K K A NATURE DES TRAVAUX
Les travaux d’intelligence sont les plus pénibles. Quand ils sont poussés un peu loin, ils déterminent des indispositions et font contracter des maladies. Ces maladies ou indispositions sont en général de nature spasmodique : c’est le système nerveux qui est attaqué. Cependant, elles n’ont pas toujours, sous l’influence de la même cause, leur siégé dans les nerfs ou le cerveau. Ainsi, le defaut d’exercice alfaiblit la force digestive de l’estomac, et donne lieu à cet état d’embarras permanent de tout le système intestinal, qui se manifeste surtout par l’abattement, la tristesse, l’inquiétude d’esprit de l’hypocondrie. C’est un des plus fréquents résultats des professions libérales. Généralement parlant, les travaux intellectuels conduisent à l’affaiblissement des forces physiques : toute l’énergie, ou des organes ou des muscles, est au profit du cerveau. Le moyen de prévenir cet état, c’est la fréquence des moments de repos, pendant le travail, el surtout la promenade en plein air.
Parmi les travaux multipliés auxquels obligent les professions d’un ordre inférieur, il y en a de deux sortes : ceux qui obligent le corps a une grande dépense de force, à garder des positions qui tôt ou tard déterminent des altérations plus ou moins graves, et ceux qui créent autour de l’ouvrier une atmosphère viciée par de malsaines émanations.
Dans la première catégorie, nous compterons les portefaix, les frotteurs, etc. Les individus qui appartiennent à ces
professions, ou ù d’autres de même nature, sont en général sujets à des hernies et à des ruptures de muscles et de tendons. Il est difficile d’éviter ces accidents, qui prennent souvent des caractères très-graves. Cependant, comme en général ils ne se produisent qu’à la suite d’un effort violent, il faut prendre la précaution, dans les manœuvres de force, d’agir, Je moins souvent possible, par secousses.
Les hommes qui sont forcés de se tenir dans l'eau, comme les ravageurs ou déchireurs de trains de bateaux, ou debout, comme les ouvriers employés dans certaines manufactures (celles de draps par exemple), qui sont forcés d’ètrc toujours à la hauteur de la machine à l’aide de laquelle ils travaillent, ces hommes-là sont très-sujets aux dilatations variqueuses des membres inférieurs. Pour peu meme que ce commencement d’altération, qui se complique et qui est précédé d’une entlure considérable des jambes, ne soit pas soigné convenablement, il se forme des ulcérations du genre atonique, toujours très-difficiles à guérir. On prévient cette conséquence fâcheuse de la profession par l'usage de bas lacés ou de guêtres en peau de chien.
Les personnes qui sont forcées de se tenir assises, comme les employés d’administration, comme les tailleurs, les cordonniers, sont très-sujettes aux ardeurs de l’anus, aux contractions spasmodiques des organes génito-urinaires, enfin aux flux hémorroïdaux. L’usage des bains prévient ces accidents, et, dans tous les cas, affaiblit les douleurs aiguës et souvent intolérables qu’ils déterminent. La plupart des gens de bureau ont l’habitude de mettre sur leur fauteuil un gâteau circulaire en crin, percé d’un trou dans son centre : c’est une excellente pratique.
Les professions qui exigent qu'on soit courbé sur soimême, de manière à comprimer la poitrine, exercent une fâcheuse influence sur les poumons. C’est une condition assez défavorable pour qu’elle puisse, à elle seule, développer à la longue de graves maladies du cœur ou des organes respiratoires. Une bonne nourriture, une gymnastique bien entendue, qui fortifie les muscles de la poitrine, sont des moyens très-hygiéniques qu’on devra mettre en pratique. Les hom
mes de bureau, les graveurs, les horlogers, les tailleur s, les cordonniers peuvent être comptés dans cette dernière classe.
Les yeux contractent des maladies plus ou moins violentes, qui finissent souvent par dégénérer en cataractes et en amaurose, chez les ouvriers qui cisèlent ou polissent des objets brillants et d’un travail délicat. Ceux-ci sont généralement oblioés de regarder au travers d’un fort microscope et de s’éclairer d’une vive lumière; et on conçoit que la fatigue exagérée qui en résulte, pour les organes de la vision, doit produire, môme dans un temps très-limité, des inconvénients fort graves. Il y a évidemment très-peu de chose à faire pour éviter ou môme pour modifier les influences d’un exercice qui tend cà détruire complètement la vue. Mais avant de prendre l’une de ces professions, il ‘faut consulter les forces de l’organe qui fait en quelque sorte tout le travail. Si on n a pas une excellente vue, on doit chercher des moyens d existence dans une profession différente. Voici pourtant les précautions qu’on peut prendre lorsqu'on est engage dans 1 une de celles qui affectent avec tant d’intensité les organes de la vision.
