CONSIDÉRATIONS PHYSIOLOGIQUES
L'économie animale est composée de solides et de liquides. Ils agissent et réagissent les uns sur les autres en vertu des lois particulières qui constituent la vie. Lorsque la \ie cesse, il n'y a plus de lois , par conséquent plus d'actions ni réactions réciproques. Les tissus se présentent donc dans deux états bien différents : dans l'état de \ie, et dans l'état de mort. Eu comparant ces deux états et surtout en comparant les phénomènes actifs de l'être vivant avec l'état passif de l'être mort , ou ne peut moins faire que d'admettre un principe qui anime le corps et les tissus et qui leur donne toutes les attril)utions de la vie. Ce principe immatériel , ou du moins insaisissable par nos moyens investigateurs physiques , est la condition sine qud non de la \ie. Il est le dernier aboutissant , l'aboutissant forcé dans lequel on ne peut pas moins faire que de se réfugier , lorsqu'on n-monte en dernière analyse aux causes finales de l'organisme. Tous les physiologistes, sans exceptiou , ont été forcés de lo
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reconnaître. Cabanis lui-même en est convenu dans sa lettre sur les causes finales , et les physiologistes modernes les plus disposes en faveur du matérialisme organique , n'ont pas pu se soustraire à cette nécessité. Sa nature , son essence , nous sont inconnues ; nous ne les rechercherons point. On lui a donné différents noms. Quoique nous ne tenions à aucun , nous lui conserverons celui de principe vital qui est le plus généralement reçu.
Une recherche d'un haut intérêt serait de savoir comment ce principe agit sur l'économie entière : si c'est par une sorte d'imprégnation générale, en se disséminant dans tous les tissus, dans toutes parties les plus tenues de nos tissus ; ou s'il n'agit sur eux qu'au moyen d'agents intermédiaires , dont la propriété ou la fonction serait de porter ainsi la vie partout où ils se distribuent. Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans tous ces détails. Nous avons dit que nous adoptions l'opinion émise par d'autres physiologistes : en conséquence nous ne devons qu'en rappeler les principes généraux. Nos opinions, déjà consignées autre part, nous paraissent mériter d'autant plus de confiance, qu'elles sont le résultat de nombreuses expériences, et qu'elles jettent le plus grand jour sur ce sujet. Nous nous y rattachons d'autant plus volontiers qu'elles viennent d'être reproduites presque textuellement par le professeur Medici , dans un travail qui a eu le plus grand succès en ItaHe , et qu'il nous a toujours été bien facile de réfuter les objections que plusieurs nous ont faites.
En conséquence, nous dirons que le principe vital n'agit et ne peut agir dans l'économie qu'au moyen d'organes chargés de transmettre ainsi la vie. Ces organes sont les nerfs. 5îille faits convaincants en sont la preuve. Ils forment deux appareils bien distincts par la nature des actes qu'ils déterminent dans les organes auxquels ils vont porter la vie.
L'un est constitué par un organe central dont il émane et auquel il rapporte tout, et par des cordons qui s'étendent à toutes les parties. L'organe central ou le cerveau agit donc sur le reste de Téconomic au moyen des cordons nerveux ; mais seu-
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lement pour y déterminer des actes bien caractérisés et bien restreints. Il reçoit, par leur ministère , toutes les impressions que font sur leurs extrémités les agents , ou excitateurs nombreux qui agissent sur le corps : c'est là ce qui constitue les sensations perçues. Par eux aussi il envoie à certains organes , aux muscles , la détermination d'entrer en action et d'agir de manière à opérer un mouvement plus ou moins étendu. Voilà ses deux attributions essentielles , percevoir les sensations , déterminer les mouvements. Par les sensations il est informé de ce qui se passe au dehors de lui par les impressions que les objets extérieurs font sur les extrémités des nerfs. Par les mouvements , il fait chercher , saisir, fuir ou repousser ces objets. Ces attributions sont communes à l'homme et à tous les animaux. Tous ont un cerveau plus ou moins simple. Tous ont des nerfs pour le servir. C'est là ce qu'on appelle le système nerveux cérébral.
L'autre appareil nerveux préside à des fonctions plus occultes. Il préside aux actes de la vie organique , selon l'expression de Bichat , qui l'appelle ainsi organique , parce qu'elle est commune à tous les êtres organisés , végétaux et animaux , et non pas seulement propre aux animaux comme le premier. Ses actes sont plus nombreux que ceux du premier. Ce sont l'absorption, la circulation, les sécrétions, et la nutrition. Cependant ils se réduisent en dernière analyse à deux actes analogues à ceux du système nerveux cérébral , la sensation et la contraction. En effet , pour que les fonctions auxquelles préside ce système nerveux s'exécutent, il faut toujours remonter à ces deux actes. Pour que l'absorption ait lieu , il faut nonseulement que les particules à absorber , soient présentées à l'orifice des absorbants , mais qu'elles y causent une impression , qui soit sentie. Puisqu'il faut qu'elles soient saisies, il y a donc là nécessairement sensation et mouvement. Qu'on l'appelle sensation occulte , sensibilité organicjue , sensibilité ganghonaire , n'importe, elle existe. C'est là un fait que la porosité , la capillarité et la perméabilité ont voulu inutilement expliquer. Jamais ces propriétés générales des corps n'ont pu
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(lire pourquoi telle substance était absorbée plutôt que telle autre, pourquoi surtout la même substance était absorbée dans un moment et non dans un autre. Dès le moment que l'absorption n'est pas soumise à l'acte passif de porosité , il y a action vitale. Or , cette action entraine avec elle la nécessité du mouvement. — Est-il besoin de démontrer la sensation et la contraction dans la circulation ? Tout le monde sait que le sang chemine en vertu de l'impression qu'il fait sur l'organe central de la circulation et de l'impulsion qu'iFen reçoit. — Les sécrétions ne peuvent pas non plus s'opérer sans qu'il y ait d'une part sensation produite par le liquide qui est apporté à l'organe sécréteur des matériaux et élaboration de ces matériaux. L'endosmose et la perméabilité nous ont bercé un moment de l'espérance d'expliquer ce phénomène. Mais lorsqu'il a fallu dire pourquoi le rein mort ne sécrétait plus d'urine , pourquoi surtout la qualité de ce liquide variait d'un instant à l'auire , elle est restée muette et elle a laissé à la vie le soin d'expliquer toujours que cela s'opérait en vertu de l'impression que l'organe recevait de la présence des matériaux et de la manière dont il agissait sur eux pour les transformer. Le môme raisonnement est appliquable à la nutrition. Cette fonction est une sorte de sécrétion. Par conséquent il est facile d'en comprendre le mécanisme. Les matériaux sont apportés aux organes les mêmes pour tous. Leur présence détermine une sensation précise en vertu de laquelle chaque organe choisit ce qui lui est convenable , s'en empare et le transforme en sa propre substance. L'endosmose n'a pas été plus heureuse dans ses explications : car elle n'a jamais pu donner la raison des modifications mille fois variées de la nutrition. Et surtout elle n'a jamais pu faire comprendre comment, par exemple, dans la même pétale , cette nutrition pouvait donner aux mêmes matériaux des couleurs si différentes, des nuraices si multipliées. Elle a donc été forcée d'abandonner cette opération à l'action de la vie.
Ainsi , il y a deux systèmes nerveux , bien distincts , présidant chacun à un ordre de fonctions ou plutôt d'actes bien distincts aussi , car il y a plusieurs fonctions qui , pour s'exécuter,
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nécessitent l'association ou plutôt la combinaison de ces deux ordres. Chacun des deux ordres de nerfs reçoit des impressions spéciales , de la part d'incitateurs qui sont particuliers. C'est là ce qui constitue ces deux ordres de sensibilité ou plutôt de sensation , sur lesquels on a tant discouru sans s'entendre, parce qu'on ne pouvait les rattacher à rien de précis , puisqu'on n'avait pas encore déterminé ce qu'elles étaient, ni quels en étaient les agents. La sensibilité ou la sensation du système nerveux cérébral est perçue par l'organe de l'intelligence , auquel elle est soumise : elle n'appartient qu'aux animaux. La sensibilité ou sensation du système nerveux ganglionaire ne va pas jusqu'au cerveau , jusqu'à l'intelligence dont il est l'organe. Elle s'arrête dans les ganglions qui, n'étant ni le siège ni les organes de l'intelligence , n'en donnent point connaissance au cerveau et à l'intelligence. Elle y reste et de là partent des réactions to utes relatives au même ordre d'actes . Quoiqu'elle ne soit pas perçue par l'intelligence, elle n'en existe pas moins. Elle est tout aussi réelle que la sensation cérébrale. Mille faits la dévoilent de manière à ne point laisser de doute. Elle est commune à tous les êtres organisés végétaux et animaux. C'est pour cela qu'on lui a donné le nom de sensibilité organique , sensibilité végétative ou sensation ganglionaire , à cause du système nerveux qui en est l'organe. Broussais l'a réunie à la contractilitô organique et en fait l'irritabilité, faculté , selon lui , et non fonction, commune à tous les tissus.
La sensation cérébrale , avons-nous dit , est mise en jeux par des incitateurs intérieurs et extérieurs , qui agissent , les uns , sur des organes exlusivement destinés à recevoir les impressions spéciales de certaines qualités physiques des corps, de la lumière, du son , des saveurs , des odeurs , du chaud , du froid , etc. ; les autres , sur tous les organes auxquels ils donnent par leur contact le sentiment de leur présence , les autres enfin , à l'intérieur et à l'extérieur , par le sentiment de malaise qu'occasionne une privation. Lorsque l'exercice de la sensation cérébrale se fait régniièromenl et sans excès , il y a bien-être. Mais lors- (jue ])ar des causes hygiénicpies outrées ou par des causes
pathologiques, cette sensation est exaltée ou dénaturée, elle produit sur son organe percevant et sur tout le système nerveux des impressions pénibles , qui , étant trop vives et trop souvent répétées , l'exaspèrent ou en vicient le rhytbme normal , de manière à le disposer à mille maux , à mille genres de douleurs ou de sensations perverses et anormales. Il est impossible de rien ajouter à ce qu'ont dit de l'étiologie de cet état nerveux, la plupart des traités d'hygiène et surtout quelquesuns des ouvrages sur les maladies nerveuses que nous avons signalés : nous y renvoyons.
