CHAPITRE lïL
ÉTIOLOGIE DE l'uVPOCHONDRIE.
On a toujours regardé comme très-importante l'étude des causes des maladies. C'est de la cause en effet que dépendent bien souvent la forme , le caractère , la marche et la terminaison d'une affection. C'est aussi bien souvent contre la cause que
doivent ôire dirigés les moyens thérapcuUiiqiics ou une partie de ces moyens , afln de pouvoir mieux combattre l'effet en en détruisant d'abord la cause , d'après ce vieil adage : sublatâ causa tollitur effectus , qu'il ne faut pas cependant prendre à la lettre , parce que bien souvent l'effet devient cause à son tour, et persiste par lui-même et par les actes qu'il occasionne ; mais il n'en prouve pas moins toute l'importance qu'on a toujours ajoutée à la connaissance des causes. Le tableau des causes de l'hypochondrie est immense. Cette maladie de tous les pays , de tous les temps , de toutes les saisons , de toutes les températures , commune à l'un et à l'autre sexe , mais qui n'affecte indistinctement ni tous les âges, ni toutes les classes de la société , ne laisse rien à désirer sous le rapport de son étiologie. Toutes les causes capables de la produire ont été observées et signalées : avouons toutefois que , selon l'opinion adoptée , selon aussi la position de l'observateur , elles ont souvent exercé une grande influence , non seulement sur l'explication de la cause , mais encore sur le genre de causes qu'on devait adopter. Cette influence va fixer un moment notre attention.
Quelle que fût la cause efficiente de l'hypocbondrie , les humoristes ont toujours trouvé le moyen de la faire agir d'abord sur le sang , pour produire les fermentations , etc , qui causent ensuite la maladie.
Il n'a pas été moins facile , à ceux qui ont placé la cause prochaine dans l'estomac , de rapporter toutes ces causes occasionnelles à cet organe essentiel.
Ceux qui ont reconnu le foie , la rate , ou tout autre viscère du bas-ventre , ou cette cavité , sans désignation d'organe , pour le siège et la cause de l'hypochondrie , n'ont pas été plus embarrassés : ils ont aisément démontré l'enchaînement des causes avec ces organes et avec le développement des phénomènes.
Il en est de même de ceux qui ont fait jouer un si grand rôle à la veine-porte. Qu'on lise Sthal , Kœmpff , Juncker , et l'on verra avec quelle facilité toutes les causes de la maladie viennent agir sur le système veineux abdominal.
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C'est principalement dans les ouvrages de Georget et des docteurs Falret et Dubois d'Amiens , qu'on trouve indiquées avec tout le talent possible , l'action première de toutes les causes de l'hypochondrie sur le cerveau et sur l'imagination , et la réfutation la plus solide des opinions les mieux accréditées.
Quant à ceux qui ont fait de cette maladie une affection du système ou du fluide nerveux , rien ne les a gênés ; les nerfs se rendent partout et à tous les organes , partout ils reçoivent l'impression des causes nombreuses qui les produisent. Ils expliquent aussi les contradictions apparentes qu'elles présentent dans la plupart des autres opinions.
Les théories médicales n'ont pas eu seules de l'influence sur l'étiologie : les localités, les habitudes , la direction des études ont aussi contribué à faire donner , par certains auteurs , une couleur particulière aux causes qu'ils ont admises. C'est ainsi qu'on a attribué en Angleterre , la fréquence de l'hypochondrie ( spleen ) aux brouillards et à l'humidité de l'atmosphère , comme si ces qualités n'existaient pas en Hollande à un degré même supérieur , sans y causer plus d'hypochondrie.
Sydenham , Barthez , etc. , ont accordé trop d'influence à l'humeur goutteuse dans la production de l'hypochondrie. Il en est de môme de Sthal et de son école au sujet des hémorroïdes > de Pujol , de prost et de Broussais , etc. , au sujet des phlegmasies chroniques , et surtout de celles de l'estomac et des intestins ; de Grimaud pour les fièvres ; etc.
Le philosophe , le littérateur , le mathématicien , le prêtre , le général , le juge , l'administrateur , le médecin , l'avocat , le commerçant , l'homme laborieux , le fainéant , l'avare , le prodigue , etc. , deviennent également la proie de cet ennemi redoutiible. Ce qui agrandit encore le domaine de l'hypochondrie , c'est qu'elle naît de tant de causes diverses , prend tant de formes différentes, produit des symptômes si étranges et quelquefois si disparat(;s , exige des moyens curatifs tellement variés, que son histoire est une sorte de protée , ou un abrégé de toutes les maladies. Il y en a bien peu en effet que l'hypochondrie ne puisse simuler. Ses caractères extérieurs offrent
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de telles variétés , do telles anomalies , qu'il n'y en a peut-être pus deux faits qui se ressemblent parfaitement , et qu'on ne peut en donner des idées nettes qu'en en multipliant les observations particulières.
Dans l'exposition que nous allons faire des causes , nous suivrons l'ancienne division scolastique. Ainsi nous étudierons d abord les causes prédisposantes et ensuite les causes efficientes.
§ I. Causes prédisposantes de Vhypochondrie.
Dans la première partie de ce travail , dans l'étude physiologique de l'hypochondrie , nous avons démontré qu'une prédisposition organique était , sinon indispensable , au moins presque toujours nécessaire au développement de la maladie. Il est reconnu en effet que les causes de l'hypochondrie agissent avec d'autant plus de promptitude et d'énergie , qu'elles trouvent le sujet mieux disposé à en recevoir l'influence.
Les prédispositions sont , les unes originaires et les autres acquises.
Les prédispositions originaires sont celles qu'on tient de ses parents et qu'on apporte en naissant. On conçoit comment un embryon , dont l'organisation est encore si molle et si délicate , peut , à cet âge de la vie commençante , recevoir toutes sortes d'impressions et er. contracter une modification nouvelle, qui s'identifie avec l'organisation et en détermine la constitution. Recevant tout de sa mère , cet embryon contractera donc aisément toutes sortes de prédispositions pathologiques, selon la qualité des matériaux nutritif qu'elle lui envoie- C'est de là que proviennent une foule de maladies dont on apporte le germe en naissant. Ainsi une mère déjà nerveuse et irascible , transmettra à sa jeune créature un sang qui , déjà modifié par la constitution , et sans cesse agité par des emportements nouveaux ou par des crises nerveuses. Imprégné, formé et nourri par ce sang , le petit être en recevra donc une organisation spéciale , une constitution nerveuse. Ce fait a été constaté par
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tous les auteurs , et entre autres par Willis , Fr. Hoffmann , Raulin , Tissot , Loujer-Yillermay , Georget , et MM. Falret, Dubois, d'Amiens, etc. Il y a donc une constitution nerveuse , une sorte de diathèse originelle , acquise par le fait de la mère.
