CALORIQUE
Pour que l’économie éprouve les effets de l’élévation de la température, il faut que le thermomètre marque 17 ou 18° centigrades. C’est d’abord à la peau que la première impression se manifeste. La vitalité du tissu dermique augmente, la transpiration s’v produit, enfin la circulation et la sensibilité y prennent un accroissement qui augmente à mesure que la sensation de chaleur devient plus vive. Comme il y a une grande sympathie entre la peau qui couvre le corps et cette peau délicate qui part des lèvres et de la bouche et tapisse tout le canal intestinal, une sensibilité vive se développe bientôt dans l’estomac et dans les intestins.
Cet état donne lieu à une grande disposition à l’irritation, et par conséquent toute action tonique ne peut que produire de fâcheux effets. Ainsi l’estomac supporte mal les aliments substanliels et tirés du règne animal : il désire les acides, les substances végétales, et le goût finit par se faire une éducation en rapport avec les besoins de l’estomac.
A cause de son rôle dans la digestion, le foie participe à l’état, pour ainsi dire permanent, d’irritabilité des organes intestinaux. H acquiert donc un volume considérable, et fournit une si grande quantité de bile, que le teint des méridionaux finit par se colorer d’une nuance jaune, qui est devenue depuis longtemps, tant elle est générale, un caractère de race.
Les fonctions des poumons sont moins développées dans les pays chauds; ces organes y consomment moins d’air que dans les régions tempérées ou froides; aussi les phthisiques s’en trouvent bien. L’intelligence est à l’état de torpeur sous* l’influence d’une, température élevée; le travail intellectuel devient difficile et même impossible : on ne vit que par la sensibilité du corps et non par l’actif exercice de l’esprit.
A raison de cette sensibilité générale du. système nerveux, les maladies de caractère spasmodique, les affections convulsives les plus exagérées, sont très-communes dans les régions chaudes; ce sont les plus ordinaires. La sensibilité des organes de la génération participe à la sensibilité générale. Le goût des plaisirs érotiques est aussi puissant que précoce. L’ardeur avec laquelle on s'y livre ne contribue pas peu à l’affaiblissement de l’exercice cérébral.
La chaleur, par la vitalité qu'elle porte à la peau, détermine vers la surface du corps une accumulation de sang. Les vaisseaux capillaires se gorgent, la peau se colore, les pores se dilatent, enfin le tissu cutané, amolli par l’habitude de la transpiration, perd de son élasticité, et par conséquent de sa force de résistance. Aussi, cet état favorise à l’extrême le développement de l’embonpoint, et il est très-commun de voir dans les climats chauds des personnes d’une rotondité exagérée. Celles qui vivent avec une sorte d’inertie, qui, loin de se donner du mouvement, se reposent toujours, acquièrent cet embonpoint même avant d’avoir atteint l’âge mûr. Les scrofules se développent aussi sous l’inllucncc de la chaleur, surtout quand elle est humide et quand elle exerce son action dans un lieu non éclairé.
L’absence de calorique produit le froid. A mesure qu’on avance dans les régions tempérées, et que de celles-ci ou va vers le nord, la chaleur se modifie, et elle finit enfin par atteindre la limite inférieure du thermomètre. Les modifications que produit le froid ou l’absence de la chaleur sur l’économie humaine , sont absolument opposées à celles que nous venons de faire connaître.
Ainsi, sous 1 influence de l’abaissement de la température, la vitalité déserte la peau, et est refoulée de la circonférence
nu centre. Au lieu d un mouvement excentrique, c'est un mouvement concentrique qui se produit. L’estomac acquiert une énergie considérable; il recherche les toniques, il digère facilement les mets les plus substantiels; enfin, les organes gastriques sont dans le meilleur état. Le système nerveux perd la sensibilité vive qui se fait remarquer dans les climats chauds, et la passion érotique est loin d’y montrer la meme ardeur. £n compensation, l’intelligence acquiert de l’énergie, et c’est des climats tempérés, et môme de la lisière des climats froids, que nous viennent les créations les plus durables de l’esprit humain.
Si le froid est très-intense, d’autres modifications se produisent. L'extrôme froid énerve au lieu de fortifier; il anéantit les forces au lieu de les raviver, et il éteint autant l’activité de l’esprit que l’énergie des organes gastriques. Chez les corps faibles, comme ceux des femmes et des enfants, il ne faut pas un degré trop considérable de froid pour déterminer en eux des phénomènes morbides; ce sont des natures délicates, qui sont dépourvues de la force de résistance nécessaire pour repousser l’influence énervante produite par l’absence du calorique.