Quoique les phénomènes de la sensation organique ne frappent pas aussi bien les sens , cependant avec une attention soutenue , et en isolant les actes appartenant à chaque ordre de nerfs, on parvient aisément à faire une analyse exacte des phénomènes dont ils sont les agents et des modifications qu'ils reçoivent de leurs incitateurs. Cette sensation organique ne peut s'exercer que sur des molécules infiniment ténues et divisées , qui lui sont présentées soit sur des surfaces membraneuses , soit dans l'intérieur de nos organes. Dans l'un et l'autre cas ces molécules ne s'y présentent guère que sous la forme liquide. C'est principalement dans l'intérieur des organes que cela s'opère ainsi. La circulation ne pousse que des matériaux liquides aux organes et aux tissus. Ils forment un liquide qui est l'incitateur général de cette sensation organique. Alors chaque tissu , chaque organe , averti de sa présence , y puise les matériaux dont il a besoin pour les élaborer à sa manière et les métamorphoser en des tissus solides. Les liquides jouent donc un rôle important et essentiel dans l'organisation ; ils sont donc à la fois les incitateurs d'un ordre d'ictes ou de fonctions sans lesquels il n'y aurait plus de \ie. De plus, ils fournissent à tous les tissus, les éléments de leur nutrition et de leur composition. Voilà pourquoi ils jouent un rôle non moins important que les solides. Ceux-ci sont les agents , il est vrai ; mais ceux-là sont les incitateurs et les réparateurs des pertes continuelles des oro^anes. Voilà pourquoi les anciens avaient cru bien faire d'y placer le siège de la plupart des maladies. Ils pensaient que le réservoir,
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qui allait porter les matériaux de la nutrition à tout le corps , devait aussi leur porter les principes ou les germes de la maladie , lorsqu'ils étaient viciés ou altérés. Tant que les agents incitateurs se présentent aux organes dans un état normal et avec régularité, ils ne produisent que des sensations satisfaisantes dans les organes et ils constituent la santé , parce qu'alors chaque fonction organique s'exécute avec plaisir et régularité. Mais que les liquides , ces incitateurs organiques , changent , ils ne feront plus la même impression agréable sur les tissus. ïl en résulte une sensation pénible ; et , de plus , des matériaux de nutrition moins salutaires sont introduits dans les organes. Que cet état persévère longtemps ou se renouvelle souvent , on sent combien alors cette impression continuelle sera nuisible , d'abord aux actes qu'elle détermine, et consécutivement à l'économie entière. On voit comment la meilleure santé peut être altérée par la viciation des liquides , t^omment les solides peuvent être rendus malades par les liquides. On voit comment l'agent ou l'organe des actes dits organiques ou de nutrition , le système nerveux ganglionaire , se trouve ainsi compromis par cette altération du sang ou des autres liquides , sur lesquels il s'exerce et dont il reçoit ses impressions et ses incitations. On voit comment les maladies peuvent commencer par ces désordres appartenant à la classe d'incitateurs du système nerveux ganglionaire. On voit comment tous les organes devenus ainsi malades , doivent être modifiés dans leur manière d'être et dans l'exercice de leurs fonctions , et par conséquent comment le cerveau et ses nerfs doivent en recevoir la même influence fâcheuse et en éprouver des modifications importantes.
Si maintenant nous faisons attention que tout est lie dans l'économie , que tout s'y harmonise de manière à n'en faire qu'un être homogène , dans lequel tant d'actes si disparates en apparence , tendent au même but et se tiennent en conséquence dans une dépendance telle , que l'un ne peut pas se passer de l'autre, qu'ils s'influencent réci[»ro(iuement , et qu'ils sont solidaires les uns pour les autres , alors nous comprendrons par quel enchaînement de causes à eflets , une partie mal; d(; ou souffrante réa-
git sur une autre partie. Cette harmonie , cette conspiration et cette dépendance des fonctions est aajourd'lmi si connue , que nous ne croyons pas devoir l'approfondir davantage. On sent dès-lors combien, dans l'état normal ou physiologique, l'économie doit recevoir de modifications de la multiplicité de ses incitateurs et de leur disposition sans cesse variée. On sent comment les constitutions nerveuses peuvent se modifier à l'infini et même se changer. On sent comment un système d'organe ou appareil fonctionnel, qui aurait acquis un développement physiologique plus considérable que les autres , peut étendre son influence sur le reste de l'économie , pour lui imprimer son cachet particulier , pour lui donner une constitution , un tempérament , ou un état pathologique dont il est le fauteur et le soutien. Tout cela , comme on le voit , est subordonné à ce principe de vie , qui au moyen de ses deux agents , anime et entretient l'activité des organes et leurs fonctions. Car aussitôt qu'il manque , la vie n'étant plus là , il n'y a plus^ni actes organiques ni fonctions, il y a mort et bientôt destruction.
C'est pour n'avoir pas bien compris cette influence de la vie et de ses deux organes nerveux , que Broussais a été obligé d'admettre son irritabilité , être abstrait et un peu ontologique, disséminée dans tous les tissus et dans toutes les parties des tissus pour les rendre irritables, tandis que les nerfs cérébraux ne font qu'y puiser les sensations des corps physiques pour les transmettre à l'encéphale.
Mais il ne suffit pas d'avoir établi pour tous les êtres vivants l'existence d'un principe de vie qui vient animer la matière organisée. A quelque règne , à quelque classe , à quelque ordre , à quelque famille qu'elle appartienne, l'animation est la même, les différences tiennent à l'organisation spéciale de chaque ( spèce et de chaque individu. En nous arrêtant là , nous n'aurions pas distingué l'homme de la brute.
Cependant la supériorité des facultés intellectuelles , la direction de ces facultés sur des objets tout différents de la matière , ont , de tout temps , porté l'homme lui-même à trouver dans lui quelque chose qui l'en distinguait autrement que par la
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forme ou le volmnc de ses organes. Roi de l'univers, il n'a pas cru que ce fût à de si cliétifs avantages qu'il fût redevable de sa prérogative. îl a donc cherché hors de la matière un principe émané d'un autre principe , pour venir non plus l'animer seulement , mais lui communiquer cette supériorité d'intelligence qui le place bien au-dessus de tous les êtres vivants.
Ici rien ne se démontre par des preuves physiques et matérielles. Tout est conscience , tout est sentiment , tout est raisonnement métaphysique. Aussi ce point mystérieux a-t-il excité sans cesse des discussions interminables , en faisant rejeter par ceux qui ne veulent que des explications physiques , l'existence d'un être qu'on ne peut ni voir , ni palper , ni expliquer par des mots , et dont la nature immatérielle paraît incompatible avec une combinaison, avec des organes matériels. Sans vouloir nous engager dans les routes ténébreuses de ce mysticisme , nous nous permettrons de demander à ceux qui ne comprennent pas cette union , comment ils peuvent mieux comprendre la formation de la pensée immatérielle par un cerveau matériel. Dans cet ablrae de mystère , il nous semble plus sage de croire ce qui élève l'homme , ce qui lui donne une dignité plus grande , ce qui le place bien au-dessus de tous les êtres créés ; ce qui , en un mot , lui donne son droit de supériorité , son droit de royauté sur les autres êtres organisés. Dépouillez-le de ce principe particulier qui lui survit , il n'est plus qu'un simple végétal ou un animal , il n'est plus qu'une combinaison de tissus et d'organes animés par le principe vital. Ce n'est donc pas, par la considération de la nature différente de ses fonctions intellectuelles , de leur sublimité , de leur étendue immense , que je cherche à étabUr ma croyance, c'est par un sentiment intérieur, c'est par les yeux de l'àme qui nous servent souvent bien mieux que les yeux des sens , c'est par cette conscience qui me crie sans cesse : non , tu n'es point une bêle brute ; tu as en toi deux principes qui te régissent et qui te gouvernent. Ces deux principes se manifestent souvent par l'opposition qui règne entre eux et qui te tyrannise , par cette opposition , cette lutte qui te commande souv«^nt bien autre chose que ce que tes sens ont
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senti et demandent. Oui sans doute , il y a sous l'enveloppe cutanée de l'homme autre chose que des chairs , des graisses , des vaisseaux et des nerfs. Il y a quelque chose qui le fait différer des mêmes tissus , des mêmes organes que recouvrent les téguments du cheval , de l'âne ou du cochon. S'il en était autrement , voyez à quelles conséquences déplorables nous conduirait cette abnégation de soi-même.