A cette prédisposition se rattache tout ce qu'on a dit de r hérédité. Cette transmission se conçoit facilement de la mère à l'enfant par la raison que nous venons de donner , le développement de la prédisposition originaire. Mais l'hérédité paternelle est plus difficile à exphquer. Aussi a-t-elle été niée par quelques auteurs. Cependant le fait est certain, chaque jour en fournit de nouvelles preuves. Pour l'exphquer il faut supposer que dans la fécondation , la portion de germe fournie par le père emporte avec elle toutes les dispositions physiologiques de son organisation. Quelle que soit la justesse de l'explication, le fait existe. Il ne peut pas être révoqué en doute. Les auteurs les plus recommandables , Fred, Hoffmann, Willis, Tissot, Adolphi, Jos. Frank, MM. Falret, Dubois, d'Amiens , Michéa le reconnaissent. Nous-même , nous avons encore sous les yeux l'exemple d'un père, dont le caractère bizarre a fini par passer à Thypochondrie maniaque , et de son fils , qui , à vingt ans , a déjà dans le caractère et dans les idées la même bizarrerie que son père. La manière séduisante , avec laquelle le savant professeur Lallemant , de Montpellier , vient de développer la fécondation ( dans sa dernière lettre sur les pollutions involontaires ), si elle était reconnue vraie , serait en faveur de notre explication et elle lui donnerait un degré de confiance de plus. Il y aurait deux constitutions qui seraient deux prédispositions originaires, l'une héréditaire, et l'autre acquise dans le sein de la mère.
En naissant, l'enfant apporte , sinon une prédisposition déterminée , du moins une aptitude très-grande à recevoir toutes les impressions. Si ces impressions persévèrent longtemps, ou si elles se renouvellent souvent, elles impriment à l'économie un cachet particuli<^r qui en modifie la constitution. Les causes (jui peuvent opérer ce changement dans l'organi-
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salion , agissent avec d'autant plus d'efficacité tfue l'enfant est plus jeune. Voilà pourquoi on ne saurait trop ajouter d'importance au choix du lait qu'il doit teter. Voilà pourquoi on ne saurait trop surveiller la conduite de la mère ou de la nourrice au physique comme au moral , afin de ne point l'exposer à donner un lait sans cesse vicié par des écarts de régime ou par des affections morales.
Indépendamment de la nourrice , on sait combien il importe aussi de veiller au développement de l'intelUgence et du moral de l'enfant. Qu'on ne s'y trompe point, il est une éducation intellectuelle et morale de tous les âges. On peut , dans les bras de la nourrice , favoriser ou réprimer les passions naissantes. On peut faire suivre ou faire devancer par l'intelligence le développement progressif du corps , et faire naître ainsi une aptitude plus ou moins intellectuelle , plus ou moins nerveuse : je ne reviendrai pas sur ce sujet ; il est assez connu, et je ne pourrais que répéter ce que j'en ai dit dans la première partie , à moins d'entrer dans des détails que ne comporte pas ce travail , et qu'on trouve si bien élaboré dans l'ouvrage de M. Cerise.
Les causes qui font développer la constitution la plus propre à favoriser l'hypochondrie , agissent avec d'autant plus de facilité , qu'elles trouvent un sujet déjà doué d'un tempérament nerveux ou d'un tempérament sanguin. On a remarqué en effet que la sensibihté et la facilité à recevoir toutes les impressions des agents extérieurs et intérieurs était bien plus grande dans ces deux tempéraments , qu'on a pu en conséquence regarder comme une prédisposition à l'hypochondrie. Mais lorsque , dans l'âge mûr , ù\x tempérament nerveux se joint cette prédominance hépatique qui caractérise le tempérament bilieux , alors l'hypochondrie est encore plus facile à se développer. L'observation démontre que la plupart des hypochondriaques sont des personnes à teint jaune , à sensibilité plus grande dans l'hypochondre droit, à constipation habituelle, et à ténacité remarquable dans les projets ambitieux. Trop de faits prouvent cette prédisposition de tempérament et de cons-
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titution , pour ne pas s'étonner de trouver cette phrase dans l'ouvrage si remarquable de M. Dubois, d'Amiens : « Le tempérament n'a qu'une influence équivoque sur le développement de rhypochondrie. » Non sans doute ce n'est pas le tempérament qui occasionne la maladie, mais il favorise l'action de la cause. Ce qui a pu induire en erreur ce savant, c'est qu'en effet la plupart des hypochondriaques le sont devenus sans avoir en partage le tempérament qui y prédispose. Mais cela ne prouve rien contre cette prédisposition; cela prouve seulement qu'elle est beaucoup plus rare qu'on ne le supposerait, et que les causes de l'hypochondrie agissent sur un bien plus grand nombre d'autres tempéraments.
Ce n'est pas seulement dans l'enfance que les vices de l'hygiène exercent leur influence; on les voit agir, plus lentement peut-être , mais avec non moins de certitude, dans un âge plus avancé. Les écarts du régime alimentaire déterminent de deux manières une prédisposition hypochondriaque , qu'il est facile de comprendre : ou bien des excès réitérés sur-excitent l'estomac et consécutivement le système nerveux ; ou bien l'abus des spiritueux et des stimulants sur-excite directement l'encéphale et le système nerveux.
Les passions de toute espèce , même celle de l'étude , les ambitions politiques ou commerciales , bien plus puissantes à mesure qu'on avance dans la vie , tyrannisent les individus et sont les causes les plus ordinaires de la prédisposition qu'acquièrent les constitutions en devenant plus impressionnables au physique et au moral. Ces transitions constitutionnelles s'opèrent ainsi que nous l'avons dit. Elles sont trop fréquentes et trop connues pour avoir besoin que nous fassions autre chose que de les signaler.
On a regardé certains médicaments , et surtout les purgatifs, les remèdes acres, les délayants et les narcotiques comme propres à disposer quelquefois à l'hypochondrie. Cela peut être , mais ce n'est pas en vertu d'une qualité spéciale , c'est par une action qu'il est facile d'apprécier. Les purgatifs, les remèdes acres ou stinmiants , administrés sans nécessité et d'une
manière abusive , surtout chcî les personnes nerveuses et irritables, ne peuvent, d'une part, qu'ajouter à l'irritabilité nerveuse générale , et disposer ainsi l'économie à recevoir plus facilement les impressions des causes actives de l'hypochondrie; d'autre part, que fatiguer les voies digestives , et rendre la digestion plus difficile et le chyle de moins bonne qualité. Ce n'est qu'en affaiblissant l'appareil digestif, en rendant par conséquent la digestion pénible et laborieuse, qiie l'abus des délayants peut déteïminer une prédisposition à l'hypochondrie. Les opiacés agissent également sur le tube digestif, qu'ils paralysent ou dont ils affaiblissent l'activité ; de plus ils exercent sur le centre du système nerveux cérébral , une influence thérapeutique , dont les effets peuvent conduire à une prédisposition hypochondriaque.
