UES EFFETS DE L'ALIMENTATION SI» L’ÉCONOMIE
L’aliment est introduit et préparé dans la bouche. La première préparation se fait à l’aide de la salive, qui agit comme dissolvant, et des dents, qui coupent, déchirent et broient. Ainsi, l’homme est muni de trois sortes de dents, les incisives, les canines et les molaires; ce privilège indique que sa nature lui permet de se nourrir d’aliments de toutes les sortes, ce qui n’existe pas chez les animaux. Une fois cette première et grossière préparation terminée, l’aliment est jeté, par un mouvement de bascule produit par la langue, dans l’isthme du gosier, et de là, par les contractions successives du canal œsophagien, il parvient dans l’estomac. Là, le suc gastrique, le suc pancréatique, exercent un nouveau travail sur ce mélange homogène. L’estomac, qui est de nature musculaire, se contracte sur lui comme pour le pétrir; enfin, le mélange passe dans la première portion de l’intestin. Dans cette partie des organes abdominaux, la digestion est près de s'achever, ou plutôt le travail de préparation peut être considéré comme très-avancé. C’est là que l’aliment est de nouveau élaboré par une autre substance, par la bile, et qu’enfin, après cette élaboration, il présente les conditions nécessaires au but qu’il doit remplir. Eu effet, cette pâte qui s’appelait chyme lorsqu’elle n’offrait qu’un mélange impropre encore à la nutrition, se sépare en deux parties, l’une, qui est la quintessence de l'aliment, et qui prend alors le nom de chyle: l'autre, grossière, qui est rejetée du corps.
Le chyle, qui est blanc, est séparé de l’autre substance pendant que le bol alimentaire chemine dans la longueur du canal intestinal , par l’action de bouches aspirantes qui tapissent l’intérieur de ce tube. Ces bouches ne sont que les orifices de vaisseaux qui se ramifient , se joignent entre eux, et finissent par se confondre ensemble, dans des réservoirs communs, d’où le chyle est transporté dans une des veines principales du corps et se môle au sang pour y devenir le principe de force et de vie. La partie grossière qui reste dans l’intestin n’est autre chose que la matière fécale, qui est expulsée lorsqu’elle a perdu tous ses principes nutritifs. 11 était nécessaire de raconter avec quelque détail ce mécanisme curieux, pour pouvoir donner des explications claires et des conseils utiles touchant l’alimentation.
Quand l'estomac est vide , il s’y produit une impression douloureuse, qui n’est autre chose que la faim. La vue d’un aliment l’excite; la satisfaction du besoin la fait cesser. L’habitude de manger à certaines heures éveille la faim, bien que l’ estomac ne soit pas vide. Dans cette circonstance, c’est moins un souvenir de l’esprit qu’un besoin réel de l’écono-
mie qui fait naître le désir de manger. Quand on le peut, il faut satisfaire cette nécessité factice dès qu’elle se fait sentir ; car la régularité des repas est une bonne condition d’hy-
giene.
Autrefois, il y a tout au plus un siècle, les repas étaient très-mu I ti pliés et surtout extrêmement substantiels. Les menus de l’ordinaire de Louis XIV prouvent que ce prince de- > ait manger quatre fois plus qu’on ne mange aujourd’hui. Les maladies qui en résultaient étaient fort nombreuses, et se développaient avec une grande intensité. Les fièvres rnalignes étaient plus communes qu’aujourd’hui ; et il est probable que cette terrible mortalité qui frappa la famille de Louis XIV dut en partie sa principale cause aux écarts, ou plutôt à la richesse de l’alimentation. Des habitudes à peu près semblables existent encore dans quelques villes de province, où l’on fait ses quatre repas. Mais, partout où le temps est considéré comme un fonds dont on doit tirer parti , le régime alimentaire s’est beaucoup simplifié.
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Ainsi, à Paris, on a l’excellente habitude de ne faire que deux repas par jour. Les déjeuners sont ordinairement trèslégers. Les déjeuners plus substantiels, et qui sc prennent à la fourchette, ne sont jamais très-abondants : une côtelette ou uu beeftack, et puis une tasse de café à la crème, voilà à peu près les mets fondamentaux. Ces déjeuners ont pour avantage de ne pas exiger une trop grande dépense de forces digestives, et de laisser, par conséquent, la tète libre pour les occupations et les travaux du jour. Quand la journée est terminée, et qu’après la fatigue viennent les moments de repos, on se dispose au second repas. Les dîners sont ordinairement très-substantiels dans les maisons où la table est bien servie. Cela doit être; car ce dernier repas en réunit en quelque sorte deux en un seul, l’ancien dîner de midi à une heure, et le souper du soir.
