‹ Traité complet de l'hypochondrieChapitre 9 sur 40 · HISTOIRE PHYSIOLOGIQUE DE L HYPOCHONDRIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE PHYSIOLOGIQUE DE L HYPOCHONDRIE

Toutes les fois qu'on entreprend un travail d'esprit, a dit Bacon , il est essentiel de bien s'entendre sur la question elle même. Ainsi nous nous demanderons d'abord ce que nous devons entendre par histoire physiologique de l'hypochondrie. Rien ne semble plus facile. C'est l'étude de la physiologie de l'hypochondrie, et par physiologie on entend sa nature, puisqu'il s'agit de remonter à ses actes intimes à l'essence même de ces actes. Il s'agit de mettre au jour tout ce qui se passe dans les organes ; de faire connaître quel est celui ou quels sont ceux qui en sont le siège ; par quel mécanisme la maladie s'est développée , et enfin par quelle influence, par quelles sympathies les organes malades ou sièges principaux de la maladie réagissent sur les autres organes et sur l'économie entière. Voilà ce qui nous paraît le plus conforme aux intentions de l'Académie. Cependant on peut donner une acception différente à ce mot histoire physiologique. On peut penser que l'Académie a voulu qu'on lui fît l'histoire des opinions physiologiques qui ont été émises par les auteurs sur cette maladie. Pour ne pas nous exposer à tronquer la question nous l'envisagerons dans ces deux acceptions. Nous présenterons d'abord , moins l'historique chronologique de toutes les opinions émises sur l'hypochondrie, que l'exposé des opinions types, auxquelles peuvent se rattacher beaucoup d'autres, qui n'en diffèrent que par des nuances souvent insignifiantes. Nous ne devons pas nous dissimuler que dans

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cet exposé nous aurons une foule d'erreurs à signaler et à combattre. Mais , au milieu de ces écarts de l'esprit humain , nous retrouvons toujours l'étude des faits. Toujours nous voyons les efforts du talent et quelquefois du génie pour en dévoiler les mystères. Les erreurs ne portent que sur les interprétations , et encore elles sont le plus souvent imposées par les opinions systématiques de l'époque où elles ont été émises. Presque toujours les auteurs ont payé leur tribut aux doctrines reçues. Sous ce rapport, ce sont moins eux que les siècles qui ont erré. Pendant l'éternel règne de l'humorisme et des âeres, on n'était pas plus coupable de les admettre , qu'on ne l'est aujourd'hui d'admettre le jeu des organes et l'influence des systèmes nerveux. L'opinion reçue était pour eux une vérité aussi patente, que l'est aujourd'hui pour nous l'influence de l'action nerveuse. Cependant qui oserait nous répondre qu'un jour on ne traitera pas ce que nous croyons une vérité , comme nous traitons les opinions de nos devanciers ? Oui , sans doute , il est utile , comme le disait Marc-Aurèle , de ne pas recevoir les opinions de nos pères , comme des enfants , par la seule raison que nos pères les ont eues. Oui, sans doute, il faut les soumettre au creuset de l'expérience et de la raison. Mais en même temps nous rechercherons la base de vérité sur laquelle elles reposent, et nous ferons la part des époques auxquelles vivaient les auteurs et des croyances reçues alors. Malgré notre déférence pour les hommes de talent de toutes les époques , nous serons sévères pour tout ce qui paraîtra s'écarter delà vérité. C'est dans les sciences sourtout qu'il faut se renfermer dans la vérité. Ce n'est pas en tolérant les erreurs , ce n'est pas en pactisant avec elles qu'on peut les faire avancer. Nousîraettrons au grand jour toutes les hérésies que nous rencontrerons, et elles sont innombrables. Nous ne dédaignerons pas de les combattre, nous aurons mémo le courage de n'être pas toujours de l'avis des iiommes du jour : Amiens Plato , mngis arnica vérita». Nous nous en faisons un devoir religieux, parce que le public, et j'entends par ce mot le public mé(li<al aussi , comme on l'a dit, est une éponge à préjugés, d'où on ne saurait les extirper

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trop tôt. Car si une fois il en est imprégné , il les regarde comme faisant partie de lui-même. 11 résiste à la lumière, d'autant plus qu'ils ont eu plus de temps pour s'étendre et s'établir. Peut-être nous montrerons - nous d'autant plus sévères que les opinions que nous combattrons seront émises par des hommes plus haut placés, parce que l'influence qu'ils exercent est beaucoup plus grande, et qu'en laissant prévaloir leurs idées systématiques , elles pourraient avoir des conséquences fâcheuses dans la pratique : car une théorie influe toujours sur le traitement, en bien si elle est bonne , en mal si elle est mauvaise. Dans cette critique nous garderons toujours les égards qu'on doit à des hommes de talent et d'un mérite connu, et pour lesquels nous professons l'estime la plus grande et la mieux méritée. Nous leur saurons toujours gré des efforts qu'ils ont faits pour chercher la vérité et pour faire avancer la science, et nous proclamerons avec reconnaissance les services que leurs travaux ont rendus. Les faits sur lesquels ils se sont fondés sont réels, et ils resteront pour attester la marche constante et uniforme de la nature. Aucun ne répugne à l'autre. Leurs rapports, il est vrai , étaient mal connus , mal interprétés , et leurs efforts pour les coordonner étaient impuissants, parce qu'il leur manquait un Ken systématique général qui comprît tous les événements qui' surgissent pendant le cours de l'hypochondrie.

HISTORIQUE DE l'hYPOCHONDRIE.

Par un sentiment de curiosité bien naturel , le médecin aime toujours à ^connaître, sinon l'origine de la maladie dont il s'occupe , au moins quels sont les auteurs qui en ont parlé les premiers. Si donc nous cherchons quelles étaient les connaissances des anciens sur l'hypochondrie, nous en trouvons déjà chez eux une description assez exacte. Cela ne doit pas nous étonner. Car l'homme'en société a toujours été soumis aux mille causes qui peuvent la faire^ développer. Dès-lors elle a dû exister dans les temps les plus reculés aussi bien que de nos jours :

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parce que de tout temps les mêmes passions ont tourmenté les hommes; de tout temps ils ont été exposés aux mêmes déceptions, aux mêmes peines morales et aux mêmes maux physiques. Aussi nous la trouvons bien clairement indiquée dans plusieurs passages d'Hippocrate , le premier entre tous les observateurs. Pourrait-on la méconnaître dans ce passage inséré dans le second livre De Morhis : Neque sine cibo esse, neque cibum acceptum tolerare potest : verùm ubi quidem sine cibo manet , viscera sugunt, et os ventriculi dolet, et aliàs alia vomit, et bilem et salivam et pituitam et acria; et postquam vomuit aliquantisper , meliùs habere sibi videtur. Jt ubi cibum accepit , ructus adsunt, et cum rubore exardescit , et semper muUum se cacaturum esseputat; ubi verô ea gratia desederit, flatus prodit et dolor caput habet, totum corpus velut aciculis pungi videtur , aliàs alia parte, et crura gravia sunt ac debilia, et consumitur ac debilis fit. Huic medicamentum bibendum dato , primum deorsum purgans , pos^ ted supernè, et caput purgato , et à cibis abstineat dulcibus ac oleosis et pinguibus , et ab ebrietatibus. f^omat autem à succis et à cibis et pro anni tempère lac aut sérum asminum bibendum prœbens; pharmacum insuper bibendum dato; utro tandem magis opus esse tibi visum fuerit. yiistate et vere frigida cavet. Autumno autem et hyeme unguento utatur et deambulet, et modicè se exerceat. Si verô debilior sit quàm ut exerceri possit, iter faciat. Et cibis frigidis ac alvum subeuntibus utatur. Et si venter non egerat , molle infusum per clysterem injicito. Morbus hic diuturnus est; et consenescentes , si ita futurum est relinquit, sin minus commoritur (1).

Nous trouvons une description non moins précise de l'hypochondrie dans cet autre passage du même livre II, De morbis. Fiscera vcluti spinarum aculeis pungi videntur, anxietudo ipsum invadit, lucem et homines refugit, tenebras amat, metus corripit, septum transversum exteriore parte intumescit , ad contactum dolet, cxpavescit, terriculamenla et formidanda cernit. Morbus hic interdumplurimosvere prebendit. Ne pouvons-nous pas

Cl) Opéra omnin. Veiictii.», 1"3(), in-folio, tomf T, pngp Ifii.

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regarder comme relatif à l'hypochondrie cet autre passag(î du môme livre : Morbus ructus ciens. Dolor acutus prehendit, vehementnque lahorat, seipsum defficit; vociferatur, fréquenter éructât; ac ubi eructaverit melius habere videtur. Plerumque verô paucam bilem vomitione rejicit, quantum, poculi parvi mensura, dolor et visceribus ad imum ventrem et laterum mollitudi. neni pertingit , cumque id conligerit, meliùs habere videtur, venter inflatur et indurescit, sonitum edit, neque flatus neque stercus demiltitur.

Après ces passages et un grand nombre d'autres qui prouvent qu'Hippocrate a observé l'hypochondrie sous plusieurs formes , l'antiquité ne nous offre rien de plus précieux que la descrip tion que Diodes de Caryste a donnée de l'hypochondrie et dont Galien nous a conservé le texte. Oritur alius à venir iculo morbus qui ab aliis melancholicus , ab aliis flatuosus nominatur , quem sumpto cibo maxime coctu dijjicili et caustico, sputum hu midum idemque multum comitatur ; item ructus acidissimi , flatus, œstus in hypochondriis ; fluctuatio non illico, sed cumreti^ nuerint; interdum ventriculi quoque véhémentes dolor es , qui nonnullis ad dorsum usque procedunt; concoctis deinde cibis quiescunt. Mox aliis cibis ingestis eadem revertuntur accidentia quœ interdum jejunos, interdum etiam à cœnâ molestant; atque evomunt crudos cibos et phlegmata subamara et calida adeo ut dentés torpedine officiantur; flaluosas vacant affectiones. Suspicandum est plus caloris quàm decet habere in venis quœ alimentum à ventriculo excipiunt, sanguinemque in ipsis crassiorem factum^ Quippe constat has venas obstructas esse , vel hoc argumenta quod alimentum corpori non distribuitur ; sed ventriculo manet incoctum, cum ipsum meatus priùs susciperent , magnamque ipsius partent in crassum ventrem excernant, tum quod postera die vomitu rejiciatur utpote non digestus per corpus cibus, et quod calor id quod secundum naturam est excédât facile intelliges, tum ab œstu qui ipsis accidit, tum ab his quœ ingeruntur. Si quidem juvari videntur à refrigerantibus cibis qui videlicet calorem refrigerare extingtiereque soient (Galenus de Locis affectis , libr. 3. cap. 7.). Ces deux observateurs n'ont fait que recueillir

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les phénomènes de la maladie sans se livrer à aucune interprétation systématique. Aussi leur description reste toujours fidèle, véridique , parce qu'elle n'est pas viciée par les exigences d'une théorie mesquine et bien souvent mensongère. Ils étaient si éloignés de songer à ces recherches ténébreuses, qu'ils ont décrit la maladie sans lui donner aucun nom. Ce n'est que plus tard qu'elle en a reçu plusieurs , selon la théorie ou la manière de voir de l'auteur qui la dénommait. Mais cette méthode simple et naturelle d'observer et de décrire ne pouvait pas suffire. L'homme, toujours avide d'explications, curieux de connaître les causes finales , s'est bien souvent égaré à leur recherche , et , devançant le résultat de l'expérience , il a bien souvent pris pour la vérité les productions brillantes et trompeuses de son imagination. De là cette foule de théories et de systèmes qui sont venus encombrer , bien plus qu'éclairer la science sur les causes des faits dont on voulait trouver l'explication. Le nom imposant de l'auteur , les doctrines régnantes , le défaut de connaissances plus positives et une certaine paresse naturelle de l'esprit les font adopter avec enthousiasme et conserver plus ou moins longtemps. De cette manière on prend le vraisemblable pour le vrai et le roman de la nature pour son histoire.

Les phénomènes qui avaient] le plus frappé nos deux auteurs étaient ceux qui se passent dans l'estomac. Les dérangements de l'imagination n'ont pas échappé à Hippocrate. On ne peut guère mieux les signaler qu'il ne l'a fait : Jnxietudo ipsum invadit, lucem et homines rcfugit , metus corripit, expavescit, terriculamenta et formidanda ccrnil. Que peut-on dire de plus énergique de ce dérangement] de l'esprit, de cette bizarrerie de craintes puériles de la mort et d'exagération des souffrances ? Il me semble impossible , d'après ce passage surtout , de penser encore avec M. Dubois d'Amiens , que ce n'est pas l'hypochondric qu'Hippocrate a voulu désigner.

Siège de Vhypochondrie dans les humeurs.

Galien , subjugué par l'humorisme qu'il ne créait point f t dont il a été regardé comme le fondateur à cause de l'extension

i[{u'il lui a donnée , Galien , dis-jc , ne pouvait pas moins faire que d'appliquer à l'hypochondric cette théorie, qui, sous le nom de Galénisme , devait asservir la médecine pendant de si longues années. Il l'attribue donc à la bile et au sang visqueux et épaissi , à l'atrabile. En même temps il semble placer le siège de la maladie , du moins à son début , dans l'estomac ou dans le voisinage. : Cùm igitur circa ventriculum inceperint accidentia hypochondriacum flatuosumque morbum nominabimus . La description qu'il en donne est à la fois plus longue et plus claire que tout ce qu'on avait écrit jusqu'alors. Son opinion a régné jusqu'à la renaissance des lettres. Il est vrai qu'elle n'y est pas arrivée sans subir de nombreuses modifications. Les uns ont admis la pituite seule ou unie aux vents ; les autres des saburres ou les restes des mauvaises digestions amassés dans l'estomac et le canal intestinal ; quelques autres ont imaginé un acide prédominant dans les fluides ; plusieurs ont supposé la stagnation et la calcination des humeurs , surtout de celles qui sont excrémentielles.

Disons encore que, pendant cette longue époque la plupart des auteurs ont accusé le foie et la rate d'être le foyer d'où s'élevaient les vapeurs malignes qui devenaient la cause prochaine de la maladie.

Aétius a poussé aussi loin que possible le rôle des humeurs dans l'hypochondrie ; cependant il a reconnu que les premiers symptômes ont le cerveau pour point de départ. Il suppose que toute la masse du sang reste saine, à l'exception de la partie qui se trouve en rapport avec le cerveau : Jlio tempore , sanguine in toto homine illœso permanente, is, quijuxtasolum cerebrum est alteratuSé II fait élever spécialement de l'estomac une vapeur humorale qui a des connexions très-grandes avec le cerveau , par le moyen des nerfs pneumogastriques , et il décrit avec beaucoup de sagacité les premiers symptômes qui ont lieu dans les voies digestives.

Avicennes aussi fait élever de l'estomac et du foie la matière morbifique qui produit la maladie. Du reste, il ne la fait consister que dans le mauvais état de l'estomac, de la rate, et de la digestion.

104' Tr.AJTÉ DE L'!IYP0C8Î0?.'DiUE.

Il en est de mcîsic de Sennert. ïi l'attribue aux mauvaises dig(^stions qui , en donnant un chyle de mauvaise qualité , causait l'altération du sang dans la rate , le foie et les reins , d'où le fluide s'élève chargé de ces vapeurs , et va infecter tout l'organisme , principalement dans les parties supérieures. Il fait à ce sujet les raisonnements physiologiques les plus satisfaisants , quoique systématiques , sur le cours du chyle et sur Faction de la rate et du foie. Après ces explications , il définit la maladie : Colliwies vitiosorum humorum , tmprimis melancholicorum , sœpè etiam pituitorum et biliosonim in venœ portœ et arteriœ cœliacœ ac mesentericœ ramis , in hypochondriis prœcipuè sinistro , inter ventriculum et lien&m , maxime iis locis ubi plures majoresque venœ portœ et arteriœ huic conjunctœ rami sunt. Plus loin il reproduit les mômes idées , en y mêlant de la sécheresse , de la chaleur , de la débilité , de l'épaississement des humeurs dans l'estomac. A l'appui de son opinion , il cite une foule d'auteurs parmi lesquels Galien , iïltius , Riolan , Dioclès , occupent le premier rang. Son opinion se rapproche effectivement de celle de ces médecins. Comme eux il admet l'humorisme , et comme Dioclès , il fait partir la maladie de l'estomac. C'est un humorisme plus physioîogiquement raisonné.

L'opinion de Yieussens est consignée dans plusieurs consultations recueillies dans son Histoire des maladies internes , tome 1*^% p. 178 et suivantes. Elle se rapproche beaucoup de celle de Sennert. Tantôt la maladie a sa source dans l'impureté du sang ou la viciation de sa partie séreuse. Tantôt elle dépend des obstructions du ventre occasionnées par un épaississenient des esprits , et consécutivement par un mauvais chyle qui résulte des mauvaises digestions. Tantôt c'est un relâchement ou un levain de; l'estomac , (pii donne naissance à des sucs crus et humides , qui , étant échauffés par la chaleur des entrailles, fournissent au sang des vapeurs épaisses; et d'autres fois c'est l'embarras des vaisseaux dans les viscères du bas-ventre, et la gôneet la corruption des humeurs qui en résultent. Ailleurs , c'est le mauvais régime <pii a produit des sels et autres vicia-

îions des humeurs dans les produits de la digestion , et ensuite dans le sang avec lequel ils vont rouler dans toutes les parties du corps. 11 reproduit aussi la même pensée sous plusieurs formes , même lorsque la maladie a reconnu pour cause une autre affection telle que la syphilis , comme il en cite plusieurs exemples. Ce sont toujours le foie , la rate et les mauvaises digestions qui sont la cause première , celle qui vicie les humeurs et qui se manifeste d'abord par des flatulences , des battements cœliaques , etc.

Une discussion scientifique du plus haut intérêt s'éleva entre Willis et Nathaniel Hyghmor. En 1667, Willis fit connaître son opinion. En 1670 , Hyghmor développa la sienne avec chaleur dans une dissertation en forme de réponse à Willis. Elle est analogue à celle des deux auteurs précédents. Les fibres de l'estomac sont faibles et relâchée*. La digestion est difficile et imparfaite ; le chyle , mal élaboré , se mêle trop tôt au sang et le rend acre et trop chaud. Le résidu de la digestion séjourne trop dans l'estomac et y dégénère en un flegme visqueux et pesant , qui devient ensuite aigre ou acide et cause les phénomènes gastriques. Le sang devenu trop séreux , trop fluide et flatulent, s'accumule dans les poumons et dans le cœur, et y éprouve une sorte d'effervescence qui lui fait gêner la respiration et la circulation , en empêchant le diaphragme de s'abaisser et le cœur de se vider complètement à chaque contraction.

Marcucius , galéniste pur , rejette les obstructions comme la cause de la maladie. Se faisant une physiologie peu rationnelle , il prétend qu'il suffit que l'humeur mélancolique soit noire , acide , ou ait quelque mauvaise qualité ; alors , dit-il , l'estomac attire , du foie et d'ailleurs , des sérosités acides qui se portent à son orifice et l'irritent , et dont il s'élève des fumées jusqu'au cerveau.

Lange admet , pour la formation des maladies , quatre fer ments qui s'élaborent hors des vaisseaux sanguins dans quelque organe spécial qui en est le foyer, et dont les corpuscules fermentes sont transmis vers les parties éloignées dont ils troublent et interrompent les fonctions naturelles. Pour l'hypochondrie ,

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les ferments se forment dans la rate et fournissent les vapeurs mélancoliques , qui se communiquent par les nerfs à l'estomac et aux autres organes qui prennent part à la maladie. - L'opinion de Chastelain se rapproche de la précédente. Il admet pour cause des mouvements naturels , la distribution régulière du sang et des esprits animaux dans la fibre motrice , et pour cause des désordres qui y surviennent , la distribution irrégulière de ces principes par l'effet d'une sorte de fermentation , laquelle est occasionnée par l'introduction d'une matière hétérogène dans le sang. Ces principes altérés agissent ensuite en irritant les nerfs ; l'irritation cause leur ébranlement ; or , un nerf fortement ébranlé communique son ébranlement aux autres , à cause de l'union et de la connexion qu'ils ont ensemble. Les effets de l'ébranlement sont proportionnés à sa violence, à sa connexion plus ou moins étroite avec tels ou tels nerfs , telle ou telle partie.

Comme Lange , De St-Hilaire attribue le dérangement de la digestion , et par suite la cause de l'hypochondrie à un levain d'humeurs viciées dans l'estomac et par tout le corps.

Rondelet fait consister la maladie dans un sang épais , d'où résulte une intempérie sèche , avec une certaine chaleur sans aiïlux , mais plutôt avec obstruction.

Nous voyons Murillo reproduire en partie l'opinion de Sennert. Comme lui , il fait jouer un rôle important à plusieurs organes. Il admet des humeurs chaudes et sèches, qui approchent de l'atrabile et qui sont le résultat des mauvaises qualités de la digestion : le chyle trop fluide ou trop épais ne peut être élaboré suffisamment par la rate ; les vapeurs hypochondriaques ou mélancoliques se communiquent aux autres viscères par les vaisseaux ; et par les vaisseaux encore ou par sympathie elles remontent jusqu'au cerveau , qui devient la partie la plus affectée ainsi que le fluide nerveux. C'est cette vapeur émanée de la rate qui cause les obstructions sans inflammation.

Malgré son vitalisme , Stahl fait jouer un rôle si important à la veine-porte et au sang qu'elle charrie , qu'il peut sous ce

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rapport ôtrc assimilé aux humoristes et surtout aux anciens qui , à cause des maux qu'ils supposaient renfermés dans ce vaisseau , l'avaient appelé vena portarwn , porta malorum. Selon lui la maladie consiste dans la congestion d'un sang abondant et trop épais qui ne circule pas avec régularité dans cette veine , et dans l'effort qu'il fait pour se procurer une sortie , soit par les parties supérieures , soit par les parties inférieures. L'atonie venteuse est la cause accidentelle de ces symptômes, et ils ont pour cause conjointe la distension successive des vaisseaux mésarraïques et spléniques , que produisent les stases qui s'y forment et les efforts que fait la nature pour les dissiper, On pourrait encore trouver une théorie dans sa doctrine sur les mouvements toniques , sur les variations toniques contre nature et sur les spasmes.