On a regardé certains climats, comme beaucoup plus favorables que d'autres à l'action des causes de l'hypochondrie. Ainsi l'Angleterre semble jouir de ce privilège. On a généralement regardé l'air brumeux et humide de cette contrée, comme la cause de cette prédisposition. La forme aristocrato-démocratique de son gouvernement exerce , selon M. Falret , une bien grande influence , en agitant les passions et en causant mille désappointements.
On a été beaucoup plus partagé sur l'influence de la chaleur et du froid , ou des pays chauds , et des pays froids. Les deux opinions contraires ont été soutenues avec ardeur par des hommes également célèbres. Vanswieten, Lorry, Bosquillon, et M. Barras pensent que les pays méridionaux , et principalement l'Espagne, la Grèce , l'Italie, etc., disposent davantage à l'hypochondrie, et que par la même raison, la saison chaude de l'été y dispose beaucoup plus que la saison froide de l'hiver, et surtout que les saisons tempérées du printemps et de l'automne. Tandis que Révillon, Hoffmann, etc., pensent tout le contraire. Chacun expUque le fait qu'il a observé , en attribuant un effet nuisible sur l'économie , les uns à la chaleur , les autres au froid.
M. Falret n'y voit que l'effet des révolutions politiques du
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pays , et par conséquent des commotions morales qu'elles occasionnent et qui agissent ainsi sur l'encéphale. Il s'appuie sur l'observation faite en Allemagne et en Espagne pendant nos invasions militaires, époque où Tliypochondrie fut très-fréquente, à cause des malheurs inséparables de la guerre et surtout du chagrin de voir envahir son pays par l'étranger. Dans ces derniers cas seulement, M. Falreta raison : les secousses politiques, les émotions morales , les misères et les chagrins dont s'accompagnent toujours ces grandes catastrophes, sont des causes non seulement prédisposantes , mais très-efficaces de l'hypochondrie. Nous n'admettons pas non plus l'interprétation qu'il donne au fait rapporté par Zacchias, qui dit avoir remarqué beaucoup d'hypcohondriaques en 1671 , et qu'il attribue aux agitations politiques. Car c'était l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV, et jamais la France n'avait été aussi paisible et aussi florissante. Il pense que les progrès de la civilisation , l'impulsion donnée à l'étude de la littérature et des beaux-arts , joints aux événements pohtiques de ce siècle de gloire, devaient nécessairement produire une grande exaltation de toutes les facultés et être une source de sentiments opposés. Ce raisonnement nous senible un peu forcé. Il y avait beaucoup moins de secousses que sous les règnes précédents. Son explication relative à l'influence des climats chauds et des climats froids , ne nous paraît pas mieux fondée. S'il est vrai qu'on observe l'hypocbondric bien plus fréquemment dans les climats extrêmes , ce n'est point aux révolutions de ces pays que nous l'atlribuerons; il nous paraît bien plus naturel de l'attribuer tout simplement à l'influence môme de ces climats. Quelque paradoxale que puisse paraître cette assertion , elle cessera de paraître telle, si Ton veut réfléchir à l'action de l'atmosphère sur l'économie. La température du corps de l'homme , est de 32" Réaunuir. L'expérience a démontré (ju'une tenqjératurc almosphéri(|ue modérée de 15 à 25" était celle qui convenait le mieux à la sanlé. En coiiséqiK'nce , plus la température de ralmos[»lière s'éloignera de c(^ terme moyen au dessus ou au dessous, plus elle sera nuisible à la sanlé. La raison encstfa-
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cile à concevoir. Les exlr<}!ncs en chaud comme en froid produisent sur réconomie une impression anormale qui, en se réitérant ou en se prolongeant trop, ne peut que devenir nuisible, parce que toute sensation extrême fait sortir de son rhythme normal , l'organe de la sensibilité , le système nerveux. Indépendamment de ce premier effet , le froid et la chaleur exercent une autre action sur l'économie , le froid crispe les capillaires de la périphérie , refoule le sang à l'intérieur , et produit dans les gros vaisseaux une congestion qui gêne et embarrasse la circulation et produit ainsi un malaise général, qui en se prolongeant, peut déterminer des accidents dont il est facile de saisir l'enchainement. La chaleur développe, au contraire, une activité plus grande sur le système dermoïde , la transpiration est augmentée. Cette activité factice , opère une révolution qui diminue d'autant l'activité des organes intérieurs. Les fonctions digestives languissent , la circulation est plus lente , et toute l'économie tombe dans une sorte de torpeur ou d'énervation , dont il est facile aussi de saisir le développement et les progrés.
M. Dubois, d'Amiens , émet encore une opinion différente sur rinduence des climats et de la température. Il croit que c'est le nord-ouest de l'Europe , par conséquent l'Angleterre qui favorise le plus l'hypochondrie , et qu'il en fournit beaucoup plus que toutes les autres contrées. Mais il l'attribue moins à l'influence du climat qu'à la nature des institutions politiques , qui donnent plus d'activité aux intelligences et aux passions ambitieuses , et impriment souvent une fausse direction à l'énergie morale. Whytt, avait fait, dans le temps, une remarque importante et qui peut servir de réponse à toutes les interprétations intellectuelles. Il assure que l'hypochondrie est beaucoup plus fréquente pendant les saisons humides et froides, que lorsque le temps est sec et tempéré , quoique les institutions n'aient pas changé.
Il résulte cependant de toutes ces considérations , que les pays les plus civilisés , bien plus que les climats , favorisent le développement de l'hypochondrie. Cependant l'iniluencc des
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climats n'en est pas moins réelle. Que l'on compare le caractère de l'habitant du midi avec celui de l'habitant du nord , et l'on verra déjà une différence immense. Les habitants des pays chauds se distinguent par la sécheresse de leurs fibres , une irritabilité excessive , la vivacité de l'esprit , l'ardeur de l'imagination, des passions violentes, des mœurs désordonnées, etc. On remarque en effet qu'il n'y a rien de constant ni de modéré chez eux , et qu'ils se portent à tous les extrêmes : la timidité y va jusqu'à la bassesse , l'audace jusqu'à la férocité , l'exaltation mentale jusqu'au délire, la jalousie jusqu'à la cruauté , l'amour jusqu'à la fureur , la religion est souillée par le fanatisme et le bon sens obscurci par les fables. Ingénieux, avides de renommée et de pouvoir , les habitants de ces climats font quelquefois des découvertes , et peuvent s'élever à une grande prospérité , mais ils ne savent pas s'y maintenir. Si le climat modifie ainsi le caractère , ne modifie-t-il pas aussi la constitution , et ne favorise-t-il pas le développement de celle qui sera déjà voisine de l'hypochondrie , par une aussi grande mobilité, par de pareilles dispositions ?
