FACULTÉS, APTITUDES, U LECHONS ET PASSIONS
ni:s FACULTÉS.
Le cerveau est l'organe du corps dans lequel se fait le tra- \ ail de l’esprit. Par un mouvement involontaire, on porte la main à son front quand on veut se recueillir dans une pensée. Quand l’intelligence est en travail pendant; quelques heures, la fatigue qui en résulte est ressentie dans la tète et non dans une autre partie du corps. Donc, il n’y a pas de doute, c’est dans la boite même de la tète, c’est dans le cerveau que se fait le travail de la pensée.
La pensée est un mot générique qui exprime toutes les opérations de l’intelligence.
L'idée est le commencement, le point de départ, la pierre angulaire de toute opération complète de l’intelligence et de l’esprit; car l’idée est la notion simple d’une chose.
L’intelligence associe les idées entre elles; alors elle compare, tire des conséquences de leurs rapports mutuels; alors elle raisonne, enfin parvient à une conclusion qui assigne des différences ou détermine des relations; alors elle juge. L’intelligence sait encore se souvenir, imaginer, etc. Or ces opérations diverses, qui, dans leurs infinies combinaisons, produisent, depuis les notions les plus simples et les plus essentielles de la vie, jusqu’aux œuvres les plus brillantes et les plus durables , ces opérations s’appellent des facultés. C'est par l’exercice de ses facultés que l’homme est ce qu'il est, qu’il jouit d’un avantage qui ne peut se retrouver dans les ;utres races animales. Donc, pour occuper dignement la place qui lui est assignée, pour ne pas déchoir, il faut qu'il développe, plus (pie toutes les autres, les forces actives de son esprit.
Ce développement se fait par une éducation convenable : il faut d’abord donner aux enfants une notion juste des choses, il faut empêcher qm l’illusion ne pénètre dans leur
jeune intelligence. On a souvent l’habitude de semer toutes choses, sans choix et sans prudence, sur ce terrain vierge si bien préparé à tout croire; on a tort, car tout y germe et y pousse de profondes racines, le bon comme le mauvais.
Après les notions, il faut veiller à la régularité du travail d’association, de comparaison, de raisonnement et de jugement. 11 y a une gymnastique de l’esprit, comme il y a une gymnastique du corps. 11 ne faudra donc pas laisser reposer la pensée sur une réflexion qui aura pris une direction vicieuse. Pour prêcher d’exemple, il faudra soi-même comparer, raisonner, juger, et corriger, par cette méthode d’enseignement mutuel, ce qu’il y a et ce qu’il doit y avoir de faux ou d’irrégulier dans la manière de procéder de l’enfant. Comme les premières notions ne s’exercent que sur les choses matérielles, ainsi que tout l’appareil du raisonnement et du jugement, il sera facile de faire vérifier à l’enfant l’exactitude ou la fausseté de l’opinion qu’il aura acquise. Alors l’enseignement donnera un meilleur résultat, car il se gravera profondément dans la mémoire. Il aura l’avantage précieux des enseignements pratiques.
Cette éducation, qu’il faut donner aux autres, ou dans l’enfance de l’àge ou dans l’enfance de l’esprit, il faut également la faire pour soi. Que de fois on fait des raisonnements erronés et des jugements faux, parce qu’on part d’une notion, d’une idée première, fausse! Il est donc nécessaire, pour être logique dans la conclusion, de l’être aussi dans les principes.
Cette manière de procéder devient une* habitude, et elle conduit seule à la sagesse et à la fixité dans les jugements. C’est l’habitude de l’erreur qui développe la mobilité, l’incertitude de l’esprit. Un homme prend légèrement la notion d’une chose, il ne s’occupe pas le moins du monde de vérifier ce qu’il lui serait facile de connaître par lui-même. Impatient de tirer des conséquences, d’établir des rapprochements et de faire connaître son jugement, il laisse moins parler sa logique, qu’agir son imagination ; et, après avoir fait tous ces frais, on finit par lui démontrer qu’il se trompe. Si cette leçon se répète souvent, cet homme 'finira par devêhir.pîus ti-
mide, plus réservé ; et, s’il n’est pas emporté par les révoltes d’un orgueil assez puissant pour l’empêcher de céder, même devant l’évidence matérielle, il deviendra incertain dans ses opinions et mobile dans ses jugements. Or, rien n’abaisse un homme comme un tel caractère. On ne le méprise pas, mais on ne le compte plus pour rien; il disparaît dans la masse vulgaire, quelle que soit sa condition. Ce résultat, d’une gymnastique intellectuelle mal faite, a une influence souvent trèsétendue, et devient même un héritage de famille. C’est en quelque sorte une maladie de l’esprit, qui se continue de génération en génération, comme un vice organique héréditaire.
