DU GOUT
C’est par le goût que nous avons la connaissance des saveurs. Ce n'est pas le sens qui porte le tribut le plus considérable à l’intelligence; il existe pour éclairer les appétits de l’estomac. Ce n est que pour les gastronomes émérites que le sens du goût peut avoir quelque poésie. Le sens du goût
est très-compliqué; il faut un appareil considérable pour que la dégustation puisse s’opérer convenablement. 11 taut des dents pour briser, une langue pour séparer, pour étendre les molécules du corps qui subit une première préparation dans la bouche, avant que le sens des saveurs lui permette de passer dans les organes digestifs. Par le goût, on apprend à connaître les qualités qui distinguent les aliments, et à choisir entre ceux qui sont favorables à la santé et ceux qui peuvent lui être nuisibles. La providence a même tellement éclairé l’expérience de ce sens, qu’elle a donné une saveur agréable aux choses bonnes et une saveur désagréable «à celles que l’organisme doit repousser. Néanmoins, il serait dilficile d’établir, sur cette base, une règle sans exception. Ainsi, le sucre et la litharge ont une saveur douce, et la lithargeest un poison, tandis que le sucre est une substance alimentaire. II y a des substances médicamenteuses qui ont aussi une saveur agréable, et qui, pourtant, produiraient de fâcheux effets, si on les prenait à l'état de santé.
Les goûts , dit un proverbe , sont tous dans la nature , ce qui est exact, car rien n’est plus bizarre, plus multiple, que les sympathies alimentaires du sens dont il est question. Il y a des goûts qui ne s’expliquent pas, et qui pourtant existent. On connaît, pour citer une exagération incroyable, mais qui est constatée d’une manière a ne pas en douter, les habitudes gastronomiques d’un astronome contemporain : il mangeait des araignées avec délices. Ceci est sans doute une dépravation de goût; mais, depuis les goûts les plus simples et les plus communs, jusqu’aux plus exceptionnels, il y a une série de nuances qui aboutissent, presque sans transition appréciable, aux dépravations morbides; celles-ci résultent, le plus souvent, d’une excitation trop grande de l’appareil qui sert à la notion des saveurs. Les personnes, par exemple, qui boivent des liqueurs fortes, qui se nourrissent d’aliments très-épicés, finissent par ne plus pouvoir exercer le sens du goût; les impressions y sont voilées et éteintes, et ce n’est que par des excitations de plus en plus vives qu’elles réveillent l’appareil dégustateur de son engourdissement. C’est alors que les dépravations commencent , si même l’habitude des
iiqueurs et des aliments d’une saveur trop irritante n’est pas elle-même une dépravation.
Il y a des maladies qui conduisent à des dépravations extrêmement bizarres , et qu’il est difficile de s’expliquer; ce sont celles connues sous le nom de pâles couleurs. Les jeunes Mlles qui en sont atteintes mangent de l’herbe, du sable, des excréments, du ciment do muraille, et ont réellement une préférence marquée pour les substances les plus sordides.
Il faut au goût de l’exercice. C’est alors qu’il se développe, qu’il acquiert de la finesse, pourvu que cet exercice se fasse dans des limites convenables. Les gourmands analysent , pour ainsi dire, en mangeant d’une préparation culinaire, les substances et les quantités qui entrent dans sa composition. Les gourmets montrent une sorte de précision mathématique en jugeant une liqueur ou un vin ; ils disent l’âge, le terroir, la localité, après avoir dégusté quelques gouttes du liquide soumis à l’expérience. Les personnes qui ne réfléchissent pas sur les saveurs, qui n’étudient pas ce qu’elles ont de complexe sur une substance particulière, ne sont impressionnées que par la saveur dominante; elles ne soupçonnent pus les autres. Le long usage d’un aliment ou d’une boisson fait connaître des saveurs qu’on ne sentait pas au commencement, et cela sans se donner la peine d’v réfléchir. Ainsi, l’eau, qui est insipide pour les personnes qui la boivent à l’état de mélange , et qui ne la prennent pure que par accident, a une saveur réelle pour celles qui en font un usage journalier. On pourrait multiplier les exemples.
