DE LA MULTIPLICATION PAR GREFFES
La greffe est le triomphe de l’art sur la nature, dans le règne végétal, lin arbre, par ce moyen, change d’espèce, de sexe, de tête, au gré d’un jardinier habile. On a trouvé parla le secret de rectifier les sauvageons, de métamorphoser les fruits, de les multiplier prodigieusement, d’en mêler les espèces, et d’en avoir de tous les climats.
L’usage de la greffe est ce qu’il y a de plus ingénieux, de plus agréable et de plus utile, dans le vaste champ de l’horticulture. Sans cet art, nous serions pauvrement. réduits aux seules ressources que le pays nous fournirait. L’homme a voulu retrouver, par son travail et son intelligence, les fruits du jardin de délices, et il a été fouiller dans les forêts les plus éloignées et les plus affreuses ; il en a tiré plusieurs sortes d’arbres extraordinaires que la nature avait pris soin de lui cacher, et en a fait un si grand amas d’espèces différentes, qu’elles vont presque à l’infini. Le mélange d’une sorte avec une autre lui en a souvent donné de nouvelles qui avaient été inconnues h nos pères; et l’art lui a présenté des moyens pour en augmenter le nombre et perpétuer les bonnes espèces.
Mais c’est faire le plus grand abus de cet art, que de vouloir, par des entreprises bizarres, forcer la nature à produire des fruits nouveaux et monstrueux, comme de greffer la vigne sur des noyers et sur des oliviers, pour en obtenir de l’huile ; d’enter de la pomme deGalvil sur des mûriers noirs, et des pêchers sur des coignassiers, pour avoir des pommes noires et des pêches sans noyau; de greffer le noyer sur l'arbousier, d'enter des pommes sur des plantes stériles, des châtaignes sur des hêtres, des poires sur des frênes, du eland sur des ormes, etc.; car la nature est fidèle dans ses productions, et si quelques arbres, entés de rameaux d’une espèce si éloignée de la leur, ont produit quelque chose, ce n’a été que des végétations languissantes et de peu de durée.
On peut, sur le môme arbre, enter des fruits d’espèces diffé1 entes; mais il faut toujours que ces espèces aient de la sympathie, et qu’elles soient d’une nature à peu près sem-
blable. Ainsi, on fait venir des prunes, des pêches et des abricots sur un amandier, des cormes sur un prunier, des poires sur des sauvageons et sur des coignassiers. Voilà tout au plus en quoi peut réussir le mélange des espèces.
Il n’est personne qui, en parcourant les bois, n’ait remarqué des branches qui se touchent et se pressent étroitement. Bientôt le frottement enlève une partie de l’écorce. Les libers, les aubiers des arbres se rapprochent, leurs vaisseaux s’abouchent, et l’union devient intime. Alors, la sève est commune aux deux pieds, et ils ne forment qu’un même tout, c’est-à-dire un seul arbre,- telle est la greffe naturelle. L’homme a fait tourner à son profit cette leçon ou cet exemple fourni par la nature. Au moyen de la greffe artificielle, il rajeunit un vieux arbre en greffant dessus de jeunes branches, il ente des arbres d’agrément sur des sujets peu estimés, et procure aux fruits une pulpe plus délicate, plus fine et plus succulente.
11 y a bien des sortes de greffes artificielles, que nous allons énumérer; mais on pourrait les réduire à deux ou même à une seule, si on ne faisait attention qu’à la manière dont la nature agit dans l’union de la greffe et du sujet; car c’est absolument le même procédé, sous différentes formes. Les jardiniers ne pratiquent que les trois premières sortes de greffes.