Pour neutraliser, autant que possible, les effets d’une chaleur trop vive, comme ceux d’une chaleur insuffisante, il faut déterminer en soi le contraire des modifications qu on res-
sent. Ainsi, loin de s’abandonner aux habitudes paresseuses des climats chauds, il faut emprunter à la volonté la force nécessaire pour dompter l’indolence du corps.
On donnera du ton à la peau en adoptant la pratique des ablutions froides. Pour que l’estomac ne contracte pas une susceptibilité trop vive, on suivra un régime simple, doux et régulier, qui aura pour résultat de ne pas fatiguer l’organe par un travail trop considérable, et d’entretenir toujours en lui la meme somme d’excitation. Si on réussit à conserver l’équilibre des fonctions et des forces, le cerveau fonctionnera avec une certaine énergie, et l’intelligence ne s’endormira pas de ce sommeil profond, qui pèse si souvent sur elle, chez les habitants des climats méridionaux.
A mesure que la température s’abaisse et que la dimi-
nution du calorique amène les dures sensations du froid, il faut changer de système de conduite. Il faut obéir à cette activité que le froid éveille, et laisser se consommer les forces qui se développent et s’accroissent sous l’influence de l’énergie puissante des organes digestifs; mais il ne faut pas abandonner la peau à cette torpeur à laquelle le froid la condamne ; il est nécessaire , pour que l’équilibre des fonctions se conserve , que le tissu dermique puisse remplir la sienne.
L’usage de la flanelle sur la poitrine est très -efficace pour remplir ce but, et surtout celui de lotions ou de frictions excitantes pratiquées à la brosse douce , et avec une eau spiritueuse, comme l’eau de Cologne, par exemple. On sait que l’empereur Napoléon avait l’habitude des frictions à l’eau de Cologne. Tous les matins , il consacrait un quart d’heure à cette opération hygiénique, sur laquelle il basait avec raison la conservation de l’équilibre de ses forces et de la liberté de son esprit.
Sous l’influence d’un état d’affaissement ou d’une débilité trop considérable, ou de l’abaissement subit d’une température déjà basse , on peut ne pas pouvoir lutter contre l’influence du froid. L’armée qui fut détruite dans les plaines glacées de la Russie, pendant la fatale campagne de 1812 , était, il est vrai , composée d'hommes robustes et endurcis à toutes les épreuves de la vie; mais aux rigueurs de l’hiver se joignit chez eux un découragement qui anéantit leur énergie morale, et il leur devint impossible de résister aux effets ordinaires d’un froid considérable, c’est-à-dire à la congélation. Ceux que le froid pénétrait jusqu’au sein des organes les plus centraux éprouvaient un grand besoin de sommeil , un alourdissement de la tète et une grande fatigue des membres; et lorsque, malgré les encouragements et les prières de leurs camarades, ils se laissaient tomber sur la neige, c’était pour ne plus se relever. Quand le froid n’agissait que sur une partie circonscrite, celle-ci devenait bientôt insensible ; elle ne tardait pas à être congelée.
Le moyen d’arrêter la congélation consistait à friction-
ner la partie paralysée avec de la neige; enfin, à ne lui restituer le calorique que progressivement. Cette manière de procéder est la seule qui convienne, pour rétablir la circulation et la vitalité, dans les parties qui semblent l’avoir perdue sous l’influence de la cause dont nous énumérons les effets.
Ainsi donc , on doit bien se garder de réchauffer au feu les membres ou les portions de membres frappés d’une congélation imminente. Ce serait vouloir y faire développer la gangrène. Comme nous venons de le dire eu reproduisant un des exemples les plus intéressants de notre histoire , il faut commencer par des frictions avec la neige ou de l’eau très-froide, puis continuer avec de l’eau d’une température successivement plus élevée. S’il y a apparence de mort, si au lieu d’être partiels, les effets sont généraux, on transportera le malade dans un lieu qui n’aura pas plus de deux ou trois degrés de chaleur. On excitera la respiration et la circulation par des frictions, par des pressions opérées sur la poitrine ; on introduira de l’air légèrement réchauffé dans la trachée-artère; on titillera l’arrière-gorge; enfin, on essaiera de faire pénétrer dans l’estomac quelques gouttes d’une liqueur spiritueuse. Tous ces moyens réunis pourront lutter avec avantage contre la mort apparente produite par le froid, et réveiller le malade de cette léthargie profonde dans laquelle il est enseveli.