11 faut une certaine harmonie entre la température delà langue et celle de la substance placée dans la bouche, pour qu’il soit possible d’en apprécier la saveur. Trop chaude ou trop froide, cette substance ne donnerait que l’impression de sa température. Ce serait la plus forte, puisqu’une impression d’une certaine énergie exclut celles d’une énergie moindre. On peut éviter le mauvais goût d’un médicament en se rinçant à l’avance la bouche avec une liqueur forte : c’est un principe à mettre en pratique auprès des femmes. L’usage des substances qui paraissent insipides déprimé abord, a cela de bon qu’il ne détériore pas la linesse du sens du goût. Quand ce
sens est préparé, par la privation de toute substance excitante, à une dégustation délicate, il est rare que l’esprit ne porte pas un jugement aussi juste que complet. Les substances insipides donnent lieu à une espèce de repos de l'organe ; elles ne fatiguent pas, par une excitation trop forte, l’appareil nerveux, dont la sensibilité doit être ménagée. Il est 'donc très-sage, très-hygiénique, d’alterner les substances d’un goût assez prononcé, avec celles qui ont des saveurs douces. Celles-ci sont surtout utiles quand l’appareil dégustateur
s’est fatigué ou dépravé par des excès; ces substances n’exigeant pas grand travail de la part de l’organe, il peut se reposer, reprendre de la vitalité et se rétablir, par conséquent, dans son état naturel. 11 faut se garder, dans le cas de la dépravation de l’organe, de surexciter la bouche, de lui donner du ton, comme cela se* dit généralement. La surexcitation ne serait qu’un excès nouveau, provoqué dans une partie fatiguée outre mesure par d’autres excès, ce qui produirait évidemment un engourdissement tel que le régime le meilleur ne pourrait peut-èlre plus y porter remede.
DE rObüIiAT.
L'odorat n’enrichit pas les idées, comme les autres sens. Un homme pourrait avoir ce sens très-imparfait, sons que ce fût d’un grand dommage pour son intelligence. C’est le sens qui sert de complément a celui du goût. L odeur met en appétit d’une substance alimentaire ou la lait rejeter : 1 odorat juge avant le goût ; il dispose ou il indispose le sens des saveurs 11 existe entre ces deux sens une grande sympathie: une odeur mauvaise produit quelquefois des contractions de l’estomac, et donne lieu à des vomissements. Les odeurs fortes déterminent sur le sens olfactif une excitation particulière qui se manifeste par une convulsion bruyante connue sous U*, nom d’éternuement.
Les odeurs douces, agréables, sont acceptées ; mais elles peuvent produire pourtant des inconvénients assez graves. On connaît les effets du parfum des (leurs : il se développe des maux de nerfs ou maux de tète, et d’autres al-
fections plus douloureuses, qui n’ont souvent pour cause que la funeste habitude de vivre renfermé dans une atmosphère odorante. Il paraît qu’il y a absorption des molécules répandues dans l’air par les substances odorantes, puisque les effets ne se bornent pas à la muqueuse nasale. Les émanations de jusquiame, de pavot, de datura et de quelques solanées, n’éveillent pas seulement une odeur, mais elles déterminent le sommeil. La bétoine produit un effet plus singulier , elle enivre. On a dit que le mancenillier donnait le sommeil et déterminait la mort, si l’on ne fuyait pas son ombrage :
Il est, sur un lointain rivage, lTn arbre où le sommeil habite avec la mort ;
Sous ces rameaux trompeurs, malheureux qui s’endort,
a dit Millevoye en parlant de cet arbre trans-atlantique.
Du temps des Brinvilliers et des Voisin, on empoisonnait avec des sachets odorants, des gants parfumés , des flacons et eaux de senteurs, des boîtes à tabac. Il n’y avait qu’à respirer quelquefois le parfum du présent qu’on avait reçu, pour éprou Ver des symptômes qui tuaient rapidement ou qui minaient sourdement et lentement les forces de la vie. L’absorption de ces émanations malsaines ou mortelles doit se faire par les poumons. L’air, qui entre dans les fosses nasales et y laisse l’impression des odeurs, descend dans la trachée, et va se décomposer dans l’organe respiratoire. L’absorption ne tarde pas à s’y faire , et la circulation a bientôt dispersé dans l’économie l’émanation mauvaise qu’elle a recueillie. La place occupée par l’organe de l’olfaction prouve que ce sens a un autre but à remplir que sa fonction spéciale.' C’est en quelque sorte la sentinelle avancée du poumon; elle est comme chargée de vérifier les qualités de l’air qui doit être introduit dans 1 économie, pour s’y combiner chimiquement avec le sang.