Sthal aeuKœmpf pour imitateur. Car celui-ci a admis comme cause de l'hypochondrie un certain infarctus de ces vaisseaux. Ce que Siegwart et Faber ont adopté avec quelques développements.

Perry n'a que bien légèrement modifié l'opinion de Sthal. Il admet pour cause principale de l'hypochondrie un sang grossier , épais , mélancolique , qui s'arrête ou coule trop lentement dans les derniers vaisseaux capillaires tant des hypochondres que de tous les viscères du bas-ventre. Il pense que lorsqu'il cause les phénomènes abdominaux , le cours des esprits animaux et leur action sont diminués ou môme interceptés dans les hypochondres et les viscères de l'abdomen. En outre , comme les esprits animaux sont le moyen par lequel le corps et l'âme agissent l'un sur l'autre , les opérations et les fonctions do l'âme doivent être languissantes et déréglées.

Juncker , à l'exemple de Sthal , a fait consister la cause de l'hypochondrie dans la lenteur ou la difficulté de la circulation du sang dans la veine-porte et les viscères qui communiquent avec elle.

Toujours dominé par ses théories mécaniques , Boerhaave les a introduites dans la physiologie et dans la médecine , et il a soumis à leurs combinaisons les liquides aussi bien quo

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les solides. Après avoir reconnu qu'il est des personnes dont le genre nerveux est très-mobile et très-irritable , et la circulation des fluides nerveux très-facile à déranger , il suppose une cacochymie du sang produite par la séparation des parties les plus fluides, c'est ce qu'il appelle avec les anciens Vatrahile. Ce liquide s'amasse dans les viscères du bas-ventre. Il y devient épais , visqueux. Il s'y attache et perd son mouvement : Magis densa , te/ïiax , immobilis reddita , inde serisim hic hœrebit, accumulabitur , stagnabit; lienem, ventriculum , pancréas , omentum, mesenterium obsidens. C'est l'hypochondrie avec matière. EUe est sans matière , lorsque les symptômes dépendent de la mobilité accrue du système nerveux des hypocbondres, et qu'ils ne laissent après eux aucune indisposition , aucune trace pathologique. C'est ensuite de la réaction des organes sousdiaphragmatiques sur le sensorium , que résultent les mouvements convulsifs , etc.

Blackmore n'assigne point de siège spécial à l'hypochondrie. Il pense que cette partie en devient le siège , dans laquelle des humeurs nuisibles sont engendrées , ou déposées par les nerf» ou les vaisseaux lymphatiques ; et il la fait consister essentiellement dans une constitution morbifique des esprits , ou dans une disposition à sortir de leurs réservoirs , à se consommer. De là résultent tous les dérangemeftts de fonctions , tous les mouvements désordonnés.

Nous retrouvons , dans l'opinion d'Ettmuller, beaucoup d'analogie avec celle de Murillo. Selon lui , une humeur visqueuse , acide , irrite les premières voies et en particulier les parties nerveuses de l'estomac , d'où résulte , pour la production de l'hypochondrie , une convulsion des nerfs de l'estomac , du diaphragme et du mésentère. Il place ensuite la cause prochaine de l'affection dans la crudité acide de l'estomac. Le chyle étant acide , la qualité du sang devient mauvaise ; il ne fournit plus d'esprit; la lymphe est acide , et la bile sans vertu. Le genre ncîrveux éprouve de l'irritation. C'est le rôle important qu'il fait jouer à l'estomac qui lui a fait donner ce précepte : Cura vcntriculum , et curasti hypochondriacum malum.

IIISTOIUK rUYSlOl.OUKJlJ';. lîJi!^

Quoique Rivière ait classé l'hypoclioudrie au nombre des îiialadies de la rate , il n'en l'ait pas îuoins jouer le principal rôUi aux humeurs viciées. Ecoutons-le : Licet omncs partes hypochondriam constUuentes in hoc morbo a/ficiantur ; liene tamm pars affecta prœcipua censetur càm sit humoris melanchoUci conccptaculum, ut non inep teinter morboslicnis coUocari valeat... Fit igitur alfcdio à nielancholia prœter naturali , quœ atrahilis nominetur , et ex aliis humoribus exustis ac terre factis generatur, prœcipuè sanguine, autbile , aiit mdanchoUa naturali. Après, il fait agir ces humeurs sur reslomac , dans les veines , les artères , le foie , etc. Il pense , contre l'opinion de Dioclès , que Festomac n'est que secondairement affecté.

Purcelî rejette d'abord tous les vices présumés des solides ou des liquides ; mais bientôt il admet un vice de coction qui transforme les aliments en crudités , lesquelles séjournent dans l'estomac, y causent des pesanteurs et des borborygmes , passent dans les intestins , y fermentent et se dissolvent , s'introduisent , ainsi mal élaborés , par les vaisseaux lactés dans le sang , et vont causer le désordre des esprits , d'où proviennent tous les autres phénomènes.

L'opinion de Sylvius Deleboë ne diffère pas essentiellement des précédentes : Unde non malè conjici passe videtur sedem fo^ cumqiis hujus mali esse si non ipsum ventriculam , ventriculo saltem vicinas partes. Il fait ensuite intervenir une certaine effervescence ou corruption de la bile et de la pituite.

C'est encore à un chyle et à un sang mal travaillés , mal broyés dans l'estomac , le foie , le poumon , la rate , que Pitcarn attribue la cause de l'hypochondrie. Le défaut de ce broiement produit l'acide de l'estomac et des intestins ; et cet acide , en viciant le sang , devient la cause de tous les phénomènes.

Mandevillc aussi trouve la cause de l'hypochondrie dans l'imperfection de la chylification . qui fait que les esprits animaux manquent entièrement ou sont en trop petite quantité.

C'est dans le même sens que Lind a dit que les viscères abdominaux étaient obstrués et leurs humeurs corrompues , ce

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qui produisait la jaunisse , l'hydropisie , l'affection hypochon-s driaque , et un entier abattement d'esprit et de courage avec de cruels raidissements des nerfs.

Schacht reconnaît deux sortes d'hypochondries : l'une sans matière et l'autre avec matière. Il donne pour cause à cette dernière , l'humeur atrabilaire , qui est la partie la plus grossière du sang , déposée et fixée dans les viscères des hypor chondres. Elle succède nécessairement à l'hypochondrie ner^ veuse , qui dure longtemps.

Nous placerons encore Stoll au nombre des humoristes , à cause du rôle important qu'il attribue à la bile dans la production de l'hypochondrie et dans son action sur les désordres des viscères du bas-ventre , et surtout aussi à cause du rôle non moins important qu'il fait jouer à l'humeur goutteuse , dans son Tractatus de arthritide. Cependant il semble rattacher la maladie à la lésion des viscères du tronc dans l'aphorisme 756 que nous transcrivons : Omnes ferè hypochondriaci per sympathtam quamdam occultam thoracem dolent, et medici exis-timant in puhnonibus latere malum , aut in costis , cùm id fiât tantum ratione dispositionis hypochonériacœ , in quâ flatus excitantur pessimi , qui aberrantes dolorem pectori inferunt. Il exprime encore la même idée dans l'aphorisme 764 : ce qui prouve que ce praticien ne connaissait que l'hypochondrie symptpmatique.

Il n'est pas moins étonnant de voir Ludwig , cet esprit judicieux , recourir encore aux anciennes théories humorales. En plaçant l'hypochondrie au nombre des maladies du système lymphatico-séreux , il fait voir à quelle classe et à quels organes il la rattache. Il admet que la viciation du chyle par le mauvais état des viscères de l'abdomen , conduit aux maladies du système lymphatico-séreux, d'où résulte une certaine cacochy mie avec viscosité de la lyn^phe et une acrimonie atrabilaire. Prima ilaque hujus morhi semina in viscerihus abdominnlibus latent, poslquam nimirùm visciduSySalsus et crudus victus , inordinatè sœpiùs sumptus, una viis primis satis elai)oralus, etc. Bientôt [es sang circule plus lentement dans la veine-'portc : Et infarctus.

varii connexum syslema nervorum , paris vagi et intercostalis ad spasmos deducunt, qui in abdomine quidem potissimùm , sed et per consensum in aliis corporis partibus ohservantur. Ht spasmi symptomalici sunt , et visceribus abdominalibus quodammodo liber is cessant , ^tc.

Les médecins chimistes du commencement du xvii^ siècle modifièrent le galénisme , en substituant aux humeurs viciées , acres , fermentées , etc. des sels de tartre ou autres , auxquels ils attribuaient la cause de l'hypochondrie et de ses nombreux phénomènes , et sur la nature desquels ils n'ont pas pu s'entendre mieux qu'on ne s'entendait sur le principe des humeurs viciées. C'est ainsi que Lower fit intervenir une humeur saline qui produisait des effets différents suivant la partie du corps qu'elle affectait.

Tels sont les principaux auteurs qui ont fait jouer un rôle plus ou moins important, soit aux humeurs viciées, soit à des principes d'humeurs introduits dans le sang , dans la production et dans la physiologie de l'hypochondrie. Nous en faisons quatre classes, auxquelles ils peuvent se rattacher tous , avec de légères nuances dans les explications théoriques.

Dans la première classe nous remarquerons les humoristes purs , ceux qui ont placé la cause prochaine de l'hypochondrie dans l'atrabile ou dans quelqu'autre humeur pituiteuse saburrale, acide, acre, chaude, cuite, etc. sans s'inquiéter du lieu où elle était engendrée. De ce nombre sont Galien , Marcucius. Lange, Rondelet, St-Hilaire, Boerhaavpe, Blackmore, Lind, Schacht, Stoll.

A la seconde classe appartiennent d'autres humoristes purs , connus sous le nom de médecins chimistes , parce qu'ils ont remplacé l'atrabile et la corruption des humeurs acres ou des ferments , par des sels de tartre ou autres , par des acides ou des alkaUs , auxquels ils ont prêté des vertus morbifiques qui se sont toujours pliées à tous leurs désirs pour opérer toutes les combinaisons qu'ils voulaient. Tels ont été Lower, etc.

Nous ferons une troisième classe de ceux qui avec Sthal ont fait jouer le rôle principal à la veine-porte et au sang qu'elle

202 TRAITÉ DE l'hYPOGHONDRIE.

contient, et qui est plus ou moins visqueux, épais, acide, etc. Ce sont Sthal, Ksempff, Siegwart, Faber, Juncker , Perry , etc.

Enfin la quatrième classe, qui est aussi la plus nombreuse, comprend les médecins humoristes qui , en admettant la viciation des humeurs, les ont fait naître dans l'estomac et les autres voies digestives par la viciation de la digestion , du chyle et du sang. Aétius, Paul d'Egine, Sennert, Yieussens, Hygmor, Murillo, Chastelain, Ettmuîlcr, Purcell, Sylvius, Pitcarn, Mandeville, Ludwig etc. ont pensé ainsi.

Ces théories nous paraissent aujourd'hui bien surannées, nous dirons même ridicules. Cependant elles ont toutes joui d'une faveur plus ou moins grande. Toutes ont été professées ou adoptées par des hommes du plus grand mérite , par des observateurs judicieux et consciencieux. Il faut donc qu'elles reposent sur des bases assez vraisemblables pour avoir régné pendant si longtemps. Certainement Galien et tant d'autres n'étaient pas plus dépourvus de bon sens que ne le sont les observateurs modernes. Mais leur esprit était dirigé d'une toute autre manière : les études et la manière d'observer n'étaient pas les mêmes , et l'on se laissait aller d'autant plus volontiers aux explications humorales , qu'à ces époques l'anatomie pathologique n'avait pas fait entendre son langage puissant. La physiologie n'avait pas révélé les actes nombreux des organes et des tissus , et encore bien moins l'harmonie qui les unit et les coordonne, de manière à n'en faire qu'un tout homogène, inséparable <;t solidaire. Alors l'esprit investigateur de l'homme de génie devait nécessairement lui faire chercher , dans les liquides , des explications que lui refusait l'étude peu avancée des solides , et surtout l'étude des fonctions des deux systèmes nerveux , ces deux organes de la vie et de tous ses actes. Ce premier pas fait, leur imagination s'est plue à accommoder le mode d'altération du sang et des humeurs au rôle qu'elle lui faisait jouer , et aux théories qu'elle créait pour expliquer la vie et les maladies. De là celte foule d'humeurs diiïérentes, acres, acides, alcalines, etc. Une fois le principe admis, la conséquence était facile, et toutes les interprétations en découlaient I)ien aisément.

Cette doctrine humorale n'était pas aussi dépourvue de sens qu'on s'est plu à le dire, puisque nous y voyons revenir les hommes les plus en évidence, sous d'autres formes, il est vrai. Les anatomo-pathologistes les plus ardents , n'ayant pas trouvé dans les altérations des organes , la raison de tout ce qu'ils désiraient savoir, interrogent le sang et les autres humeurs et justifient un peu l'ancien humorisme. Oui, sans doute, les humeurs prennent et doivent prendre une part bien active dans la production et dans la marche des maladies. C'est là une vérité à laquelle nous nous plaisons à nous rattacher. Comment y prennent-elles part? Là commencent les conjectures , là surgissent en foule les rêves plus ou moins brillants de l'imagination , qui prennent souvent la place de la vérité , ou qui du moins l'enveloppent et l'obscurcissent. Jamais on n'a vu ces principes humoraux sur lesquels on s'est tant exercé , et qui ont fait perdre des moments si précieux. C'est là précisément la raison qui a fait multiplier à l'infini les modifications et les interprétations de ce galénisme pur. C'est là aussi ce qui a fait emprunter aux doctrines régnantes leurs principes pour en faire l'application à l'humorisme ; de même que nous avons vu les médecins chimistes substituer aux acres et aux ferments du sang les sels , les acides et les alcalis de la chimie ; comme nous l'avons vu faire encore au célèbre Boerhaave pour la mécanique. Mais lorsque l'étude de l'homme a eu fait plus de progrès , l'humorisme s'est modifié de plus en plus. Ainsi la découverte de la circulation , en faisant jouer au sang un rôle trop absolu , a étendu son infîticnce jusque sur l'hypochondrie, dont elle a fait placer la cause prochaine , soit dans les qualités de ce liquide , soit plus spécialement dans le système veineux alîdominal. A mesure que l'étude des fonctions est devenue un guide plus assuré , à mesure surtout qu'on a cherché dans leur lésion la cause plus directe des maladies , ou du moins leurs rapports avec les actes morbides , on a fait intervenir la digestion viciée , comme cause productrice des humeurs peccantes ou atrabilaires, etc. , qui, introduites avec un mauvais chyle dans le sang , allaient ainsi porter dans toute l'économie

204 TRAITÉ DE l'uYPOCHONDRIE.

les principes de souffrances et d'hypochondrie. Dans cette expKcation humorale , il y a une étude bien approfondie des phénomènes de la maladie , et dans bien des circonstances , nous ne pouvons rien dire de mieux. Les explications théoriques seules ont changé. Certes, on ne pouvait pas faire mieux à une époque où les fonctions étaient encore si peu connues.

Ainsi il y avait un fond vrai , sur lequel était ensuite échafaudée l'explication mensongère ou la théorie. Malgré cette part que nous faisons bien large à ce que la doctrine de l'humorisme pourrait avoir de bon , nous sommes bien éloignés d'étendre cette bienveillante disposition aux idées purement hypothétiques dont chaque auteur s'est plu à embellir son roman. Nous repoussons ces acres , ces ferments , ces atrabiles , ces biles cuites , ces émanations, putrides , alkaMnes , etc. etc. , non seulement parce que rien ne les démontre ; mais parce que la véritable physiologie , cette étude positive et philosophique de l'homme et de ses fonctions ne permet plus d'accueillir de pareilles idées. Aussi nous les voyons disparaître de l'histoire de l'hypochondrie , à mesure que la physiologie a fait des progrès. Alors le système nerveux dont les fonctions ont si longtemps été méconnues , a pris toute l'influence du rôle important qu'il joue dans l'exécution des fonctions. Depuis plus d'un siècle l'humorisme galénique a cédé sa place , pour ne plus reparaître sur la scène de l'hypochondrie. Nous nous croyons , en conséquence, dispensé de l'exhumer pour en faire une réfutation sérieuse.

Siège de l'hypochondrie dans les viscères de V abdomen.

Hippocrate et Diodes se contentèrent de faire connaître la maladie par les phénomènes les plus apparents , sans la désigner par une dénomination particulière. Ce ne fut que plus lard , que leur description trouvée toujours exacte , fit donner à la maladie le nom de Morhus hypochondriacus , parce que les princij)aux phénomènes de flatulence , de battements , de douleurs des hypochondres, etc. , se faisaient remarquer dans cette région. Ce fut donc la description de Dioclès qui prévalut,

mSTOIRE PHYSIOLOGIQUE. 205

puisqu'on ne tint pas compte de l'état de l'imagination dont Hippocrate avait si bien parlé. Cette manière de voir se garantit de l'envahissement du galénissme surtout chez les Arabes , qui lui ont donné le nom de Morbus Mirachialis (de Mirach, qui si^niûe ventre, epiphon ou péfitoine). Presque tous les auteurs ont été d'accord sur ce siège de l'hypochondrie. Mais nous ne devons comprendre dans cette classe que ceux qui n'ont pas cherché à parler de la nature humorale , inflammatoire ou nerveuse de sa cause. Nous les diviserons encore en plusieurs catégories ; car les uns ont fait participer les viscères abdominaux en général , sans distinction d'aucun en particulier , tandis que d'autres lui ont plus spécialement affecté un siège spécial €t déterminé dans tel ou tel viscère.

Paul d'Egine la plaçait dans le voisinage de l'estomac , et il la regardait comme le résultat d'une inflammation , qui produisait une vapeur qui s'élevait vers le cerveau : Sed et tertia melancholiœ species est quûm flatuosam et hypochondriacam , id est,prœcordialem nommant, ex inflammatione prœcordiorum circd stomachum oborta , ^uœ aliquando auram quamdam pravam , et ad cerebrum transmittunt (cap. XIV). Disons que par cette expression (pT^oycoGiç, il n'entendait point l'inflammation telle que nous la comprenons aujourd'hui ; mais seulement l'ardeur brûlante que les malades éprouvent dans cette région.

C'est de cette manière qu'il faut entendre Paul Zacchias, lorsqu'il dit que les affections hypochondriaques sont l'effet de la chaleur sans fièvre que le malade éprouve quelquefois dans les parties que renferment les hypochondres : Jffectio hypochon-^ driaca, quantum mihi videtur , ml aliud est quàm calor natu-^ rails hypochondriorum , unius vel scilicet plurium in ipsis con-^ tentarum partium, in calor em non naturalem , extraneum et insolitum conversus. Et sans omettre aucun organe , il pense que la maladie a son siège dans l'estomac, les intestins, surtout les gros , dans le mésentère , le pancréas , les vaisseaux lactés , la veine-porte et les vaisseaux sanguins du mésentère, dans le foie , la rate , les artères et les nerfs du bas-ventre ; mais l'estomac est la partie la plus affectée , autant parce qu'il est

â06 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

très-voisin du siège du mal , que par la grande sympathie qu'il a avec tous les organes des hypochondres.

lien estde même d'Augustin Pincetus, genevois, cité par Marcucius. Il prétend que dans les hypochondres il y a nécessairement des obstructions , et que la maladie dépend de la chaleur extraordinaire, soit du fond de l'estomac, soit d'une autre partie. îl ne veut point que l'on confonde avec l'inflammation cette chaleur qu'il appelle phlogose ou ardeur.

Nous voyons Forcstus faire consister l'hypochondrie en général dans une failjîesse de l'estomac , parce que dans une fièvre épidémique , qui avait laissé après la guèrison une grande faiblesse d'estomac, contumax imbecillitas vcntricuU, il avait vu un grand nombre d'hypochondries lui succéder.

C'est dans la rate seulement que Shodius et Heurnias en ont placé le siège , et ils ont fait dépendre de ce viscère et de ses vaisseaux tous les phénomènes de la maladie.

Baillou n'était point content des opinions des anciens sur l'hypochondrie. Aussi , il cherche moins à lui assigner un siège précis et à dire ce qu'elle est , qu'à démontrer ce qu'elle n'est pas , et à faire voir l'impossibilité qu'elle soit liée à l'estomac ou même à l'inflammation du pylore. Il parle d'une hypochondrie sans humeur mélancolique , et il doute si cette maladie n'est pas un vice des solides. C'est dans son conseil 38'' qu'il exprime le plus énergiquement son opinion sur cette affection. Voici ses expressions : Multi melancholiœ hypochondriacce meminerunt, et hujus morbl nomen crehro usurpatum, sed quid sigiiificet, quis locus affeclus, cur ita appellatur j cùni non sit necesse melancholicum hiimorem in vitio esse, an intempéries sola sit , an morbus in conformatione , nundum salis de/initum est. Quand un praticien tel que Baillou émet un pareil doute , on peut l'en croire et ne pas se presser d'assigner un siège précis à cette maladie.

Nous pouvons rattacher à celle manière de voir l'opinion de Lind , puiscpi'il regarde l'iiypochondrie comme l'effet des viscères abdominaux obstrués et corrompus.

Méad ne veut pas que l'hypochondrie soit une affection locale

HISTOIRE PîîYSIOLOGIÇ.rE. 207

OU d^un seul organe , il la regarde comme une maladie de tout le corps. Il l'attribue principalement à un vice des viscères du bas-ventre, soit de l'estomac et des intestins , soit du foie , de la rate , du pancréas et du mésentèi*e. Dans Festomac, ce sont des vents et des crudités ; dans le foie , c'est une bile trop épaisse et visqueuse qui l'engorge ; au pancréas , c'est un défaut de sécrétion qui rend le chyle moins parfait , plus visqueux , plus difficile à circuler , etc.