Cette influence des climats est peut-être moins grande qu'on ne l'a prétendu. Chaque peuple , chaque individu doit s'acclimater de bonne heure au sol qui l'a vu naître. S'il en reçoit les influences hygiéniques , il y acquiert aussi par l'habitude , une puissance de résistance qui milite contre cette influence et qui la lui rend si naturelle, que le passage dans tout autre climat môme meilleur, devient souvent une cause de maladie, et qu'alors le meilleur remède aux maux contractés loin des foyers de son enfance , c'est d'aller respirer l'air natal. Nous pourrions peut-être trouver la cause de cette apparente dissidence dans les opinions sur l'influence du froid et de la chaleur sur le corps , moins dans ses effets réels que dans les historiens. La position de chacun d'eux , la direction de leurs études, et peutêtre quelqu'un de ces hasards qui se présentent également pour toutes les maladies , ont décidé un auteur à traiter un sujet, on le lui présentant comme un objet important et digne de son Pttcnlion. Alors imbu de ce sujet, l'auteur Je sasseet le ressasse,
il rexamine par toutes les faces , et il écrit m aère romano , souvent sur les documents d'une seule localité. Bientôt il généralise les particularités de cette localité , tandis qu'elles auraient dû ne former qu'un point de la maladie.
On conçoit encore que certaines dispositions d'insalubrité, telles que les émanations délétères des marais , puissent rendre, dans quelques pays , le développement de l'hypochondrie plus facile , en y occasionnant une endémie de fièvres intermittentes qui y prédisposent.
Les mêmes explications contradictoires ont été données sur l'influence des saisons. Bosquillon assure que le froid de l'hiver détermine plus particulièrement les paroxysmes de l'hypochondrie. M. Falret les a observés aussi bien dans l'été que dans l'hiver , plus souvent peut-être pendant les grandes chaleurs de l'été que pendant les froids rigoureux de l'hiver. Joseph Frank assure qu'elle est plus fréquente en automne et au printemps. Louyer-Villermay pense, au contraire, que c'est en été et en hiver. Nous pensons que toutes les saisons peuvent également favoriser le développement de l'hypochondrie, lorsqu'une autre cause vient agir sur l'économie. Cependant il ne faut pas se dissimuler que cette cause , que nous disons prédisposante , devient quelquefois efficiente; alors trois saisons nous paraissent devoir agir d'une manière plus active. Ce sont l'hiver et l'été , par la raison que nous avons indiquée en parlant des climats , et le printemps, à cause de l'activité vitale plus énergique et souvent trop grande que fait développer cette saison dans l'économie humaine comme dans tous les êtres vivants. Il serait possible aussi que la fin de l'automne exerçât une influence non moins puissante, et peut-être même[plus puissante, car cette époque de deuil de la nature ne peut guère se passer sans produire sur le corps une influence triste et fâcheuse , capable de disposer à l'hypochondrie. Au reste ce ne sont là que des raisonnements , la première partie de l'automne est même l'époque de l'année la plus salutaire. Il n'y a ni excès de température, ni bouleversements atmosphériques. C'est dans les beaux jours de l'automne qu'on jouit véritablement de la cam-
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pagne. La santé se fortifie et les maladies diminuent. L'expérience ne m'a rien appris de plus favorable à une saison qu'à l'autre. J'ai observé la maladie dans tous les temps. L'influence que le père de la médecine attribue aux saisons sur le développement des maladies ne s'applique pas d'une manière spéciale à l'hypochondrie. Ce serait ici invoquer mal à propos son autorité.
Revillon , Comparetti et MM. Barras et Reveillé-Parise ont constaté l'influence des temps orageux , des brouillards , des changements brusques , du froid , de l'humidité et des agitations de l'atmosphère sur l'économie , non seulement dans la production des maladies nerveuses et par conséquent de l'hypochondrie , mais surtout dans leur marche qu'elle ralentit et prolonge, ou active et accélère. Ainsi Revillon aurait désiré trouver , pour les hypochondriaques , un pays tempéré exempt des variations atmosphériques des saisons ; parce qu'il savait par lui-même tout ce qu'elles faisaient endurer aux malades. Comparetti a fait à ce sujet une distinction fort juste sur les effets différents des vents. Fenti ah oriente aut sicci , aut rlgidi , sœpius capitis affectiones , nempe oculorum, temporum, vcrticis, autgravem, aut perstringentem sensum excitare soient ; uhi alii a mendie calidi , et humidi plerumque sensus tardant, tristitiam movent, totum corpus efficiunt hebes , languidum , imô pectoris molestias , œstum Jaciei vaporosum facile inferebant. Subita et magna ventorum discrimina subitas et magnas in affectiones differentias vehunt : Discrimen temperiei in atmosphera multo magis sensum et motum variât in corpore quarumdam , quam mutet altitudines mercurii inharometro et thermometro (page 140). Réveillé-Parise les regarde comme les plus grands ennemis d'un organisme délicat, nerveux , irritable, souffrant, épuisé. Il en fait ressortir l'influence sur l'intolligcnce , facile et féconde certains jours, et sèche et stérile lorsque le baromètre ou le thermomètre vient à changer de quelques degrés. Les périodes de la journée ont paru n'être pas étrangères à la bonne et à la mauvaise humeur.
P?irmi les professions, toutes celles (jiii entraîneroni une
vie sédentaire ou l'oisiveté , favoriseront le développement exjigéré de la sensibilité, ou comme le dit M. Falret, la pervertiront et la feront extravaguer. Ce n'est pas seulement par l'effet physique de l'inactivité que le sjslèmenerveux acquiert cette disposition anormale; c'est bien plus peut-être parce que l'oisiveté de corps et d'esprit permet à l'imaginatiou Je se reporter trop sur elle-même , et par conséquent de se créer mille idées plus ou moins désordonnées , qui deviennent à leur tour une cause d'exaltation nerveuse et surtout d'exaltation cérébrale. Mais lorsqu'à la vie sédentaire et oisive se joignent des idées mystiques et religieuses , le développement nerveux et cérébral de la constitution qui prédispose à l'hypochondrie , est bien plus facile. Ainsi nous pouvons placer à l'un des premiers rangs des causes prédisposantes, cette croyance avide et souvent cette observation aveugle et mal entendue de certaines pratiques religieuses. Charles Lepois , Jos. Frank, Gaspard Federigo en ont fait la remarque. ïl en est de même de la vie sédentaire du cabinet. Alors à l'influence de l'oisiveté physique se joignent tous les inconvénients attachés aux excès d'un travail intellectuel fatiguant, ainsi que nous les avons signalés plus haut. La position courbée du corps aurait-elle quelque influence en gênant les organes de l'abdomen ? Fr. Hoflïiiann et Zimmermann Font pensé.