Nous avons vu les mauvais effets, les influences pernicieuses de l’odeur qu’exhalent certaines substances; nous pourrions continuer encore cette énumération. Mais, s’il y en a de cette nature, ii en existe qui produisent des résultats absolument contraires. Ou connaît les propriétés to-
niques, fortifiantes des plantes aromatiques. On fait en général coucher les enfants lymphatiques ou énervés sur des matelas remplis de ces plantes. Une atmosphère d’un parfum particulier les environne; et il est rare que cette influence, longtemps entretenue, ne produise pas une révolution heureuse sur la santé. Les odeurs pénétrantes ont encore une efficacité particulière. Il y a des cas exceptionnels où elles sont très-utiles. Dans les syncopes, elles produisent, sur le système nerveux de la muqueuse nasale, une impression telle, qu’elle suffit pour rétablir l’équilibre un instant rompu. On se sert, pour rappeler la sensibilité, de vapeur de tabac ou d’alcali volatil ; l’un et l’autre agissent avec promptitude et efficacité.
Ce n’est que dans les cas exceptionnels qu’il faut rechercher les odeurs pénétrantes. Le sens de l’olfaction , comme tous les autres, ne doit pas être surexcité, si on ne veut pas que son mode de sensibilité se modifie, et qu’il finisse par s’émousser et même par se dépraver. Si, par exemple, une sorte d’inflammation chronique s’établit sur la muqueuse nasale, à la suite de l’usage du tabac, les odeurs délicates, et même les odeurs d’une certaine énergie, ne donneront aucune impression, ou tout au plus qu’une impression imparfaite. Le coryza, appelé communément rhume de cerveau, éteint la faculté de l’odorat. Eh bien, si de vicieuses habitudes fixent, dans les cavités profondes du nez, une altération de ce genre, que la chronicité rendra permanente, il ÿ aura affaiblissement et même abolition de la fonction.
La muqueuse nasale devient le siège de maladies très-varées; et il est probable que l’usage du tabac en poudre contribue pour beaucoup à ces altérations. Des ulcérations se produisent sur la muqueuse, sous l’influence de causes nombreuses, et elles deviennent quelquefois si profondes qu’elles détruisent les cloisons osseuses du nez. Des végétations, connues sous le nom de polypes, se développent aussi sur la muqueuse, remplissent bientôt les cavités nasales, et peuvent finir jusqu’à faire saillie au dehors. C’est un obstacle à la libre émission de la voix et aux fonctions olfactives. La médecine connaît les moyens de détruire ces végétations et
d'arrêter les ulcères. Pour éviter que ces altérations ne se produisent, il faut veiller au libre accomplissement de la fonction, et ne pas lui créer des obstacles en l’exposant, sans nul souci des inconvénients, à des émanations mauvaises, et
eu contractant l’habitude de prendre du tabac.
A lin que la fonction se fasse bien, il est nécessaire que l'organe soit bien construit, c'est-à-dire que le tube nasal soit large à son embouchure, 11e présente pas de dépression dans une portion quelconque de sa longueur, et que les surfaces des muqueuses soient humides, condition sans laquelle l’ol-
faction ne pourrait avoir lieu.
Si la première condition n’existe pas, non -seulement l'odorat s'exerce mal , mais encore la respiration ; la voix même en est modifiée dans son timbre. II y a plus, le liquide épais qui se forme dans l’intérieur de l’organe ne pouvant sortir librement du tube nasal, s’y accumule, et finit par exhaler une odeur extrêmement désagréable. Ce 11’est que par de grands soins de propreté qu’on peut faire disparaître, ou du moins amender ce dernier inconvénient.
H f s muqueuses sont sèches, le tabac peut alors être utile pour rappeler un écoulement disparu: mais il ne produit un écoulement efficace que si on en use avec modération.
1/organe de la vision se compose d’un appareil très-compliqué. Caché sous le rebord de l’orbite qui le protège, derrière les paupières, ce double voile qui se relève et s’abaisse devant lui, enfermé en quelque sorte dans une boîte osseuse qui lui sert de défense contre les violences extérieures, l’œil est un des organes qui portent le plus large tribut à l’intelligence, et dont la privation enlève à l’existence tout son charme et tout son intérêt.