L'homme assimilé à la brute n'aurait pas plus de droit qu'elle à conserver et à protéger sa vie ; elle ne serait pas plus précieuse , et vie pour vie , les lois de protection devraient s'étendre au bœuf et au mouton qu'on égorge tous les jours pour notre nourriture , aussi bien qu'à l'homme. De même que chez l'anthropophage, il nous serait loisible démanger notre semblable et d'en voir étaler les membres sanglants dans nos boucheries. Et dans nos expériences physiologiques sur les animaux vivants , on pourrait sans scrupule remplacer le lapin ou le chien que vient d'interroger le génie investigateurdesMagendie, des de Blainville , des Flourens , par MM. Magendie , de Blainville et Flourens eux-mêmes ! Qui ne se sent révolté à une pareille idée ? Cependant cette idée qui paraît atroce et ridicule , n'est que la conséquence naturelle du matérialisme : elle en découle inévitablement ; toute son atrocité doit donc retomber sur cette opinion subversive, qui n'a pas calculé toute l'étendue de ses conséquences. Détruisez l'âme , il n'y a plus de société possible : car le malfaiteur ne sera pas plus coupable d'avoir tué un assemblage d'organes et d'appareils quia le nom homme, que d'avoir tué le même assemblage , lorsqu'il a le nom de lapin , de pigeon , d'esturgeon ou de grenouille. Nos lois de protection ne deviennent donc que des lois de confusion et d'injustice , puisqu'elles protègent l'un qui ne yaut pas mieux que les autres , et qu'elles autorisent la mort du plus grand nombre , sans autre formalité que le besoin ou le caprice de qui veut les détruire. Pourquoi alors faire tant de frais pour sauver la vie à un individu plutôt qu'aux autres? Prend-t-on de si grandes précautions pour empêcher un chat de descendre vivant dans la tombe ? La conduite philanthropique des hommes les
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plus hauts placés dans les sciences , est une preuve qu'ils reconnaissent une différence immense entre l'homme et les brutes. Or , cette différence viendrait-elle de ce qu'ils auraient trouvé dans la boîte osseuse du crâne un peu plus d'albumine que dans celle du vautour ou du sanglier ? ou de ce que , dans cette albumine , ils auraient découvert une parcelle de phosphore ? Serait-ce parce que la névrine cérébrale , la crystallisation animale du cerveau , l'antagonisme des forces physiques avec les forces vitales , l'arrangement organique des molécules cérébrales, l'homologie anatomique de l'encéphale, etc. , auraient éprouvé quelque différence dans la manière dont il s'est opéré ? Non , mille fois non. Ils sentent et ils savent ce qu'ils sont et ce qu'ils valent. Ils savent que ce mince avantage d'un peu de matière de plus ne pourrait pas élever leurs idées , agrandir leur sphère intellectuelle d'une manière si remarquable. Ils savent que ce ne sont pas toujours les plus grosses cervelles qui ont le plus de moyens. Ils savent surtout qu'il y a bien loin de la vie nerveuse du reptile à la vie intellectuelle de Cuvier.
Ainsi , pour justifier ma croyance , je n'ai pas recours aux preuves que les métaphysiciens ont coutume d'apporter. J'invoque la conscience et la croyance au milieu de sa manifestation involontaire, et l'on peut dire, à l'insu même des hommes. Et que serait-ce donc , si j'avais voulu emprunter à la religion ses pensées les plus sublimes sur ce sujet et même simplement sur ses conséquences ? si j'avais montré les consolations qu'elle peut donner au malheureux dans la perspective d'un avenir d'autant plus heureux? si j'avais fait entrevoir l'équilibre rétabli dans une autre vie , par la récompense du juste et la punition du coupable ? si j'avais montré l'homme vertueux faisant le bien par le seul amour de la vertu, elle méchant s'abstenant du mal par la crainte du châtiment : Oderunt pcccare boni virtutis amore ; oderunt peccare mali formidine pœnœ ? Oh ! alors je croirais , malgré moi , à l'existence d'une âme immortelle , et je dirais comme Voltaire disait de la divinité ; si elle n'existait pas, il faudrait la créer pour le bonheur de l'espèce humaine. Le véritable ami de l'humanité cstceluiqui l'honore et qui l'agrandit.
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Son véritable ennemi est celui qui la ravale et la inutile. «Que des naturalistes , dit le professeur Lordat , désirent rehausser leur science par l'accession de l'anthropologie qui ennobht tout, c'est naturel et facile à expliquer. Mais que des médecins rabaissent la leur , et en dégradent le sujet , en accolant l'espèce humaine avec les bêtes , cela est extraordinaire. »
Là s'arrête la raison. Au-delà tout n'est qu'hypothèse et conjecture. Et l'imagination lancée dans cet abimc immense, ne connaît plus de frein , et souvent elle veut nous imposer ses divagations et ses erreurs fantastiques. Si donc l'on nous demande de quelle nature est ce principe , où il est logé, comment s'opère son union , comment il agit sur le corps , nous nous renfermerons dans cette pensée remarquable de M. de Bonald ; « C'est une intelligence servie par des organes ; » idée sublime qu'avait déjà émise Socrate dans ce passage admirable du Phcecon ; « Qu'on dise que si je n'avais ni os , ni nerfs , et autres choses semblables , je ne pourrais faire ce que je jugerais à propos , à la bonne heure , on dira fort bien ; mais dire que ces os et ces nerfs sont la cause de ce que je fais et qu'en eux réside l'intelligence , cela est de la dernière absurdité. Car c'est ne pouvoir pas faire cette différence , qu'autre est la cause , autre est la chose, sans laquelle la cause ne serait jamais cause. » Et lorsqu'il ajoute plus loin : « Ne disions-nous pas tantôt que lorsque rame se sert du corps pour considérer quelque chose , soit par la vue , soit par l'ouïe, ou par quelque autre sens : car voilà les seules fonctions du corps , de considérer les objets par les sens . Vouloir aller plus loin , ce serait exphquer par des mots ce qu'on n'explique point , ce qu'on ne peut expliquer et ce qui n'a pas besoin d'explication : car ici comme dans beaucoup d'autres occasions , il faut savoir ignorer. Maine de Biran prétend qu'on peut tout aussi bien dire que l'homme est une organisation servie par un esprit ; ce qui n'est que paraphraser la première expression , à laquelle on peut assimiler ces paroles énergiques de Bossuet : le cerveau est en notre pouvoir. Cet organe est l'instrument de la pensée ; mais le cerveau seul de l'homme est organisé pour rempUr cette fonction. Placez l'âme
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dans Ja cervelle d'un lapin , vous n'en obtiendrez que ce qu'un lapin peut faire et penser. Gomment s'opère cette merveilleuse association ? Mystère profond , à jamais insoluble , devant lequel s'incline notre faible raison ! Nous reconnaissons le fait , le comment nous échappe. Pour nous , comme pour Pascal , nous sommes corps autant qu'esprit.
Si vous supprimez l'âme , la vie de l'homme ne vous intéressera pas plus que celle des animaux qu'on égorge par milliers tous les jours. Quel vide ! quelle pensée désolante ! Elle anéantirait toute philanthropie , et la vie de l'homme serait la même que celle de l'ours dans les bois. En distinguant l'homme, en lui donnant la supériorité qui le place si haut dans l'échelle des êtres , l'âme immortelle est la source et la base de toute véritable philanthropie. Par elle tout se justifie , tout est conséquent , tout est encouragé , tout trouve la récompense dans le plaisir d'avoir conservé à la vie quelque chose de plus que des lambeaux de chair. Sans elle il ne peut plus y avoir de pensées grandes et généreuses , parce qu'elles seraient un contresens : car à quoi aboutirait l'amour de son prochain ? à l'amour d'un individu qui trouverait son semblable dans tous les autres êtres organisés. Ame immortelle et philanthropie me paraissent donc inséparables ; l'une est la conséquence logique de l'autre. Telle est ma croyance. « L'âme issue de la chair est une hypothèse qui répugne et qu'on repousse , a dit M. Réveillé Parise. Quoi ! ce serait dans l'espace compris entre l'apophyse crista gain et la crête occipitale interne , c'est-à-dire dans l'espace étroit de quelques pouces que se trouveraient les idées de Dieu , d'infini , d'éternité ! Le cerveau , habitacle de l'âme , est l'évidente manifestation de l'être immortel dans l'être périssable ; sublime preuve du néant et de la grandeur de l'homme. »
Si pourtant j'étais dans l'erreur, s'il était vrai qu'avec la matière tout fût ané n(i dans notre corps , je n'en persisterais pas moins dans la pensée que cette croyance devrait être conservée : car, ainsi que le dit encore Socrate , si ce que je dis ( de l'immortalité de l'âme ) se trouve vrai , je gagne tout en
n'exposant rien. Et si après ma mort , il ne se trouve pas vrai , je ne perds rien , et j'en aurai toujours tiré cet avantage dans cette vie que j'aurai été moins sensible aux maux qui l'accompagnent. Je regrette infiniment que leur longueur ne me permette pas de citer plusieurs passages de J.J. Rousseau (1). Personne
(I) Voici quelques-uns de ces passages :
En méditant sur la nature de l'homme, j'y découvre deux principes distincts, dont l'un l'élève à l'étude des vérités éternelles, à l'amour de la justice et du beau moral, aux régions du monde intellectuel, dont la contemplation fait les délices du sage, et dont l'autre le ramène bassement en lui-même, l'asservit à l'empire des sens, aux passions qui sont leurs ministres, et contrarie par elles tout ce qui lui inspire le sentiment du premier. En me sentant entraîné, combattu par ces deux mouvements contraires, je me dis : Non, l'homme n'est point un; je veux et je ne veux pas; je me sens à la fois esclave et libre; je vois le bien, je l'aime, et je fais le mal ; je suis actif quand j'écoute la raison, passif quand mes passions m'entraînent, et mon pire tourment, quand je succombe, est de sentir que j'ai pu résister.
Je n'ai besoin, quoi qu'en dise Locke, de connaître la matière que comme étendue et divisible, pour être assuré qu'elle peut penser; et quand un philosophe viendra me dire que les arbres sentent, et les rochers pensent, il aura beau m'embarrasser dans ses arguments subtils, je ne puis voir en lui qu'un sophiste de mauvaise foi, qui aime mieux donner le sentiment aux pierres, que d'accorder une âme à l'homme.
Supposons un sourd qui nie l'existence des sons, parce qu'ils n'ont jamais frappé son oreille. ExpHquer les vibrations d'une corde par les sons, c'est expliquer, dil-il, un fait obscur par une cause plus obscure. Ou rendez-moi vos sons sensibles, ou je dis qu'ils n'existent pas. Plus je réfléchis sur la pensée et sur la nature de l'esprit humain, plus je trouve que le raisonnement des matérialistes ressemble à celui de ce sourd. Ils sont sourds, eu effet, à la voix intérieure qui leur crie d'un ton difficile à méconnaître : Une machine ne pense point. Il n'y a ni mouvement, ni figure qui produise la réflexion. Quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment. L'espace n'est pas la mesure, l'univers entier n'est pas assez grand pour toi ; tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné.