3Ialgré le rôle important qu'il fait jouer à la bile et à l'humeur goutteuse , Stoll n'a pas moins apprécié avec justesse les motifs qui ont porté les anciens à placer le siège de l'hypochondrie dans les viscères sous-hypochondriaques. Il les loue et il les approuve en partageant leur opinion : Fêter es , dit-il , in examine hypochondriorum adciiratissimi fuêre, undè varios nohis aphorismos relinquerunt , ubi ex hypochondriorum conditione morhi ideam venari.., Eatio med. , p. 288.

Les auteurs que nous avons placés dans cette catégorie ne se sont que peu ou même pas du tout occupés de la cause prochaine de l'hypochondrie. Ils n'ont point ajouté de nouvelles erreurs aux erreurs déjà existantes. Ils se sont contentés de faire coimaître les phénomènes de la maladie , et d'en placer le siège dans les organes qui leur ont paru être plus spécialement affectés. En cela ils ont fait sagement. Cependant ils ne sont pas exempts de reproches : car en plaçant ainsi le siège de l'hypochondrie exclusivement dans la plupart des organes du bas-ventre , ils n'ont pas tenu compte de l'altération fonctionnelle de l'encéphale. Cette modification de l'imagination n'avait cependant pas échappé à Hippocrate. Mais , uniquement occupés des phénomènes qui s'observent dans les régions hj^ochondriaques , ils se sont arrêtés là , parce qu'ils en ont fait dépendre les sensations bizarres et par conséquent la perversion de l'imagination. Quoi qu'il en soit , la lésion des facultés intellectuelles est indispensable dans cette maladie. Sans elle il n'y a point et il ne peut pas y avoir d'hypochondrie. Si le trouble dans les fonctions digestives et dans celles des autres viscères de l'abdomen est constant, le trouble de l'imagination ne l'est

208 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

pasmoinSi Dès lors la doctrine Mirachiale est inexacte et incomplète. Elle ne peut par conséquent pas être adoptée. D'ailleurs cet exposé pur et simple du fait ne peut pas nous suffire non plus , parce que aujourd'hui la médecine ne se contente plus de connaître le siège de la maladie : elle veut encore en connaître les causes et leur enchainement physiologique.

Gastrite. -^- Je ne crois pas pouvoir mieux faire que de rapprocher de cette opinion celle de ceux qui ont fait consister la maladie dans une inflammation et surtout dans l'inflammation de l'estomac.

On trouve dans Dioclès la première idée de cette inflammation.^ Elle est exprimée de la manière la plus péremptoire dans la continuation de l'admirahle passage que nous avons cité. Aiunt nonnulli, dit-il, os veniriculi quod intestinis conlinuatus ex hujusmodi passionihus inflammari, ac oh inflammationem ipsam et ohslrui, et prohibere ne alimenta statuto tempore ad intestina descendant, quamobrem diutius , etc.

C'était aussi , comme nous l'avons vu , l'opinion de Galien et de Paul d'Egine. Mais il nous est permis d'élever des doutes sur la véritahle signification que ces médecins donnaient au mot phlogosis. Nous sommes porté à croire qu'ils n'entendaient indiquer que l'ardeur qu'éprouvait le malade dans cette partie, sans lui ajouter le sens qu'on lui donne aujourd'hui. C'est aussi l'interprétation de Sennert. Nous ne pouvons pas en dire autant de Bâillon. Lorsque ce praticien célèbre écrivait, il n'était plus permis de s'écarter du sens attaché à cette expression.

Pujol de Castres, auquel le talent ne manquait pas, mais auquel manquait un théâtre plus avantageux pour donner à la médecine une impulsion qu'on devait lui imprimer plus tard en marchant sur ses traces, Pujol pense que, « dans l'hypochondrie, le foie est le viscère essentiellement affecté. Si la rate, l'estomac, le pancréas et les autres viscères abdominaux se trouvent affectés en même temps de diverses manières, il ne le sont que secondairement. » La phlegniasie est la lésion pathologique qu'il dit exister toujours, quel que soit l'organe dans

niSTOIIlE PHYSIOLOGIQUE. 209

ioqucl on en place le siéofc. Il ne veut pas reconnaître l'hypochondrie sine malerid, excepte lorsque l'habitude la fait survivre à la gucrison de l'organe primitivement malade;

Prost n'a point traité de l'hypochondrie en particulier, mais il en a parlé dans plusieurs endroits de son remarquable ouvrage intitulé : La médecine éclairée par Vouverture des corps. Pour bien faire connaître son opinion , nous serons donc obligé de lui emprunter plusieurs citations. Cet habile scruta-leur a peut-être trop généralisé l'influence de l'altération de l'estomac et des intestins ; ainsi nous pouvons le regarder comme le fondateur du gastritisme, que Broussais n'a fait que reproduire avec tant d'éclat. En thèse générale, il établit que les névroses sont dues, 1" à la susceptibilité plus ou moins accrue de la membrane muqueuse des intestins ; 2° à des moyens irritants appliqués sur cette membrane. « Jamais, dit-il, je n'ai ouvert dé cadavres de personnes qui, dans les derniers temps de la vie, eussent éprouvé des convulsions plus ou moins vives et fréquentes, sans trouver des altérations dans les intestins, avec inflammation de la membrane muqueuse. J'entends tous les jours une foule de gens attribuer tous les désordres des organes de la digestion aux névroses ; pourquoi ne cherchent-ils pas à connaître leur nature, et, en reconnaissant un effet, ne remontent-ils pas à sa cause? Ils verraient que beaucoup de conséquences tiennent au même principe. Les névroses s'unissent entre elles, leurs signes divers se combinent suivant les degrés plus ou moins violents d'irritation des nerfs des intestins; les différences résultent des dispositions accessoires, mais le principe est le même ; il doit être le fondement de la doctrine de ces maladies.... L'hypochondrie résulte d'un changement dans la susceptibilité des nerfs des intestins, causé et entretenu par certain développement du système artériel dans leur membrane muqueuse ; cette disposition est accompagnée d'un degré de vitalité plus ou moins prononcé dans tous les organes abdominaux. » Il répète bien des fois qu'elle est due à l'accroissement de susceptibilité des nerfs des intestins, et à leur réaction sur le cerveau.

2ift: TRAITÉ DE l'iIYPOCïIONBRIE.

Cette cause de i'hypochoïidrie, la gastro-entérite, devait plus tard trouver dans Broussais un athlète plus vigoureux. Gomme Prost , le célèbre professeur du Val-de-Grace , reconnaît des phénomènes nerveux. Mais , comme lui et plus encore , il les place sous le patronage de la gastrite. Citons à l'appui de cette assertion quelques-unes des propositions qu'on trouve éparses dans son trop iameux Examen. Dans la 144^ proposition, son opinion est nettement exposée. « L'hypochondrie, ditil, est l'effet d'une gastro-entérite chronique, qui agit avec énergie sur un cerveau prédisposé à l'irritation. » Dans la 155e proposition et surtout dans laU18«^, il la regarde comme le résultat fréquent de l'abus des substances médicamenteuses irritantes. Puis dans la 209«^ proposition , il s'exprime ainsi : « Ces névroses actives consistent dans l'exaltation de la sensibilité des nerfs de relation, et dans celle de la contractibilité musculaire et vasculaire , sous l'influence de ces nerfs. » Et dans la 260e il dit: «Les névroses actives et passives ont le plus souvent pour cause une phlegmasie située dans l'appareil cérébral ou dans les autres viscères. « Mais bientôt, en faisant l'analyse de la nosographie philosophique , il revient à son idée favorite. Ecoutons-le : il. Véritables causes de l'hypochondrie. — L'irritation des viscères de la digestion , quand même sa cause serait toute morale, est ce qui ouvre la scène, dans l'hypochondrie ; c'est elle qui , par son influence , déprave les fonctions intellectuelles ; c'est elle aussi qui , tout en les dépravant et en faisant naître encore une foule de douleurs , de convulsions , d'altérations secrétaires ; c'est elle , dis-je , qui , par son acharnement sur les viscères où elle est fixée , opère insensiblement leur désorganisation , ou bien épuise les forces à tel point que la mort en est la consé(|uence. Arrêtez donc votre attention sur le grand phénontène de l'irritation de l'estomac : et puisque c'est lui qui fait souffrir , qui engorge' , qui désorganise , en même temps qu'il convulsé et qu'il fait délirer , subordonnez-lui tout le reste, etc.... » Yoilà donc le siège de l'hypochondrie de nouveau tout entier dans l'estomac. C'est tellement sa pensée et sa conviction , ({u'il la reproduit dans son traité de l'irrita-

IIISTOIRE PHYSIOLOGIQUE. 211

tion et de la folie. Voici comment il s'exprime à la page 345, de la première édition , et 347 du deuxième volume de la deuxième. « L'incubation non cérébrale est le plus souvent gastrique. Il s'agit des malades que l'on appelle vulgairement hypochondriaques , et de quelques-uns de ceux que l'on désigne sous le nom de mélancoliques. Ils peuvent joindre à la gastrite chronique qui les tourmente l'une des prédispositions cérébrales susmentionnées , et alors il excite une double irritation qui tend à affaiblir la raison.» Il donne ensuite les signes de la gastrite chronique.

La simplicité de la doctrine de Broussais , et la réforme utile qu'elle promettait , présentée avec l'éclat et la vigueur d'une polémique entraînante , séduisirent une grande partie des médecins , et opérèrent une véritable révolution , dans laquelle tout fut remis en question. Il n'est donc pas étonnant que les médecins qui se firent les ^champions de cette doctrine et qui s'y acquirent une juste célébrité , aient reproduit les idées du fondateur , avec de légères modifications , bien plus dans la forme et l'expression que dans le fond de la pensée. Au reste, comme toutes les doctrines , celle de Broussais compte beaucoup de disciples qui n'ont fait que commenter la parole du maître sans rien lui ajouter , et beaucoup d'adversaires qui l'ont combattue longtemps sans la renverser.

Nous dirons a ceux qui font ainsi consister l'hypochondrie dans une gastrite chronique , 1*^ que cette localisation n'est point exacte , puisque l'estomac ne peut pas produire par luimême une partie importante des phénomènes, celle qui est relative aux actes intellectuels. Vainement on invoque les réactions organiques. Elles ne suffisent par pour expliquer la maladie. Elles ont pu en être une cause déterminante , mais elles ne peuvent pas la constituer. Non , l'hypochondrie n'est pas et ne peut pas être exclusivement dans l'estomac. T Que chez les hypochondriaques , ce n'est pas la gastrite qui est la cause des phénomènes qu'on observe , même dans l'estomac. La plogose de ce viscère n'existe jamais ou presque jamais , et lorsqu'elle existe , c'est comme complication , ainsi que l'a dé-

212 TnAITÉ DK L'UYPOCnONLRIE.

montré Georget, dans sa réfutation victorieuse de cette opinion. Mais personne n'a mis cette vérité plus en évidence que le docteur Barras. Ce médecin distingué, en publiant son Traité sur les gastralgies et les entéralgies, a porté le dernier coup à la doctrine déjà chancelante du gastritisme. Il a démontré que , dans la plupart des lésions fonctionnelles de l'estomac et des autres viscères , il n'y avait pas inflammation , mais simple modification nerveuse. Il a tracé avec une précision rigoureuse et appuyée sur des faits nombreux , les caractères de la gastralgie et ceux de la gastrite. C'est une vérité si bien établie aujourd'hui , que nous ne croyons pas devoir insister davantage sur cette réfutation. Nous ferons même en faveur de Broussais une réflexion toute à son avantage. Cet homme célèbre , ce génie de notre époque , a bien pu être entraîné par une idée systématique , par une doctrine dont il était le chef et le fondateur , et faire plier les faits pour les accommoder à son idée dominante , mais il était à la fois trop loyal et trop bon observateur pour se refuser à voir la vérité et à lui rendre hommage. Aussi , malgré ses tendances de prédilection , il reconnut la nécessité de la participation du cerveau et d'une prédisposition antérieure indispensable.

Siège dans le système nerveux.

Mais laissons une doctrine qui ne paraît presque plus compter de partisans. Passons à l'examen historique des deux opinions autour desquelles les médecins semblent se réunir exclusivement. Toutes les deux ont été le fruit de connaissances physiologiques plus étendues. Ce n'est qu'à mesure qu'une étude plus approfondie des fonctions a permis d'en apprécier toutes les modifications , qu'on a''pu les analyser mieux , et rapporter à chaque organe ce qui lui appartenait. Les fonctions du cerveau et des nerfs étaient presque inconnues des anciens. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient cherché , dans les doctrines régnantes , des explications sur les causes prochaines et sur la nature 'des maladies. Leurs erreurs ne doivent

UISTOIRE PUYSIOLOGIQUE. 213

donc point leur être imputées directement : elles sont l'œuvre et le résultat forcé de répoxjue où ils vivaient , de l'état de la science dans ces temps reculés. Mais à mesure qu'on a commencé à se rendre mieux raison des actes fonctionnels et morbides des organes et des tissus , on a fait une répartition plus méthodique des maladies. Aussi, les deux opinions qu'il nous reste à examiner ont-elles pris naissance à une époque où la physiologie , déjà riche de la conquête de la circulation , commençait à s'enrichir aussi chaque jour de nouvelles connaissances sur les actes du système nerveux et du cerveau. Certes, les découvertes de l'anatomie et de la physiologie sur des points aussi importants de la science , sont un démenti formel donné à ce vieil adage : Nil suh sole novum , que la médiocrité met en avant toutes les fois qu'on \m parle de découvertes , de considérations ou de faits nouveaux. Elle semble croire avec un Allemand célèbre , que la nature impénétrable répond toujours : non ! non ! quand on veut soulever quelque coin du voile qui la recouvre. Pensée désolante , que la paresse et l'ignorance caressent avec complaisance , mais qui n'arrête pas l'homme de génie. Oui , sans doute , les découvertes sont rares. Mais où en serions-nous , si chaque jour n'ajoutait pas son tribut aux connaissances des jours précédents ? Comparons la science physiologique d'aujourd'hui à celle d'hier, et nous y trouverons une réponse contradictoire à cette opinion.

C'est donc dans le système nerveux et dans l'encéphale que nous devons chercher les deux opinions qu'il nous reste à étudier. L'une a placé l'hypochondrie dans les nerfs , et en a fait une affection nerveuse. Elle est la plus généralement reçue. L'autre a vu dans le cerveau ou dans ses attributions le siège et l'organe de la maladie, et elle en a fait une affection de l'encéphale ou de l'esprit.

Willis est le premier qui se soit expKqué d'une manière catégorique sur le siège de l'hypochondrie dans le système nerveux. La nature de ses études et le rôle important qu'il faisait jouer aux nerfs dans les fonctions et dans la production des maladies, devaient naturelle meut le conduire à ce résultat. Ce-

214 TRAîTi'; DH l'hitpoghondrk.

pendant enveloppé de la vieille doctrine humorale , il lui a payé un large tribut , en plaçant dans la rate le point de départ, et en en faisant élever des vapeurs qui vont exciter les spasmes et les contractions des parties nerveuses : Omnino a liene produci, quare ut plurùnùm vaporibus ah hoc viscère elevatis, et hue illuc varié discurrentibus ^ ut sint partium nevrosarum spasmi et contractiônes. Ainsi , les mauvaises qualités que le sang acquiert dans la rate deviennent bientôt la cause d'explosion des esprits dans le genre nerveux : In cerebrum , indeque in genus nervosum. Ailleurs , il dit aussi : Affecius hypochondriaci ad genus nervosum spectant. Il reproduit encore avec plus de détails toutes les raisons en faveur de son opinion dans une lettre de 25 pages in-4" , écrite à Hyghmor, au sujet de leur discussion sur cette maladie.

Peu à peu l'opinion de Wiîlis prévalut avec des explications différentes sur la nature et le jeu des nerfs. Chacun se faisait de leur action une idée hypothétique particulière. Sydenham la faisait consister dans Vataxie des esprits, parce qu'il admettait des esprits animaux en circulation dans les nerfs , et parce que la maladie lui avait présenté un désordre qu'il ne savait comment quahfier autrement. Il la fait donc dépendre : Ex à Ta ^la spirituum animalium in hanc illamve parlem, nimia copia et nimio impetu , ruentium, unde tum sijmptomata producuntur. C'est donc la distribution , la précipitation inégale des esprits animaux qui est la cause prochaine de l'hypochondrie. En même temps il combat avec énergie les opinions qui en placent la cause , soit dans le vice des humeurs ou du sang , soit dans l'altération des organes. Cependant cet observateur si judicieux ne fut pas exempt d'erreur. Il confondit l'hypochondrie avec l'hystérie , et il n'en fit qu'une maladie. Ce que nous ne pourrions pas comprendre, si nous ne savions pas qu'en Angleterre l'hypochondrie est si commune , qu'elle vient s'unir presque; toujours aux affections hystériques des femmes. Sans cela il ne serait pas possildc de justifier Sydenham d'une erreur qui a été presque généralement adoptée , en faisant désigner les deux maladies sou le nom commun de vapeurs , d'affections ner-

UISTOIRE PHYSIOLOGIQUE. 21o

vcuscs. Le mémoire dans lequel sont renfermés ces principes est une dissertation en forme de lettre à Guillaume Cole, Quoique ce traité soit bien inférieur à tous les autres, il n'en a pas moins exercé une grande influence , tant est puissante l'autorité d'un nom. D'ailleurs il exprimait une grande vérité , c'était le désordre , l'ataxie des esprits animaux , qu'on appellerait aujourd'hui le fluide ou l'influx nerveux.

A l'exemple de Sydenham , Dumoulin confondit les deux maladies. Il ne reconnut pour cause des vapeurs que l'irritation des nerfs , et l'ébranlement des fibres motrices par ces irritations. Loin de regarder les humeurs viciées comme leur cause prochaine , il pense qu'elles étaient le plus souvent l'effet du dérangement arrivé dans les fonctions ou l'action des fibres mouvantes.

Sans mieux distingner l'hypochondrie de l'hystérie, Loob, admettant des tuyaux nerveux , pensa que leur trop grand diamètre occasionnait des faiblesses , des défaillances et toutes sortes d'accidents nerveux. Il se plaint de ce qu'on n'a pas donné assez d'attention aux effets de cette dilatation ou de leur contraction. Quelque hypothétique que soit cette opinion , c'est toujours dans le système nerveux qu'elle place la maladie.

Nous en dirons autant de Viridet, qu'il serait trop long de suivre dans les explications qu'il donne sur le cours régulier et irrégulier des esprits animaux, sur leur stagnation, leur accumulation , leur rapidité , sur le développement, la volatilisation et les effets des acides sur le cerveau et les nerfs ; sur l'obstruction de leurs canaux par la compression qui les arrête et cause une explosion qui les fait remonter et leur fait produire les vapeurs.

L'opinion de sir Robinson se rapproche de la précédente. Il se livre à des recherches subtiles sur la plus ou moins grande dilatation qu'éprouvent les globules nerveux , et de laquelle résulte la contraction qu'opèrent le cerveau elles nerfs. Il subordonne celte cause , comme prédisposition , à une cause prochaine plus active', la faiblesse que produit dans les fibriles vasculaires un sang mal élaboré par le vice des digestions. De

216 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE,

là Fobslruction dans les conduits nerveux, et les obstructions dans les viscères.

Georges Cheyne|estun des auteurs dont l'ouvrage est le plus profondément médité. Son talent supérieur lui assure un rang distingué parmi|^es bons auteurs, car au milieu de nombreuses idées théoriques , on trouve des vues solides et d'une grande élévation. Il expose d'abord une sorte de doctrine sur les principes élémentaires de la physiologie dans le jeu des fibres et des vaisseaux sur les humeurs. Il en déduit quatre ordres de causes des maladies nerveuses , suivant que les humeurs diversement modifiées, dans leur quantité ou dans leurs qualités , humectent trop ou trop peu les fibres , les rendent trop faibles , trop sèches , ou obstruent , altèrent ou interceptent les rapports et les vibrations ; quelles que soient , du reste , les vapeurs nuisibles , acres ou acrimonieuses , les particules salines , les concrétions dures , qui soient introduites dans les humeurs, et qui leur donnent les qualités propres à causer l'irritation et les convulsions. Ajoutons cependant qu'il croit l'hypochondrie plus spécialement occasionnée par quelques obstructions de glandes dans l'estomac, le foie , la rate , les intestins , le mésentère ou les autres organes du bas-ventre.

Il n'est pas possible d'avoir sur la mobilité des idées plus judicieuses et des vues plus élevées que de Gorter. Il la présente comme la prédisposition essentielle des maladies nerveuses ; et il regarde l'hypochondrie comme l'exaltation de cette mobilité , par une cause excitante quelconque , et surtout la suppression de la transpiration. «La cause prochaine, dit-il, parait élre une matière crue , plus ou moins acre , qui se jette sur les parties nerveuses. Cette matière crue étrangère , s'arrête, à ce qne l'on présume , dans la capsule des nerfs , et surtout de ceux du mésentère , de l'estomac , de la rate , des intestins et des autres viscères du bas-ventre , d'où elle gagne les poumons , la gorge et la tète. »

Peu d'honnncs ont parlé aussi fréquemment Je l'hypochondrie qu<' Frcd. Iloiïïnanu. Son o[tiuiou n'est pas fonnulée dans un

HISTOIRE PUYSIOLOGIQUE. 217

seul traité ou dans un seul passage ; elle est disséminée dans de nombreux écrits. Il y revient souvent , parce que l'occasion d'en parler se présente souvent. Aussi ses idées n'ont pas toujours cette uniformité et cette harmonie qu'on désirerait dans un ouvrage didactique et bien coordonné. Elles prennent toujours un peu les nuances des matières à propos desquelles il en parle. De façon que pour bien les saisir , il convient d'en faire plusieurs extraits. Ainsi, il la fait d'abord consister dans un état spasmodique occasionné moins par des crudités vicieuses , des acides ou des matières épaisses , bilieuses , séjournant dans l'estomac, que par la stagnation d'une plus grande quantité de sang dans les parties environnantes, vraie pléthore partielle. Plus loin il en fait émaner la cause de l'estomac: : Radix malt hypochondriaci in ventriculo maie affecto fixa est, in quo spasmi incipiunt , postea per propagines nervorum successive serpunt et consueta illa symptomata ingenerant. Ailleurs il la place dans le système nerveux : Non uUimum inter morbos generis nervosi spasmodicos vindicat sihi locum passio sic dicta hypochondriaca. Et il la définit : Est illa , si realem spectemus ideam, affectas primarum viarum, nominatim ventriculi ac inteslinorum, spasmodicos flatulentus, ah inverso acperverso illorummotu peristaltico natales suos mutuans ; per consensum vero totum nervosarum partium systema in irregulares motus conjiciens et totam œconomiam functionum perturbans.. Il compare ensuite la maladie à un tyran. On voit cependant qu'il arrive toujours à en placer le siège primitif dans les premières voies, et même dans leur tunique nerveuse. N'oublions pas de dire qu'il s'élève avec force contre l'opinion de ceux qui , ainsi que Sydenham , la confondent avec l'hystérie.