Les lectures développent les facultés intellectuelles; mais il faut savoir les choisir, pour que ce développement ne soit pas vicieux. 11 faut agir méthodiquement, pour cette assimilation qu’on veut se faire de la pensée des autres. Il est nécessaire de procéder du simple au composé, de ne pas commencer par des raisonnements complexes, avant d’étudier et d’apprécier les principes. Donc, qu’on veuille s’instruire soimême, ou qu’on veuille instruire un enfant, cette route doit être fidèlement suivie. C’est le hasard des lectures qui donne ou la fausseté des idées ou la faiblesse dans l’instruction. Il n’y a rien de précis dans ce mélange désordonné de jugements, de théories, d’hypothèses embellis de littérature et coloriés de descriptions, qui ne laissent le plus souvent que des phrases dans l’esprit et non pas des pensées.
Lorsqu’on a pu se faire des idées justes sur les principales branches des connaissances humaines, ou sur celles qui sollicitent avec le plus de charme notre investigation, on peut se livrer sans crainte au hasard des lectures; l’esprit juge alors du haut d’une instruction bonne, d’une robuste sagesse d'appréciation. 11 fera donc la part de la raison et de l’erreur, de l’effet et de la cause; il verra clair, enfin, dans la trame plus ou moins confuse de telle production littéraire ou philosophique. Mais dans le cas contraire, on sera sans résistance en face d’une opinion erronée; on se laissera entraîner par le courant du paradoxe, et ce ne sera pas seulement l’esprit qui aura fait fausse route : le mal ne se bor-
nera pas là, il envahira même la pratique, il déterminera la conduite ; les exemples ne sont pas difficiles à trouver.
Depuis qu’une certaine littérature a fait invasion dans le public, que certaines théories ont envahi le théâtre et le roman, nous avons vu des criminels se poser en héros, et avoir pour leurs méfaits l'orgueil qu’on pourrait tout au plus avoir pour des vertus. A force de jeter de l’intérêt sur ces criminels de notre littérature moderne, à force de faire de l’art à propos du mal, voilà les résultats auxquels on est arrivé. Ce qui prouve d’ailleurs l'influence directe et absolue de la littérature contemporaine sur le caractère des crimes et le nombre des criminels, c’est un lait d hier qui mérite
d’être rapporté.
On s’est emparé d’une association de malfaiteurs qui endormaient, à l’aide du datura stramonium, les personnes qu’ils volaient et assassinaient. Ils avaient avec eux une bibliothèque de voyage, composée de l’Histoire de Cartouche, des Mémoires de Vidocq, de ceux de M"u Lafarge; et ils étaient allés voir représenter la Tour de Ncsle, dans la dernière ville par laquelle ils avaient passé. Certainement, si on suppose un instant que ces malfaiteurs eussent reçu une notion juste et solide du bfbn et du mal, ils n auraient pas rejeté cette notion pour s’égarer dans de fausses conséquences et de coupables applications; enfin, ils auraient jugé sainement la littérature excentrique, et, malgré leur* besoins et leurs passions, ils se seraient toujours tenus loin de la mauvaise voie.
