DES COUCHES ET DES RÉCHAUDS
On a inventé l’usage des couches dans les pays froids et tempérés, pour y élever en tout temps toutes sortes de plantes. Il y en a qu’on élève de graines et qu’on laisse sur les couches, comme melons, raves et laitues, et d’autres qu’on transplante dans les planches des carrés, comme laitues pour pommer, céleri, concombres, cardons d’Espagne; d’autres enfin qui ont été élevées en pleine terre et qu’on transplante sur les couches, comme fraisiers et asperges.
On ne fait des couches qu’avec du grand fumier de cheval, d’âne ou de mulet, et ce fumier doit être neuf, c’est-à-dire employé en sortant de l’écurie. 11 y en a qui y mêlent un peu de fumier de mouton.
Les couches doivent être placées à un bon abri et en belle exposition ; au midi, rarement ailleurs.
11 faut les faire de i mètre 25 centimètres de largeur sur autant de hauteur, parce qu’elles s’affaisent toujours; la longueur est réglée suivant le terrain.
La place étant marquée pour faire une couche, on y porte du fumier à bottées, qu’on range tout le long de la place, ensuite on commence à travailler par le bout où finit le rang des bottées, afin que le fumier n’étant embarrassé de rien qui le charge, on puisse l’employer plus aisément et plus proprement. On établit le fumier avec la fouiche, en le îetioussant à chaque lit de la couche, eu sorte que tous les bouts du fumier se trouvent en dedans et que le reste fasse le dos
en dehors.
Le premier lit de la couche étant ainsi fait carrément, on travaille aux autres, et on les bat du dos de la fourche, ou on les trépigne, pour voir si la couche est garnie partout également, sinon on y remédierait sur-le-champ; on continue ainsi jusqu’à ce que la couche soit assez haute.
Le fumier étant dressé, on charge la couche et on la couvre de terreau bien menu, de l’épaisseur d’environ 25 centimètres, pour servir de dépôt aux semences et pour faire échauffer et affaisser plus tôt le fumier. L’épaisseur du terreau doit varier suivant les plantes qu’on y veut faire venir : par exemple, elle ne doit être que de 25 centimètres pour semer de petites salades, des melons, des concombres, ou pour y mettre des laitues à pommer et des asperges à rechauffer; celte épaisseur est de 30 à 55 centimètres, quand c’est pour y semer des raves, ou pour replanter de l’oseille, des melons, des pots de fraisier, etc.
La couche étant ainsi faite, on doit la laisser en cet état
pendant six ou huit jours, avant d’y rien semer, afin que la mande chaleur du fumier ait le temps de se dissiper et qu'il
n’y reste plus qu’une chaleur modérée, ce qui se connaît en mettant dans la couche le doigt ou la main tout entière. Si l’on y semait trop tôt, les graines s’échaufferaient et ne lèveraient pas; et si l’on semait trop tard, la couche n’aurait plus assez de chaleur pour hâter la germination.
Quand la couche est arrivée à un degré de chaleur convenable, on dresse proprement le terreau qu’on a mis par dessus, avec une planche de bois léger, comme de sapin, de saule ou de peuplier, aux deux bouts de laquelle on aura cloué deux bâtons de la hauteur de la couche; on presse avec la main le terreau contre la planche, et on continue ainsi jusqu’au bout, pour faire prendre au terreau de la consistance au bord de la couche, et pour qu’il puisse se soutenir comme une terre solide. Lorsque le terreau est dressé, il doit avoir en tous sens environ 15 centimètres moins d’étendue que le dessous de la couche; et, dans toute la surface de la couche, il doit être aussi uni qu’une planche dressée en pleineterre.
On laisse entre chaque couche un sentier large de 35 centimètres, pour qu’on puisse réchauffer les couches et en arroser, cultiver, lever, transplanter et couper les plantes.
Pour conserver la chaleur des couches et préserver du froid les plantes ou graines qu’on y a mises, surtout quand ces dernières commencent à lever, il faut les couvrir soigneusement avec des cloches ou des châssis; on y ajoute même, dans les fortes gelées, des couvertures de grand fumier sec et des paillassons, ou simplement de grande paille qu’on étend pardessus les cloches ou châssis. Lorsqu’il fait beau, on découvre le matin les cloches ou châssis, et on les recouvre le soir.
Quand on n’a point de cloches ni de châssis, on ne laisse pas de se servir de paillassons et de couvertures de fumier ou de paille, mais il ne faut pas que les paillassons posent sur les couches; on doit les maintenir à un intervalle d’environ 1 5 eenti mètres d’élévation, et on en garnit bien les bords lorsqu’il fait grand froid : il faut, de plus, garantir ces couches par des brise-vents, ou par des murs en paille, quand on n’en a pas d’autres.