Nous avons vu qu'Oosterdyk Schacht admettait deux sortes d'hypochondrie. Nous avons parlé de la seconde. La première est sans matière , purement nerveuse. Elle existe , sans qu'il y ait dans le corps de matière morbifique , et elle dépend uniquement du cours déréglé des esprits. Sa cause prochaine réside dans les nerfs , ou dans le sensorium commun, ou dans tous les deux.

218 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

Le célèbre Lorry adopte en entier l'opinion de Sydenham , sur l'identité de l'hystérie et de l'hypochondrie ( DeMelancholià et Morbis melancbolicis, Tom. ï , pag. 163 et 222. ). Il va même plus loin , il leur assimile la mélancolie. Hyslerica et hypochondriaca a/fectio , dit-il , tome lï , pag. 783, non differt à merâ melancolià nerved, easdem adhibent divisioms , dîagnosim atque prognosim easdem , nec ullatenùs curatione à se invicem abludunt. îl combat , d'une part , ceux qui n'ont pas voulu reconnaître ridenlitc admise par Sydenham , et d'autre part , ceux qui ont voulu distinguer la mélancolie de l'hypochondrie , en faisant consister la première dans une viciation des esprits , et la seconde dans un sang trop épais et circulant avec peine dans les vaisseaux et dans les organes des hypochondres. Il est facile d'avoir raison , lorsqu'on part de points aussi contestables , disons mieux , aussi vicieux, pour combattre une opinion ; en substituant ainsi les hypothèses aux faits pour les combattre , rien ne pourrait résister. Les choses les plus positives et même les plus matérielles cesseraient bientôt d'exister. Le soleil , par exemple , ne serait bientôt plus qu'un fantôme , parce qu'il serait facile de renverser toutes les hypothèses qu'on a imaginées sur son essence , etc. Aussi l'opinion de Lorry n'a pas prévalu , non plus que celle de Sydenham. Elles sont l'une et l'autre abandonnées aujourd'hui ( sepuUœ). Toni eu rejetant son opinion sur l'identité des trois maladies , nous ne pouvons nous empêcher de rendre hommage à la sagacité avec laquelle il a parlé du siège , des causes et de la nature de ces trois affections. Ce sont des maladies purement nerveuses qui ne diffèrent que de nom et qu'il comprend sous la dénomination de melancolià nervea. 11 pense qu'elles peuvent être produites quelquefois par l'atrabile , les obstructions, etc. Mais il fait du cerveau le foyer principal dont l'irritation ou la modification pathologique est la cause la plus fréquente de la maladie.

Flemyngne se montre pas moins habile observateur, lorsqu'il discute les causes de l'hypochondrie. Il la lait dépendre de ce (jue les parties organiques , ou libres du cerveau et des nerfs sont relâchées , faibles , san;; actioi! ni élasticité ; de ce que le

UISTOlllE PHYSIOLOGIQUE. 219

fluide des nerfs est trop séreux, appauvri et sans vertu. Dèslors la digestion , dans l(;s premières voies , ne se fait pas ou se fait mal ; et ainsi , le relâchement des fibres du cerveau , la faiblesse des nerfs, les esprits trop acpieux, appauvris, sans vertu, qui ont trop de mobilité et se dissipent aisément, etc., sont la cause prochaine de l'hypochondrie.

Nous ne pouvons pas entrer dans les détails que nécessiterait une analyse complète de l'opinion de Tissot. Il serait impossible de la résumer, en peu de mots. Tout ce que nous pouvons dire , c'est qu'en dernière analyse, c'est dans les nerfs qu'il fait passer les phénomènes principaux , et résider la cause prochaine de la maladie. Elle consiste , selon lui , dans une trop grande irritabilité qui est mise en jeu par une foule innombrable de causes , qu'il énumère avec sa sagacité ordinaire et ce savoir étendu qui le caractérise.

Dans un ouvrage trop peu connu et rempli de faits pratiques du plus haut intérêt ( Occursus medici de vagà œgritudine infirmitatis nervorum, 1780. ). Coraparetti, s'appuyant sur des recherches anatomiques fort curieuses, place le siège des affections nerveuses et par conséquent de l'hypochondrie dans différentes affections morbides des nerfs et des ganglions nerveux qui se trouvent dans toutes les parties du corps. Les occasions de vérifier et de poursuivre des recherches aussi intéressantes sont très-rares. Aîissi , Comparetti a eu peu d'imitateurs , et il nous est impossible de rien conclure sur les données anatomico-pathologiques qu'il nous a transmises. En effet, il a trouvé , dans un cas unique , les nerfs et les plexus abdominaux et notamment le ganglion semilunaire , très-petits , comme desséchés , plus durs et plus pâles que dans l'état naturel ; tandis que M. Barbier d'Amiens les a trouvés au contraire enflammés , rouges et plus volumineux.

Allen fait consister la cause prochaine de l'hypochondrie et de l'hystérie dans le trouble des parties spiritueuses et des fibres musculaires les plus déliées et les plus mobiles. Pour bien le comprendre, il faut savoir que toutes les parties molles sont traversées par des fibres charnues qui tiennent entre elles, qui

220 TRAITÉ DE l'HYPOCUONDRIE.

ont correspondance les unes avec les autres , de chaque organe à tout le reste du corps.

En se rapprochant de l'opinion d'Allen , Klockofif commence par établir une théorie sur l'analogie des fibrilles du cerveau et des nerfs avec les fibrilles des muscles. Leur état ordinaire , leur ton naturel , constitue ce qu'il appelle ténor cerebrt. Leur dérangement en plus ou en moins , en les plaçant à un ton qui n'est pas relatif à l'âge , au tempérament, au sexe , etc. , constitue le ténor infirmatus medullœ cerebri. C'est là l'origine , la cause prochaine et le siège de la maladie.

Un médecin qui a beaucoup approfondi l'étude des affections nerveuses , est Whytt. Il est un de ceux qui se sont occupes avec le plus de fruit de l'action du système nerveux dans les maladies. Cependant il ne nie pas entièrement l'influence des organes malades sur la production des phénomènes et des affections nerveuses. « Néanmoins , dit-il , comme il se rencontre dans ces maladies divers symptômes qui paraissent ne pouvoir pas dépendre d'un vice dans ces mêmes parties , et comme après la mort il ne reste souvent point de trace sensible de ces maladies dans aucun des organes de l'abdomen , il me semble très-probable qu'elles puissent être fréquemment produites par quelques autres vices du corps moins aisés à reconnaître que les précédents. » Bientôt il est conduit à les placer dans le système nerveux , dont 1° une délicatesse et une sensibiUté trop grande ; 2° une faiblesse extraordinaire sont les causes prédisposantes de la maladie, qui se développe lorsqu'une humeur morbifique qui circule dans le sang , ou toute autre cause externe ou interne , physique ou morale , vient agir sur eux.

Partisan déclaré de l'opinion de Sydenham , qu'il développe avec beaucoup de soin , Fracassinus regarde l'hypochondrie comme une affection spasraodiquc dont les nerfs et les membranes sont le siège , et durant laquelle les mouvements oscillatoires de ces organes ne sont plus réglés ni d'accord. Les différents degrés de compression qu'éprouvent tous les vaisseaux de la part des nerfs et des membranes , rendent inégaux la sécrétion et le cours du fluide nerveux ; ce

TTISTOIRE PnYSIOLOGIQUE, 221

qui occasionne le dérangcmont des fonctions naturelles principalement , quelquefois celui des fonctions animales , et môme celui des fonctions vitales. «Quoique l'affection hypochondriaque , dit-il ailleurs , soit une maladie dont aucune partie du corps n'est exempte , cependant elle a son siège principal dans les viscères du bas-ventre et ils sont en même temps affectés , quelles que soient les autres parties du corps qu'elle attaque. »

L'opinion d'Hunauld a quelque rapport avec la précédente. Il confond l'hypochondrie avec l'hystérie , et il accuse les esprits malades de mouvoir le sang d'une manière désordonnée : Spirîtus morbosos , inordinate sanguinem moventes. Il distingue plusieurs sortes de vapeurs siniples , composées , errantes , et selon lui , tout le mal vient du plus ou moins de chaleur dans l'estomac pour en précipiter ou en ralentir la digestion et produire des sucs mal conditionnés et vaporeux , les uns avec trop de crudité , les autres avec trop d'acrimonie bilieuse et saline.... Les esprits étrangers qui , dans l'état de santé , se dissipaient par la transpiration , étant alors retenus par le trouble de cette fonction , se répandent çà et là , et , ne trouvant plus d'issue , occasionnent , par leur impétuosité plus ou moins grande , le désordre et l'agitation.

Sous la même dénomination de vapeurs , conimune à l'hy^ pochondrie et à l'hystérie , Pressavin confond et décrit ensemble ces deux maladies. Il commence par dire qu'on a improprement donné le nom de vapeurs à un état contre nature du genre nerveuXi « Nous voyons , à n'en pas douter , dit-il plus loin , que cette maladie est l'effet d'une idiosyncrasie particulière du genre nerveux , qui le rend si mobile et en même temps si sensible , que la plus petite cause est capable d'exciter en lui les mouvements les plus violents et en même temps les plus irréguliers w » Plus loin encore , « la trop grande délicatesse de la fibre nerveuse est la seule cause de sa trop grande mobilité et de sa sensibilité trop exquise. « Les affections nerveuses , ditil ailleurs , qui prennent leur origine dans la matrice et que les anciens ont nommées hystériques, peuvent exister dans une personne d'ailleurs très-robuste , et en qui les forces centrales

222 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDBIE.

jouissent de la plus grande vigueur , parce qu'elles sont l'effet d'une simple affection contre nature de la matrice , qui augmente sa mobilité et sa sensibilité , au point que la plus petite cause est capable d'occasionner en elle une irritation qui se communique ensuite aux autres organes avec lesquels ses nerfs correspondent. J'ai vu souvent des femmes de la campagne d'une très-forte constitution et sans aucune disposition à l'hypochondrie , être dans certains cas cruellement tourmentées par tous les accidents qui caractérisent les vapeurs hystériques. »

Raulin émet des idées beaucoup plus justes sur l'irritabilité et la sensibilité. Il prétend que les vapeurs , de quelque espèce qu'elles soient , ne sont que des symptômes qui se manifestent toujours par des mouvements irréguliers du genre nerveux. « Les vapeurs , dit-il , ont aussi acquis des droits sur les

hommes Leurs causes prochaines ou immédiates sont la

sensibilité et l'irritabilité des fibres ; » il y joint les vices des liquides , les obstructions des vaisseaux sanguins , et même des lymphatiques et du tissus cellulaire , les obstructions du bas-ventre en général , celles de chaque viscère de cette cavité en particulier, la suppression et le flux immodéré des règles , les pertes blanches , enfin la métastase des vapeurs , ou le mécanisme renversé qui les porte du bas-ventre , de la poitrine , de la tête , en d'autres viscères ou en d'autres parties.

L'auteur qui s'est acquis momentanément la réputation la plus brillante sur les maladies nerveuses sous le nom de vapeurs , est Pome le fils. Son ouvrage est encore estimé. Il reconnaît le spasme , l'érétisme , la tension et le raccornissement des nerfs pour cause prochaine et immédiate de l'affection vaporeuse appelée hystérique chez la femme , et hypochondriaque chez l'homme. Les autres vices qui accompagnent communément cette maladie n'en sont que les effets. Ainsi , on n'est pas plus fondé à regarder la matrice comme le siège de l'hystérie que les vaisseaux spermatiqucs chez les hommes. Si elle est plus spécialement affectée , c'est à raison de sa structure et du jeu de ses liqueurs. L'obstruction de chaque viscère sera l'c^ffet du raccornissement , et h cours irrégulier des esprits

HTSTOIRE PHYSIOLOGIQUE. 223

animaux sera celui de rirrilabililc et de rcxcessive susceptibilité du genre nerveux. îl compare le raccornissement des nerfs à une membrane desséchée ou à un morceau de parchemin humide et ensuite desséché. « Toutes les parties qui seront soumises à la puissance des nerfs , seront par conséquent soumises au même ébranlement , partout on trouvera le spasme , l'éréthisme , le raccornissement , et partout on verra les esprits effarouchés , leurs mouvements désordonnés , parce que les nerfs qui en sont les conducteurs se trouveront éréthisés. »

Plus sévère observateur que systématique , Klein ne voit dans rhypochondrie que des symptômes dépendants du système nerveux', sans chercher à les exphquer. Seulement au lieu de regarder les différentes affections du bas-ventre , obstructions , squirrhe, hydropisie,etc., comme causes, il les regarde comme effets.

Lieutaud se montre, dans l'hypochondrie, toujours observateur scrupuleux et profond. En la plaçant au nombre des maladies générales , il semble ne vouloir lui assigner aucun siège déterminé ; mais bientôt après il s'exprime de la manière suivante : « La dénomination de cette maladie spasmodique et flatueuse est tirée des hypochondres , qu'on croit en être le principal siège. Des conjectures qui paraissent assez bien fondées l'établissent dans les veines qui concourent à la formation de la porte.... Quoiqu'il en soit, il paraît que cette maladie est toute spasmodique ; que les nerfs, très-susceptibles d'irritation , y jouent un très-grand rôle ; et que l'esprit est autant et peut-être plus affecté que le corps. De là vient que le terme hypochondriaque est presque devenu un nom offensant dont les médecins évitent de se servir , donnant le nom vague de vapeurs à cette affection. »

L'opinion de Selle mérite d'être connue. « J'entends , dit-il, par ce nom des symptômes nerveux de courte durée , dépendant d'une faiblesse particuHère des nerfs, occasionnée par des causes très-légères et sur lesquelles l'opium agit d'une manière spécifique. L'hypochondrie^ selon Vogel , est une maladie spasmodique , et il la place à la suite des vomissements. Plus loin

224 TKAITÉ DE l'HYPOGRONDRIE.

il dit , d'après Hyghmor , qu'elle consiste dans une débilité de l'estomac et des intestins ; mais il admet de plus la génération d'une quantité extraordinaire de mucosités qu'il avoue n'exister pas toujours.

Vitet aussi a placé l'hypochondrie au nombre des maladies spasmodiques ou convulsives. Il la fait consister dans un excès de susceptibilité ou d'irritabilité naturelle ou acquise , et sans cesse aiguillonnée par les malheurs ou la présence des malheureux. C'est donc le système nerveux qui fait le siège de la maladie , puisqu'il est l'organe de la sensibilité.

Grimaud n'a point fait d'article particulier sur l'hypochondrie; mais en décrivant, sous le nom de fième nerveuse spasmodique ou par irritation vive , une hypochondrie dont la cause était fixée profondément et d'une manière durable sur les organes digestifs et sur les parties circonvoisines,il fait voir qu'il la regarde comme une affection nerveuse générale dont le point de départ est dans les viscères abdominaux. Ailleurs il en admet une autre variété sous le nom de fièvre nerveuse par otaxie.

Un autre professeur de l'école de Montpellier, celui qui en a fixé la doctrine avec tant d'éclat , Barthez a , dans les vapeurs, comme dans toutes les maladies nerveuses , fait jouer au principe vital le rôle important qu'il lui a créé. « Dans ces maladies ; dit-il , le système entier des forces du principe vital est affaibli par une altération habituelle qui s'est introduite dans les forces sensitives et dans leur influence sur les forces motrices. Lorsque ce changement général du système des forces vitales existe à un très-haut degré , sans avoir pour cause principale aucune lésion permanente de tel ou tel organe, elle constitue la maladie à laquelle on a donné le nom de vapeurs , et qu'on a nommée aussi ncvropathie. Cette maladie, très variée dans ses effets , doit être distinguée de la passion hystérique et de l'affection mélancolique hypochondriaque , et de l'état nerveux qui est borné aux organes digestifs , quoique chacune de ces affections différentes puisse coexister avec elle. » Il termine ainsi : Les deux élénienls des maladies nerveuses sont donc l'aUéralion des

HISTOIRE PHYSIOLOGIQUE. 22o

forces sensitives en excès ou en défaut , et leur influence vicieuse sur les forces motrices. »

Nous exposons l'opinion de M. Amard, de Lyon , quoiqu'il soit impossible de citer VJssociation intellectuelle, méthode, etc., sans provoquer le sourire malin de quiconque aura eu le courage de lire ce dévergondage d'esprit et de bon sens , et dans lequel cependant on trouve de bonnes choses. Cet auteur regarde les névroses comme une contraction convulsive spontanée de la moelle nerveuse encéphalique ou rachidienne , et pour expliquer les différents phénomènes , il admet un fluide nerveux éthéré, une atmosphère , un éther cérébral qui se dirige çà et là, se condense dans différents points, etc. ; faisant l'applicacation de cette théorie à l'hypochondrie , il la fait émaner delà contraction médullaire dorsale, qui pousse les courants nerveux, ou éthérés dans les sens où se passent les phénomènes.

A cette classe appartient en première Mgne l'opinion de Louyer- Yillermay. De toutes , elle est celle qui mérite le plus de fixer notre attention , parce qu'elle est consignée dans le traité le plus complet que nous ayons sur cette maladie. Le titre de l'ouvrage suffît pour faire connaître l'opinion de l'auteur : Traité des vapeurs ou maladies ner^ veuses , et principalement de l'hystérie et de l'hypochondrie. On voit de suite que l'hypochondrie est pour lui une affection nerveuse. C'est en effet la manière de voir qu'il ne cesse de reproduire à chaque page. Cependant il n'est pas si exclusif qu'il ne reconnaisse en même temps la lésion souvent concomitante des facultés intellectuelles, et très-souvent aussi la lésion de l'estomac et de quelques autres viscères de l'abdomen. C'est au reste ce que nous pouvons très-bien apprécier dans le passage suivant. « Ainsi , dit-il , ce n'est pas dans l'altération du système nerveux lui-même que réside la cause immédiate de cette névrose , c'est dans une affection des propriétés \dtales des nerfs de la nutrition : aussi l'on reconnaît généralement pour siège de l'hypochondrie , les viscères abdominaux , spécialement l'estomac , affectés dans leur système nerveux ou leurs propriétés vitales , et surtout dans leur sensibilité organique : en eflet ,

226 TUAITÈ J)E L'inrOCHONDRIE.

nous verrons raffeclion simiiltauée et primordiale des organes , tant pardeis qu'accessoires, qm composent i'appareil digesSif : à ce Irouljle se joint , par sympatiiie , le désordre consécutif de presque tous les organes de notre économie, et par suite l'exaltation de la sensibilité générale , enfin l'affection symptomatique de nos facultés morales et intellectuelles. » Sa pensée n'est pas moins clairement exprimée dans cette première phrase du chapitre XII... « L'hypochondrie est une maladie nerveuse, sut generis , distincte des diverses affections avec lesquelles on l'a confondue.

Il serait impossible de saisir l'opinion de Boisseau sur le caractère de l'hypochondrie , si la place qu'il lui donne , dans sa Nosographie organique, parmi les maladies du système nerveux au nombre des aberrations de fonctions, ne nous la faisait connaître d'avance. On peut en juger par les citations suivantes. » Elle débute, dans l'immense majorité des cas , par des symptômes de dérangement de la digestion et des

malaises dans les organes chargés de cette fonction Il

est évident que l'estomac est d'abord affecté , et l'ouverture des cadavres a prouvé qu'en pareil cas il est enflammé , ou finit par l'être , au moins dans la majorité des cas , et qu'ensuite la poitrine s'aSTecte; mais de quelle manière? Est-ce par sympathie ? c'est ce qu'on ne saurait dire. Enfin l'excessive susceptibilité des organes des sens , ou plutôt de tous les organes d" la sensibilité , est la preuve d'une irritation réelle de l'encéphale , souvent partagée par la moelle épinière , et sans doute auprès des rapports très-intimes avec les nerfs ganglio-

naires, G'esi-là une de ces irritations à siège multiple, sur

lesquelles l'attention des observateurs s'est portée jusqu'ici , d'une manière trop étroite : l'un n'accusant que le système nerveux, l'autre que l'estomac... L'irritation de l'estomac est-elle inflammatoire dès le début et dans tous les cas ? Il est difficile de répondre à cette (juestion d'une manière générale ; il faut pour cela examiner chaque sujet avec beaucoup de soin. Cependant, chez touS;, il finit par se déclarer une gastrite chronique intense...Il ne peut y avoir d'hypochondrie sans affection du cer-

Teau; mais celle-ci ■ est souvent secondaire : car elle existe souvent chez des sujets dont la pensée est fort altérée.

Par l'empressement avec lequel M. Roche repousse l'inculpation de M. Barras , de ne voir que des phlegmasies , par la place qu'il lui donne, dans ses Nouveaux Eléments de pathologie médico-chirurgicale , parmi les névroses du système muqueux , ou voit que cet auteur classique fait de l'hypochondrie une maladie nerveuse ; mais en même temps il laisse percer à chaque instant sa prédilection pour la doctrine de son maître. 11 insiste sur la fréquence ,de l'hypochondrie à la suite de la gastrite chronique et sur la "difficulté de distinguer les symptômes qui leur appartiennent à chacune. C'est dans la membrane muqueuse gastrique qu'il place le point de départ de tous les accidents.