Si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps, et si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurais d'autre preuve de l'immortalité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonnance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. J'aurais, à la vérité, l'erabar-
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n'a mieux senti toute la majesté et la dignité de l'homme. Personne n'en a parlé avec plus de chaleur et d'entrainement. On ne peut le lire sans être élevé au-dessus de la matière , sans se croire appelé , par son âme , à d'autres destinées que celles d'aller pourrir tout entier dans un cimetière. Personne ,
ras de me demander où est l'homme, quand tout ce qu'il avait de sensible, est détruit. Cette question n'est plus une difficulté pour moi, sitôt que j'ai reconnu deux substances. Il est très-simple que, durant ma vie corporelle, n'apercevant rien que par mes sens, ce qui ne leur est pas soumis m'échappe. Quand l'union du corps et de l'âme est rompue, je conçois que l'un peut se dissoudre et l'autre se conserver. Pourquoi la destruction de l'une entraînerait-elle la destruction de l'autre? L'homme ne vit qu'à moitié durant sa vie, et la vie de l'âme ne commence qu'à la mort du corps.
Je conçois comment le corps s'use et se détruit par la division des parties; mais je ne puis concevoir une destruction pareille de l'être pensant; et n'imaginant point comment il peut mourir, je présume qu'il ne meurt pas. Puisque cette présomption me console, et n'a rieu de déraisonnable, pourquoi craindrais-je de m'y livrer ?
Je sens mon âme, je la connais par le sentiment et la pensée; je sais qu'elle est, sans savoir quelle est son essence ; je ne puis raisonner sur des idées que je ne connais pas. Ce que je sais bien, c'est que l'identité du moi ne se prolonge que par la. mémoire, et que, pour être le même en effet, il faut que je me souvienne d avoir été. Or, je ne saurais me rappeler après ma mort ce que j'ai été durant ma vie, que je ne me rappelle aussi ce que j'ai senti, par conséquent ce que j'ai fait
Plus je rentre en moi, plus je me consulte, et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois juste et tu seras heureux. Il n'en est rien pourtant, à considérer 1 état présent des choses, le méchant prospère et lejusieresteopprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente e.st frustrée ! la conscience s'élève et murmure contre son auteur; elle lui crie en gémissant :Tu m'as trompé! Je t'ai trompé, téméraire! et qui te l'a dit? ton âme est-elle anéantie? as-tu cessé d'exister? 0 Drutus! ô mon fils! ne souille point ta noble vie en la finissant, ne laisse point ton espoir et ta gloire avec ton corps aux champs de Philippes! Pourquoi dis-tu t la vertu n'est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne? Tu vas mourir, penses-tu ? Non, tu vas vivre, et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promis.
L'homme est le roi de la terre qu'il habite; car non seulemenl il dompte tous les animaux, non seulement il dispose des éléments par son industrie, mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s'iipproprie encore, par la contemplation, les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du Icu, et qui sache admirer le soleil. Quoi ! je
après lui , n'a traité cette question avec autant d'élévation que le célèbre historien de la nature. Le style de Buffon est au niveau de son sujet ; il est clair , noble et sublime. Ces deux hommes respiraient trop l'immortalité pour ne pas croire à une âme immortelle.
Les matérialistes font valoir en faveur de leur opinion, l'intellig-ence de certains animaux et surtout les travaux remarquables de plusieurs d'entre eux. L'éléphant, le cheval , le chien , le singe , le chat, le lion, etc. , leur fournissent de nombreux exemples d'une intelligence supérieure à ce qu'elle est ordinairement chez ces animaux. L'abeille , l'araignée , les oiseaux , le castor , exécutent des travaux admirables , qui semblent le fruit d'une intelligence rare et de méditations profondes. Ces faits sont plus que suffisants pour faire accorder aux bêtes quelque chose de plus qu'un simple mécanisme physique , comme paraissaient le vouloir Malebranche et Descartes. Mais les preuves qu'on en tire et qu'on nous dit convaincantes , sont bien faibles lorsqu'on les réduit à leur juste valeur. Il suffit pour cela de faire la part de l'instinct , et de ne point le confondre avec l'intelligence.
Par l'instinct , l'animal sort des mains de la nature , tel qu'il sera toujours. Les actes qu'il fait aujourd'hui , il les faisait de même il y a mille ans , et , dans mille ans , il les exécutera de même encore , de façon qu'on peut les prévoir et les annoncer. L'araignée fait sa toile , l'abeille ses cellules , l'hirondelle son nid , le castor sa maison , comme chaque animal le faisait au commencement de la création. Il n'a pas besoin d'instruction pour l'apprendre. Le jeune animal n'a pas besoin d'exemple : il sait faire tout ce que firent ses père et mère; tandis qu'il faut à
puis observer, connaître les êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu; je puis contempler l'univers, m'éleveràla main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes! Ame abjecte, c'est ta triste pbilosophie qui te rend semblable à elles, ou plutôt lu Yeux en vain t'avilir; ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facnltés prouve leur excellence en dépit de loi.
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l'enfant de l'homme des années et une longue éducation. Aussi, les actes qui se rattachent à l'instinct sont plus parfaits que ceux de l'intelligence : ils sont étrangers à l'erreur et ils ne sauraient s'accomplir autrement. Chaque animal ne peut et ne sait faire que la même chose. Jamais vous n'apprendrez à l'un à faire l'ouvrage de l'autre. Le pâtre ne s'y trompe pas ; à la forme du nid , il devine l'oiseau auquel il appartient. Cette impulsion intérieure est si puissante , que le castor, par exemple , élevé loin des fleuves et sans avoir jamais vu de construction , bâtit, si vous lui en donnez les matériaux , une maison en tout semblable à celle qu'il aurait construite sur le fleuve lui-même. Cependant il n'en a pas besoin dans l'habitation que lui a donnée l'homme, il n'a pas besoin surtout de îa garantir d'un courant qui n'existe pas. La réflexion et le jugement n'ont donc pas présidé à cette construction. ïl l'a faite, parce qu'il y a été porté par son instinct , parce qu'il a des organes qui ont besoin de remplir les fonctions pour lesquelles ils ont été créés. L'abeille fait son miel et sa cire , l'araignée étend sa toile , l'oiseau construit son nid, le castor bâtit sa maison , comme nous sécrétons les urines, parce qu'ils en ont les organes. Le petit du canard s'élance à l'eau , malgré la poule qui l'a couvé, parce que son instinct le pousse vers cet élément. Les femelles les plus timides deviennent courageuses et terribles , pour défendre leurs petits , qu'elles abandonnent aussitôt qu'ils peuvent se passer d'elles. Les animaux qui éprouvent des métamorphoses , changent d'instinct et d'habitude suivant la forme nouvelle qu'il ont revêtue, de façon qu'on peut connaître l'instinct par l'organe, et réciproquement l'organe par la fonction instinctive.
Si tout nous venait des sens , si rien ne nous arrivait que par les sens, comme on l'a si souvent répété depuis Aristote, la plupart des animaux devraient avoir une intelligence bien supérieure à celle de l'homme , parce qu'ils ont des sens bien plus exquis et bien plus parfaits. Cependant (juclle dilTércnce déjà l'anatomic comparée nous montre dans le phoque, avec des sens très imparfaits une intelligence très-étendue , comparativement à celle d'autres animaux qui ont des sens plus développés et plus
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parfaits ! Qu'on détruise les sens dans l'homme , dit Buffon , il perdra la connaissance des qualités des corps ; l'âme n'en existera pas moins , ses fonctions intérieures subsisteront , et la pensée se manifestera toujours au dedans de nous-mêmes. Un corps, dit-il, autre part , une matière organisée, des sens , de la chair et du sang , voilà les ressemblances de l'homme avec les animaux; mais en n'examinant que les différences, même les plus générales , on conviendra que le plus stupide des hommes suffit pour conduire le plus spirituel des animaux, etc.
Il est , en outre , plusieurs points qui servent à établir une immense différence, malgré la ressemblance qu'on se plaît si fort à trouver entre les fonctions physiologiques de l'homme et celles des bêtes.
Les animaux ne sont pas susceptibles d'une éducation transmissible. Elle n'est jamais qu'individuelle. L'animal le mieux dressé n'en dressera jamais un autre ; il ne transmettra ce que vous lui avez appris, ni à ses semblables, ni à ses descendants : l'homme seul a ce pouvoir. Le loup le mieux apprivoisé , ne vous donnera pas des loups apprivoisés d'avance.
L'éducation individuelle que vous donnez aux animaux, n'en fera jamais des savants. Jamais vous ne leur apprendrez à combiner des résultats , à déduire des corollaires , à transmettre le fruit de leurs observations et de leur expérience. Jamais vous ne leur apprendrez même l'usage des choses les plus simples avec connaissance de cause. Le singe saura mettre une huche au feu, parce que vous l'aurez corrigé et qu'il a peur des coups ; mais vous ne lui apprendrez jamais à préparer son aliment. Jamais surtout vous ne lui inculquerez des idées abstraites sur la nature des choses ou sur les choses métaphysiques. Ceux à qui, à force de coups ou de bons morceaux, on a appris à connaître le dimanche , à plier le genou devant le St-Sacrement, le faisaient sans y ajouter aucune idée de religion. Il serait puéril de nous arrêter sur ces faits. La nature vivante fait tout, comme les animaux, sans avoir rien appris ; mais il n'en est pas de même de l'intelligence humaine. Si , comme le dit Buffon , l'animal qui nous paraît le plus mal organisé , eût été pénétré
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de ce souffle divin, il serait bientôt devenu le rival de l'homme ; vivifié par l'esprit , il eût primé sur les autres ; il eût pensé , il eût parlé.