De ce que l'hypochondrie ne se manifeste guère que dans Vâge mûr^ entre vingt et soixante ans, faut-il conclure que cette époque de la vie est une prédisposition à cette maladie ? Je ne le pense pas. Il me semble que ce serait jouer étrangement sur la valeur des mots. Car à ce compte , tout individu qui aurait cet âge serait sans exception disposé à l'hypochondrie. Or , nous savons que pour qu'elle se développe , il lui faut d'autres causes , soit prédisposantes , soit efficientes. Si cette période de la vie y est plus exposée , c'est parce qu'alors rhorame est dévoré par les passions de toute espèce; c'est parce qu'il est souvent la victime des excès, ou le jouet des caprices de la fortune ; c'est parce que son activité intellectuelle est plus grande , et qu'elle s'occupe avec plus de ténacité de ce qu'il
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entreprend de modifier ou d'approfondir ; c'est enfin parce qu'alors les sensations sont plus profondes , plus durables , et parce que les maladies occasionnent plus facilement des douleurs qui modifient la sensibilité des nerft cérébraux. Dans l'enfance, au contraire , les impressions sont vives et légères. Elles ne laissent pas de traces durables. Du berceau à la tombe, chaque âge éprouve les modificatiens organiques qui sont la conséquence de la marche irrévocable de la vie et de ses progrès , et qui, sous le nom d'années climatériques , rendent plus aptes à certains actes physiologiques et plus disposés à certains actes pathologiques. Voilà pourquoi chez le vieillard , la sensibilité presque éteinte , l'activité intellectuelle presque anéantie et nourrie du passé bien plus que de l'avenir, le rendent moins apte à contracter l'hypochondrie. Les facultés se perdent bien plus qu'elles ne se dénaturent. Il arrive à l'enfance et à la démence sénile bien plus qu'aux perversions de l'imagination , parce qu'il reçoit plus difficilement les impressions nouvelles.
S'il est possible de trouver dans la forme des gouvernements une influence sur la production de l'hypochondrie , on la trouvera principalement dans les gouvernements démocratiques et dans les gouvernements aristocratiques , parce que tous les deux excitent les ambitions et la soif du pouvoir et des honneurs , agitent la vie et la sèment de ces traverses si fréquentes dans ces gouvernements , où chaque individu se croit appelé à commander et veut y prendre part. Tandis que dans les gouvernements monarchiques , chacun est à sa place et ne cherche pas à en sortir; le sentiment de la personnalité est presque anéanti. Il est encore une espèce d'aristocratie qui peut et doit avoir une grande inilucncc , c'est celle de la fortune , parce que , pour se la procurer , on s'agite , on se tourmente , et l'on craint chaque jour des revers qui nous menacent d'une ruine complète. Nous rapp(>llerons ici ce que nous avons démontré autre part, que pins un gouvernement sera civilisé, plus l'éducation sera avancée , plus aussi le système nerveux sera développé , plus il y aura par conséquent Je disposition à l'hypochondrie.
La femme est beaucoup moins exposée à l'hypochondric que l'homme. Faut-il regarder cela comme un défaut de prédisposition ? Nous ne le pensons pas. Nous avons démontré autre part , la raison de celte différence et de sa disposition plus grande à l'hystérie. Il est cependant une circonstance qu'il importe de signaler; c'est un célibat trop prolongé, surtout chez les demoiselles nubiles. Lorsqu'elles arrivent à cette période de vieilles filles , soit besoin non satisfait de la nature , soit dépit , le système nerveux s'exalte , l'humeur devient sombre et souvent maussade et acariâtre, et quelquefois l'hypochondrie en est la conséquence, si les soucis du ménage , et surtout si les douceurs d'une union bien assortie ne viennent pas arrêter les progrès de cette névrose.
§ IL Causes efficientes de l'hypochondrie.
Les causes efficientes ou occasionnelles , sont toutes celles qui sont capables de faire développer l'hypochondrie plus ou moins directement. Elles sont nombreuses , surtout si l'on veut y comprendre toutes les affections à la suite desquelles la maladie s'est déclarée. Nous pourrions même y faire rentrer la plupart des causes prédisposantes que nous avons examinées, et surtout les causes des prédispositions acquises. En effet , leur action prolongée ou rendue plus active , devient aussi plus efficace et plus puissante , et au lieu de ne produire que la modification de la constitution et de la rendre plus apte à contracter l'affection , lorsque d'autres causes viennent agir sur elle , elle exagère de plus en plus cette prédisposition et elle la porte jusqu'à l'hypochondrie.
En examinant cette partie de notre tâche dans les auteurs, nous admirons avec quelle facihté chacun d'eux a trouvé le moyen de rattacher toutes les causes à la théorie qu'il a admise. C'est ici que l'habileté du talent et la flexibilité des faits se montrent au grand jour.Georget etMM.Falret etDubois, d'Amiens, ont trouvé le moyen de prouver que toutes les causes de l'bypo-
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chondrie n'ont occasionné la maladie qu'en agissant sur le cerveau. Leurs analyses, leur discussion animée ne permettent pas d'en douter. Broussais et ses sectateurs ont démontré de leur côté , avec une puissance de logique remarquable , que toutes les causes agissent sur l'estomac , ou du moins que toutes viennent y retentir , et que là s'établit le foyer de la maladie. Il n'a pas été difficile à Louyer-Yillermay et à ses nombreux partisans de prouver que toutes les causes agissent d'abord sur le système nerveux , et que le reste n'en est que la conséquence. Enfin, MM. Barras et Johnson , etc. , quoique plus réservés , ont cependant fait une part si large à la gastralgie , qu'elle devient la cause presque unique ou le foyer presque exclusif de l'hypocbondrie. Ainsi que nous l'avons dit , chacune de ces manières de voir a du vrai. Elle ne devient erronée qu'en voulant élre exclusive. Oui , sans doute , il y a des causes nombreuses qui agissent sur l'encéphale. Oui , sans doute aussi , un non moins grand nombre de causes agit sur le système nerveux. Oui , encore , l'estomac reçoit la première influence de la plupart des causes , etc. Mais aucun de ces ordres de causes n'agit exclusivement sur l'appareil ou sur l'organe dont on veut faire le foyer ou le siège unique de la maladie. Ce n'est qu'à l'aide d'interprétations ingénieuses , qu'on arrive à démontrer cette filiation. Ce qui est toujours facile , parce que dans l'économie tout se lie si bien , tout marche avec une harmonie si parfaite, {}ue la cause qui agit sur un poînt va bien vite retentir sur un autre.
Pour mettre de l'ordre dans l'exposition des causes de l'hypocbondrie, nous les diviserons en trois classes. Nous éluderons i.insi une énunîération interminable, parce qu'en les rattachant à des groupes bien distincts , il nous sera facile d'éviter les répétitions et les trop longues expositions. Dans la première classe nous examinerons les causes qui agissent plus spécialement sur l'encéphale. Dans la seconde , nous ferons connaître celles qui dirigent leur action plus directement sur le système nerveux cérébral. Enfin, dans la troisième, nous comprendrons celles dont l'action vient modifier h^s actes de la vie organi(iu('.
tïISTOïnE PATIIOLOGIOITIÎ. 365
I, Causes qui agissent sur le cerveau.