L'opinion émise par le docteur Johnson' a quelques points d'analogie avec celle de M. Roche. Comme lui , il place le point de départ dans l'estomac ou les organes digestifs. Mais au lieu d'y voir une phlegmasie , il n'y voit qu'une susceptibilité morbide spéciale qui joue le principal et essentiel rôle et qui est la cause de tous les phénomènes sans exception. Sa conviction est si grande , que lorsque les fonctions digestives s'exécutent bien, lorsqu'il n'y a ni douleur ni flatuosités , rien en un mot qui puisse dévoiler l'existence de cette gastralgie , comme cela se voit assez [souvent , il la suppose cachée ou occulte pour en faire toujours émaner sympathiquement tous les autres phénomènes. Pour exphquer cette influence de l'estomac malade sans le paraître , il s'appuie sur deux faits , l'un physiologique et l'autre pathologique. Le premier est relatif à l'état de bien être et quelquefois de plaisir que produisent certains aUments dans l'économie sans rien faire sentir à l'estomac. L'autre se rapporte à l'action de beaucoup de substances narcotiques qui agissent sur le cerveau ou sur tout autre organe , sans que l'estomac en ressente aucun effet. Ainsi , l'affection principale est une névrose de l'estomac , et tous les autres phénomènes ne sont que des effets nerveux résultant de la réaction sympathiques de l'estomiac sur toutes les parties de l'organisme,

228 TRAITK DE l'hYFOCSÎONDRIE.

en vertu d'une jsropriété dilîusive dont cet organe est doué.

Joseph Frank a émis une opinion qui paraît émaner des recherches analomiques de Comparetti. Il fait de l'hypochondrie une affection nerveuse générale partant néanmoins des gangUons du bas-ventre , des plexus cardiaques et du cerveau sans qu'oîi puisse en démontrer l'existence par le scalpel de l'anatomiste. Yoici en quels termes il s'exprime : Jd nos quod spectat, hypochondriasm pro morbo universi systematis nervosi , sese prœcipue in gangliis abdomtnalibus , plexibus cardiacis et cerebro , modo cultro anatomico haud demonstrando exserente , habemus, in quo morbo sensus universalis internus ita lœditur , ut impressiones morbosas sensorio communi committat, unde œger de mutât ionibus in corpore sua contingentibus falsas accipit notiones , à perceptione ingrate concomitalas , qiiibus propius entendis attentionem omninô impendit , ac impedito sensuum externorum , quatenus agitur de objectis internis, auxilio, et vitiatâ simulimaginatione , qiiin falsas illas notiones corrigere valeat , quamobrem aucto potissimiim in encéphale malo , viscera , quœ inde nervos accipiunt , prœsertim cor, hepar , liene , venir iculus et intestina , tonum admittunt , fonctiones perverse absolvunt , tan^ dem corrumpuntur , quod efjicit , ut intricatissima aliunde œgritiido in Viiala adhuc longe graviora convertatur ( Praxeos medicee universee praecepta. Pars H , vol. 1 , p. 569. ). Cette opinion part d'un observateur attentif. Cependant , quoique vraie sous beaucoup de rapports , sa généralisation exclusive deviendrait une erreur dans beaucoup de cas.

Dans son Manuel de médecine pratique, le célèbre Hufeland confond, avec Sjdenham, l'hypochondrie avec l'hystérie. On est étonné de trouver ce passage dans un ouvrage aussi recommandai)le : « L'hypochondrie et l'hystérie ne sont pas absolument dissemblables ; elles ne diffèrent que quant au sexe : hypochondrie clie/ les honunes, hystérie chez les femmes, ce sont deux formes d'une même maladie. » Plus loin, il s'exprime ainsi sur la pathologie de la maladie : « ]^a cause prochaine est une augmentation et une anomalie pathogénique de la sensibilité dans le système nerveux, principalement dans celui de

IIISTOIKK PIIYSIOLOGIQUK. 229

restomac et du système digestif; de là une réaction et des sympathies nouvelles et extraordinaires. » Cette exposition est précise, elle rend la pensée de l'auteur avec beaucoup de lucidité. Elle est en harmonie avec celle de la plupart des modernes. Cependant, par une de ces contradictions trop fréquentes, même chez les hommes d'un talent supérieur, il place l'hypochondrie au nombre des maladies mentales.

Un seul auteur, M. Barbier, d'Amiens, a placé le siège de ! hypochondrie exclusivement dans le sytème nerveux ganglionaire et principalement dans le plexus solaire enflammé. Ensuite, par les actes auxquels préside ce système et par les réactions qu'il opère, ir agit sur toute l'économie et fait développer les autres phénomènes.

L'auteur qui, dans ces derniers temps, s'est occupé de l'hypochondrie avec le plus de détail et d'une manière digne du sujet, est M. le docteur Barras. Son Traité sur les gastralgies et les entéraîgies, contient aussi une des descriptions les plus exactes de Fhypochondrie. Il en fait une névrose, une affection nerveuse spéciale, s'associant souvent avec la gastralgie, qu'elle occasionne et dont elle est souvent aussi la conséquence, et opérant ensuite un retentissement sur l'encéphale, qui, ainsi modifié secondairement, détermine toutes les modifications plus ou moins bizarres, dont l'imagination transmet l'expression. Il présente cette opinion avec des raisons si bien déduites des faits, qu'il semble impossible de ne pas adnîettre comme vraie une théorie aussi clairement exposée. Sans rien faire pressentir sur la bonté de ces raisons , ni sur la valeur de l'opinion, qu'il me soit permis de faire observer que l'auteur, accoutumé à ne voir que des gastralgies, a trop souvent confondu ces deux maladies, au point qu'on serait tenté de se demander quelquefois s'il n'en a pas fait une seule et môme alTcction. Si, d'autre-part, on n'en trouvait pas la distinction la mieux établie, et les raisons physiologiques les plus péreraptoires et les mieux développées pour fixer avec certitude sa manière de voir. Ainsi, il n'est pas vrai qu'il ait voulu décrire cette affection sous le nom de (jostralq^'o.

230 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

Telle est l'analyse abrégée des opinions de la plupart des auteurs qui ont fait de l'hypochondrie une maladie nerveuse. Trois choses ont dû frapper l'attention. La première est l'influence que le galénisme a exercée longtemps encore sur cette partie de la physiologie, qui cependant marchait à grands pas pour en renverser la puissance et rendre aux solides toute leur influence, en faisant mieux connaître le jeu des organes, des tissus et des fibres. Ce n'est pas tout-à-coup qu'elle a secoué le joug de l'humorisme, puisqu'on le voit se glisser encore dans les explications sur les fonctions nerveuses, dans ces explosions des esprits vitaux, dans ces émanations spiritueuses, dans cette action tantôt du sang et des humeurs sur les nerfs, tantôt des nerfs sur le sang et les humeurs.

La seconde, c'est le grand nombre d'auteurs fort estimables qui se sont laissés entraîner par le nom imposant de Sydenham pour ne faire qu'une maladie de l'hypochondrie et de l'hystérie, et même de la mélancolie. L'identité de siège, bien plus que la fréquence de la complication, a dû contribuer beaucoup à la durée de cette opinion.

La troisième, c'est la tendance de plusieurs auteurs à ne plus voir l'hypochondrie exclusivement dans le système nerveux ; mais à y faire participer le cerveau d'une manière plus ou moins active.

L'opinion qui fait de l'hypochondrie une affection nerveuse se rapproche de la vérité, bien plus que les opinions jusqu'à présent examinées. En effet, tous, ou presque tous les phénomènes observés dans la poitrine, dans le cœur, dans l'estomac, dans les autres viscères de l'abdomen et dans les membres dépendent de l'action nerveuse viciée. Les faits que nous avons cités viennent à l'appui de cette manière de voir. Elle est donc vraie dans un sens déjà bien large, puisqu'elle est l'expression exacte de la plupart des phénomènes. Il est bien entendu que je fais abstraction de toutes les hypothèses sur les esprits animaux ou vitaux, sur les fluides nerveux, sur les principes éthérés, etc. Ce n'est point là notre question. Quoique cette théorie dise beaucoup, elle ne représente pas toute la vérité ;

HISTOIRE PIIYSIOLOCrlQUE. 231

Clic omet, ou plutôt elle laisse de côté, une partie bien essentielle des phénomènes, ceux qui sont relatifs à l'encéphale et à l'imagination. Cependant, nous l'avons dit, quelques-uns de ces auteurs ont entrevu cette participation de l'organe de l'intelligence, et ils l'ont indiquée, mais d'une manière tout-à-fait secondaire. Le peu qu'ils ont dit n'en fournit pas moins des armes puissantes contre ceux qui veulent n'eu faire qu'une névrose simple. Aussi les efforts que Louyer-Villermay a faits, pour assurer au système nerveux la prérogative d'être seul le siège de l'hypochondrie, ne nous paraissent pas suffisants pour convaincre. Pour réfuter cette opinion dont ce médecin distingué a été le plus puissant organe, il suffit de prendre les faits et de les analyser. Dans tous ceux que nous avons cités, nous trouvons bien cette lésion physiologique du système nerveux ; mais en môme temps une lésion non moins importante et non moins constante de l'imagination ou de son organe. Et en prenant les faits que Louyer-Villermay a cités, et surtout la description savante qu'il a donnée de la maladie, nous trouvons les arguments les plus puissants contre lui.

Dans la plupart de ses observations, la cause a agi directement sur l'encéphale et sur l'imagination, ainsi que l'ont démontré Georget et MM. Falret et Dubois d'Amiens. En faisant l'analyse d'un grand nombre d'entre elles, prises au hasard, ils ont démontré qu'il y avait toujours eu des causes morales plus ou moins puissantes. Ce n'est pas que nous voulions, avec ces hommes distingués, conclure d'une manière absolue, qu'une cause morale est une raison suffisante pour faire placer, dans tous les cas, le siège de l'hypochondrie dans l'encéphale ou dans l'imagination. Cette opinion serait bien souvent erronée. Oui, sans doute, une cause morale agit sur l'imagination et sur son organe, mais agit-elle toujours pour produire l'hypochondrie? Voilà ce qu'il faut se demander, voilà la question qu'il fiuit éclaircir. Cela arrive quelquefois, très-souvent, même tous les jours. En effet, nous voyons des chagrins prolongés, des affections morales tristes, déranger primitivement le moral du sujet, et n'amener que consécutivement les autres phénomènes

232 TRAITÉ DE l'hTPOGHONDRIE.

de l'hypochondrie. Mais cela a-t-il lieu toujours ainsi? Je réponds hardiment : non. Souvent, très-souvent, le plus souvent peut-être, l'individu en proie à ses chagrins ne songe point à sa santé ; c'est le moindre de ses soucis ; la mort serait même un bienfait pour lui. Mais, au milieu de ce tourment moral, de ce profond dégoût de la vie, le moral, ou, si l'on veut l'encéphale, affecté, agit sur l'estomac. Il commence par ôter l'appétit, par rendre la digestion plus lente et plus paresseuse, et bientôt il la vicie. Le malade oublie de manger, et il ne mange qu'à contre cœur, et les aliments qu'il prend sont difficilement digérés ; ils occasionnent des pesanteurs, des renvois, des flatuosités, puis des douleurs dans l'épi gastre, des battements de cœur, des battements artériels, en un mot, tout le cortège des phénomènes qui se passent dans les hypochondres, loin du cerveau : tandis que cet organe de l'intelhgence , que l'imagination n'est point dérangée. Longtemps, bien longtemps encore les accidents gastriques et hypochondriaques se font sentir, avant que l'imagination déréglée leur donne la couleur de toutes les maladies qui lui passent par la tête. C'est là ce qui résulte de l'analyse complète de la plupart des faits cités par Louyer-Villermay, même de ceux qui ont été soumis à l'analyse de Georget et de MM. Falret et Did)ois.

Oui, sans doute, la cause agit bien souvent sur l'encéphale, mais on ne peut pas plus en conclure que le cerveau est le siège unique et exclusif de l'hypochondrie ou qu'il est le seul organe malade , qu'on ne pourrait conclure qu'une péripneumonie est une maladie de la peau, parce qu'elle est bien souvent l'effet de l'impression du froid sur cette membrane.

Ainsi, quoique la cause première agisse sur l'encéphale et sur ses attributs, ce n'est point par son action directe sur cet organe qu'elle produit l'hypochondrie. Elle réagit d'abord sur l'estomac et sur le système nerveux en général, dont elle excite et modifie l'irritabilité. Or, c'est de cette modification nerveuse qu'est partie la cause réelle, la cause directe de l'hypochondrie. C'est en fourriissant à l'imagination mille sensations douloureuses ou pénibles et plus ou moins bizarres, qu'elle finit par vicier

les opérations de l'organe de l'intelligence et par l'amener à transformer en maladies non seulement les sensations multipliées qu'il éprouve, mais les idées qui lui sont suggérées soit par ses réflexions moroses et bizarres, soit par les récits qui lui sont faits.

Cette discussion est affligeante sans doute, puisque les mêmes faits sont invoqués par des opinions différentes et qu'ils leur prêtent un appui égal en apparence. Il semble d'après cela qu'on devrait faire le procès aux faits, puisqu'ils prouvent tout ce qu'on veut leur faire prouver , le pour et le. contre, c'est-à-dire qu'ils ne prouvent rien. Mais avant de prendre une conclusion aussi défavorable aux faits, disons que ce ne sont point eux qui se prêtent ainsi à toutes les combinaisons qu'on en désire ; ce sont les interprétations auxquelles on les soumet, et qui se ressentent presque toujours un peu d'une idée préconçue ; le fait reste le même. Voyez-le tout entier et tel qu'il est, il parlera toujours le même langage ; mais voyez-le avec le prisme systématique d'une opinion arrêtée d'avance, il prend toutes les couleurs et toutes les nuances de l'instrument que vous employez. Tel phénomène saillant disparaît ou s'amoindrit. Tel autre, qui était imperceptilile, s'agrandit et vient jouer le rôle principal. Est-ce la faute du fait? Noîi, mille fois non ; il restera toujours le même. Dans mille ans il sera ce qu'il était; il ne dira rien de plus ni rien de moins. îl n'y a de vicieux que les interprétations et les commentaires, qui changent selon les doctrines et les hommes, et qui vont avec eux se perdre dans le gouffre de l'oubli. On a une opinion. Pour lui donner de la consistance et de la valeur, on veut l'établir sur les faits. On en a quelques-uns qui lui sont favorables, ce sont même eux qui l'ont fait naître ; mais on en veut un plus grand nombre. Alors tous les faits qui se présentent sont comparés aux premiers. On leur donne à tous le même habit, qui, en les enveloppant, leur prête la même forme. C'est le lit de Procuste, d'où ils sortent avec la même taille. Je le répète : Ce ne sont point les faits qui sont ainsi élastiques, ce sont les interprétations à l'aide desquelles on les torture. Le fait ne change point, et examiné

par toutes ses faces, il devient l'expression de la vérité tout entière. C'est alors qu'il est tout puissant. C'est alors que l'appui qu'il prête aux doctrines est solide et immuable. C'estalors qu'il l'emporte sur tous les raisonnements : Facta potentiora verbis. Nous avons dit que la plupart des faits cités par L. Villermay et surtout la description si exacte qu'il avait donnée de la maladie, nous fourniraient' les armes les plus puissantes contre son opinion. Dans ces cas, en effet, l'hypochondrie n'a été caractérisée que lorsque l'imagination dérangée s'est livrée à toutes les exagérations et à toutes les bizarreries qui la caractérisent. Cette viciation a toujours été le complément de la maladie. Sans elle il n'y aurait pas eu d'hypochondrie. Prenez toutes les observations les unes après les autres, et toutes vous donneront pour résultat 1" des phénomènes nerveux très-variables, et cependant indispensables; 2° des idées fantasques, des craintes, des frayeurs, des maladies imaginées, etc. Dans toutes il y a cette association de phénomènes nerveux avec les phénomènes intellectuels. Les faits sont là qui parlent plus haut que l'opinion. Ils réunissent ces deux ordres d'actes morbides. C'est donc sortir de la vérité que de les séparer , c'est mutiler le fait ; c'est le priver d'une partie essentielle à son existence. Je pourrais me dispenser d'en citer aucun en particulier, puisque tous conduisent au même résultat. Cependant, pour ne pas encourir le reproche d'avoir reculé devant la difficulté, j'en citerai deux, et je prendrai la première et la dernière maladie dont il donne l'histoire ; car nous ne pourrons pas prendre, par exemple, des observations dans lesquelles l'hypochondrie est douteuse, non plus que celles dans lesquelles l'auteur se contente de dire : « Tous les phénomènes de l'hypochondrie se développèrent ; » i! nous faut la description de ces phénomènes.

OBSEUV. XXVIII. — (f. Hypocondrie. Suite de chagrins occasionnés par une maladie. Un professeur ès-leltres, âjiçé de 58 ans , el fort instruit, consacrait à l'élude une grande partie de son temps, des revers de fortune viennent alors le Happer; sa sanlë résiste d'abord, et ne

s'altère aucunement ; mais huit mois après , il éprouve des envies fréquentes d'uriner , et de la difficulté ou même des douleurs quand il veut rendre son urine. Le rétrécissement fait des progrès, l'usage des bougies et des sondes devient nécessaire; on lui prescrii un régime sévère, enfin on le consigne dans sa chambre.

Bientôtilestenbutléà tous les inconvénientsd'une maladie longue et pénible ; l'ennui , le chagrin le gagnent ; ses digestions deviennent difficiles , il est tourmenté par des vents, des borborygmes et une constipation des plus opiniâtres ; il s'y joint des étourdissements , des palpitations , etc. ïl fait de ses maux un tableau désespérant et plein d'exagération , il se figure qu'il ne peut plus marcher , ni même rester assis; bientôt il s'établit dans son lit, et n'en veut plus sortir. Sur ces entrefaites on lui annonce un médecin qui a faiî , dit-on, des cures miraculeuses ; aussitôt l'espérance semble renaître chez le malade , dont le courage est ranimé par les belles promesses du docteur , qui exige qu'on seconde par l'exercice les moyens qu'il va prescrire ; il ordonne en même temps quelques médicaments toniques , et un régime plus convenable, mais il veut en outre que M. le professeur donne à son tour l'exemple de la docilité , et qu'il profite du beau temps pour faire chaque jour une promenade un peu plus longue. Bientôt sa santé s'améliore , l'imagination se calme, les forces se relèvent , le trajet des urines est même un peu moins difficile, et tout porte à croire que sous peu, M. D... sera un nouveau témoin des miracles bien innocents opérés par ce médecin, qui a su parler à l'imagination ( Louyer-Villermay, pag. 30/i).

OBSERv. XXIX. — M. G. était tourmenté par la crainte d'une maladie organique, parce qu'un trouble sensible existait vers le cœur; de plus le pouls était serré et souvent irrégulier. Telle était son exaltation morale ou

236 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDME.

nerveuse qu'il n'osait se coucher, ni prendre d'aliments, il ne se résignait qu'en tremblant à boire un simple bouillon , parce qu'immédiatement après, ses anxiétés et ses souffrances augmentaient. 11 consulte un de nos confrères qui , sur la crainte d'une goutte vague ou remontée que témoigne le malade, lui fait appliquer le remède de Pradier. Ce moyen fut suivi du plus mauvais résultat, et dès lors abandonné. Deux autres médecins d'un mérite très-reconnu sont appelés, el dans leur consultation ils ordonnent l'application de dix sangsues au siège ; cette opération diminua momentanément le désordre. Néanmoins M. G... regrette qu'on n'eût pas pratiqué une saignée ou l'artériolouiie ; il eût également désiré qu'on lui appliquât cinq ou six moxas autour de la poitrine. On prescrivit en outre des antispasmodiques qu'on varia suivant les circonstances et qui n'eurent aucun succès marqué. Ces deux médecins cherchèrent à rassurer l'esprit du malade , mais comme on le fait en pareil cas, lorsqu'on partage ses craintes. Pour nous , plus familiarisé peut-être avec les névroses , et nous appuyant plus sur le commémoratif que sur les accidents mêmes de la maladie, qui étaient vraiment effrayants , nous nous crûmes fondé à soupçonner une affection nerveuse , soupçon qui nous fut en partie inspiré par les renseignements particuliers que nous communiqua M"'" G...; ainsi elle nous apprit que son mari, qui jadis faisait de longues courses, depuis quelque temps ne sortait presque jamais , qu'il se couchait de bonne heure et se levait très-tard; qu'à la cauipagne , où il s'occupait beaucoup . il se portait toujours très-bien , et qu'enfin autant il était dur à luimême autrefois , autant il aimait actuellement tous les raffinements du luxe et de la mollesse. Nous combatlimes pendant plusieurs jours les craintes du malademédecin ; dans nos discussions , nous apportions l'un et l'autre une ceitnine vivacité qui s'arrêtait tout

HISTOIRE PHYSIOLOGÏOUE. 237

près de l'aigreur ou plnlôl d'un peu d'eniportemeiiL Un jour je demandai à sa dame , si ces discussions ne fatiguaient pas notre malade et si je ne devais pas en redtuUer les suites ; elle me répondit qu'il n'était jamais plus tranquille , ni plus longtemps tranquille qu'après s'élre ainsi disputé; je continuai donc mes visites , mes conseils ou plutôt mes disputes. Bientôt une légère amélioration commence à s'annoncer. Sur ces entrefaites j'engage M. G... à retourner aux champs et à y reprendre ses travaux manuels , ses habitudes actives. Un soir il en forme la résolution , s'occupe toute la nuit et les jours suivants des préparatifs de son départ, et dès lors il renaît à la sanlé. Depuis quatre ans, M. G.... n'a pas éprouvé la moindre maladie (Pag. 719.).

Est-il besoin de faire l'analyse détaillée de ces deux faits pour faire voir le rôle important qu'y a joué l'imagination? Je me dispense donc d'un semblable travail.