Un caractère non moins important qui distingue l'homme des animaux, c'est la nature de sa sociabilité. Parmi ceux-ci , il en est qui vivent en troupe ou en société. Chez quelques-uns il y a même des combinaisons républicaines et monarchiques. Mais dans toutes ces associations, il n'entre aucune combinaison d'étude ; la société est organisée par la force même des choses , par la nécessité. La république monarchique des abeilles est aujourd'hui ce qu'elle était il y a six mille ans. Non-seulement elle n'a pas changé ; mais elle ne peut pas changer. Tout s'y fait par instinct , par impulsion fatalique , rien par réflexion , par combinaison.De façon que la véritable limite qui sépare l'instinct ou l'intelligence des animaux, de l'intelligence de l'homme , réside dans la réflexion déductive, dans cette faculté qui fait que l'homme se connaît et s'étudie. Aussi, comme le dit M. Flourens , les animaux sentent , connaissent , pensent ; l'homme seul a le pouvoir de sentir qu'il sent, de connaître qu'il connaît , et de penser qu'il pense.
L'homme seul possède, dans un langage articulé, les moyens de transmettre sa pensée toute entière. Ce langage , fruit de l'étude et de la raison, a subit de nombreuses modifications, tandis que le langage des bêtes est le même dans tous les temps et dans tous les pays : le chien aboie , le cheval hennit , la poule glousse , en France comme en Chine ; parce que les animaux n'ont que ce moyen d'exprimer leurs sensations , leur instinct : tandis que l'homme de Paris n'entend pas celui de Pékin. Seul aussi , l'homme a créé des signes physiques , écriture , hiéroglyphes , musique , télégraphe , etc. , pour transmettre et conserver le fruit de ses opérations intellectuelles. Jamais les animaux ne sont parvenus à se créer un langage, jamais on n'a pu leur en apprendre aucun.Qu'onncdisepas que c'est par défaut de conformation de leur langue et de leur larynx : car ces {organes pourraient y parvenir : c'est par leur défaut d'intelUgence, c'est par leurs limites instinctives. Ils répètent ce qu'on leur apprend;
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STiais l;i se bornent leur intelligence , elle ne va pas plus loin : ils n'ajoutent aucun sens à ce qu'ils disent. L'homme le plus stupide , le moins civilisé , pense et exprime sa pensée. Aucun animal ne peut le faire : il ne parle pas , parce qu'il ne pense pas.
Ces bien faibles considérations suffisent pour nous faire comprendre l'immense différence intellectuelle qui sépare l'homme des animaux , et pour nous faire voir que, dans ceux-ci, il n'y a qu'instinct et nécessité ; tandis que l'homme s'élève à un ordre d'idées qui ne sont point de la compétence des animaux et auxquelles ils n'atteindront jamais. Cet ordre d'idées tout-à-fait extra-matérielles , nous semblerait une preuve convaincante , que , pour les élaborer , il faut un agent extra-matériel aussi. C'est le plus souvent , parce qu'on a trop confondu l'instinct , l'intelUgence et la raison ; c'est parce qu'on les a mal définis , mal circonscrits , qu'il y a tant d'erreurs , et que le langage des métaphysiciens, comme celui des naturalistes est souvent vague, embarrasé et confus.
Enfin, l'homme est en proie seul à cette lutte intérieure de deux principes souvent opposés, qui a fait admettre Vhomo duplex. L'animal ne se conduit jamais que dans des vues de conservation ; et si , par l'éducation que vous lui avez donnée , il paraît s'en écarter quelquefois , c'est parce qu'il a cherché à éviter les châtiments qui lui étaient infligés ou à mériter les faveurs de son maître ; tandis que dans l'homme il n'en est pas de même. Toujours en butte à ses passions , toujours dominé par ses désirs , il agit souvent de manière à compromettre sa santé et sa vie. Il le sait , il combat et il échoue : Fideo meltora... détériora sequor. Sa victoire est indépendante des mouvements et des besoins instinctifs. Il est plus Ubre : seul il conserve son libre-arbitre. Il domine la douleur et la fait taire : Jeanne d'Albret accoucha d'Henri ÎV en chantant. Il sait se condamner à mourir de faim sans fléchir devant la mort , et à supporter les supplices les plus atroces sans froncer les sourcils : IVihil crus sentit in nervo , cùm animus est in cœlo, a dit ïertullien , en parlant du courage des martyrs. Tout nous conduit à cette
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conclusion que la vie des animaux est toute physique , et celle de l'homme toute morale.
Socrate boit la coupe empoisonnée et meurt. Est-il bien vrai qu'il soit mort tout entier? et lorsque le tombeau aura confondu les cendres de la victime et du bourreau, ne différeront-elles aux yeux de l'éternelle justice , que par leur pesanteur physique ? Le vent les emportera-t-il également dans les airs , et ne restera-t-il plus de Socrate et d'Anytus qu'un vain nom ? S'il existe un Dieu , n'y a-t-il pas une immortalité ? Raisonneur positif , prononce maintenant , si tu l'oses !
Ce principe immatériel une fois admis , il devient , tant que dure la vie , partie intégrante de l'économie. C'est à lui qu'est due la supériorité intellectuelle de l'homme, Nous le croyons. Mais ce que nous ne cherchons point à approfondir , c'est la manière dont ces facultés s'exercent. Sont-elles un apanage exclusif de l'âme qui ne fait que se servir du cerveau , organe alors purement passif , ainsi que le veulent les métaphysiciens purs ? ou bien sont-elles dévolues , quant à leur exercice , à l'action de l'encéphale , qui , siège de l'àme et en quelque sorte identifié avec elle , ne ferait plus qu'une cause commune avec elle et l'influencerait comme il en serait influencé ? Là, semble être jeté un éternel nec plus ultra , qu'il n'est pas donné à la faiblesse humaine de franchir , et sur lequel l'imagination peut s'égarer à son aise , et s'égarer sans doute longtemps encore. Quant à nous , cette espèce de fusion ou d'union du principe immatériel avec l'organe matériel nous paraît la plus rationnelle. Par elle on explique bien mieux la dépendance réciproque où ils sont l'un de l'autre , et l'influence qu'ils exercent réciproquement l'une sur l'autre. Par elle en conséquence , on se rend compte plus facilement de cette foule de cas, dans lesquels l'organisation du cerveau et les mille modifications de cette organisation, impriment aux facultés intellectuelles un cachet particulier, et cette foule de nuances spéciales qui appartiennent à chaque individu, et qui, dans le mémo individu, varient selon l'âge, le tempérament, l'alimentation, les maladies, la position sociale, et môme l'action d'une foule de substances médicamenteuses.
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Puisque la supériorité de l'homme sur les autres êtres animés lui vient de ses facultés intellectuelles , il est évident que leur état ou leur exercice devra apporter une grande influence sur l'économie. Gomment cela serait-il autrement , lorsque c'est par ses facultés que l'homme est ce qu'il est , lorsque son économie entière ne semble faite que pour ses facultés , lorsqu'elles constituent l'homme intellectuel et moral , auquel l'homme physique ne semble ajouté que pour le mettre en rapport avec l'univers , lui en faire étudier et pénétrer les secrets , et l'élever aux idées les plus sublimes et aux conceptions du génie par de-là ce monde physique. Aussi on a observé de tous temps combien les personnes chez lesquelles ces ^jfacultés étaient plus développées et plus exercées , étaient plus sujettes aux maladies cérébrales et nerveuses. Cette remlarque n'a pas non plus échappé à M. Thomas, qui lui a môme trouvé une si grande influence , qu'il a cru devoir en faire un tempérament particulier sous le nom de tempérament crânien , ou encéphalique. Malgré leur tendance à tout matérialiser dans l'homme , Cabanis et Broussais ont peint avec vérité et avec chaleur cette grande influence du morale sur le physique, Et si dans cette peinture ils se sont égarés , en la faisant servir à leur opinion comme une preuve de l'union et de la dépendance du moral et du physique , elle n'en reste pas moins vraie et fidèle quand aux effets de l'une sur l'autre.
Quoique l'anatomie et la physiologie se taisent si l'on veut aller plus loin , recourir aux spécialités individuelles et indiquer pourquoi un homme diffère d'un autre , on peut juger de l'influence immense que le moral ou l'intellect doit exercer sur le physique , lorsqu'on envisage le nombre infini d'agents incitateurs du cerveau et de l'intelligence , lorsque surtout on réfléchit au travail intellectuel infini auquel il est soumis. Tant que l'incitation se fait dans des limites régulières , tant que les occupations de l'inteUigence et les affections morales ne sortent pas des bornes de la modération, toutes les fonctions s'exécutent avec plaisir , et la santé n'en est point troublée ; mais lorsque les agents incitateurs viennent produire des incitations
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anormales sur rimagiaation et son organe , il en résulte un état de malaise qui peut provoquer un état pathologique. Mais si des impressions anormales faibles exercent cependant une influence longtemps soutenue , alors la constitution, c'est-à-dire l'état normal de l'appareil cérébral , de l'organe de l'intelligence , éprouve une modification réelle qui se conserve longtemps aussi , et ({ui bien souvent détermine une constitution nouvelle qui reste à perpétuité, et de laquelle dépend le bonheur ou le malheur de la vie. Il n'entre point dans notre plan d'examiner tous les incitateurs qui peuvent modifier le système nerveux cérébral et l'organe de l'intelligence. Mais nous ne pouvons nous dispenser d'en faire connaître quekpies-uns dont l'influence est la plus puissante. Parmi eux l'éducation tient sans contredit le premier rang.
DE l'éducation.