Lorsque les yeux seront rouges, douloureux, enfin qu’une ophthalmie commencera à se développer, il faudra s’interrompre dans son travail; si on le continuait, la maladie terait des progrès rapides. Si on n’éprouve que de la fatigue, sans rougeur ni ardeur, il sera bien de donner de l’energie, du ton aux organes, en les lotionnant, soir et matin, avec un collyre composé tout simplement d’eau de rose coupée d’eau froide. Les bains d’eau chaude, ou à la moutarde, seront aussi une pratique très-utile; car les fatigues ou les maladies de la vue s’accompagnent souvent d’embarras de sang vers la tete.
Il y a des professions qui exigent une atmosphère brûlante en quelque sorte; les fondeurs, les forgerons, les serruriers, les cuisiniers sont toujours en transpiration. Aussi, sont-ils très-sujets aux maladies qui résultent de la suppression brusque des fonctions de la peau, par leur passage subit et fréquent du lieu où il travaillent à l’influence de l’air libre. Qu’ils commettent le moins d’imprudences qu’ils le pourront, et le danger sera moins à craindre.
Les cuisiniers ont, de plus, à cause du peu de dépense de forces qu'ils font, et de l’air animalisé au milieu duquel ils vivent, une tendance très-marquée aux congestions de sang vers la tète, et même aux apoplexies. Ce serait pour eux une très-bonne précaution à prendre, que de se faire saigner de temps en temps.
Quand la chaleur du lieu où travaille l’ouvrier est poussée trop loin, comme dans l'atelier du verrier, par exemple, il se lait une évaporation transpiratoire si considérable, que le corps devient extrêmement maigre et sec, par la déperdition abondante et continue de substance qui en résulte. Il suit de là que l’ouvrier devient très-irritable, qu’il est habituellement constipé, que la digestion se^ fait très-difficilement, enfin que les organes se congestionnent souvent avec uncgrande rapidité. Un régime peu substantiel, peu irritant surtout, qui fournisse à la transpiration, tout en sustentant suffisamment l’énergie corporelle, voilà ce qui convient le mieux, et les seules précautions qu'on doive prendre.
La seconde catégorie comprend les professions qui chargent l’atmosphère d’émanations vicieuses. Les ouvriers qui travaillent le mercure absorbent cette substance par la voie de la peau et des canaux aériens; et quelques-uns des phénomènes généraux propres aux maladies vénériennes finissent quelquefois par se développer sous cette terrible influence. Ainsi, après quelques mois, et bien des fois quelques semaines seulement depuis leur entrée aux ateliers, les ouvriers deviennent pâles,, leurs forces s’altèrent, ils éprouvent des vertiges, leurs mouvements deviennent incertains. La salivation, l’ulcération de la muqueuse de la bouche, les douleurs profondes des os et leur destruction par la carie, viennent clore la triste énumération de ces symptômes. Un jour peut-être on remplacera le meicure, dans les arts, et il n’aura plus que l’usage connu en médecine.
Avant que cette amélioration soit produite, il n’y a rien ou peu de chose à faire, contre l'absorption métallique dont il s agit. De fortes transpirations peuvent sans doute adoucir et affaiblir le mal, en chassant, par l’émonctoire de la peau, le me me poison qui s est introduit dans le corps, en suivant en
sons inverse la même route. Mais les transpirations augmentent la perméabilité, les qualités absorbantes du tissu dermique: et en voulant amener un avantage, on augmenterait la somme des inconvénients. Ce moyen n’est donc praticable que sur un ouvrier absolument en traitement, et qui ne retournerait qu’après une guérison complète, ou jamais, ce qui vaudrait mieux, dans l’atelier où il aurait absorbé les éléments de la maladie. Les chefs d’atelier doivent s’occuper d’assainir les localités, en construisant des forges à fort tirant d’air, en créant des courants qui ramènent au dehors, par un mouvement non interrompu, l'atmosphère viciée par le travail de la manipulation.