Nous avons dit que la description de l'hypochondrie donnée par L. Villermay était une preuve concluante de la bonté de notre réfutation. Nous en citerons pour preuve le passage suivant , pris dans le résumé du chapitre de l'hypochondrie : « Tôt ou tard les organes de nos relations extérieures participent à ce trouble; les sens acquièrent ordinairement une grande susceptibilité. Le désordre mental se prononce plus tôt et davantage , quand l'hypochondrie provient d'une cause morale. Les craintes les plus bizarres, relatives à leur moi physiologique, poursuivent ces malades, et le moindre trouble de l'organisation leur semble une maladie grave ou mortelle. Tristes et ennuyés, recherchant la sohtude , fuyant le mouvement et l'exercice , ils gémissent sur leur situation, mais n'attentent presque jamais à leurs jours. Ils se plaisent à entretenir de leurs souffrances , sollicitent des remèdes , et se plaignent d'un vague , d'un vide , d'une sorte d'ivresse qui leur ôte parfois toute aptitude au travail. L'entendement est troublé. »

238 TRAITÉ DE l'HYPOCHONDRIE.

Nous aurions pu multiplier les citations; mais celle-ci nous parait suffisante. Elle fait assez voir que le dérangement de de l'imagination est nécessaire pour constituer l'hypochondrie. Evidemment Louyer-Villermay s'est mépris lorsqu'il a avancé le contraire dans le passage suivant : « Chez les hypochondriaques l'altération des fonctions de l'entendement n'est jamais essentielle ; c'est un symptôme de la maladie qui n'existe même pas toujours, et manque souvent quand celle-ci n'est pas déjà ancienne ou très-prononcJ ^ ( page 352). » Il fallait combattre l'opinion qui plaçait le siège de l'hypochondrie dans le cerveau et dans ses attributions , l'auleur n'a pas cru pouvoir mieux faire que de présenter l'hypochondrie comme pouvant se passer de l'altération des facultés intellectuelles. Mais cette dénégation ne peut pas se soutenir , dès qu'on veut lui prêter une attention sérieuse. D'abord L. Yillermay dit qu'il manque souvent quand la maladie n'est pas déjà ancienne ou très-prononcée. En cela il a raison ; mais alors la maladie n'est point encore une hypochondrie , et peut-être elle ne le deviendra jamais. Combien voyons-nous de gastralgies ou d'hypochondralgies, qu'on me permette cette expression , durer des années sans amener l'hypochondrie , et quelquefois se dissiper sans cette terminaison ! Le D'' Barras a parfaitement saisi cette distinction. Ainsi tant que l'imagination n'est pas viciée , on peut la prévoir : mais l'hypochondrie n'existe pas encore. C'est une maladie distincte qui peut la déterminer, mais qui ne la constitue pas. Tous les troubles de la digestion ensemble, toutes les anomalies nerveuses qui ont lieu dans les régions épigastriques et hypochondriaques , forment bien un des caractères de l'hypochondrie , bien essentiel , bien apparent , bien dominant même , puisque de tout temps il a frappé les observateurs, et que c'est lui qui a fait donner à la maladie plusieurs de ses dénominations. Cela est vrai ; mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est que ces phénomènes existent très-souvent et même pendant de longues années sans constituer l'hypochondrie. La maladie ne devient telle, ou n'est ré[)utée telle que lorsque la réaction s'est opérée sur l'encéphale, que lorque l'imagination , viciée par ses longues souffrances ,

pst devenue l'artisan des exagérations , des fausses interprélalions, des frayeurs, des craintes de toutes les maladies possil)les et de la mort.

Ces dérangements de l'appareil digestif ne sont pas plus l'hypochondrie , comme le veulent Boisseau , Johnson , Hufeland , Frank , etc. que les dérangements de tout autre appareil fonctionnel. Ils peuvent l'occasionner et ils l'occasionnent plus fréquemment ; ils en font une partie essentielle ; mais , je le répète, ils ne la constituent pas. C'est au reste un fait constaté par Willis , Georget .^ Louyer-Villermay , MM. Falret, Dubois d'Amiens et Barras 5 etc. que dans l'hypochondrie les voies digestives ne souffrent pas toujours. Comment alors pourraientelles être le siège de la maladie et de ses nombreux phénomènes ? car une partie malade qui souffre manifeste ses souffrances de quelque manière. Comment un estomac qui remplit ses fonctions , qui ne donne aucun signe de souffrance , qui ne décèle son mal par aucun trouble, pourra-t-il être malade? ne serait-ce pas admettre des effets sans cause , que d'attribuer des phénomènes sympathiques à une maladie dont rien n'annonce l'existence ? Ces raisons puissantes semblent avoir ensuite affaibli la croyance absolue de M. Johnson lui-même dans son opinion , puisqu'il avoue avoir vu deux faits dans lesquels , malgré toute l'attention la plus scrupuleuse, il n'avait pu trouver aucun indice de la moindre lésion apparente de l'estomac ou de sa membrane interne.

Cette discussion nous dispense de réfuter l'opinion de M. Barbier d'Amiens. Il en résulte évidement que le système nerveux ganglionaire ne peut pas être le siège exclusif de l'hypochondrie.

Opinions qui placent l'hypochondrie dans le cerveau ou dans ses attributs .

Rien ne prouve mieux quelle est la puissance des opinions sur les hommes, que la lenteur avec laquelle la médecine a cherché à s'affranchir du joug de l'humorisme. On discutait sur la cause prochaine des humeurs , sur leur production , sur

240 TRAITÉ DE L HYPOGHONDRIE.

leurs qiialitcs , etc. sans s'apercevoir qu'il aurait fallu d'abord s'assurer de leur existence. Chacun se créait une doctrine , parce que chacun pouvait voir ce qu'il voulait dans ces principes imaginaires. Il nous faut arriver à Garolus Piso , avant de trouver un auteur qui place dans le cerveau le siège de l'hypochondrie. L'exemple donné par Hippocrate n'avait pas été suivi : car Hippocrate , comme nous l'avons vu , avait beaucoup insisté sur les phénomènes cérébraux. Il faut franchir vingt siècles pour que l'attention se dirige de nouveau sur cet ordre de phénomènes. Pison ou Lepois , observateur rempli de sagacité , s'éleva donc le premier contre l'opinion généralement reçue. «Nous croyons, dit-il, être en droit de conclure que tous les symptômes qu'on attribue, sur de fausses raisons, à la matrice , à l'estomac et à tout autre viscère , viennent tous de la tête. C'est cette partie qui , étant affectée , non pas sympathiquement , mais idiopathiquement , produit les mouvements qui se font sentir dans tout le corps , » et il imagina une coUuvies serosa juxlà nervorum origines congesta, d'où naît l'affection generis nervosi. Cette opinion était commune aux deux affections hypochondriaque et hystérique.

Sans entrer dans de longs détails , Lazerme donne à comprendre que c'est dans le cerveau qu'il place le siège de l'hypochondrie : Mens magnopere lahoral et œgrotat , dit-il ; mais il ne s'en exphquc pas davantage.

En adoptant le cours déréglé des esprits , Schacht fait résider la cause prochaine de l'hypochondrie dans les nerfs ou dans le cerveau , ou dans tous les deux. La vérité lui apparaissait ; mais , trop asservi aux opinions dominantes , il n'a pu la mettre au grand jour.

Nous en disons autant de Flemyng , qui fait dépendre l'hypochondrie de ce que les parties organiques ou fibres du cerveau et des nerfs , sont relâchées, faibles , sans action ni élasticité.

Le premier et peut-être le meilleur des nosologislcs , Sauvage, range l'hypochonflrie dans la classe des vésanies. Après une dissertation sur les facultés de l'homme , il fait dépendre les

folies de ce que asservis à nos passions , nous nous laissons entraîner par elles, et que nous ne sommes pas accoutumés à les réprimer et à les modérer. Quelle que soit la justesse ou la fausseté de ce raisonnement métaphysique , il n'en fait pas moins de l'hypochondrie l'ordre cinquième des folies. « Cette « hallucination , dit-il , vient de la trop grande attention de « l'esprit à la conservation du corps , de l'amour excessif « qu'on a pour soi-même, pour la vie et pour le plaisir , et « de la susceptibilité qui accompagne cet amour de soi-même.» C'est donc dans le cerveau et dans le système nerveux qu'il place le siège de la maladie , puisque l'encéphale est le siège des facultés de l'âme , et que les nerfs sont celui de la sensibilité.

Comme nous l'avons vu plus haut , Lorry , tout en faisant de l'hypochondrie , de la mélancolie et de l'hystérie une affection purement nerveuse , en place , en dernière analyse , le siège dans l'irritation ou la modification pathologique des fibres du cerveau. C'était aussi entrevoir la vérité à travers les brouillards hypothétiques dont elle était enveloppée.

Klockoff s'explique avec plus de franchise à cet égard. Il commence par établir une théorie sur l'analogie des fibrilles du cerveau et des nerfs avec les fibrilles des muscles. Leur état ordinaire, leur ton naturel constituent ce qu'il appelle ténor cerebri. Leur dérangement en plus ou en moins , en les plaçant à un ton qui n'est pas relatif à l'âge, au tempérament , au sexe , constitue le ténor infi,rmatus medwllœ cerebri. C'est là l'origine , la cause prochaine et le siège de la maladie.

Cullen fait assez comprendre sa pensée , lorsqu'il place l'hypochondrie parmi les adynamies , second ordre de la classe des névroses. Il y a , selon lui , dans cette maladie , un certain état du corps qui répond à un état particulier de l'esprit , en raison de leur influence mutuelle. L'état du corps produit une atonie du sensorium qui fait naître la langueur , la tristesse et autres effets semblables. On ne peut expliquer comment cet état de l'esprit peut être produit par un tempérament accompagné de fibres sèches , rigides , et de la pléthore veineuse. S'il a constaté le désordre de l'esprit et des idées , il a constaté aussi

iM2 TRAÎTK DE l'îîYPOCHONDRIE.

leur dépendance de l'état général de la fibre et du système nerveux.

Lieutaud s'exprime avee non moins de clarté sur l'état des facultés mentales , sans cependant sortir la maladie des attributions du système nerveux. « Il paraît , dit-il , que cette maladie est toute spasmodique , les nerfs , très-susceptibles d'irritation , y jouent un très-grand rôle , et que l'esprit est autant et peut-être plus affecté que le corps. De là vient que le terme hypochondriaque est presque devenu un nom offensant , dont les médecins évitent de se servir , donnant le nom vague de vapeurs à cette affection. »

La place que Linnée lui a donnée indique assez quelle est sa façon de penser. Il l'a classée parmi les affections mentales.

Il en est de même de Pinel ; il en fait une vésanie ou névrose des fonctions cérébrales « Cependant, dit-il, les dissections anatomiques ont appris que cette maladie est quelquefois fomentée par des lésions des viscères abdominaux... Souvent aussi le mal dépend de certaines lésions dans les fonctions des nerfs , dont il ne reste aucune trace à l'ouverture du corps. » C'était déjà avoir fait un grand pas.

Indépendamment de ces opinions qui sont les plus tranchées en faveur du rôle important que le cerveau joue dansl'hypochondrie, il ne faut pas croire que les autres auteurs aient méconnu ce rôle. Presque tous, et surtout ceux qui ont fait de la maladie une affection nerveuse , ont parlé de l'état dans lequel se trouvaient les facultés intellectuelles. Mais, au lieu d'en faire un état idiopathique , ils l'ont subordonné à l'action des autres organes plus spécialement affectés , et dont l'influence devenait la cause de tous les autres phénomènes.

Arrivons à une époque où l'encéphale et ses facultés sont appelés à devenir les acteurs essentiels de l'hypochondrie. Ce sont Gcorget et MM. Falret et Dubois d'Amiens, qui ont donné à cette opinion une consistance qui l'établit en doctrine et qui mérite la plus grande attention.

Georget le premier , dans son ouvrage fort remarquable sur la Physiologie du système nerveux , a fait des efforts incroyables

pour donner au cerveau toute la prédominance qu'il lui reconnaissait. II sape d'abord les doctrines anciennes , et surtout la doctrine qui place le siège de l'hypochondrie dans le système nerveux , et dont Louyer-Villermay était , en quelque sorte , le représentant depuis la publication de son traité ex professa sur les maladies nerveuses. C'est en opposant Villermay à luimême , c'est en analysant ses observations , qu'il démontre l'insufïisance des explications de cet auteur , et l'importance plus grande que joue toujours l'encéphale. Il démontre ensuite que le premier rôle appartient toujours au cerveau , que le point de départ se trouve- toujours dans cet organe , et que tous les autres phénomènes ne sont que l'effet de sa réaction sur les autres organes et sur leurs fonctions. D'après cela il est conduit à faire de l'hypochondrie une maladie essentielle du cerveau , sous le nom de cérébropathie.

Le D'" Falret , marchant î^ur les traces du malheureux Georget , arrive aux mêmes résultats et par les mêmes raisonnements ; tellement qu'en lisant l'un on pourrait croire avoir lu l'autre. Cependant il ajoute de nouvelles preuves à cette opinion, soit dans les moyens de réfutation de la doctrine de Louyer- Villermay , qu'il déshabille complètement , soit dans la nouvelle exposition des faits favorables à l'action prépondérante de l'encéphale. Cette conformité d'opinion ne doit pas nous étonner. Ils ont étudié sur le même terrain , dans les établissements d'aliénés , ou, comme le disait Baglivi , in eodem aère ; ils ont respiré la même atmosphère , ils y ont puisé les mêmes inspirations.

Dans un mémoire excellent, inséré dans les Transactions médicales, 1832 , tom. 1^^ , M. Gérard , de Morteau , place aussi le siège de l'hypochondrie dans le cerveau. Il déduit son opinion avec les auteurs précédents, 1° de la nature de la cause, qui est le plus souvent morale ou intellectuelle ; 2° de la nature des phénomènes, qui sont tous nerveux et soumis à l'influence du cerveau qui est le centre de ce système.

Malgré les points de rapprochements que sa manière de voir présente avec celle des docteurs Georget et Falret , M. Dubois

244 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

d'Amiens a su lui imprimer un cachet d'originalité qui l'en di^ tingue complètement : il a sui^dune toute autre marche. Gomme eux il a commencé par saper les opinions différentes de la sienne. Armé de toute la puissance d'une haute philosophie , il s'est livré avec énergie aux raisonnements de la dialectique la plus animée. Comme dans tous ses ouvrages , il s'est montré dans cette partie de son travail , critique toujours hahile , souvent acerbe , quelquefois injuste. Ce qu'on doit regretter beaucoup de la part d'un talent au'si remarquable : car de cette manière il affaiblit bien souvent ce qu'il dit , en croyant le fortifier. Aux yeux du savant et de l'homme de sens , les injures ne sont jamais des raisons. Il pouvait combattre l'opinion de Louyer- Villermay avec les armes d'une logique sévère et d'une dialectique vigoureuse , et rendre en même temps justice aux recherches laborieuses du savant modeste et consciencieux , et surtout à la partie la plus essentielle , la partie pratique de son ouvrage , qui , malgré ses défauts , est encore le traité le plus complet que nous ayions sur cette maladie. — Ensuite, au lieu de chercher , dans l'hypochondrie , une lésion physique ou organique , il part de plus haut. Il ne voit dans les organes et par conséquent dans le cerveau que les instruments d'un principe métaphysique qui est l'être pensant , le dispensateur et le régulateur de tous les actes de l'économie. Dès lors l'hypochondrie n'est plus une lésion physique , une lésion de l'organe de l'intelligence , elle est une lésion du principe intelligent luimême. « Suivant nous , dit-il , l'hypochondrie consiste primitivement dans une déviation , ou plutôt dans une fâcheuse application des forces de l'inteUigcnce humaine ; nous verrons plus tard que tout part de là dans cette maladie , que tout peut y être rapporté (p. 20 ). » Plus loin (p. 50) , il dit que les causes de l'hypochondrie s'adressent plus directement à l'esprit, il appuie celte assertion de tous les raisonnements les plus propres à convaincre. Il montre les causes morales agissant toujours sur l'esprit ou l'intelligence , de manière à en vicier l'état normal. Il peint tous les travers de l'imagination, toutes les bizarreries et les b()utad(^s , produisant tous les phénomènes

IIISTOIRR PHYSIOLOGIQUE. 245

<îui font le cortège ordinaire de la maladie, au lieu d'en recevoir aucune influence. Dans cette partie de son ouvrage , M. Dubois s'élève à la hauteur de son sujet; il y déploie un talent distingué et une fécondité de ressources inépuisables^ qui feront toujours de son livre un des ouvrages les plus remarquables de notre époque. Il n'a manqué à M. Dubois , dogmatiste et philosophe , ([u'un peu plus de pratique pour en faire un ouvrage complet. Nous ferons remarquer l'analogie , je dirais presque l'identité que cette opinion de M. Dubois présente avec celle de Sauvage. Le langage est différent sans doute , mais cela tient à la manière de raisonner de l'époque où chacun d'eux a écrit.

L'opinion qui place le siège de l'hypochondrie dans le cerveau, compte moins de partisans que les autres opinions ; mais elle est présentée et soutenue avec non moins de talent et plus de chaleur. Les trois auteurs qui , dans ces derniers temps, Font embrassée avec tant d'ardeur , ont insisté sur ce point capital , que toujours la cause de l'hypochondrie était morale. Pour arriver plus sûrement à leur but , ils se sont acharnés à combattre Louyer-Villermay , en prenant ses observations une à une et en les ramenant toutes à des causes morales. Sans examiner encore jusqu'à quel point leur analyse critique est fondée, nous attaquerons d'abord le fond même de la question. L'hypochondrie est-elle toujours le résultat de causes morales ? Si , pour y répondre, il suffisait d'entasser observations sur observations, oui, sans doute, elle le serait toujours, car elle est le plus souvent la conséquence de ces causes, et il serait facile d'en recueillir des millions d'exemples. Mais ici le grand nombre ne prouve que la fréquence. Un seul fait suiTirait pour empêcher de tirer une conséquence absolue et exclusive ; et au lieu d'un , il en existe un grand nombre. L. Yiilermay et surtout M. Barras , en contiennent beaucoup , et , parmi les faits que nous avons cités , nous pouvons présenter , comme ayant eu une origine bien étrangère à toute affection morale, les observations Vîîî, ÏK , X , XI, Xîî, XV , XXil et XXYL Chez les personnes qui en ont été l'objet , il est impossible de trouver aucune trace de cause morale avant que la maladie ait été déclarée, et cela sous

2i6 TRAITÉ DE L'ilYPOCHONBRlE.

l'influence d'autres causes. L'imagination ne s'est tourmentée, ne s'est affectée qu'à mesure que d'autres soufifrances ou d'autres maladies ont déterminé une modification d'abord dans la sensibilité du système nerveux cérébral, et consécutivement dans le mode de perception de l'organe intellectuel. Ces faits , dont les exemples ne sont pas rares , suffiraient pour renverser Topinion qui s'appuie sur les causes morales pour faire de l'hypochondrie une affection de l'encéphale.

Ici se présente une réflexion que nous avons déjà faite plus haut; c'est qu'une explication vicieuse ne détruit point un fait, et cependant Georget semble vouloir triompher , surtout en démontrant que les explications théoriques de L. Yillermay n'ont pas toujours cette précision mathématique qu'on ne peut pas attaquer. Que le langage de L. Villermay sur l'action de l'estomac , sur la sensibilité et les propriétés vitales ne soit pas en harmonie avec la physiologie organique de Georget, cela se peut ; nous n'entreprendrons pas de défendre ses opinions : elles peuvent être contestées aussi bien que cefles de son antagoniste ; mais ce n'est pas là la question , et il ne faut point avec des suppositions remplacer des faits. Or les faits disent-ils à tous , que les causes de l'hypochondrie sont morales? Non, sans doute , nous l'avons déjà dit ; n'est-ce pas à l'aide d'une interprétation forcée, de ce lit de Procuste , où il faut faire entrer toutes les observations, que Georget a pu façonner à son idée préconçue, l'observation de ce boucher fort aisé qui quitte son commerce et prend les soucis d'une vie inactive ? Celle de M. D..., , âgé de 50 ans , qui fait abus de la bonne chère et des travaux du cabinet? Celle de M. D...., qui a l'habitude d'une vie très-sédentaire et des travaux de cabinet? Celle de M"*^ B... , douée d'une grande vivacité d'esprit, jointe à une imagination vive et très-mobile? Celle de M.... qui consacrait tout son temps , matin et soir, aux travaux du cabinet ? Celle d'un médecin qui fait succéder à une vie active des méditations soutenues? Celle d'une jeune veuve qui est saisie par le froid? Celle d'un oflieier , ([ui prend après la paix des habitudes casanières? Qui ne voit condjien,dans ces c^tiservations, il a fallu for-

€cr le sens et torturer les faits eux-mêmes pour arriver à leur donner la couleur d'une cause morale ? Mais, dira-t-on, l'étude soutenue du cabinet, en exerçant l'organe de l'intelligence , le dispose à l'hypochondrie. Lors même qu'elle y prédisposerait, elle n'en serait pas la cause déterminante. Toujours alors d'autres causes viennent faire déclarer la maladie. D'ailleurs , comme nous le dirons bientôt en traçant Tétiologie , il faut une certaine modification toute spéciale dont aucune cause ne peut bien rendre raison , parce que la cause qui la produit chez un individu ne fait rien à cent autres. Combien, en effet, il y a de gens de cabinet, et combien peu il y ad'hypochondriaques proportionnellement à leur nombre! Il ne faut donc jamais se presser de conclure sur quelques faits. ïl faut que l'unanimité vienne confirmer l'opinion que nous concevons , autrement on peut être assuré de la voir renverser ; elle porte avec elle les éléments de sa fragifité. S'il était vrai que le cerveau fût toujours primitivement et essentiellement malade , comment se ferait-il que les malades s'en plaignissent si rarement et si peu , d'après l'aveu même de Georget. « Presque jamais , dit-il ( p. 339 ) , ils ne commencent l'exposé de leurs souffrances par celles de la tête, à moins qu'elles ne soient les seules qu'ils éprouvent. Et lorsqu'on les ramène sur cette partie, qu'on leur parle des troubles de l'esprit , ce n'est rien , c'est peu de chose , disent-ils le plus souvent , ou bien ils rapportent ces troubles à une exaltation d'esprit, à une grande vivacité de l'imagination, et se plaisent beaucoup à les faire dépendre de dérangements d'organes éloignés , de l'état du foie ou de la rate , des poumons ou du cœur , de l'estomac ou des intestins , du sang ou de la bile , etc. « Ce qui caractérise surtout cette affection singulière , dit-il autre part, ce sont la multiplicité, la variété et la mobilité des désordres accusés par les malades, et les souffrances excessives dont ils se plaignent sans cesse , mises en opposition avec le peu de danger de leur état et les apparences extérieures d'une santé presque toujours assez bonne, souventmême d'une santé florissante. » Jusqu'où peut aller encore l'entraînement et la puissance d'une idée préconçue ! Georget , dans son enthousiasnîc pour le siège

'^48 THAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

identique de î'hypochondrie et de l'hystérie dans le cerveau , trouve dans Sydenham la preuve d'un grand talent observateur lorsqu'il confond ces deux maladies. Trop jeune encore pour avoir fait de longues recherches , Georget à cru de bonne foi avoir émis le premier son opinion : « Je ne connais , dit-il , aucun auteur qui ait , avant moi , considéré la maladie qui nous occupe , comme une affection essentielle et idiopathique du cerveau ( p. 325 ). » Cette omisssion est au reste insignifiante.