L'homme , en naissant , apporte bien des dispositions naturelles qui lui sont propres ; mais ce qu'il apporte surtout , c'est cette prédisposition à coîîtractcr les habitudes bonnes ou mauvaises qui lui seront inculquées. Il est la Tahlerase de Descartes, le Cereus in vilium fiecli d'Horace. La nature a formé l'homme , c'est à l'éducation de l'achever. C'est donc de bonne heure , qu'il faut s'y prendre pour donner à l'homme une constitution physique et morale qui le prémunisse contre une foule de causes de maladies et de déceptions intellectuelles. On a beaucoup écrit sur l'éducation. Rousseau surtout , au milieu de quelques idées paradoxales , a fait entendre avec chaleur le langage de la raison , et cependant on n'en est guère plus avancé aujourd'imi. Quelques abus ont été corrigés; mais ils ont été remplacés par d'autres abus non moins dangereux. Dès qu'un enfant voit le jour, faible et très-sensible , il conuuence à souffrir : car le sort de rhonnne est de souffrir dans tous les temps, aussi les saisons opposées se liguent en quelque sorte pour combattre sa frêle existence. L'une semble vouloir fondre ses membres , l'autre sembh' vouloir les glacer. Lonnnent sauvcT les enfants
de ce double danger? Est-ce en les y dérobant avec soin? est-ce en les leur faisant braver imprudcramenl? Non. C'est en les y exposant avec prudence et précaution.
L'enfance est délicate , il est vrai ; mais si elle reçoit facilement les impressions extérieures , elle les endure de même ; la flexibilité du premier âge est pour lui le don le plus heureux de la nature , si nous savions en tirer parti. Le sort des enfants est entre nos mains. Susceptible de toutes les formes que nous saurons lui donner , il dépend de nous de rendre son corps robuste ou débile, d'en faire une femmelette timide ou un athlète vigoureux. Il s'agit moins de e auver à cet âge si tendre les incommodités de la ^ie, que de l'y aguerrir : vouloir lui épargner la douleur pour le présent , c'est l'augmenter pour l'avenir. Enfin c'est accroître sa délicatesse que de la trop ménager. Ce n'est pas en le promenant mollement sur les fleurs , qu'on peut lui apprendre à fouler aux pieds les épines de la ^ie. Lorsque par trop de soins , par des vêtements trop chauds , par des appartements trop fermés , nous aurons constamment soustrait ses membres délicats à l'impression de l'air extérieur, cette habitude de ne sentir qu'une température tiède , le met dans l'impossibilité de supporter sans douleur , sans danger et sans précaution la moindre impression d'un air un peu frais. On augmente cette mollesse par les soins qu'on prend de l'empêcher de se livrer à un exercice un peu pénible. On a peur qu'il prenne chaud , on a peur qu'il se fatigue , et en retenant ses membres et son corps dans l'inaction , on les rend plus faibles encore , et plus disposés à être victimes «des impressions auxquelles ils sont exposés. Vous les verrez s'effrayer plus tard à l'aspect des travaux qu'exigent les devoirs de la société. Déjà condamnés au néant par la mollesse de leur enfance , ils achèvent de s'effacerpar une inaction volontaire ; et, parce qu'ils ont perdu leurs premières années, ils perdent le reste de leur vie.
Ce vice d'une éducation efféminée n'est pas aussi général aujourd'hui qu'il le fut dans un temps. La mode l'a un peu corrigé , en introduisant la gymnastique dans la plupart des établissements d'éducation. On a senti qu'il fallait de l'exercice au
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corps pour en développer les organes , pour les empêcher de s'amollir par l'inaction , et surtout pour ne pas laisser l'imagination livrée à elle-même , s'égarer dans des illusions , dont les mystifications auxquelles elles exposent, seraient le moindre inconvénient , et dont Levret a donné un exemple remarquable dans l'histoire d'une hypochondrie engendrée par le luxe et l'oisiveté, chez un homme jouissant d'ailleurs des plus belles qualités.
Cette éducation physique n'est pas la seule qui exerce son influence sur l'économie et surtout sur le système nerveux. Il en est une dont l'influence est bien plus grande encore ; c'est l'éducation morale et intellectuelle, autant cette éducation était négligée jadis , autant aujourd'hui elle est exagérée et même viciée. Mais si les nobles , méprisant la science , et jugeant au moins inutile à leurs enfants ce qu'ils auraient cru déshonorant pour eux-mêmes , ne leur léguaient que leur épée, leur château et leur ignorance, du moins ils leur donnaient l'exemple de l'amour de la patrie et du souverain , de la soumission aux lois et de la pratique des vertus sociales et religieuses. Si le négociant , si l'artisan , si le cultivateur n'apprenaient à leurs fils que les moyens de réussir dans leur profession , ils leur donnaient l'exemple des bonnes mœurs et de la religion , du respect dû aux magistrats et du dévouement à la patrie. Aujourd'hui il n'en est plus de même. L'homme a senti qu'il n'était rien que par l'intelligence. Il a donc cherché à la développer et à l'agrandir pour étendre son domaine et son influence. Honneur sans doute à cette marche progressive de l'esprit humain, qui voiidrail lui faire acquérir un développement extraordinaire. Mais l'homme, infini dans ses désirs et borné dans ses moyens, nesaitffuère se renfermer dans les limites de la raison. Tant qu'il ne se connaît que par son être physique, il doit s'étudier dans ses rapports avec les choses , c'est l'emploi de son enfance. Quand il commence à sentir son être moral , il doit s'étudier dans ses rapports avec les hommes; c'est l'emploi de sa vie entière. Mais combien on s'écarte de cette marche naturelle ! On oubiie trop ([ue l'enfant doit connaître d'abord ce qui l'entoure,
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ce qui frappe ses sens , avant de passer à des études d'un autre ordre. On fait souvent l'inverse de ce qu'on devrait faire. A peine l'enfant commence à balbutier qu'on voudrait déjà le voir un génie. On sourit à ses premiers mots , on les provoque , et on leur prête souvent un sensqu'ils n'ont pas. Et dans un siècle où il est si commun de dire de jolies choses et si rare d'en faire de belles , au lieu de s'occuper à former de bonne heure leur jugement et à exercer leur raison , on en fait des causeurs agréables et remplis de suffisance. Il faut qu'un cercle nombreux se presse autour d'un enfant, non pas pour l'instruire, mais pour l'admirer. Il faut qu'on s'extasie sur la prétendue finesse de ses propos , qu'on se répète avec enthousiasme ses réparties puériles à des questions souvent plus puériles , qu'on en cite par d'imprudents éloges , la hardiesse prématurée. Ces petits oracles ainsi portés aux nues , font douter lequel est le plus ridicule , ou du babil impertinent de l'enfant , ou de la stupide complaisance de ses admirateurs. Ces jeunes présomptueux parlent toujours et n'écoutent jamais , et conserventune ignorance indocile qui ne veut pas même qu'on l'éclairé. Lorsque plus tard on voudra lui donner des conseils ,il ne sera plus temps. Vous ne rendrez pas dociles dans leur jeunesse , ceux qui se faisaient écouter dans leur enfance. Voilà comment ils sont devenus incommodes, méchants , impérieux , tyrans , indomptables.
D'autres parents en grand nombre , croyant trouver dans leurs enfants des dispositions précoces , veulent, disent-ils, utiliser ces heureuses dispositions, et rendre de bonne heure leurs enfants de petits prodiges de science , en les surchargeant de maîtres et de leçons. Ces deux extrêmes , qui sont les plus communs , produisent un résultat analogue. L'un et l'autre agissent sur l'encéphale , en lui donnant trop d'activité , et , par ce viscère , sur tout le système nerveux. Aussi voit-on la plupart des enfants qui sont ainsi élevés , contracter une constitution nerveuse qui les dispose à toutes les maladies du cerveau et des nerfs , bien plus que les autres enfants ; tous ceux qui ont étudié les maladies nerveuses , tous ceux qui ont observé les convulsions, l'hydrocéphalite, etc., dans l'enfance, ont
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constaté la vérité de cette remarque. Les enfants qui ont ainsi été en proie à ces affections dans leur jeune âge, conservent en général la plus grande mobilité nerveuse et cérébrale , la plus grande impressionnabilité, une irritabilité plus grande aussi, et par conséquent la plus grande disposition aux affections nerveuses dans l'âge mûr. Plus un enfant sera précoce , plus il doit être surveillé. Au lieu d'exciter son ardeur , il faut la contenir dans de justes limites , afin de ne point briser sa jeune intelligence par une fatigue trop grande , afin de ne point altérer sa santé : car une fois que la constitution est viciée , on reconnaît trop tard l'abîme qu'on a creuse , il ne se comble plus.