11 en est de même pour les préparations de plomb dont il a été déjà question dans une autre partie de cet ouvrage. C’est la colique des peintres, maladie assez connue, qui se développe sous l’influence de ces émanations. Heureusement, la science s’est occupée avec succès des moyens de combattre l’action délétère de cette substance ; on a employé avec avantage la limonade minérale. On s’occupe maintenant de remplacer le plomb, et ses composés, dans les arts, par une substance métallique innocente. Quand les expériences qui se poursuivent auront pris un caractère de certitude, il serait criminel, de la part des chefs d’atelier, de ne pas adopter une réforme qui mettra la santé des ouvriers à l’abri de toute influence délétère.
(Jeux qui sont exposés à l’action des poussières minérales et végétales, plus ou moins grossières, comme les tailleurs de pierre, les marbriers, les plâtriers, les boulangers, les meuniers, les batteurs en grange, etc., sont très-sujets, par l’irritation que l’air chargé de ces poussières détermine sur les muqueuses des voies aériennes et digestives, ainsi que sur la peau, aux maladies de poitrine, des intestins et du tissu dermique. Des habitudes de propreté, et une alimentation douce et substantielle, peuvent retarder et même empêcher leur développement. 11 est très-utile aussi de se couvrir la bouche d'un voile imbibé d’eau, pour que la poussière trouve un obstacle au moment de pénétrer dans les voies respiratoires. Les serruriers, et tant d’autres ouvriers qui se trouvent dans le
meme cas, et sous (les influences à peu près semblables, ont tort de négliger cette sage précaution, qui est très-usitée dans les ateliers de marbrerie. Le plein air est une bonne condition, pour les ouvriers qui n’ont pas besoin d’être enfermés dans un atelier couvert; il fait disparaître une grande partie des inconvénients.
Les vapeurs et les poussières animales produisent des effets bien plus fâcheux. Les manipulateurs de suif, d’huile, les tanneurs, se trouvent sous cette influence. Le système (ligestil est ordinairement la partie du corps qui en souffre le plus tôt et le plus. Les purgatifs peuvent amener de bons effets, quand commencent les dérangements des voies digestives. Lorsque les vapeurs émanent de corps en décomposition putride, elles amènent des résultats assez graves; elles détruisent l’appétit, altèrent les forces, enfin elles agissent comme un poison qui minerait sourdement l’économie.
Ce qu’il y a de mieux à faire, quand on ressent une telle influence, c’est de s’y soustraire le plus vite possible. On comprend que lorsque ces vapeurs pénètrent les habits, qu’elles s’y altèrent par les combinaisons qui peuvent s’y opérer, soit que les matériaux en soient fournis par la transpiration, soit
qu’une sorte de réaction ait lieu avec les tissus mêmes des habits, qui sont un produit animal; on comprend, disons-nous, que la peau puisse contracter des maladies de plus d’une espèce, et surtout d’une espèce très-grave; leur traitement exige toujours l’intervention du médecin, qu’on ne doit pas manquer d’éclairer, d’ailleurs, sur leur véritable cause, quand on peut remonter aussi facilement à leur origine.
Les bouchers, les équarrisseurs et les personnes qui fréquentent les amphithéâtres de dissection, peuvent se faire des coupures avec l’instrument tranchant qui leur aura servi, et contracter des maladies d’une gravité telle que la mort s’ensuive dans quelques jours. La science médicale a perdu Bichat de cette manière. Que de jeunes médecins s’inoculent des produits animaux en décomposition, et succombent dans les douleurs les plus vives et le désespoir le plus profond!
On ignore peut-être que le charbon, ce bouton de si mauvais caractère, qui se développe sur la figure, l’envahit en
quelques heures et tue quelquefois le malade si des cautérisations bien pratiquées n’ont pas arrêté les progrès si rapides du mal , est le plus souvent le résultat de T inoculation d’un produit animal , opérée, sur les troupeaux, par l’aiguillon d’un insecte!
La pustule maligne, qui a tant d’analogie avec le charbon, et qui n’est presque que le charbon lui-même, vient souvent à la suite d’une imprudence que commettent généralement les bouchers quand ils dépouillent les animaux, celle de placer entre les dents le couteau dont ils se servent, et qui est sanglant encore. Les soins de propreté, les lotions chlorurées sont d’excellents moyens préservatifs; mais, nous le répétons, quand le mal est fait et qu’il réclame un prompt remède, il faut avoir recours au médecin, et s’offrir courageusement à la cautérisation.