Nous retrouvons dans le docteur Falret (De I'hypochondrie et du suicide ) , les mêmes idées , les mêmes raisonnements , par conséquent les mêmes objections à faire. Nous le demandons encore : sont-ce des causes morales ; des causes qui aient agi sur le cerveau seulement, que celles qu'il désigne par leur phase seulement, et qui sont les mêmes que celles qu'avait citées Georget? — îl est évident que dans ces observations il faut torturer les faits pour en trouver les causes uniquement dans le cerveau. Les travaux de cabinet , une vie sédentaire , des excès de table peuvent sans doute prédisposer et même causer I'hypochondrie; mais le plus souvent ce n'est pas en agissant directement sur le cerveau d'abord. Nous allons plus loin : nous disons que dans les trois quarts au moins des observations dans lesquelles des chagrins , des passions contrariées ont dû exercer sur le cerveau une action plus puissante et plus directe, ce n'est pas par l'encéphale , c'est-à-dire par le dérangement des facultés intellectuelles ou de l'imagination, que la maladie commence. Toujours ou presque toujours elle ne revient au cerveau que par une réaction consécutive. Que M. Falret veuille bien suivre la filiation des phénomènes , et il verra que les choses se passent bien différemment de ce qu'elles devraient faire si le cerveau était l'organe primitivement malade. Oui , la chose est vraie. La cause de la maladie a agi sur le cerveau , mais elle n'a point occasionné d'emblée I'hypochondrie : le chagrin, par exemple , a diminué l'activité de la circulation , a opéré une concentration sanguine sur les organes centraux de la circulation (•( de la r(-'S{nratiou , el a déterminé ces congestions pénibles qui

nécessitent les soupirs pour activer momentanément la respiration et la circulation. Il a de plus agi sur l'appareil de la digestion et principalement sur l'estomac. Il en a diminué l'activité , l'appétit s'est perdu , la digestion s'est mal faite , et des douleurs d'estomac ou une gastralgie avec toutes ses conséquences en ont été la suite. C'est de cet ensemble de phénomènes ou plutôt des lésions dont ils sont les actes , que sont parties les réactions qui ont [agi de nouveau sur le cerveau , pour lui faire sentir des souffrances , et changer sa manière d'être impressionnable et de raisonner les sensations. D'ailleurs , comme nous l'avons dit , vouloir que la maladie soit nécessairement cérébrale , parce que la cause a agi sur le cerveau , ce serait vouloir aussi qu'une maladie pneumonique fût une maladie de la peau, parce que l'air froid qui l'a occasionnée a agi sur cette enveloppe.

M. Falret regarde encore , comme une preuve de son opinion , la bizarrerie , le nombre , et l'irrégularité des phénomènes nerveux , parce qu'il les regarde comme des actes sympathiques , dépendant du cerveau affecté. Oui , sans doute , c'est le cerveau qui perçoit la sensation ; oui , sans doute , il y a une puissante influence de cet organe percevant sur le système nerveux malade , mais cela n'empêche pas le système nerveux d'être malade lui-même. A ce compte , toutes les maladies qui occasionnent de la douleur auraient aussi leur siège dans le cerveau , puisque seul il la perçoit. Nous demandons pardon à M. Falret , de lui rétorquer son argument ; mais s'il est juste lorsqu'il l'emploie, il doit l'être aussi dans notre cause ; s'il est faux dans nos conclusions , il doit l'être aussi dans les siennes , dès-lors il n'a plus de valeur. Du reste, nous condamnons avec lui l'opinion qui placerait le siège de l'hypochondrie dans chaque organe qui ^présenterait quelques lésions fonctionnelles , p'arce que ces lésions ne semblent le plus souvent que nerveuses et sympathiques.

J'ai dit ce qui a lieu le plus souvent; j'ai démontré la filiation par laquelle passent les causes de l'hypochondrie pour revenir au cerveau en modifier les fonctions. C'est là ce que j'ai

250 TBAITK DE l'hYPOGHONDRIE.

VU, ce qu'a vu M. Barras, ce qu'auraient vu aussi MM. Georgetet Falret, s'ils y avaient prêté une attention plus soutenue. M. Falret aurait vu , par exemple , que , dans sa première observation (p. 438 ) , le pharmacien qui en fait le sujet n'avait l'imagination malade , que parce qu'il souffrait du cœur, de la poitrine, et de l'estomac , et que son imagination a été guérie aussitôt que Corvisart a pu calmer les accidents nerveux qu'il éprouvait. Dans la seconde observation , il y a bien plus dispute de mots, chicane sur les |expressions de faiblesse et de sensibilité , que véritable analyse du fait. C'est uniquement sur ce que la malade éprouvait des étourdissements en même temps que les autres phénomènes , que M. Falret conclut que l'affection était cérébrale. Nous ne poursuivrons pas plus loin ce contre-examen des observations de L. Villermay , rapportées par M. Falret. Nous aurions presque partout à signaler des interprétations forcées et même quelquefois des suppositions destinées à mettre le fait en harmonie avec son idée préconçue. D'ailleurs, il semble nous fournir lui-môme une preuve de plus contre lui dans l'aveu qu'il fait (p. 215 ). «Dès l'invasion de l'hypochondrie , l'intelligence est rarement lésée d'une manière notable , on peut encore se livrer à ses travaux ordinaires; l'exercice des facultés intellectuelles paraît même quelquefois plus facile. » Si l'intelligence est rarement lésée dès l'invasion , comment son organe peut-il en être le siège primitif et causer tous les phénomènes? Ne serait-ce pas admettre un effet avant sa cause ?

Je me plais à croire que M. Falret ne s'offensera pas de ma franchise. Je dois dire la vérité , ou du moins ce qui me parait être la vérité ; en cela je le prends pour modèle. Convaincu de la bonté de son opinion , il a fait tous ses efforts pour la faire triompher , soit en renversant les opinions qui lui étaient opposées , soit en rattachant à la sienne tout ce qui pouvait lui être favorable. Mais , dans cette réfutation , je sais rendre justice au talent supérieur de M. Falret, à la droiture de ses intentions et à son ardeur pour rechercher la vérité.

De tout ce' qui précède et de l'analyse de nos observations , il résulte que l'opinion (jui fciit de l'hypochondrie une affection

purement cérébrale , n'est pas juste sous tous les rapports. Elle a raison de faire au cerveau et à ses fonctions une part d'inlluence bien grande. Bien souvent la maladie commence par cet organe. Jamais elle ne peut être hypochondrie si l'encéphale n'est pas lésé gravement, mais il n'est pas vrai qu'elle commence toujours par le cerveau. Il n'est pas vrai non plus que l'affection cérébrale la constitue seule. La cause de l'erreur dans laquelle sont tombés Georget et M. Falret , vient de ce que ces deux médecins distingués , spécialement occupés des maladies mentales et surtout de la folie , ont cru pouvoir faire à l'hypochondrie l'application de leurs recherches et du fruit de leurs méditations. Cela vient surtout de ce que l'hypochondrie constitutionnelle , presque toujours incurable , représente souvent une véritable manie , qu'il faut bien distinguer de l'hypochondrie simple , ainsi que l'avait déjà signalé Lieutaud. Je ne doute pas que M. Falret ne modifie beaucoup son opinion , s'il étudie l'hypochondrie dans le monde et non dans un hôpital d'aliénés , parce qu'alors il verra des nuances qu'il ne peut pas rencontrer dans son établissement si digne de la confiance qu'il inspire.

La réfutation de l'opinion de M. Falret , est applicable en tous points à celle de M. Dubois , d'Amiens ; nous pourrions par conséquent nous dispenser de la faire en particulier. Car, c'est toujours l'encéphale qui est l'organe malade , lors même qu'on en distingue l'esprit et qu'on fait de l'hypochondrie , une maladie de l'esprit ; parce que l'esprit , ou l'âme , ou tout autre principe métaphysique , ne peut rien manifester que par le cerveau , ne peut rien sentir que par le cerveau , ne peut , en un mot , rien être dans notre monde physique que par le cerveau. Il lui faut de toute nécessité cet organe pour se manifester à nous , pour faire connaître son existence. Nous ne concevons pas plus une manière d'être pathologique étrangère au cerveau , que nous ne concevrions une altération de la circulation tout-à-fait indépendante du cœur. C'est là un non-sens métaphysique dans lequel M. Dubois s'est laissé entraîner par l'objet de prédilection de ses méditations ; mais que la saine

252 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

physiologie, et mieux que cela , la saine philosophie repoussent également.

Mais laissons décote cette discussion métaphysique, et admettons avec M. Dubois, d'Amiens , l'hypochondrie comme une maladie de l'esprit , comme une fâcheuse application des forces de l'intelUgence humaine. Nous le repétons , tous les faits d'hypochondrie ne reconnaissent pas des causes cérébrales pour causes de la maladie. Dans la plupart des cas , lors même que la cause a moralement agi sur le cerveau , son premier effet a été le dérangement des fonctions circulatoires et digestives , et c'est ensuite de là qu'elle est retournée à l'intelligence pour en modifier la manière d'être.

Le point de départ n'est donc pas constamment dans le cerveau et encore moins dans l'esprit, ainsi que le veut M. Dubois, nous ne pouvons pas comprendre comment ce savant distingué a pu ne voir dans le début de l'hypochondrie rien de matériel, rien d'organique, rien de réel même hors de l'entendement des malades,g\ ne regarder les malades que comme atteints seulement moralement. Nous avons vu beaucoup d'hypochondriaques, et presque toujours nous avons vu le contraire; nous ne saurions trop insister sur ce point, parce qu'il est décisif.

La division que M. Dubois a adoptée de l'hypochondrie en six variétés de monomanie prouve sa persévérance à regarder la maladie comme une affection de l'esprit. Mais elle manque d'exactitude, et nous y trouvons même des armes contre lui. Ain si dans la manie hypochondriaque, la véritable hypocbondrie des auteurs, « los désordres abdominaux prédominent, (pielle que soit leur nature, nerveux, inflammatoires, organicpies, etc., peu importe. » Dans la monomanie pneumocardiaque, ce sont les désordres de la respiration et de la circulalion qui lixcnt toute l'attention des malades.

Je ne saurais mieux faire que de transcrire ici la réfutation qu'en a faite le docteur Barras (tom. II, pag. 2G1 ). « Quoi ! tous les symptômes physiques ne dépendraient que d'une fâcheuse application des forces de l'intelligence humaine ! on est tente de croire, en vérité, que M. Dubois, d'Amiens, n'a jamais

mSTOIRE PHYSIOLOGIQUE. 2Ô3

VU cette maladie, car s'il l'eût observée attentivement chez quelques personnes, il s'en serait ftiit une idée toute différente, il aurait reconnu que le trouble de l'intellect, loin d'être le premier mobile de tous les phénomènes hypochondriaques, n'est que l'effet d'une lésion idiopathique ou sympathique du cerveau, il aurait reconnu que ce trouble reste subordonné à cette lésion, qu'il augmente et diminue avec elle, et tju'il la suit comme l'ombre suit le corps ; il aurait reconnu, en un mot, que l'affection morale des hypochondriaques n'est qu'une émanation de leur affection physique. Que M. Dubois, d'Amiens, suive la marche d'une gastralgie hypochondriaque, il verra clairement les symptômes moraux naître sous l'influence de la névrose de l'estomac, cesser avec cette névrose et revenir avec elle; il verra distinctement que le désordre moral dépend du désordre physique, et il changera d'opinion sur l'origine de cette maladie. À défaut des signes physiques, le trouble intellectuel est un indice certain de son existence ; car il vient d'une affection primitive ou secondaire de l'encéphale, affection qu'on ne peut démontrer anatomiquement, et que nos sens ne peuvent saisir, mais qui se manifeste ouvertement par ses effets. Comment supposer une altération des facultés mentales sans altération de l'organe de ces facultés? Pour être logique, ne faut-il pas nécessairement admettre qu'une lésion de l'esprit résulte d'une lésion du cerveau ? A quoi attribuez-vous un dérangement des digestions, si ce n'est à un dérangement de l'estomac lui-môme? En pathologie, pas plus qu'en physiologie, on ne peut séparer les fonctions de l'organe qui les remplit. Que dirait-on d'un physiologiste qui étudierait les facultés intellectuelles sans faire intervenir le cerveau? Ce procédé n'aurait cependant rien déplus absurde que celui d'un pathologiste qui étudie les lésions de ces facultés sans tenir compte de l'état de cet organe. Si l'on veut qu'une théorie des maladies mentales puisse se soutenir, il faut l'implanter dans le tissu des centres nerveux, autrement elle n'offre pas plus de solidité que n'en présenterait un édifice qui, au lieu d'avoir ses fondements dans la terre, ne reposerait que sur des brouillards. Ainsi il n'y a point de maladie morale

254 TRAITÉ DE L HTPOCHONDRIE .

sans maladie physique. Il y a des causes morales; le chagrin, par exemple, produit des maux de nerfs, mais il ne les constitue pas ; c'est dans une modification qu'il fait suhir au système nerveux que consiste la maladie, et non dans un agent proA^ocateur. Il résulte de ces considérations que la fâcheuse application des forces de l'intelligence humaine, de laquelle M. Dubois, d'Amiens, fait dépendre tous les phénomènes hypochondriaques, n'est que le symptôme d'un changement anormal du principal organe sensitif ; car cette fâcheuse application des forces de l'intelligence n'existerait pas si cet organe était dans son état naturel. » Au reste M. Dubois a bien senti lui-même qu'il n'était pas dans la bonne voie. Car, après avoir établi son opinion avec l'apparence de la conviction, il laisse entrevoir à chaque instant des réticences et des concessions qui ne permettent plus de comprendre le ton tranchant d'une critique aussi amère envers les autres opinions.

Déjà les observations du rapporteur de la société de médecine de Bordeaux et quelques critiques de ce rapport avaient fait adoucir les expressions du mémoire publié dans le journal de Bordeaux en 1831. Car, en 1833, ce n'est plus une manière de penser toutà-fait étrangère au cerveau, c^ est une déviation ou plutôt une fâcheuse application des forces de F intelligence humaine. Ce qui en affaiblissant sa pensée la rend beaucoup moins claire. Bientôt après , l'auteur sentant que le reproche d'avoir trop isolé les facultés de l'esprit de l'organe de l'intelligence, était trop bien fondé, il cherche à se justifier de cette inculpation et à modifier sa pensée première. « Les matériaux des idées, ditil viennent en général du dehors ; ces idées peuvent être modifiées par des sensations nées spontanément dans le sein des orf^anes , mais , dans tous les cas , les organes encéphaliques perçoivent les sensations , agissent sur les idées , sans modification anormale dans leur propre texture , cl cela, (luelle que soit la source de ces idées, quelle que soit même la prédominance et la tendance fâcheuse de ces idées... C'est pour cela que la force et l'étendue des facultés tiennent aux conditions matérielles des organes encéphaliques,

lIISTOmE PHYSIOLOGIQUE. 2o5

tandis que les idées arrivent parCois involontairement (420).» Nous allons citer quelques passages dans lesquels M» Dubois^ d'Amiens, semlde se mettre en contradiction avec lui-même. A la page 198, il trouve que « des rapport vicieux étant établis entre le cerveau et les organes d'où viennent les sensations, celles-ci sont perçues par l'esprit avec une vivacité très-pénible pour les malades, et propre à les confirmer de plus en plus dans leurs idées. » Plus loin à la page 215 il assure qu'il est d'observation que les phlegmasies chroniques du tube alimentaire amènent presque toujours un état habituel de tristesse. A la page 294 il dit que îe malade se trouve, à chaque instant, rappelé à sa maladie par les sensations les plus vagues, et qu'il croit ne pouvoir en prévenir les suites funestes qu'en s'en occupant sans cesse. A la page suivante il dit encore que « l'attention du malade n'est pas distraite pour cela de ses maux ; elle est toujours dirigée, concentrée sur la perception de chaque sensation ; elle tâche toujours d'en prévoir l'issue ; en un mot, l'esprit ne l'abandonne pas. » Il ne s'explique pas moins explicitement à la page 385. « Nous sommes loin de nier cependant que le physique ne puisse modifier le moral ; les connexions sont trop étroites entre eux pour qu'il n'y ait pas d'influence réciproque ; nous pensons, au contraire, et nous l'avons exprimé plusieurs fois dans îe cours de cet ouvrage, qu'il y a entre eux des relations très-intimes, comme il doit y en avoir entre une intelligence et des organes chargés d'exécuter ses actes. » Aux pages 419 et suivante, M. Dubois laisse apercevoir son embarras dans la discussion des objections qui lui ont été adressées ; l'hypochondrie n'est plus une monomanie. « On aurait tort de l'assimiler entièrement aux monomanies qui constituent les aliénations mentales des auteurs. Dans l'hypochondrie le principe intellectuel n'est pas malade, et, pour le dire en passant, il est impossible d'admettre qu'il puisse jamais le devenir. C'est donc à tort qu'on a soutenu que parfois la folie consiste dans une maladie de l'âme. C'est une erreur. Ou l'âme existe par elle-même, tout en se manifestant par les actes du cerveau, ou elle est un produit du cerveau. Si elle existe par elle-même^

253 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.

et c'est notre opinion, elle ne peut être malade^ c'est une conséquence de son immatérialité ; si elle est un produit du cerveau, un produit ne peut être malade, ce serait alors le cerveau qui serait uniquement affecté. » Il veut en conséquence que la manière de penser ne soit nullement amenée , provoquée ou déterminée par une lésion de texture des organes encéphaliques. N'est-ce pas décliner sa défense, que de se réfugier derrière une semblable expression : lésion de texture ? Voici à quoi se réduit le raisonnement de M. Dubois, d'Amiens ; vous ne pouvez pas me montrer de lésions de texture, donc le cerveau n'est pas malade — Tout le monde peut faire la réponse. Je m'arréJe. — Quatre pages plus loin, après plusieurs raisonnements métaphysiques assez obscurs, l'auteur convient qu'il y a non seulement doute, dans les esprits réellement philosophiques, mais encore aveu d'ignorance de leur part, sur tout ce qui est relatif à l'essence du principe intellectuel. Quelques lignes plus bas (425), il s'exprime ainsi : « Ne peut-on pas concevoir qu'il y ait parfois prédominance de telles ou telles idées, en raison des sensations venues du dehors, sans que cette prédominance tienne à un changement morbide dans la disposition physique du cerveau? » A la page suivante (426), il fait une concession bien plus grande encore : « Je répète que la manière de penser qui constitue primitivement l'hypochondrie, qui est le véritable point de départ de cette maladie, ne tient nullement au développement d'une altération physique dans les organes encéphaliques. Les matériaux des idées viennent, en général, du dehors ; ces idées peuvent être modifiées par des sensations nées spontanément dans le sein des organes; mais, dans tous les cas, les organes encéphaliques perçoivent les sensations, agissent sur les idées, sans modification anormale dans leur propre texture, etc. » Poursuivons, et nous trouverons, à la page 429, ces paroles tout-à-fait conciliantes et qui rapprochent singulièrement l'opinion de M. Dubois, d'Amiens, de celle qu'il a si amèrement critiquée : « N'y a-t-il pas plutôt excès que défaut de perfectionnement dans les idées du malade? Trompé par des sensations qu'il a fini par susciter lui-même dans ses organes, il se croit presque

tlISTOIKB PHYSIOLOGIQUE. 257

toujours atteint d'une maladie singulière et bizarre, lorsque la texture de ses organes n'est pas encore altérée. » Nous lisons encore à la page 433 : « Des organes qui devaient à jamais rester plongés dans le silence, s'éveillent enfin, comme étonnés de cette investigation, et apportent à l'âme des sensations douloureuses et permanentes ; sensations qui finissent quelquefois par empoisonner toute l'existence, parce qu'à chaque instant elles rappellent à l'âme et l'idée d'une maladie grave, et celle d'une fin prochaine. »

Mais en voilà bien assez. Un plus grand nombre de citations ne feraient qu'une redondance superflue. Je demande pardon à M. Dubois d'avoir autant insisté sur son compte ; mais il m'était impossible de faire autrement. Son opinion, présentée avec un talent supérieur, avec le charme d'une diction brillante, et surtout avec cette dialectique incisive et cette raison philosophique qui entraîne les esprits, avait besoin, pour être réfutée, de trouver ses arguments contradictoires dans l'auteur lui-même. De cette manière mon raisonnement devient bien plus puissant, puisque je mets l'auteur aux prises avec lui-même, et que c'est lui qui fournit sa réfutation. Je n'ai attaché une si grande importance à la critique de l'ouvrage de M. Dubois, que parce que sa réputation et son talent peuvent exercer une grande et fâcheuse influence sur l'étude et sur la connaissance de l'hypochondrie.