Il serait trop long de donner des détails anatomiques sur les dispositions et le rôle des diverses parties de l'œil. Nous dirons seulement qu’il est composé d’une série de membranes qui forment des chambres ou des lentilles rem-
plies d’un liquide d’une densité plus ou moins grande.
La lumière traverse, pendant Pacte de la vision, 1 ou\eiture de l'iris, et, se modifiant à travers les lentilles et les chambres, va converger dans la membrane du tond. C est la que l’impression de la lumière se fait, et qu’elle est portée au cerveau, à l’intelligence, par l’intermédiaire du nerf spécial de la vision, qui s’appelle le nerf optique.
L’œil est un organe d’une extrême délicatesse. Les préeau lions qu’on prend vis-à-vis de lui le prouvent suffisamment. Les impressions soudaines, les transitions brusques d une action vive à une action faible, produisent une espèce d aveuglement passager. On sait que lorsqu on passe d un lieu très— éclairé dans un autre qui l’est peu, on ne voit d’abord rien ; il faut que l’œil se fasse à cette nouvelle impression. Il en est de même quand le contraire a lieu; l’œil est ébloui. 11 faut quelques minutes, et souvent bien longtemps, suivant les circonstances, pour que 1 organe soit impressionné sans douleur. L'œil ne peut fixer les objets trop vivement éclairés, sans en être fatigué d’une manière extrêmement énergique. 11 est impossible de regarder le soleil, sans l’intermédiaire d’un verre bruni. Lès objets éclairés faiblement fatiguent la vue, parce qu’ils torcent 1 organe à s appliquer, afin de transmettre une impression suffisante a 1 intelligence. Il faut donc, pour que la vision s’exerce dans des limites convenables, afin (pie l’œil ne soit fatigué ni par excès ni autrement , (pie la lumière ne soit ni vive ni faible , qu’elle soit réglée suivant la mesure de la sensibilité de l'organe.
Mais, il y a des nécessités, il y a des professions qui forcent à ne pas suivre cette règle d’hygiène. Les graveurs, les lapidaires et tant d’autres personnes qui se livrent à des travaux de détail, à des occupations qui consistent à travailler sur des objets pour ainsi dire microscopiques, sont obliges de s aider d’une vive lumière, pour bien remplir leur tâche. Ceux-là ont bientôt la vue fatiguée, et, par suite, insuffisante devant une lumière douce. 11 leur faut le jour éblouissant de leur établi, pour voir suffisamment. Mais cette condition particulière de l’organe ne peut durer ; les humeurs ou d’autres
parties de l’œil s’altèrent bientôt, et la vision ne tarde pas à être partiellement ou meme complètement abolie. Les couleurs qui ont un certain éclat fatiguent également la vue. Le blanc de la neige donne des illusions comme le fait, du reste, l’éclat du soleil. Le rouge est une des couleurs qui fatiguent aussi le plus ; les empereurs romains avaient sans doute choisi la pourpre à cause de cette raison. C’est, en quelque sorte, une couleur lumineuse. Le regard ne peut la supporter longtemps sans en être ébloui.
L’opposition tranchée des couleurs, le rouge à côté du blanc, le blanc à côté du noir, produisent aussi de la fatigue. 11 faut à l’œil des nuances douces et non pas des couleurs tranchantes. Celles-ci ne peuvent être perçues avec une certaine continuité, qu’à la condition des couleurs intermédiaires. L’œil a une gamme, comme l’oreille; il a ses harmonies, comme il a ses dissonances. 11 a plus de sympathie avec la lumière diffuse qu’avec la lumière artificielle; la première est naturelle, et nage d’une manière régulière dans l’air; l’autre ne peut avoir les qualités et par conséquent les avantages de celle-ci ; voilà pourquoi il est très-mauvais, pour la vue, de travailler le soir à la clarté d’une lampe ou d’une bougie; le grand jour, même le jour éclatant, doit être préféré.