Le moment où cesse tout travail est bien choisi pour l’heure du dîner. Alors il n’est pas besoin de ménager l'estomac pour laisser à l’esprit toute sa liberté et toute la plénitude de son action. La journée est close par le repas du soir; et, quand il est terminé, on peut digérer tout à son aise, suivant le précepte d’Hippocrate, qui recommande le repos après le dîner.
Pour nous faire bien comprendre, il faut qu’on sache que l’estomac attire à lui toutes les forces du corp*, qu’il devient un centre où le sang afflue pendant l’acte de la digestion , et que cette diversion qui s’opère sur ce point se fait nécessairement au désavantage des autres organes. Cela explique pourquoi on se sent lourd après les repas un peu abondants. L’énergie n’est plitë dans les membres, elle est toute dans les organes gastriques. C'est encore la raison pour laquelle les hommes qui travaillent d’intelligence ne peuvent le faire sans efforts et quelquefois sans danger, après avoir pris une certaine quantité d’aliments. C’est un principe connu que la liberté de l’esprit exclut la plénitude de l'estomac.
La manière dont les repas sont composés rend la digestion plus ou moins facile. Nous n’avons que très-peu d’observatious à faire sur la composition des déjeuners. 11 faut, même le matin, une nourriture substantielle pour soutenir suffi-
somment les forces du corps, cl nous conseillons l’usage de la \iande au lieu de l’usage exclusif du café à la crème ou du thé accompagné de tartines beurrées.
Le café à la crème, s’il est trop doux, affadit, énerve l’estomac, et est insuffisant pour faire attendre jusqu’à l’heure du dîner; s’il est trop fort, il produit une excitation qui donne une énergie factice : il trompe la faim au lieu de la satisfaire. Dans le premier cas, il ne nourrit pas; dans le second, il aide seulement à digérer. Quant au thé, il agit sur le système nerveux ou excite les estomacs paresseux.
Les dîners méritent quelques détails. Autrefois, on mangeait beaucoup de soupe. Du pain était fortement trempé dans du bouillon, ou dans tout autre liquide alimentaire, et le mets qui en résultait consistait dans une bouillie épaisse, souvent très-difficile à digérer. On a remplacé cela par des potages, où la partie solide joue toujours un rôle très-accessoire; de cette manière l'appétit ne s’épuise pas dès le premier plat. Les entremets favorisent l’action stomacale, ils sont en général plus ou moins excitants. Les relevés de potage, les entrées sont préparés aux sauces et aux épices, pour entretenir la disposition gastrique jusqu’au rôti, qui est la partie la plus substantielle du dîner, sous le rapport du tribut qu’il apporte à la nutrition. Les légumes, les plats sucrés et ceux de dessert doivent être presque considérés comme des mets sans conséquence, qui sont reçus par l’estomac sans le fatiguer, ou qui, pour la plupart, sont préparés moins pour satisfaire l’appétit que pour flatter le goût.
Les vins sont les auxiliaires de l'estomac, et jouent un rôle très-utile dans l’alimentation. Les plus alcooliques doivent se prendre à la fin d’un repas, les moins alcooliques ou les plus froids au commencement; on va en comprendre la raison. Les vins qui portent à la tète, d'après le langage reçu, agissent d’autant plus vite et d’autant plus sûrement sur le système nerveux, que leur puissance n’est pas consommée par les besoins de l’estomac. Si cet organe a besoin de leur excitation pour digérer l’aliment qu’il renferme, l’action du vin. se borne là; elle ne s’étend pas jusqu’au système nerveux et au cerveau. 11 en est de môme pour les liqueurs qui se pren»
Tient avec le café. On peut assimiler à cette règle le caté luimème, car il agit moins vivement sur le cerveau lorsqu'il est pris après un repas qu’avant d’avoir mangé. Dans ce cas, il i*st moins lu liqueur intellectuelle que la liqueur digestive.
Si chacun pouvait savoir quels sont les aliments et les quantités d’aliment qui lui conviennent le mieux pour son usage journalier, ou serait sûr d’avoir une longue existence.
