés au pied. On pratiquera, si cela est possible, dans le dehors, sur la ligne de ces ouvertures, des avenues, des pattes-d’oie, des étoiles, etc.
Quand on aura distribué, suivant le terrain , les grandes allées et les principaux alignements, et qu’on aura placé le parterre et les pièces qui l’accompagnent, on établira dans le reste du jardin des boulingrins, des pièces d’eau, des quinconces, des salons de verdure, des cloîtres, des cabinets, des amphithéâtres ou labyrinthes, avec des fontaines, figures, vases, etc.
On évitera, dans la distribution générale, de placer les arbres des extrémités des allées de manière à former des angles saillants qui choqueraient la vue. On devra, au contraire, échancrer les encoignures et les angles de toutes les pièces, pour en former des carrefours, qui sont plus agréables à l’œil et plus commodes pour la promenade.
Au surplus, il faut qu’il n’y ait dans le plan rien d'étouffé, rien de mesquin, d’étranglé ou d’étroit.
Si l’on veut tracer un jardin paysager, il faudra éviter toutes les formes qui se rapprochent des caractères géométriques; on devra contourner gracieusement toutes les lignes, en les subordonnant, toutefois, aux règles de la perspective. On cherchera les courbures qui seront le mieux en harmonie avec la grandeur et la forme naturelle de la propriété ;
on évitera les zigzags anguleux, que l’on ne doit admettre que par nécessité, sur la pente rapide d’une colline, où ils seront masqués, d’ailleurs, par des buissons ou des arbres. Mais la ligne courbe n’acquiert d’élégance que dessinée sur une grande échelle, encore doit-elle être douce dans ses contours, et non pas heurtée comme si, à tout instant, il fallait faire volte-face.
Nous allons, au surplus, donner quelques règles établies par Gabriel Thouin, pour la composition des jardins paysagers.
« 1° Le bâtiment principal doit avoir des points de vue agréables sur le jardin, pour engager à la promenade et exciter la curiosité par des monuments, qui auront eux-mômes leurs points de vue sur la campagne ou surquelques fabriques.
« 2° 11 faut planter, non loin du bâtiment, des arbres verts et autres au feuillage formé, pour faire repoussoir. Sur le second plan, il faut des aibres plus petits et dont le feuillage soit plus clair; enfin, sur le troisième plan, les arbres doivent encore être plus petits et avoir une teinte argentine, afin de rendre, sur le terrain, l’effet qu’un peintre de paysasages rend sur la toile.
« 3° On doit établir un chemin de ceinture qui tourne autour de la propriété, en tâchant de l’allonger le plus possible, et de lui donner un contour agréable, pour qu’en le parcourant, soit à pied, soit à cheval ou en calèche, on n’éprouve aucune difficulté, et pour ne pas suivre l’exemple donné dans les jardins soi-disant anglais, où l’on voit des allées qui tortillent sans motif, et qui ne viennent à aucun but.
« 4° On veillera à ce que tous les chemins qui se sépareront de celui qui tourne autour de la propriété aient une destination, soit pour conduire à différentes fabriques, salles de repos et points de vue, et à ce que chaque fabrique forme tableau.
« 5° Les arbres les plus agréables doivent être plantés isolément dans la prairie, par groupes, en nombre impair. »
Le jardin paysager offre du reste des ressources infiniment variées; avec du sentiment et du goût, on trouvera mille manières de déployer son talent ; il ne faudra que copier les exemples donnés par la nature.