Tels sont les résultats sous le rapport moral ; ils ne sont pas moindres sous le rapport physique. Nous avons dit que 1 instruction faussée donnait lieu à une certaine mobilité dans les jugements et dans les convictions. L’instruction logique est une gymnastique saine pour l’esprit, elle l’est aussi pour le corps; les hommes qui flottent d'une idée à une autre, qui
s’enthousiasment, qui s’égarent, enfin qui ne paraissent marcher qu'au hasard, finissent par contracter une mobilité ner- \cuse qui est une cause de faiblesse morale. L'exercice qu’ils donnent à leur intelligence n’est pas assez bien dirigé pour qu'il n’abaisse pas la somme d’énergie du système nerveux.
Il arrive donc un moment où il y a diminution réelle de puissance, sous le rapport matériel, et que la constitution devient une preuve palpable de la dégénérescence morale.
tic qu'il y a de curieux, c’est que l'excès de l’exercice intellectuel produit à peu près des résultats identiques. Quelque bien dirigé que soit cet exercice, quand il n’est pas fait avec mesure, il conduit là. En effet, les hommes qui s’adonnent aux travaux de l'esprit, qui passent une grande partie de leurs journées et de leurs nuits, l’intelligence en travail et la plume à la main, contractent bientôt une grande susceptibilité nerveuse; ils deviennent irritables à l’excès ; une contrariété les met en colère, un malheur les accable, une indisposition devient pour eux une grave maladie. Il est rare que le tempérament mélancolique ne se développe pas chez eux, et qu’ils ne finissent pas par avoir ces paresses de digestion et ces affections de basventre, qui engendrent la tristesse et amènent l’abattement. Dans les deux cas d’instruction faussée, et d’excès d’exercice intellectuel, la susceptibilité nerveuse peut aller si loin que la folie en devienne la conséquence dernière. Ces exemples, loin d’ètre rares, sont très-communs maintenant.
I>KS Al’ïniDKS.
Nous naissons avec des aptitudes plus fortes pour un genre de conception que pour un autre. Tel homme saura mieux associer des couleurs que des chiffres, tel autre des sons que des couleurs, etc., etc. Si on devine ces aptitudes, on crée des génies; si on les méconnaît, on court risque de faire des • sprits nuis, ou tout au moins des esprits médiocres. Il faut donc tacher de reconnaître chez un enfant son aptitude dominante, si on veut lui donner une éducation en rapport avec l’organisation qui le distingue. Il faut tâcher aussi de comprendre celle qu’on possède soi-mème, si, au lieu de consentir à n’ètre rien, on veut travailler à devenir quelque chose. Cependant, il ne faudrait pas que, pour développei cette aptitude, on négligeât celles qui Sont moins marquées. I! est rare d’ailleurs qu'une aptitude, quelque indépendante qu’elle paraisse, n’ait pas une connexion plus ou moins étroite
avec une autre. Comment séparer, par exemple, celle de l'association des couleurs, de celle de l'imagination, ou, en d autres termes, comment faire un peintre s’il est dépoun u d imagination, d’enthousiasme? Si nous prenions une à une toutes les aptitudes, nous verrions bientôt qu'elles ne font entre elles qu’une famille, et que, par conséquent, l’adoption de l’une ne doit pas conduire à l’oubli de l’autre. Mais il y a une meilleure raison que celle-là : c’est une raison d’équilibre organique, de santé. Quand on développe un organe ou une faculté à l’exclusion d’un autre, il arrive que le premier acquiert en vitalité ce que perd le second; ou dirait qu’il n’y a qu’une certaine somme de force pour tous les deux, et que, donner trop à celui-ci, c’est priver celui-là. Or, si ce système conduit, d’une part, à l’exubérance, il conduit d'autre part a l’insuffisance, c’est-à-dire, à créer une grande faiblesse ici, pour développer une grande force là.
Un tel état n’est pas hygiénique, la santé ne peut que soulfrir d’une si inégale distribution de forces. Comme les aptitudes cérébrales sont toutes utiles, il faut les développer toutes plus ou moins ; il ne faut qu’arrêter, qu’étoulïbr les penchants nuisibles ou à l’exercice de l’actix ité morale, ou à la conservation de la santé du corps. Dans ce dernier cas on produirait un bien, dans l’autre on détruirait le germe d’un mal qui pourrait déterminer, tôt ou tard, des affections plus ou moins graves.