Ces causes , que nous avons déjà vues modifier l'organe de l'intelligence de manière à produire les prédispositions ,• deviennent des causes efficientes lorsqu'elles sont prolongées au plus actives. Il y en a de trois espèces : les unes intellectuelles, les autres morales; et les troisièmes pathologiques.
1" Les causes intellectuelles sont toutes celles qui résultent d'un exercice excessif ou désordonné de l'intelligence. Ainsi des études poursuivies avec ardeur et sans relâche , des veilles trop prolongées , des projets immenses et gigantesques et dans lesquels on place son existence et son avenir , sont en première ligne. Nous comprendrons dans la même classe l'empire de l'exemple , et par conséquent , la fréquentation des hypochondriaques et des asiles publics de la misère , et le spectacle journalier de la souffrance ; nous y comprendrons aussi la lecture des livres de médecine et l'étude de la science , surtout pour les gens du monde. Comment ceux-ci ne seraient-ils pas affectés de ces lectures , lorsqu'on voit un grand nombre d'élèves en médecine éprouver , pendant le cours de leurs études , quelques atteintes d'hypochondrie , et les médecins eux-mêmes y être fort exposés par suite de leurs méditations continuelles sur le tableau des souffrances qu'ils ont constamment sous les yeux ? Nous savons déjà comment , dans tous ces cas , la cause agit pour opérer les changements qui sont nécessaires à l'hypochondrie. Sous ce rapport , nous établirons deux sortes de causes , les unes qui agissent plus spécialement sur l'imagination , et les autres qui agissent d'abord sur d'autres appareils. La lecture des livres de médecine , la fréquentation des hypochondriaques et des malades sont dans la première catégorie. L'imagination se rembrunit d'abord , bientôt tout fait de la peine , et peu à peu le malade se figure avoir des affections, dont son imagination frappée transporte les sensations des phénomènes sur un système nerveux exalté. Ce n'est point encore l'hypochondrie : car il ne souffre pas, mais il craint d'avoir la ma-
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ladie ou les maladies dont il s'entretient ; l'influence de l'imagination est alors toute puissante sur un système nerveux irritable et elle en augmente l'irritabilité au point de le rendre douloureux. Alors seulement le malade est hypochondriaque. Il ne dit plus : je crains d'avoir telle maladie ; ne pourrais-je pas en avoir une autre ? Il dit : j'ai tel mal ; je le sens. On ne peut plus nier qu'il sente des souffrances , on ne peut qu'en démontrer la vicieuse interprétation. C'est ainsi que cela a eu lieu dans les faits si habilement analysés par M. Falret ( pages 405 et suivantes ).
Les secondes causes sont bien plus nombreuses. Elles agissent d'abord sur le système nerveux qu'elles irritent , et surtout sur le cœur dont elles diminuent l'action, et sur l'estomac dont la fonction est le plus gravement affectée. De là, ces concentrations sanguines , ces palpitations , d'une part ; et tous les phénomènes de la gastralgie , d'autre part; vient ensuite la réaction de ces appareils , ou même d'autres également compromis , et c'est à cette réaction que doit être rapportée la véritable cause et l'origine de l'hypochondrie. Ainsi , les causes intellectuelles, tout en agissant directement sur l'encéphale ne produisent presque jamais et peut-être jamais d'emblée l'hypochondrie. Toujours ou presque toujours , elles forment le cercle que nous avons tracé et que nous avons reconnu dans toutes les observations que nous avons rapportées ( Obs. I, II, III, IV, VII , XXVII ). Celte remarque n'est pas nouvelle. On sait que les personnes qui travaillent beaucoup de tête , ont ordinairement les organes abdominaux faibles et très-sensibles ; il semble que l'activité mentale s'exerce au préjudice des fonctions digestives. Suivant l'expression d'Amatus, un mauvais estomac suit les gens de lettres comme l'ombre suit le corps , et en général , l'homme qui pense le plus est celui qui digère le plus mal. Ainsi , toutes les personnes qui , par profession , par habitude ou par goût , se livrent aux travaux du cabinet avec trop d'application , et les prolongent bien avant dans la nuit, perdront d'abord la force et l'activité de leurs organes digestifs, deviendront plus nerveuses, plus sensibles , plus iujpressionnables ; bientôt elles ressentiront
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dos douleurs vagues , qui iront retentir dans le cerveau , et y lèront naître des interprétations vicieuses qui caractérisent l'hypochondrie.
L'exercice des facultés intellectuelles est d'autant plus nuisible, que, le plus souvent, les individus qui s'y livrent ont déjà cette constitution cérébrale et nerveuse qui les rend très-impressionnables. Tant que les fonctions du cerveau et des nerfs sont dans un équilibre parfait , la santé se maintient ; mais lorsque l'exercice trop soutenu des fonctions cérébrales vient tout concentrer sur lui , la sensibilité nerveuse semble éteinte pour lui , il paraît s'isoler et ne plus avoir de relation avec les objets qui l'entourent. Ce travail extraordinaire , s'il est répété souvent ou trop prolongé , ne peut moins faire que de fatiguer l'organe ainsi exalté ; et, comme il est le centre de tout l'appareil sensitif, il réagit alors sur le système nerveux lui-même, et il ne peut réagir que d'une manière vicieuse. Dès-lors , on comprend comment les nerfs deviennent plus mobiles , plus impressionnables ; comment l'organe de l'intelligence acquiert plus de susceptibilité ; et comment ces deux organes de sensation et de transmission réagissent l'un sur l'autre , et viennent chaque jour ajouter à leur état de malaise , les nerfs en transmettant à l'encéphale des sensations devenues pénibles , le cerveau en réfléchissant sur les nerfs cette perception que son irritabilité exagère encore. On voit combien ce cercle de causes et d'effets doit faire de mal dans cet appareil.
Le mal serait peu de chose , si ces avertissements préliminaires étaient écoutés. Mais l'homme de cabinet, l'homme de lettres et de sciences est subjugué. Ce n'est plus un travail qu'il pense diriger à son gré ; c'est un dieu qui s'empare de lui et qui l'obsède. Il ne peut plus lui résister. L'inspiration ne lui permet point de réllexion ! elle est un torrent qui l'entraîne jusqu'à ce qu'il ait produit ou découvert l'œuvre du génie , ou trouvé la solution du problème. Tout lui devient étranger. L'immortalité qu'il rêve lui fait oubher que son corps est mortel. Pour ^s précipiter dans la gloire, il méprise la vie : il sacrifie le présent à l'avenir. Il oublie de boire , de manger et de
â68 TRAITÉ DE l'îIYPOCîIOIS'DRÎE.