La vue a encore d’autres causes d'affaiblissement : l’insuffisance d’abord, puis la privation plus ou moins prolongée d’exercice, enlèveraient à l’organe une partie de son énergie. L’abus des plaisirs érotiques produit un résultat semblable, qui s’aggrave et fait des progrès, si on ne change pas de conduite. L’exagération des saignées donne lieu également à la faiblesse de la vision. L’exercice de la fonction est troublé par le contact des gaz méphitiques, des émanations irritantes qui résultent de la vaporisation du plomb ou du mercure. Le seigle ergoté pris à l’intérieur affaiblit et môme paralyse le nerf optique; la jusquiame et la belladone dilatent considérablement la pupille et la privent de sa contractilité. Heureusement que ces substances ne sont employées qu’en médecine, et que celle-ci connaît les moyens de neutraliser leurs effets.
L’œil, suivant les différences de sa constitution, a des
avantages ou des défauts qui exagèrent ou affaiblissent les forces de la vision. L’œil est fort chez les myopes ; il est faible chez les presbytes. La myopie peut être le défaut de la jeunesse; la presbytie doit être celui des vieillards. Dans le premier cas les humeurs de l’œil ont une densité, et les membranes une tonicité relativement plus fortes que dans l’àge avancé; dans le second, les membranes et les humeurs s’affaiblissent, et la surface de l’œil, au lieu d’être convexe, s’affaisse et s’aplatit.
La myopie agit à la manière des verres convexes ; elle concentre les rayons lumineux, elle rapproche à courte distance les points de leur interjection ; la presbytie produit un effet contraire, elle prolonge à trop longue distance le foyer lumineux. 11 arrive que cette disposition produit, pour la myopie et la presbytie, l’impossibilité de bien voir aux distances ordinaires, car le foyer ne frappe pas juste sur la membrane des impressions; il frappe en deçà ou en delà. Voilà pourquoi le myope ne voit bien que de près, car plus les objets lumineux sont près de l’œil, plus le foyer d’intersection se recule; enfin, voilà pourquoi le presbyte ne voit bien que les objets éloignés, car plus les objets sont distancés des organes, plus le foyer d’intersection avance. La science est parvenue à diminuer ces deux états opposés, en donnant des verres concaves ou à long foyer aux myopes, et en donnant des verres convexes ou à court foyer aux presbytes. Pour arriver au point, à la force convenable, suivant le degré de la myopie ou de la presbytie, on essaie successivement les numéros des verres, et on passe successivement, pour ne pas fatiguer les organes, du plus faible au plus fort. II y a des lunettes conserves pour les vues faibles; elles sont pour la plupart en verres colorés; le vert est la couleur la plus amie de l’œil. La providence nous a enseigné ce précepte d’hygiène, en don* riant; cette couleur aux feuilles des arbres et aux herbes des prés.
L’usage des lunettes, des monocles, des lorgnettes de spectacle n’est guère utile et peut devenir très-nuisible. Ces lunettes ne sont pas utiles, quand les verres n’ont pas de courbure: l’œil a seulement, entre lui et les objets qu’il regarde, un
intermédiaire qui ne remplit aucun but; elles peuvent être nuisibles, quand elles sont faites de telle sorte qu’elles suppléent à l’insuffisance d’un œil qui jouit cependant de toute la plénitude de sa fonction ; telles sont les lunettes de spectacle, qui ont pour but d’effacer les distances, en rapprochant les objets qu’on veut voir. Il est facile de vérifier sur soi-même la fatigue que ces instruments d’optique produisent sur la vision, lorsqu’on s’en sert longtemps et surtout à la lumière artificielle du gaz ou des bougies. Les protecteurs vrais de la vue sont les abat-jours de nos lampes, les transparents de papier épais et vert, les visières en soie de la même couleur. Nous ne saurions trop conseiller aux. femmes et aux hommes de lettres de ne jamais s’occuper, les unes aux travaux d'aiguilles, les autres à ceux de cabinet, sans prendre la précaution de modérer, par un abat-jour, l’éclat souvent trop brillant de leurs lampes; dans les grandes villes, cette habitude commence à être généralement adoptée.