La nature des aliments qui conviennent à chaque personne se fonde sur les habitudes prises et sur les goûts dominants qu’on a pu contracter. En général, il ne laut pas taire cedei les goûts aux habitudes. On sait qu’il y a des répulsions inoxplicables pour tel ou tel aliment, qu’on ne violente pas toujours sans danger. Quand elles sont trop vives, il faut les îes-
pecter.
La quantité des aliments varie suivant les Ages, les sexes, les personnes et la nature des travaux auxquels on se livie. Les ouvriers ont plus d’appétit et mangent plus que les personnes qui travaillent d’esprit ou qui ont une profession sédentaire. Les oisifs mangent beaucoup ; c’est une habitude qu’ils contractent pour se faire une occupation d une fonction qui ne sert qu’à satisfaire un besoin. Cela explique pourquoi en province, où la vie est peu occupée, on mange plus que dans les grandes villes, tout en dépensant moins. Les hommes de cabinet mangent en général très-peu, moins par manque d’appétit que par la difficulté presque habituelle de leur digestion. Ainsi donc, il serait diflicile d’établir une règle commune; chacun a, pour ainsi dire, la sienne. Cependant on a calculé ce qu’il faut de nourriture, d’après les conditions générales de l’organisme, pour entretenir le corps dans sa normalité: or, voici les résultats auxquels on est arrivé.
Cheyne et d'autres physiologistes ont calculé qu’il fallait par jour, pour se nourrir suffisamment, à peu près 280 grammes de viande, 350 de pain ou de nourriture végétale, et enfin 500 pour la boisson; ce qui fait un total de plus de 2 livres. Mais, un riche citoyen de Venise, qui appartenait à la famille de la reine de Chypre, Cornaro, vécut plus que centenaire et mourut à Padoue, après s’ètre soumis pendant
quarante ans, avec sa femme, à un régime alimentaire qui consistait à ne prendre chaque jour que 360 grammes de nourriture animale et végétale, et 430 de vin, ce qui fait un peu plus d’une livre et demie. Il est prouvé qu’on peut vivre avec moins que cela.
Mais il ne suffit pas de manger, il faut encore savoir manger. Pour remplir convenablement les conditions de cet acte si nécessaire à la vie, il faut procéder avec soin à la première digestion. Cette opération préliminaire se fait dans la bouche. Beaucoup de personnes mangent très-vite, c’est-à-dire qu’elles ne se donnent pas le temps de bien broyer l’aliment. Cette négligence exige un travail plus considérable de la part de l’estomac; et si les digestions n’en sont pas pénibles, elles deviennent au moins plus difficiles.
Quand les organes gastriques sont frappés de maladie, ce premier travail d’élaboration, qui se fait dans la bouche, prend une plus grande importance; c’est de lui que dépend l’excitation plus ou moins grande que la nourriture développera dans l’estomac ou le^intestins. Nous ne parlons pas des maladies qui obligent à la diète ou qui exigent une alimentation liquide, mais de ces affections chroniques ou de forme nerveuse qui n’excluent pas les aliments solides, et qui ce pendant se ressentent du travail de la digestion.
La science du manger exige aussi que les boissons ne soient pas prises au hasard. 11 y a des personnes qui ne boivent qu’après avoir beaucoup mangé, d’autres qui boivent trop, avant d’avoir mange suffisamment . 11 faut boiie, surtout quand on mange des aliments solides ou qu’on a pris des substances épicées. Dans le premier cas, la boisson favorise la division de l’aliment; dans l’autre, elle affaiblit l’action trop irritante de certains assaisonnements.
Les indigestions exigent le repos de l’organe.
Le thé est très-utile pour favoriser une digestion difficile et pour empêcher le vomissement; mais, en supposant que l’indigestion n’ait aucune suite, il ne faut manger que trèsmodérément pendant deux ou trois jours. Au bout de ce temps-là* l’organe aura repris sa vigueur, et l’appétit sera
revenu.
Quand on se sent très-altéré, il faut manger peu ; ce symptôme indique, en général, un état d’irritation de l’estomac qui ne ferait que se développer davantage à la suite d’un repas môme peu substantiel.
L’ivresse se dissipe facilement en employant un moyen bien simple. Ses symptômes disparaissent presque spontanément sous l'influence d’une petite quantité d’alcali Volatil, qu’on verse dans un verre d’eau et de sucre. On est à l’abri de ces inconvénients quand on n’obéit qu’à la voix du besoin, et qu’on sait prudemment s’arrêter lorsque l’estomac est satisfait. Le rien de trop du fabuliste est une des maximes les plus importantes de l’hygiène.