Tels sont les écueiîs de l'éducation molle et efféminée et de l'éducation trop rapidement intellectuelle. Ses résultats sont d'autant plus fâcheux, qu'ils se gravent en caractères ineffaçables dans une économie dont ils préparent les souffrances et les malheurs. La jeunesse en fait naître bien d'autres peut-être plus grands. Les passions et l'entrée dans le monde sont les deux principaux écueiis. Les passions sont l'ennemi le plus puissant de la jeunesse et de l'homme fait. Ce serait à l'éducation à nous donner des armes contre elles ; mais c'est elle qui leur donne des armes contre nous. A peine un jeune cœur commence-t-il à bondir sous les premiers efforts de la volupté , qu'au lieu de lui inspirer ces pensées généreuses et surtout ces idées religieuses qui pourraient les réprimer en les combattant à leur naissance , on sourit , on applaudit, ou du moins l'on ferme les yeux sur le développement et les progrès des passions qui doivent cependant exercer une si grande influence sur le reste de la vie. Est-ce au milieu de la licence de nos entretiens que nous saurons leur inspirer de la pudeur ? Est-ce lorscju'cn voyant échapper du cœur de nos enfants les premières saillies des passions naissantes, nous aurons souri à ces préludes du vice, que nous pourrons plus tard en exlirper un germe auquel nous aurons laissé jeter de profondes racines ? Ainsi les premiers obstacles (jue rencontrent les enfants dans cette lutte, ce sont 1(!S (îxenijdcs paternels. Obligés d'honorer leurs parcîits , ils les imitent bientôt, et la piété filiale, qui devrait être pour
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eux une vertu , n'est plus que la première amorce du vice, rien n'est indifférent pour l'enfance ; voyez comme quelquefois , à leurs jeux folâtres succède tout-à-coup une attention morne , indice assuré de l'impression que font sur eux les objets d'autant plus frappants pour eux qu'ils leur sont plus nouveaux. Bien souvent môme on donne l'exemple de cet abandon inconsidéré à la satisfaction de ses plaisirs. Gomment voudrait-on alors qu'une jeunesse bouillante put se contenir elle-même , lorsqu'elle n'a plus de frein qui l'arrête ? Si elle garde encore pendant quelque temps, une hypocrite timidité, un vernis de pudeur , elle cache sous cette écorce de décence un abîme de corruption , et bien souvent elle s'en sert pour séduire l'innocence, et trahir sa foi. Bientôt ils mettront même de côté ce reste de pudeur hypocrite , ils ne respecteront plus de bienséance , ils trahiront l'amitié et ses devoirs les plus sacrés. Livré alors à toute la fureur de ses passions, il s'énerve et s'épuise, et ajoute à cette mobilité nerveuse une impressionnabilité beaucoup plus grande. De plus le jeune homme , ainsi accoutumé à se satisfaire en tout , ne connaît plus de modération. Il s'accoutume à tout faire plier "a ses désirs et à ses caprices , et lorsqu'il rencontre des résistances , ce qui ne peut moins faire que d'arriver souvent , il en éprouve une contrariété pénible qui produit de fâcheux effets. C'est ainsi que les préjugés, l'autorité , la nécessité , l'exemple , toutes les institutions sociales dans lesquels nous nous trouvons submergés, étouffent en lui la nature, et, ne mettant rien à la place, ouvrent la porte à tous les vices, et à toutes leurs conséquences. Heureux encore si les passions déréglées seules inspirent ses mauvaises actions : car si ks mauvaises maximes ont corrompu sa raison , il n'y a plus de ressource ; il ne revient pas au bien .
Mais ce désordre de la jeunesse, cette fougue du jeune âge, n'est peut-être pas le plus grave et le plus dangereux des inconvénients qui l'attendent. ïl est une passion dont on lui inculque le germe et qui ne fait que grandir avec l'âge. C'est l'ambition. La génération actuelle est avide de jouir et de jouir vite. Aussi la jeunesse montée sur le pinacle par d'imprudenls
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publicistes, enivrée d'éloges et d'encens, a transformé sa suffisance habituelle en des prétentions ridiculement exclusives, qui ont relâché et presque détruit tous les liens les plus sacrés de la société. Il n'y a plus ni respect pour les anciens, ni amour pour les parents. Ils ne sont plus à ses yeux que des êtres dégradés, d'incommodes moralistes ou d'insipides grondeurs. Tout le savoir est dans cette jeunesse inexpérimentée. Elle ne connaît que la nécessité de parvenir, et pour cela tout les moyens sont bons. Impatiente de jouir sans avoir travaillé, avide de recueillir sans avoir semé, ardente à bâtir sans avoir jeté de fondements, elle s'est créé pour cela un monde moral nouveau. Sa manière de voir est la seule bonne, tout le reste n'est qu'une usurpation ou de vieux préjugés, qui nous gênent et dont on ne saurait trop tôt se débarrasser. De là ce système de dénigrement qui déshonore des conditions auxquelles il n'apporte que des études rapides, qui poursuit impitoyablement et les hommes et les institutions, qui, ne respectant rien, remet chaque jour tout en question, et veut toujours bouleverser tout pour arriver à son but, pour parvenir. Comment voudraiton que de jeunes têtes, tous les jours nourries de la lecture de ces idées qui frappent à la fois leur amour-propre et leur ambition, puissent y tenir? Elles se livrent à toute l'effervescence dont elles sont capables ; elles embrassent les opinions les plus aventureuses et souvent les plus ridiculement systématiques, et se créent un monde imaginaire et impraticable. Elles dirigent leur conduite d'après leurs croyances chimériques, et chaque jour elles éprouvent des désappointements qui ne les corrigent point, parce que les passions ne se corrigent pas. Il n'est pas étonnant que cette agitation intellectuelle produise sur l'économie des effets relatifs à son système nerveux cérébral, et qu'elle dispose aux maladies nerveuses les plus variées et plus spécialement à l'hypochondrie. Dans ce moment-ci je donne des soins à un jeune homme qui est dans un état bien déplorable.
M. B avait vingt ans lorsque la révolution de juillet arriva.
il avait entrepris un genre d'industrie honorable, qui lui assurait une existence certaine et même, avec de la persévc-
HISTOIRE PUYSIOLOGIQUE. 297
rance, les faveurs de la fortune. Quelques moyens naturels, développés par une imagination vive , lui firent prendre une part active au mouvement social de cette époque. Il se trouva insensiblement affilié à toutes les associations de réforme. L'enthousiasme avec lequel il se livrait à ces idées généreuses lui fit néfffiffcr ses affaires. Confiant dans les hommes de son parti, il s'abandonna entièrement à eux. Mais lorsqu'après sept ans d'agitation et de tourments, soit contre la prétendue perversité du parti contre lequel il luttait, soit en faveur de la prétendue bonne cause qu'il soutenait, il se vit dupe et victime de ses partisans, lorsqu'il vit que la fourbe et l'ambition étaient les seuls mobiles d'hommes auxquels il croyait tant de grandeur d'âmes et de générosité: il tomba daus un état moral qui l'a conduit aux portes du tombeau, en le faisant passer par toutes les phases de l'hypochondrie la mieux caractérisée.
Ici se présenterait un sujet fort déficat de méditations, ce serait de mettre en parallèle les effets de l'éducation sur le physique de l'homme et ses effets sur le moral, et d'autre part l'influence plus grande qu'elle peut avoir sur la prédisposition à l'hypochondrie, comparée à l'influence de l'hérédité. Ce sujet demanderait de trop longs détails, et d'ailleurs nous ne le croyons pas encore suffisamment éclairé. Nous voyons que l'influence a lieu tantôt plus sur le physique, tantôt plus sur le moral, selon la direction qu'on lui imprime, et que le physique et le moral réagissent ensuite l'un sur l'autre. On pourrait donc la faire servir à corriger certains vices héréditaires de faiblesse. Serait-il vrai que les parents transmissent plus facilement les vices de leur constitution physique que les dispositions cérébrale, nerveuse, intellectuelle. On peut invoquer beaucoup de faits. Mais rien ne nous paraît suffisamment démontré.
Je n'étendrai pas davantage ces considérations sur les effets nuisibles de l'éducation. Ce que j'en ai dit suffit pour les faire comprendre, en y rattachant tous les cas dont je ne crois pas devoir m'occuper ; parce que d'ailleurs c'est un des sujets les plus connus que cette influence physiologique des passions sur l'économie.
298 TRAITÉ DB l'hYPOCHONDRIE.
Ainsi nous pouvons admettre comme certain un état physiologique particulier de l'économie, prédisposition nerveuse constitutionnelle provenant de trois sources : 1" d'un organisation primitive et originelle; 2*^ d'une éducation physique molle et efféminée; 3" d'une éducation morale et intellectuelle mal entendue. A cette triple origine de la constitution nerveuse, on pourrait en ajouter une quatrième, ce serait celle qui proviendrait d'une foule de maladies, soit dans le bas âge, soit dans un âge plus avancé.
Je ne crois pas devoir y insister, parce que c'est une action pathologique trop bien connue, et que pour la développer, elle nécessiterait des détails qui seraient déplacés dans ce travail, et qui ne seraient d'ailleurs qu'une bien faible repétition de tout ce qu'a si bien dit M. Cerise^ sur l'influence de l'éducation sur la sur-excitation du système nerveux, dans un ouvrage remarquable, récemment couronné par l'Académie. En effet ce savant ne laisse rien à désirer. Son plan a embrassé tous les incitateurs du système nerveux, autant au physique qu'au moral. C'est donc à l'éducation physique et morale qu'il rattache tout ce qui concerne ce vaste et important sujet. La première comprend deux sortes de moyens hygiéniques, le régime et les exercices. La seconde comprend les enseignements et les moyens auxiliaires des enseignements. C'est dans ces deux grandes divisions et dans leurs subdivisions, qu'il a su tracer avec exactitude l'influence de tous les moyens employés directement ou indirectement dans l'éducation. Il en démontre l'influence sur l'économie et sur la sur-excitabilité, selon leur bonne ou mauvaise direction. îl commence cette étude dans le sein même de la mère. Il y trouve déjcà de puissantes influences de la part de son régime et de son moral. L'enfant est si frêle, qu'il est bien plus fiicilement impressionné par les incitations «jui lui viennent du mauvais régime ou des émotions de la mère. Il suit l'cnlant dans les bras de sa nourrice, et il y trouve aussi un(^ foule d'influences hygiéniques et morales, soit de la part de la nourrice ellc-ménic, soit de la part des autres excitateurs ambiants. 11 examine ensuite successivement et avec tout le
développement possible l'influence de tous les excitateurs hygiéniques sur l'économie en général. C'est ainsi qu'il passe en revue les effets de l'air, de l'habitation, des aliments, des boissons, des remèdes, de la dentition, des vêtements, des exercices sensoriaux et musculaires, des exercices logiques ou intellectuels, des exercices affectifo, de la veille et du sommeil, du libertinage, de l'ambition, de la coquetterie, des études mystiques, des pratiques de piété exagérées, de la superstition, des exemples, etc., etc., mais les détails nécessaires dans un ouvrage didactique consacré à ce sujet seraient déplacés ici. L'auteur, ainsi que nous, reconnaît que malgré la puissance de cette influence des incitatcurs sur le système nerveux, il n'est pas toujours aisé , dans les cas particuliers, de déterminer d'une manière précise les circonstances dans lesquelles leur interventio n doit être accusée.
De la femme.