dormir. Ce n'ost plus un homme , ce n'est plus un corps ; cVsl une intelligence dégagée de son enveloppe matérielle , et qui ne voit en elle qu'un instrument dont elle se sert même à son insu, et sans songer que cet instrument est vivant et qu'il a besoin d'être soigné. îl n'est pas étonnant que , lorsqu'au lieu de faire équilibrer les forces musculaires pour maintenir l'harmonie et la santé , on les néglige ainsi , il survienne un épuisement de l'économie , en même temps que l'appareil cérébro-nerveux acquiert plus d'éréthisme , plus d'exaltation, et qu'il passe à un état anormal ou de maladie commençante. Encore vaut-il mieux céder à ces inspirations du génie , pendant lesquelles la verve amène sans peine les pensées les plus belles ou les découvertes les plus importantes , que de violenter le dieu qui est sourd , et de se créer , à force de stimulants cérébraux ou par un travail opiniâtre , un enthousiasme factice , qui reste le plus souvent stérile et froid. Dans le premier cas, le travail est facile , la plume semble courir seule sur le papier : elle suffit à peine à tracer les pensées qui se pressent. Il ne peut y avoir de nuisible qu'une exaltation trop forte , qu'un éréthisme trop grand de l'organe de la pensée, et surtout le trop grand oubli des soins qu'exige le corps. Dans le second cas , il y a double peine , par conséquent , double mauvais effet : peine pour exciter et enthousiasmer son cerveau , peine d'un travail plus difficile et plus long. C'est consumer rapidement le combustible pour activer la lumière ; c'est dévorer sa vie. Comment veut-on qu'une économie ainsi épuisée puisse résister? Tout lui devient ennemi et l'on ne peut tout éviter. L'homme de génie perd de ses forces physicjucs , à proportion qu'il augmente ses richesses intellectuelles : la sensibilité de son système nerveux cérébral devient plus exquise et passe aisément à ce degré d'irritabilité qu'un rien suffit pour exaspérer. De là vient que les bonunes de lettres et les savants apportent le plus souvent , dans le conmierce de la vie , une mobilité nerveuse qui leur donne une apparence d'étrangeté et de bizarrerie qui les caractérise. C'est aussi ce qui a fait dire à un ancien que les âmes héroïques n'avaient pas de corps.
HISTOIRE PATHOLOGIQUE. wTiO
Déjà nous voyons les mauvais effets que l'étude exerce sur l'économie , comment elle arrive à vicier l'organe de l'intelligence et les nerfs , et comment elle peut conduire à l'iiypochondrie. Si nous joignons à ce tableau les mille passions qui viennent assiéger l'homme de lettres , il se rembrunira bien davantage , et nous ne comprendrons pas comment celui qui sacrifie aux muses , peut résister autant. L'œuvre qu'il prépare et à laquelle il consacre ses jours , ses nuits et sa santé , ne le dédommage pas toujours de ses sacrifices. L'envie est là qui guette sa proie. Il attend et il mérite des éloges, ou tout au moins des encouragements ; la critique la plus injuste le noircit, et souvent d'autant plus qu'il a mieux fait. Il croyait obtenir des applaudissements et gagner des amis , il soulève la jalousie et la haine , et ne trouve que des détracteurs. Alors accablé sous le poids d'une critique malveillante, son imagination succombe d'autant plus volontiers , que déjà elle était fatiguée par l'excès du travail. Les trophées qu'il se promettait , la gloire dont il s'enivrait par avance , l'immortalité à laquelle il croyait courir, les honneurs qu'il croyait mériter , viennent, comme des hochets fragiles , se briser contre cette amère critique. Il ne voit partout que déceptions ou mystifications. Un vide affreux se fait dans son âme brûlante. Confuse , désespérée, et irritée contre l'injustice, elle donne accès à tous les sentiments les plus disparates. Comment alors , ainsi tiraillée et accablée , n'éprouverait-elle pas les modifications qui conduisent aux pensées noires , à l'hypochondrie ! Comment un organisme , déjà épuisé par sa constitution , par son travail , par ses émotions , et par le ver rongeur de l'ambition déçue , ne serait-il pas modifié dans ses nerfs et dans leur mobilité ?
Ce tableau n'est point exagéré : heureusement il n'est pas le même pour tous les hommes de lettres, pour tous les savants. Chacun a son idiosyncrasie particufière, qui lui fait recevoir d'une manière différente les influences de l'étude : quelques-uns même trouvent dans leur constitution les moyens de résister et de braver les dangers de leurs veilles , et , dans leurs succès , la juste récompense de leurs travaux. D'ailleurs, comme l'a dit un mo-
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raliste : « Quand l'esprit est occupé, les passions s'émoussent, le sang se rafraîchit , la santé se fortifie et l'existence coule avec douceur. » Cette vérité vient contrebalancer les inconvénients attachés aux études du cabinet , dont les excès seuls peuvent être nuisibles. Tous les hommes n'apportent pas les mêmes dispositions au travail , ni la même résistance. Tout est relatif. Tel homme exercera son intelligence pendant six heures et n'en sera que plus dispos : tandis que deux heures du même travail excéderont un autre individu. Bien plus , le même homme n'est pas toujours disposé de même. Quelquefois il supportera à peine une heure de méditation , et d'autrefois il passera impunément des jours entiers à réfléchir et à composer. Tl ne peut donc pas y avoir de règle absolue dans l'ordre et la durée du travail.
Il n'en reste pas moins démontré que les hommes qui se livrent avec trop d'ardeur à l'exercice de leurs facultés intellectuelles , soit dans l'étude des lettres , des sciences ou des arts, soit dans les grandes questions administratives ou politiques, sont les plus exposés à l'hypochondrie. Cependant lorsque les travaux intellectuels exigent beaucoup plus de précision que d'imagination , comme chez le mathématicien , le géomètre , l'historien ; lorsqu'ils se joignent à un exercice corporel actif , comme chez le médecin praticien , l'arpenteur , etc., les dispositions à l'hypochondrie seront moins grandes.