Les yeux sont susceptibles d'inflammation, de dégénérescences de diverses natures et d’affections nerveuses. Tous les sens peuvent avoir leurs illusions; mais le sens de la vue en a plus que les autres. Ce n’est pas peut-être l’organe qui se trompe, mais l’esprit; cependant, dans certains cas, l’erreur ne paraît émaner que de l’œil lui-même. Le moyen de corriger ces erreurs, c’est de les vérifier par les autres sens. Le toucher fait ordinairement évanouir les trompeuses illusions delà vue. Pour éviter les dégénérescences, les altérations, il faut se soigner la vue, c’est-à-dire ne pas la fatiguer sans nécessité, et lotionner les yeux avec des collyres toniques ou adoucissants, suivant qu’ils sont énervés ou surexcités. L’eau froide est le meilleur des collyres, dans les cas de faiblesse; l’eau de mauve, laudanisée, est un excellent remède contre l’état d’excitation. Pour éviter les inflammations, il ne faut pas exposer les yeux aux impressions vives d’un air froid, et surtout d’un air froid et humide. Les promenades, le soir, au bord de l'eau ou sous des arbres, au printemps ou en au- ^ tomne, déterminent souvent des symptômes inflammatoires, qui dégénèrent ou se développent si on ne réclame pas les soins de la médecine. Parmi les altérations que l’œil peut
subir, il y en a deux qui sont très-connues : l’une est la pa raiysie du nerf optique, c’est l’amaurose; elle produit l’aveuglement, parce que l’appareil nerveux n’est plus susceptible de recevoir et de transmettre les sensations; l’autre, la cataracte, se constitue par l’épaississement du cristallin, corps lenticulaire qui se trouve sur le passage du rayon lumineux; quand il n’y a pas de complication, on rétablit la vue en soustrayant l’obstacle. Ces deux espèces d’altérations résultent, ou de la fatigue exagérée des organes , ou de l’Age avancé. Si on ne peut se soustraire à Tune d’elles, il est pos- « ilde de prendre des précautions contre l’autre.
DK I.’OIÎIK.
L'ouïe est un des sens les plus importants ; elle vient cependant après la vue : à la rigueur, on pourrait se passer de la première; mais quel plus grand malheur que d’être privé de la seconde! C’est le son qui est l’excitateur de l’ouie. Le son est l’agitation que les vibrations des corps communiquent à l’air; ce sont ces vibrations qui, concentrées dans le canal auditif par le pavillon de l’oreille, heurtent la caisse du tympan, mettent en jeu un appareil osseux particulier, lequel transmet le son à la pulpe nerveuse, qui est le nerf des sensations de l’oreille, et qui s’appelle le nerf acoustique. La providence a tellement soulu rassembler les conditions de transmission du son dans l’intérieur du cerveau, que l’appareil de l’ouie est creusé dans l’os le plus dur de l’économie. Cet os porte un nom qui donne une idée parfaite de sa force de résistance; il s’appelle le rocher.
L’ouïe se développe par un exercice modéré et convenable. Les chasseurs ont une finesse particulière d’oreille; l’ardeur qu’ils mettent à satisfaire leur passion favorite fait qu’ils développent le plus possible le sens qui leur est le plus utile. Les peuplades sauvages, qui se chassent les unes les autres, ont, sous ce rapport, une supériorité étonnante sur l’homme civilisé. En se mettant dans la direction du vent, ces hommes exceptionnels devinent, par un bruit inappréciable à tout autre qu’à eux, les pas et la direction de la marche de
l’ennemi. L’histoire rapporte à ce sujet les plus curieux exemples.
Les bruits violents fatiguent l’oreille outre mesure; ils peuvent déterminer des maux de tète, des étourdissements, des hémorragies et môme des ruptures de la membrane du tympan. Des artilleurs, chez qui cette dernière lésion s’est produite par le bruit des batteries, peuvent faire sortir la fumée de leur pipe par l’oreille. Les bruits trop faibles occasionnent la fatigue de l’ouïe, par l’excès d’attention que l’esprit porte à la perception du son, et surtout par la masse de fluide que cette attention exagérée fixe et consomme dans l’organe.