Je ne dois pas passer sous silence la nuance particulière que le système nerveux parait présenter dans la femme. Ils ont tort sans doute ceux qui la regardent comme un homme imparfait. Quelle que soit l'analogie qui les rapproche, il y a entre eux des différences telles, qu'ils sont deux êtres bien différents, peut-être plus encore au moral qu'au physique. Cette différence, quoi qu'en ait dit Piousseau, est aussi marquée dans l'enfance que dans l'âge mûr. Béjà la délicatesse des traits, la faiblesse de l'organisation, la mobilité nerveuse, les goûts et le genre des amusements en font un être bien distinct. Avec cette organisation plus délicate et plus frêle, la femme apporte en naissant plus de sensibilité nerveuse, plus d'impressionnabilité. Ce double caractère se développe avec elle et constitue sa vie tout entière. Ses facultés intellectuelles et sa raison sont en harmonie avec cette constitution. Plus impressionnable et plus vive, elle s'instruit plus vite, sa raison et son jugement sont plutôt formés. Mais cette rapidité nuit à la solidité du jugement, et le transforme en une espèce d'instinct, de tact ou de goût. Elle sent, et, sans se donner la peine de réfléchir, son juge-
300 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
ment est formé. Il faut convenir que ce tact des sensations la sert bien souvent mieux, que les longs raisonnements par lesquels l'homme fait passer quelquefois ses idées, parce que la sensation ne trompe jamais. Si elle ne permet pas toujours d'approfondir, elle est souvent un juge plus certain. Tandis que le raisonnement vicie et dénature bien souvent la sensation en voulant l'approfondir. Aussi la femme, ayant ainsi jugé rapidement, ne peut plus s'occuper de rechercher toutes les causes finales, tous les replis cachés d'un sujet. Elle est par conséquent peu propre aux travaux qui demandent beaucoup d'application et des raisonnements abstraits. Tout ce qui part des sensations et des sentiments, tout ce qui ne demande que la connaissance du cœur humain et de ses égarements, est à sa portée, parce qu'elle voit et sent tous les rapports moraux. Mais pour la haute philosophie, mais pour les mathématiques, mais pour les sciences, elle y échouera constamment. Et lorsqu'elle embrasse avec enthousiasme un parti politique ou religieux, ce n'est pas parce qu'elle l'a raisonné, c'est parce qu'elle l'a senti. L'opinion est devenue pour elle une passion, et la passion lui commande en tyran. Malgré cette disposition générale de la femme, malgré cette constitution qui lui est commune, elle présente cependant des nuances de tempérament et de constitution qui font que toutes les femmes ne se ressemblent pas, et que chacune a son caractère comme ses traits particuliers ; car, ainsi que le disait M'"'' de Staël, une sotte ne prend pas son éventail et ne se tient pas debout comme une femme spirituelle. Mais nous ne pouvons pas entrer dans ces détails.
Créée presque uniquement pour remplir la plus noble des fonctions , celle de perpétuer l'espèce , elle marche sans cesse à ce but , même à son insu. Plaire et aimer , voilà presque toute sa vie. Et dans cette carrière de sentiments, à combien de tribulations et de déceptions n'cst-elle pas exposée? Combien ces causes de tourments n'augmentont-ellos pas , lorsqu'cn acquérant le doux nom de mère , son cœur se partage ou pIuUU s'idenliiic avec ses enfants ! C(i sont à chaque instant des craintes nouvelles. La tendresse maternelle prévoit souvent les dangers de trop
loin , et dans son inquiète sollicitude , elle s'en crée d'imaginaires qui ne lui donnent aucun repos , qui la tiennent toujours en alarmes , et exaspèrent ainsi sa sensibilité déjà si active et si grande. Comment voudrait-on qu'un être déjà si nerveux , pût au milieu de mille causes d'excitations et de tourments sans cesse renouvelés, ne pas éprouver un accroissement de sensibilité et de mobilité nerveuse ? Aussi , voit-on cette moitié si intéressante de la société contracter la plus grande disposition aux affections nerveuses, et l'on peut assurer que ce genre de maladies forme leur apanage presque exclusif , puisque au moins la moitié des femmes en sont plus ou moins atteintes.
Nous ferons observer cependant que cette disposition nerveuse n'est pas celle qui favorise le plus l'hypochondrie. Elle favorise plutôt l'hystérie et ses formes nombreuses et variées. Cela nous porte à faire une réflexion qui se présente à chaque instant dans la pratique de la médecine. C'est que les prédispositions aux maladies , quelque analogie qu'elles présentent , ne sont pas toujours les mêmes. Elles ont chacune son cachet , et en quelque sorte , sa spécialité. Ainsi , une personne trèsnerveuse ne sera jamais atteinte d'hypochondrie , malgré les causes les plus propres à la déterminer. Tandis qu'une personne moins nerveuse en apparence, deviendra hypochondriaque avec la plus grande facilité et pour la cause la plus légère.
C'est à cette modification nerveuse spéciale qu'il faut attribuer la moindre fréquence de l'hypochondrie chez la femme. C'est surtout à la disposition normale de ses facultés intellectuelles , que cette différence peut aussi être en grande partie attribuée. On conçoit en effet, que cette mobilité nerveuse, que cette promptitude de jugement qui ne permet pas de s'appesantir longtemps sur le même objet , ouvre constamment la porte à de nouvelles sensations et à de nouveaux sentiments qui effacent ordinairement l'impression des précédents. De façon , que ni les uns , ni les autres n'ont le temps de produire des effets profonds et durables. Voilà pourquoi l'hystérie est si fréquent et l'hypochondrie si rare. Cette mobilité expansive de la femme , ne lui permettant pas de s'appesantir autant sur ce qui
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peut lui causer des peines , affaiblit en elle le moi moral et par conséquent l'égoïsme , apanage presque exclusif de l'homme , et qui favorise si bien chez lui le développement de Fhypochondrie , parce que rien ne l'affecte à demi , lorsque cela touche à ses intérêts de quelque nature qu'ils soient, et que l'hypochondrie elle-même ne semble qu'un égoïsme exagéré , ainsi que Sauvages l'avait remarqué.
Mais n'exagérons point cette rareté de l'hypochondrie chez la femme. Elle y acquiert use prédisposition à une époque de la vie , lorsque surtout elle a payé tribut à la coquetterie , ce vice de la société, qui n'est que l'exagération du désir naturel de plaire. Alors les rivalités s'établissent , les jalousies les rongent. Il n'y a jamais de triomple complet et durable , et ce qui devrait contribuer au bonheur de la vie , n'en fait plus que le tourment. Mais c'est bien pis lorsque l'âge de la retraite a sonné. Alors, les adorateurs portent leurs hommages à d'autres, et la coquette , ainsi délaissée , se plaint tantôt de son miroir , t?=ntôt de la perte de la politesse et du bon ton d'autrefois.
Et du monde vieilli pleurant la décadence, Elle croit que tout change, elle seule a changé.
Tant qu'elle peut se faire cette illusion , elle y trouve une consolation ; mais le dépit augmente et le mal devient sans remède, lorsqu'elle s'aperçoit des progrès de l'âge , lorsqu'elle fait un retour sérieux sur le passé et qu'elle le compare avec l'avenir qui l'attend. Alors doublement affligée , et n'ayant pas su se créer dos ressources pour compenser des jours de triomphe qui ne reviendront plus , elle se livre sans réserve à toute l'amertume du souvenir d'un passé qui est bien loin , d'un présent qui l'afflige et d'un avenir qui la désespère. En faut-il davantage pour exalter une imagination déjà naturellement si faible , lui inspirer toute sorte de dégoûts et d'idées noires , et opérer ainsi une réaction sur toute l'économie en général et en particulier sur le système nerveux. Aussi , est-ce l'époque de la vie à laquelle la femme est le plus exposée à contracter l'hypochondrie. Pour en diminuer les chances, elle devrait se persuader qu'il faut
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changer de goût avec les années , qu'il ne faut pas plus déplacer les âges que les saisons , qu'il faut être soi dans tous les temps et ne point lutter contre la nature, et que les effforts qu'on fait pour intervertir l'ordre des choses usent la vie et sont le germe de mille maladies , sans qu'il soit possible d'éviter sa destinée. Cette prédisposition augmente encore , lorsque arrive l'époque de la cessation des menstrues. Cette époque est bien nommée âge criiique de la femme. En effet, le changement qui s'opère dans l'économie par la suppression de ce flux habituel y apporte un trouble si marqué^qu'il est bien souvent funeste à la santé. L'un des moindres inconvénients, c'est de produire une sorte de malaise général dans lequel le système nerveux joue le plus grand rô!e. Cette influence est si connue , même des gens du monde , que nous ne nous y arrêterons pas. Il nous importait de la signaler comme la cause de prédisposition à l'hypochondrie la plus puissante que pût présenter la femme. Cependant, ne nous le dissimulons point, malgré cette cause puissante de chagrin et d'irritabilité nerveuse , la femme est encore beaucoup moins sujette à l'hypochondrie que l'homme. C'est l'hystérie ou une sorte d'hystéricisme qui survient le plus souvent. Nous persévérons à en attribuer la cause à cette mobilité nerveuse particulière au sexe féminin , et surtout à cette aptitude à juger rapidement et par sentiment beaucoup plus que par raisonnement. Ainsi , la maladie nerveuse de la femme , quoique favorable au développement d'affections nerveuses en général, ne le devient d'une manière spéciale pour l'hypochondrie , que lorsque le dépit causé par l'âge du retour ou l'influence exercée par la cessation des règles , imprime à l'économie une physionomie nouvelle , plus nerveuse qu'elle ne l'était auparavant. Nous avons établi que le système nerveux , naturellement plus ou moins développé dans ses attributions , pouvait être modifié par différentes causes, et surtout par l'éducation, les passions et les vices de la société. Mais ces causes ne sont pas les seules. Il est un ordre de causes nombreuses qui n'apportent pas de moins grands changements dans l'état normal des fonctions nerveuses : ce sont les maladies.
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