II semble que M. Dubois d'Amiens ait fait son livre en deux temps. Dans le premier jet, son opinion est sortie forte, belle et pleine de vigueur. Dans le second, il a voulu modifier ce qu'elle avait de trop exagéré, et il a profité des critiques qui lui avaient été adressées. Comme il invoque sans cesse et avec raison l'influence du moral sur le physique, nous ferons observer que cette influence est immense en effet. Si les auteurs ne s'y sont pas autant appesantis, ce n'est pas parce qu'ils l'ont mé. connue, c'est parce qu'ils se sont beaucoup plus occupés de ses effets. Mais, comme il le dit, les sensations viennent du dehors ou du dedans, et quelquefois elles sont renouvelées ou provoquées par l'imagination elle-même. Les sensations en sont donc

258 TRAïïÉ Ds l'uypochondrîe.

la source première, et les sensations sont physiques. De plus, comment l'intelligence peut-elle réagir sans la participation de son organe, avec lequel elle est liée si intimement que ce serait se plonger dans les discussions interminables de la métaphysiqueJaplus obscure, que de s'en occuper? Au reste, nous l'avons dit plus haut, il est rare que l'hypochondrie commence par la pensée on par ses attributs. Presque toujours, le moral affecté, lorsqu'il est la cause de la maladie, occasionne d'abord des phénomènes particuliers et des désordres dans d'autres fonctions, dans d'autres organes. Ce n'est que secondairement que les désordres intellectuels se manifestent, précisément en travaillant et en commentant ces désordres fonctionnels des autres parties du corps. Les cas contraires sont excessivement rares, et ils constituent moins une hypochondrie qu'une monomanie. Si l'on en veut une preuve encore plus convaincante, je la puisera dans l'observation si intéressante rapportée par Esquirol, dans les Annales d'hygiène et de médecine légale, t. XÏV, 1836. C'est la malade elle-même qui parle, dans une lettre où tous les ressorts de l'hypachondrie la mieux caractérisée se dévoilent comme d'eux-mêmes et sans efforts. On peut en juger par l'extrait suivant :

OBSËRV. XXX. — « Malgré la peine cjue j'ai à écriie , j'espère y paivenir en ajoiiîant quelques lignes tous les jours. Je ne suis pas étonnée que ce que je vous ai écrit vous ait paru inextricable ; je veux essayer de vous rendre compte de mon état , quoic{u'aussi diflicile à exprimer, qu'impossible, je le crois, à comprendre comme à guérir. H est toujours le même en ce (pie je souffre constamment ,el n'éprouve pas une minute de bien-être , ni une sensation humaine ; mais il a fallu me rehouver dans une campagne que j'aimais et où j'ai été si heureuse, au milieu des jouissances que j'appréciais si bien, pour connaître l'excès de mon malheur et l'horreur de Inon existence ; entourée de tout ce rjui fait le bonheur et l'agrément de la vie, la jouis-

sance n'est pas plus en mon pouvoir que la sensation ; l'une comme l'autre me sont physiquement impossibles. Je ne puis que me dire comment cela m'a rendue ou me rendait heureuse. Encore l'objet de la tendresse de mon père, de mon mari, de mes enfants; de l'attachement de mes domestiques; de l'affection de mes amis , desquels je reçois mille marques d'intérêt, je n'y puis trouver ni soulagement, ni consolations, ni distraction: seulement, le regret de n'en pouvoir jouir : ce n'est point de l'apathie , de l'indifférence ou de i'égoïsme ; rien ne fut jamais plus loin de mon caractère. Oui, Monsieur, l'être malheureux et déchu qui vous écrit fut aussi bon et sensibleà l'excès, que trop peut-être susceptible d'exaltation et d'enthousiasme. Je ne partage plus le bonheur qui m'entoure ; ce n'est pas la souffrance qui m'en empêche : elle ne l'exclut pas, je l'ai bien souvent éprouvé; dans les commencements même de mon horrible maladie, je souffrais horriblement \ j'étais d'une faiblesse extrême ; il me fallait du courage pour me lever : être soutenue par mon mari , m'appuyer sur lui, non seulement m'en donnait, mais m'y faisait trouver du plaisir ; et maintenant, dans les plus tendres caresses , dans celles de mes enfants , je ne trouve que de l'amertume : j'y réponds, en apparence, avec effusion, je les couvre de baisers ; on peut croire que j'y trouve du plaisir ; je le cherche : quelque chose est entr'eux et mes lèvres : et cette horrible chose est entre moi et toutes les jouissances de la vie ; mon intelligence les connaît , se les rappelle ; mon imagination me les retrace , et je ne les éprouve pas. Une existence incomplète, un état que je ne puis rendre , où pas une minute , pas une sensation ne me rappelle , je ne dis pas l'état de santé, mais de vie ordinaire; ses fonctions , ses actions me restent; mais quelque chose manque à chacune. La sensation qui lui est propre et la jouissance qui en est la suite ne peuvent donner le courage et la volonté. Je me débats

2G0 THAITÉ DE l'hYPOCïIONDRIE.

en vain contre rhorreur de mon sort, dont il m'est impossible de me distraire par aucune occupation, ni presque par la conversation. En tout, partout, je ne trouve qyje souvenirs, regrets et privations. Ah ! s'il me restait la jouissance que vous me supposez , je ne me plaindrais pas des souffrances , je ne me plaindrais pas des privations.

« L'excès d'un tel malheur ne peut ni se concevoir ni s'exprimer : l'imagination, je crois, ne peut y atteindre. Me promener dans la campagne , par un beau temps , avec mesenfants, mon mari ; l'entendre, comme autrefois , faire des remarques, me consulter sur ses projets; et, loin d'y trouver quelque intérêt , je n'éprouve que l'effroi de ne pouvoir en être le témoin ; car ce manque dévie que je ne puis exprimer me rend chaque minute un supplice, et pour comble d'horreur, ma santé semble s'y affermir. On me dit que j'ai bonne mine, que j'engraisse; je ne me sens pas faible , mes règles sont venues depuis quinze jours et j'ai plus de sommeil qu'à Paris, quoique toujours privée du calme qui le précède et du soulagement qui le suit ordinairement : et je n'ai que trente-un ans. Quel hoi-rible avenir! souffrir sans soulagement, sans distractions ni consolation , et ne plus éprouver une sensation agréable, ni une minute de jouissance et de satisfaction ! La source en serait-elle à janiais paralysée, tarie pour l'infortunée qui vous écrit?

« Je ne sais si j'ai pu me faire comprendre; mais tout ce que je vous ai écrit est \'v{\é\d\emen\. et phpiquenient vrai, l'imaginalion n'y entre pour rien , quoique peutêtre vous le jugerez ainsi. Je n'ai point eu de chagrin ; c'est de l'existence la plus heureuse que je suis tombée dans un mallieur (|ueje crois sans exemple et dont la cause est loule enlièrc , je le pense , dans un caractère doué , dès mon enfance , d'une grande sensibilité. Je perdis à 15 ans inon grand père (jui m'ainiait beaucoup. On me mena consulter M. Percy qui répéta (ju'une vie

HISTOIRE PHYSIOLOQIOUE. 2^1

calme m'était surtout nécessaire. Cette sensibilité resta sans objet jusqu'à mon mariage. Je pris pour mes entants et surtout pour mon mari le plus vif attachement. Rien n'a troublé mon bonheur ; mais sa santé s'altéra, son humeur était inégale. Voir dans ses yeux l'apparence (le la souffrance , du mécontentement ou de l'humeur , me causait un serrement de cœur , une anxiété que le retour seul de son bien être ou de sa satisfaction pouvait soulager. Trop sensée pour me livrer à la vivacité de mes sentiments , je réussissais plutôt à les dissimuler qu'à les modérer , et malgré cet intérieur si agité , je conservais toujours une grande égalité d'humeur. J'avais depuis longtemps renoncé au spectacle , aux romans et à toutes lectures qui peuvent prêter à l'exaltation ; je n'aimais ni le monde, ni ses plaisirs : ma famille, la société d'un voisinage agréable me suffisaient si bien, que je puis dire avec vérité que je n'ai jamais connu l'envie. Je restai dans cet état jusqu'au mois de février dernier où je tombai sérieusement malade; ayant souvent dans mes prières offert ma vie et ma santé pour obtenir celle de mon mari , je crus être exaucée, et pendant trois mois de cruelles souffrances, dans la pensée tourà-tour de guérir et de mourir, l'une me trouvant aussi résignée que l'autre me trouvait heureuse ; mais alors une violente crise fixa l'état où je suis maintenant, qui pour moi n'a pas varié depuis et pour lequel il n'est plus de résignation , de courage ni de consolation.

« Je suis toujours dans l'état affreux que j'ai essayé de vous dépeindre, ou dans une souffrance continuelle; je ne connais plus ni bien être ni aucune sensation qui me rappelle la vie ordinaire; l'existence incomplète, horrible et indéfinissable qui me reste est aussi incompréhensible pour moi qu'elle peut vous le paraître : chacun de mes sens , chaque partie de moi-même isolée, en quelque sorte, du reste de mon être , n'a plus le pouvoir d'y communiquer aucune sensation ; cette im-

262 TRAITÉ DE L'hYPOCHONLRIE.

possibilité me paraît tenir au vide qu'il me semble éprouver au froiit , à la diminution de sensibilité de toute la superficie de mon corps, ce qui m'ôte la perfection du tact , car il me semble ne jamais atteindre l'objet que je veux toucber ; et dans la souffrance que j'éprouve dans la tête et la bouche , ce que je ne puis comparer à rien de ce que j'ai souffert avant cette horrible maladie; il me semble qu'une partie de ma salive filtre donloureusement à travers mon palais et entre mes gencives et mes dents; mon cœur ne semble plus avoir aucune communication avec mon cerveau. Mon corps ressent l'impression de la température par le sens du toucher ; mais la sensation interne due à l'air que nous respirons, je ne l'ai pas. Tout ceci , malgré la souffrance qui en résulte, serait encore peu de chose pour moi , s'il n'avait l'affreux résultat d'une impossibilité physique de toute autre sensation et de jouissance de toute espèce , lorsque j'en éprouve un besoin et un désir qui rend ma vie un supplice incompréhensible. Chaque fonction , chaque action de ma vie me reste , mais privée de la sensation qui lui est propre , de la jouissance qui en est la suite. J'ai les pieds froids , je les chauffe, ils deviennent chauds, sans que j'aie éprouvé le plaisir de me chauffer ; je reconnais le goût de tout ce que je mange sans y trouver le moindre plaisir; il en est de même de tout le reste. Mes yeux voient , mon intelligence est avertie, mais la sensation qui devrait résulter de ce que je vois , n'existe pas. Ainsi mes enfants sont très-grands , embellis et fortifiés, tout le monde me le dit , je le vois , mais la jouissance , ce bienêlre intéiieur que je devrais en ressentir, je ne l'éprouve pas. La musique a perdu pour moi tout son charme , je l'aimais beaucoup , mon mari l'aime aussi et je l'enseignais à mes enfants avec le plus grand plaisir. Ma fille joue très-bien ; mais ce n'est pour moi que du bruit. Cet intérêt si vif qui me faisait trouver

le plus petit air sous leurs doigts un cosicert délicieux, qui , il n'y a pas encore un an , nie faisait voir dans leurs talents Tagrément et l'amusement de notre vieillesse ; ce frémissement , cette vibration générale qui me faisait répandre de si douces larmes , tout cela n'existe plus; j'en répands encore, mais de regrets. Par vos conseils j'ai repris mes habitudes domestiques; mais hélas ! ces douces occupations qui faisaient mon bonheur et qui , jointes à l'étude et un peu de société , remplissaient si agréablement ma vie, ne peuvent ni m'intéresser ni me distraire. Enfin , Monsieur , pour achever , s'il est possible , de vous donner une idée de mon affreuse existence, je conserve toutes mes facultés, la même sensibilité , les mêmes sentiments de tendresse, avec le besoin de me dévouer et d'être utile aux objets de mon affection. Je ne sais quelle idée on vous aura donnée du commencement de moiî horrible maladie. En proie à d'affreuses souffrances , je disaks des choses qui devaient paraître extraordinaires et qui n'étaient pour moi qu'une manière d'exprimer et de tâcher de faire comprendre ce que je souffrais ; mon intelligence n a jamais été altérée en rien.yy

Ainsi , la cause de l'hypochondrie n'a point été morale. Elle a commencé par une maladie grave chez une dame d'une constitution éminemment nerveuse. Ce sont toujours d'affreuses souffrances qui ont provoqué les expressions les plus extraordinaires pour les peindre, et toutes les sensations d'absence, d'isolement, d'impuissance des organes ne sont venues que consécutivement. Son intelligence n'a jamais été altérée en rien. En vérité , cette observation est un modèle , un type de l'hypochondrie dans toute sa pureté.

L'Académie royale de mé^iecine vient de publier (18-43) , dans le dixième volume de ses liiémoires , l'ouvrage couronné d,u docteur Michéa. Ce travail apprécie , avec beaucoup de justesse , l'action de la plupart des modifîstoteurs physiqucg et mo-

264 TRAITÉ DB l'hYPOGUONDRIE.

raux sur l'économie en général et sur le système nerveux , et plus spécialement encore sur les facultés intellectuelles. Il adopte en grande partie les opinions de M. Dubois d'Amiens. Il reconnaît deux espèces d'hypochondrie ; l'hypochondrie primitive et l'hypochondrie symptomatique. La première est bien traitée. Il en place le siège dans les dispositions de l'esprit. Il en fait un être métaphysique. Il la fait consister uniquement dans une frayeur très-grande de la mort. C'est de cette frayeur qu'émanent tous les actes et toutes les bizarreries de la maladie. Aussi lui donne-t-il le nom de nécrophobomanie. Cette manière de voir est la même que celle de Sauvages : car pour nous un trop grand amour de la vie , philautie , est synonyme d'une grande frayeur de la mort. Nous n'essayerons point de réfuter l'opinion toute métaphysique de M. Michéa , nous ne ferions que répéter ce que nous avons dit en réfutant celle de M. Dubois. Disons seulement que l'idée mère sur laquelle cet auteur fonde sa dénomination est bien loin d'être exacte. C'est moins de la crainte de la mort que de leurs souffrances que les hypochondriaques sont tourmentés. Dans la vie sociale, comme dans le cours des maladies , on rencontre à chaque instant des personnes qui ont la frayeur la plus grande de la mort , et qui pourtant ne présentent pas un signe d'hypochondrie. Le vieillard craint la mort et n'est pas hypochondriaque. Malgré ses idées métaphysiques , l'auteur se replie dans le sein de la phrénologie. Il place le siège physique de la maladie dans les organes de la conservation, Vacquisivité, etc., et c'est de la différence de ces sièges qu'il fait dépendre les nuances et les variétés de l'affection. Nous avons été surpris de trouver une opinion aussi aventurée , dans un ouvrage aussi sérieux. Comment, en effet, étudier les maladies d'organes dont l'existence n'est pas encore démontrée! Il est au reste impossible de bien juger un ouvrage publié par extrait : c'est un corps mutiléqui ne peut jamais en représenter l'enseinble. Ainsi, après avoir annoncé une hypoehondrie symptomatique, on ne la retrouve plus. On voit d'après cela , combien ces coupures font lorl à l'ouvrage (>ntier.

UISÏOIRIÎ PHYSIOLOGIQUE. 265

Cette lon^ie énumération des efforts des médecins pour arriver à la connaissance de la cause prochaine, du siège et de la nature de l'hypochondrie , nous prouve l'importance qu'ils ont toujours ajoutée à cette connaissance. Mais ce n'est pas seulement l'hypochondrie qui a exigé ce genre de travail : Il en est de même de toutes les autres maladies. Aussi on peut dire que c'est la partie de la médecine qui a soulevé le plus de discussions. Hœc est causa illapro cujus determinatione tam acerba vulnera inter m,edicos quotidiè refricant et singulorum animi tam fœdâ dissentione commoventur ( Baglivi. de causa proximâ morborum ). Ces dissensions souvent oiseuses et interminables ont nui beaucoup à l'avancement de la médecine , et cependant malgré les détracteurs modernes de ce mode de recherches , il aura toujours ses partisans , parce qu'il flattera toujours les médecins de l'espérance de pouvoir mieux traiter la maladie lorsqu'elle sera mieux connue , et nous ne pouvons qu'applaudir à ce motif. Chacun croit en outre mieux réussir que ses devanciers , et il ne fait souvent qu'ajouter une nouvelle erreur à tant d'autres.

Si, à l'examen méthodique de toutes ces opinions, nous joignons celle de Revillon , qui, en 1786 , prétendit avoir découvert le véritable siège des affections [lypochondriaques, nous aurons complété , sinon l'énumération individuelle de toutes les opinions , du moins tous les types principaux auxquels peuvent se rattacher toutes les autres. Nous n'avons su dans quelle classe renfermer celle de Revillon : elle forme une opinion isolée , en quelque sorte excentrique , qui n'a de rapport avec aucune autre. C'est dans une sorte d'astrologie atmosphérique que ce médecin va chercher la cause et le siège de la maladie. Il fait intervenir le fluide électrique dans le jeu de l'organisme , et surtout dans la production des maladies nerveuses , au moyen de la transpiration qu'elle modifie. Cette opinion ne serait pas dénuée de certaines probabilités si elle était renfermée dans les limites du vrai. En effet, les hypochondriaques reçoivent une influence bien grande du changement de l'atmosphère et des vents , et par conséquent de son état plus ou moins élec-

266 TRAITÉ DE l'hYPOCMONDRIE.

trique, plus ou moins sereiu, ainsi qn'il l'avait étudié pendant quinze ans sur lui-même. Quelques-uns même paraissent soumis à l'influence des phases de certains astres et surtout de la lune , ce qui leur a valu bien des fois l'épithète de lunatiques. S'il se fût contenté de signaler cette influence, de montrer le rôle qu'elle jouait dans l'organisme des hypochondriaques, dans la production ou l'exaltation des phénomènes de la maladie , il ; urait dit une chose vraie. Mais il a placé la maladie toute entière dans cette cause extérieure , sans tenir aucun compte de l'état et de l'action des organes , sur lesquels il se bornait à observer attentivement l'influence de l'électricité et de la perspiration qu'elle occasionne , ce qui frappe son opinion du sceau de la nullité.

En nous résumant , nous rappellerons qu'il a été possible de classer les opinions en quatre groupes assez distincts , ce qui nous a permis de les examiner en masse , au lieu de faire l'histoire et la réfutation de chacune en particulier. Nous rappellerons surtout que nous avons fait voir qu'aucune de ces opinions , tant ridicule et absurde nous parût-elle aujourd'hui, n'était dépourvue de vraisemblance, parce qu'elles reposaient toutes sur une série de faits et de phénomènes qui lui servaient d'appui, et que ce n'était que l'extension trop grande qu'on avait voulu donner à ce côté vrai, qui rendait l'opinion vicieuse en la rendant trop exclusive. Sans doute il faut généraliser, c'est le seul moyen de faire de la science , mais on doit convenir avec Bichat , que cette manie de trop généraliser , ou de généraliser trop tôt et sur un trop petit nombre de faits, a bien souvent ralenti ses progrès et même détourné de la vérité. C'est à cette multiplicité d'opinions déduites des faits que . Galien faisait allusion , lorsqu'il trouvait que, dans notre économie , il n'y avait rien d'absolu , de rigoureux, de nécessaire, et que la même cause produisait sur deux individus des effets différents : Nihil in corpore animalo plane est sinccrum (De Nat. lib. 2. cap. 3. ).

Ainsi, il est bien vrai que les hypochondres sont malades , que l'estomac , le foi»' , la rate , le cœur , sont malades, qu'une

digestion vicieuse ne donne que des principes viciés au sang et aux autres fluides, que les nerfs sont grandement affectes, enfin que le cerveau et l'imagination sont malades et essentiellement malades. Tout cela se trouve dans l'hypochondrie , voilà la jvérité. Mais aucune de ces choses prise isolément ne la constitue. Chaque auteur a bien vu ce qu'il a vu ; mais son esprit entraîné par la direction de ses études et par les doctrines régnantes , en a reçu une influence telle , qu'il s'est identifié avec eUe , et qu'il leur a payé un ample tribut. Ainsi , les opinions sur l'hypochondrie ont été humorales , pendant le long règne de l'humorisme ; organiques, lorsque le solidisme a dominé ; nerveuses, lorsqu'on a fait jouer aux nerfs un rôle physiologique important , et enfin cérébrales , pour les hommes dont les études spéciales ont dirigé l'esprit sur l'encéphale. Elles sont donc toutes vraies , ou du moins en partie vraies. Elles n'ont de faux que leur généralisation , de façon que pour émettre une opinion qui soit entièrement vraie , il faut qu'elle puisse comprendre tous les phénomènes de l'hypochondrie, et qu'elle n'en exclue aucun. Autrement elle sera vicieuse. Telle est maintenant la tâche que nous avons à rempHr , celle qui est imposée par le programme du concours.

Qu'on ne s'imagine point, que pour arriver à notre but nous aillions faire de l'éclectisme, de ce prétendu éclectisme qu'on jette aujourd'hui à la tète de tout le monde , et prendre toutes ces doctrines pour les mêler ensemble et en faire un tout. Cet éclectisme ne ferait qu'un habit d'arlequin , fabriqué de pièces disparates , quoique reposant sur un fond vrai. Il ne ressemblerait à rien, cène serait point rhypochondrie« Nous repousserons donc cette méthode éclectique. Nous avons démontré qu'aucune des opinions émises n'était vraie dans son entier. Nous allons par conséquent les effacer de notre mémoire et puiser notre conviction et notre description dans l'étude de la nature et des faits. Nous nous rencontrerons sans doute sur beaucoup de points avec les auteurs que nous avons combattus. Cela ne prouve pas que nous leur ayions rien emprunté. Cela prouvera tout simplement qu'ils avaient observé aussi bien que

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nous , et nous aussi bien qu'eux. Dès-lors , on n'aura point de récrimination à exercer envers nous , puisque nous avons d'avance rendu justice à chacun, en faisant à chacun sa part d'éloge et de Llàme.

Notre tâche deviendra assez facile , à cause de la précaution que nous avons prise de faire l'analyse physiologique des faits que nous avons cités. Puisque nous retrouverons dans cette analyse notre opinion toute entière ainsi déduite des faits et de robservation, 11 ne nous reste qu'à les coordonner pour en faire une doctrine générale , pour faire en un mot l'histoire physiologique de Ihypochondrie.

Pour faire cette histoire avec fruit et de manière à nous faire mieux comprendre , il est essentiel de bien nous entendre sur plusieurs points relatifs à notre économie. Il importe donc que nous entrions dans quelques détails sur plusieurs actes organiques et principalement sur le rôle important que jouent le cerveau et les nerfs.

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