Il y a des bruits qui produisent des effets extrêmement curieux : ils ne sont ni faibles ni forts, mais ils sont discordants; ils sont pour l’ouïe ce que les saveurs âcres ou nauséabondes sont pour le goût. Ces bruits sont, par exemple, le frottement d’un verre sur un corps dur, le glissement d'un corps métallique sur une table de marbre, le grincement d’une lame ou d’un fil métallique, le bruit d’une lime, celui d’une scie, le déchirement d’une feuille de papier, celui d’une étoffe, enfin le frôlement d’une robe de soie. Les effets sont variés suivant les personnes : celles qui sont délicates en éprouvent une crispation nerveuse telle, qu’elle fait quelquefois pousser un cri ou grincer des dents. II y a des spasmes qui se produisent sous la seule influence de cette cause. Parmi les personnes qui souffrent le plus de ces dissonances, de ces bruits qui n'ont pas de nom, on doit compter celles qui ont l’oreille musicale ; ce n’est pas seulement l’organe qui est affecté sensiblement chez elles, c’est encore l’esprit, qui ne sympathise qu’avec les sons réguliers.
La musique tient à une grande délicatesse d’oreille ; il faut que l’organe puisse saisir les nuances des sons dans tous leurs rapports, qu’il connaisse de souvenir le timbre et le degré de chaque son régulier; pour cela, il faut tà la fois un organe d’élite et un organe préparé par l’éducation. Quand l’ouïe est musicale, elle est parvenue au degré le plus avancé de son développement. Nous n’avons pas à parler des effets de la
musique : l’organe ne fait que transmettre le son, c’est l’esprit qui le juge et qui est le point de départ des idées, des émotions, des passions que développe l’un des arts les plus beaux de l’humanité.
L’oreille, comme tous les sens, ne nous procure pas seulement un plaisir, elle veille encore sur un besoin; en recevant l'impression du son ou du bruit, elle nous avertit d'un danger que nous devons éviter, de l’approche d’une personne que nous attendons.
Les maladies de l’oreille sont assez communes. Les mouvements de sang vers la tète, l’abus des plaisirs érotiques, et les causes ordinaires de l’inflammation produisent des douleurs plus ou moins vives, des écoulements épais ou fétides, enfin des altérations qu’on peut guérir, si on s’y prend de bonne heure, ou qui peuvent éteindre la sensibilité de l’organe, si on les néglige. Dans l’état d’irritation de l’oreille, la sensibilité est exaltée, les moindres bruits créent une douleur. Pour éviter cette complication, qui joint à l’excitation de la maladie l’excitation produite par l’exercice de la fonction, il faut boucher le conduit auditif avec un flocon de coton. Les personnes qui auront l'ouïe délicate devront user de cette précaution hygiénique, si elles s’exposent, à la promenade ou dans un voyage, à l’air humide et froid de la nuit. C’est le moyen de prévenir de fâcheux accidents.
Quand, par suite d'une irritation trop vive ou d’une fatigue trop considérable de l’organe, la membrane du tympan perd de son ressort et de sa sensibilité , qu’elle se dessèche et qu’elle s’endurcit, il y a peu de chose à faire. L’art a quelquefois essayé de la percer, mais cette opération ne rétablit jamais la fonction que d’une manière très-imparfaite.
Quand l’oreille est dépourvue de l’humidité nécessaire aux membranes pour l’impression et la transmission du son, on a l’habitude de chercher à la rappeler par des injections irritantes; rarement il en survient de bons effets. Cet état de l’oreille, comme beaucoup d’autres qui n’ont pas la moindre analogie avec celui-là, se compliquent d’un bourdonnement incommode, enfin d’un bruit qui ressemble à celui d’une mouche qui vole, d’une masse d’eau qui s’écoule,
de la décharge d’une arme à feu. Pour chasser ces bruits incommodes ou pour les modifier, on porte instinctivement dans l’oreille un stvlet qu’on y promène dans tous les sens, et avec lequel on peut facilement blesser ou déchirer la peau délicate du conduit auditif. 11 n’est pas besoin de dire que cette pratique est toujours imprudente, et ne fait, dans tous les cas, qu’exaspérer la maladie.
En résumé , le moyen de conserver l’intégrité de l’oreille, c’est d’éviter de fatiguer ou d’énerver sa sensibilité; c’est de mettre rapidement un terme aux états morbides qui pourront s’y développer, ou en prenant un bain de pieds sinapisé, contre les mouvements de sang, ou en calmant, par des injections laiteuses ou laudanisées, les irritations naissantes, et surtout en appelant la médecine à son secours, avant que les symptômes montrent de la gravité.