Il s’engendre dans les couches plusieurs insectes qui rongent les semences et les germes. On doit enterrer, à la profon-
• (leur (le trois doigts dans la couche, quelques petits vaisseaux, comme tasses ou verres à boire, e.t les remplir à moitié d’eau, pour que ces insectes, en courant par la couche, y tombent et s’y noient.
11 faut aussi couvrir la couche de quelques rets ou filets, soutenus parties fourchettes de 15 centimètres de hauteur, pour empêcher les oiseaux d’en approcher quand les graines
• lèvent. On peut encore mettre sur les couches, ou attacher aux arbres voisins, de petits moulinets de cartes ou de feuilles de sapin, ou des grelots suspendus, pour que le bruit que le moindre vent causera chasse les oiseaux pendant le jour, et la nuit les mulots.
Il y a une autre sorte de couches, qu’on appelle sourdes, parce qu’elles sont enterrées, et qu’elles ne paraissent pas comme les autres : on les fait pourtant de la même manière, si ce n’est qu’on arrange le fumier dans une tranchée, faite, exprès, de telle largeur, longueur et profondeur qu’on juge à propos, et jusqu’à fleur de terre. On les fait ordinairement de GO à 75 centimètres de profondeur et de 1 mètre à 1 mètre 50 centimètres de largeur. On y fait venir des champignons, on y transplante des asperges, et on y réchauffe des figuiers en caisse; on peut y mettre, au surplus, toutes sortes de graines, comme sur les autres couches.
Quand les couches sourdes ou autres se refroidissent trop, ce qui arrive après douze ou quinze jours (on le reconnaît en y fourrant la main), il faut y faire des réchauds tout autour, avec du grand fumier neuf, pour renouveler ou entretenir le degré de chaleur et faire profiter le plan.
Lorsqu’on a deux couches voisines à réchauffer, un seul réchaud sert pour les deux ; il n’y a, dans ce cas, qu’à remplir de fumier le sentier qui les sépare, et, dès-lors, le réchaud doit être moins fort que quand il n’y a qu’une couche, parce que le fumier est entretenu dans sa chaleur parle voisinage des deux couches; mais comme il n’en est pas de même lorsqu’on n’en a qu’une à réchauffer, on doit alors augmenter l’épaisseur du fumier, et en mettre au moins de 60 à 75 centimètres sur les côtés de la couche; souvent même il en faut mettre plus haut.
On renouvelle les réchauds toutes les fois que la couche en
a besoin, ce qui va d’ordinaire de huit à dix jours. Mais pour renouveler un réchaud, il n’est pas toujours nécessaire d’en faire un nouveau; c’est assez de remuer de fond en comble le fumier qui y servait, quand il n’est pas pourri, sans y en mêler de neuf; ce remuement suffit à maintenir la chaleur encore pendant huit ou dix jours : on peut même, lorsqu’il fait chaud, le réchauffer en le mouillant légèrement, cela rappelle la chaleur pour cinq à six jours; mais si le fumier est pourri tout à fait, ou du moins pour la plus grande partie, il faut absolument le changer, car il n’agirait plus assez. On continue ainsi de faire, de remuer, de rafraîchir et de renouveler les réchauds tant que les plantes en ont besoin.
Les réchauds produisent des effets très-marqués, surtout ('n hiver. Par exemple, ils font pousser l’oseille, pendant une quinzaine de jours, avec la même vigueur qu’elle pousse en pleine terre au mois de mai; mais elle périt ensuite. 11 en est de même de la chicorée sauvage, du persil de Macédoine, etc.
C’est pourquoi on pratique aussi les réchauds en pleine terre, autour des planches, surtout pour les asperges, parce que, quand elles sont arrachées et replantées, elles ne font pas de si beaux montants.
Pour faire un réchaud en pleine terre, il faut vider exactement la terre des sentiers qui séparent les planches, jusqu’à la profondeur de GO à 75 centimètres, et mettre à la place du grand fumier chaud, dont on couvre même toute la planche. Lorsque les asperges ou autres plantes commencent à pousser, on les cloche, on les paillassonne, on remue et on renouvelle les réchauds, et on a ainsi de beaux légumes dans le plus fort de l’hiver.
Si l’on veut semer sur les couches quelques plantes précieuses, on arrose le terreau avec de l'eau bouillante, lorsqu’il est sec et que la couche a jeté son premier feu. L’eau bouillante, outre l’avantage qu’elle a de détruire les insectes, fait périr les germes des mauvaises herbes.