L'étude de la médecine est une de celles qui exposent le plus à l'hypochondrie , parce qu'à une étude constante et soutenue se joignent des idées toujours graves et sévères et souvent tristes. C'est l'âme encore émue par le spectacle déchirant des souffrances qu'il ne peut pas toujours guérir, que le médecin se met à l'étude, qu'il se met à méditer sur les souffrances mêmes. C'est bien pire encore , lorsqu'au lieu d'un malade , c'est un champ de bataille qu'il visite , ou un hôpital ravagé par une épidémie meurtrière. Combien ce spectacle affligeant , (oujours présont à sa pensée, ne doit-il pas exercer d'influence, lorsque le médecin, par une sorte de retour sur lui-même, se retrace toutes les nuances de la douleur qu'il partage et qu'il croit sentir encore avec ses malades! Il semble d'après cela que
la médecine devrait fournir de nombreuses observations d'iiypochondrie. Elle en fornit beaucoup en effet , et il est peu d'élèves en médecine qui n'en ressentent quelque atteinte. Peu habitués encore à saisir les caractères des malades , ils tirent des conséquences graves des symptômes les plus légers, ils se laissent induire en erreur par les moindres apparences. C'est sinsi que nous avons vu beaucoup d'élèves éprouver les premières atteintes de l'hypochondrie , par la crainte de devenir phthysique, lorsque Bayle fixait l'attention sur la phthysie pulmonaire. C'est de la même manière que , fort peu d'années auparavant , Corvisart , en appelant l'attention sur les maladies du cœur , avait rendu hypochondriaque beaucoup d'élèves, qui s'en croyaient atteints , les uns parce qu'ils sentaient une légère palpitation , les autres parce qu'ils souffraient un peu. N'avonsnous pas vu la même chose encore dans ces derniers temps au sujet de la gastrite , lorsque Broussais la faisait marcher triomphante à la tête de la pathologie ? Dans le passage suivant , J. J. Rousseau nous donne la mesure de l'influence fâcheuse des demi-connaissances médicales. « Pour m'achever, ayant fait entrer un peu de physiologie dans mes lectures , je m'étais mis à étudier l'anatomie , et passant en revue la multitude et le jeu des pièces qui composaient ma machine , je m'attendais à voir détraquer tout cela vingt fois le jour ; loin d'être étonné de me trouver mourant , je l'étais que je pusse encore vivre , et je ne lisais pas la description d'une maladie , que je ne crusse être la mienne. Je suis sûr que si je n'avais pas été malade , je le serais devenu par cette fatale étude. Trouvant dans chaque maladie des symptômes de la mienne , je croyais les avoir toutes, et j'en gagnai pardessus une bien plus cruelle encore dont je m'étais cru délivré : la fantaisie de guérir. C'en est une difficile à éviter quand on se met à lire des livres de médecine. » Cependant il faut en convenir, la médecine fournit un moins grand nombre d'hypochondriaques que ces considérations ne devraient le faire présumer. Le bonheur d'être utile et les témoignages de satisfaction que le médecin reçoit à chaque instant, tempèrent dans bien des cas , l'amertume et l'affliction
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qu'il éprouve lorsqu'il ne peut pas guérir, lorsqu'il voit échouer les soins les plus empressés , les mieux entendus et les plus affectueux. L'exercice qu'il fait sert aussi à maintenir l'équilibre entre les forces motrices et les forces sensitives et à prévenir les fâcheux effets de l'étude.
La profession du barreau a beaucoup de rapports avec celle de la médecine. Au travail intellectuel nécessaire pour bien saisir une affaire et pour en développer tous les moyens de défense , se joignent des craintes d'autant plus grandes , que la cause est plus importante , et que l'avocat en avait embrassé la défense avec plus de chaleur.
Les longues méditations auxquelles se livrent les naturalistes, les physiciens , les philosophes , les diplomates , les mathématiciens , etc. , amènent des résultats analogues , quoique moins graves que les professions ci-dessus indiquées , parce que leur étude est froide et sans émotion d'espérance et de crainte , excepté cependant pour le diplomate , lorsqu'il en fait le but de sa carrière , lorsqu'il y place son existence et son avenir.
Ce qui prouve combien est vraie la marche que nous avons indiquée dans la succession des phénomènes , c'est que lorsque l'homme studieux se livre à l'étude trop tôt après ses repas , la digestion se fait mal , l'estomac se dérange ; alors commence une gastralgie , et celle-ci amène à son tour l'hypochondrie , qu'on éviterait le plus souvent , si on avait la précaution de ne se mettre à l'étude qu'après que la digestion est faite.
Les facultés intellectuelles ne s'exercent pas seulement sur les sciences , elles s'occupent aussi avec activité de la culture des beaux arts. Ce genre de travail intellectuel est plus nuisible à la santé que les travaux scientifiques, parce qu'il exige une exaltation plus grande de l'imagination , et un exercice d'une sensibilité plus exquise. La musicjue est de tous les beaux arts , celui dont les eff(!ts sur l'économie sont les plus marqués ( Obs. XXVll ). r>on-souleniont il y a le travail intellectuel et scnsorial , mais encore les elïels du son et de la mélodie. Ces effets ont été bien appréciés de tous temps. Grétry, Sacchini , Mozart , etc. , en ont donné des preuves dans l'exemple de
UISTOIRB PATHOLOGIQrE. 373
plusieurs musiciens devenus hypochondriaques , ou tout au moins vaporeux et excessivement nerveux. Cette remarque avait déjà été faite par Aristote , dans le passasse suivant , ou il est à présumer que par melancholicos, ce philosophe a entendu l'hvpochondrie dont la dénomination n'était pas encore créée ; Cur homines qui ingenio claruerunt vel in studiis philoso^ phiœ , vel in repuhlicâ adminislrandà, vel in carminé fingendo, vel in artibus exercendis , melancholicos omnes fuisse videmus ( Prob. Sect. 30 ) ?
La preuve que l'abus des facultés intellectuelles , qui agit évidemment sur l'estomac par l'intermédiaire du cerveau , exerce un grand empire sur la production des névroses gastriques , c'est leur multiplication dans les temps où les connaissances humaines ont été le plus cultivées. C'est aussi leur fréquence dans les grandes villes, où beaucoup de personnes s'appliquent trop ardemment à l'étude de la littérature, des sciences et des arts. On sait d'ailleurs que les hommes de lettres, les philosophes, etc., sont fréquemment hypochondriaques. Pascal , J. J. Rousseau , Bernardin de St-Pierre, Gilbert, Millevoye, Zimmermann, et tant d'autres que l'on pourrait citer, en sont des exemples remarquables. Les anciens s'étaient déjà aperçus de l'influence des travaux de l'esprit sur le développement des affections nerveuses dont je parle; Sénèque a dit : Nullumest ingeniumsine mixturâ dément iœ.
S*' Les causes morales sont celles qui résultent de toutes les passions qui viennent agiter la chétive existence de Thomme. Elles peuvent toutes conduire à l'hypochondrie , quand elles sont extrêmes , mais celles qui l'occasionnent plus facilement sont les passions tristes , les passions contrariées et les déceptions de tout genre.
Ainsi, la perte de quelques parents, d'un enfant chéri, d'une épouse adorée , d'un bienfaiteur ; les revers de fortunes , un amour malheureux , les tourments de l'ambition et ses espérances déçues; l'amour du pouvoir, des honneurs, delà célébrité; des emportements journaliers , les tortures de l'envie ou de la jalousie, les échecs et le froissement de l'amour propre d'un ar-
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tiste , d'un savant , d'un négociant ou d'un spéculateur ; les tourmentes politiques , les divisions intestines , l'esprit de parti, l'acharnement et la haine des opinions , la fureur des réactions, les terribles effets des invasions étrangères , les exils , les proscriptions , les dénonciations odieuses , les injustes destitutions , etc. , sont autant de causes et de causes fréquentes de l'hypochondrie , ou de maladies nerveuses qui y conduisent presque toujours. Les auteurs sont remplis de ces faits , et l'histoire atteste, que c'est dans les grandes secousses politiques, comme en 1793 et en 1830, que c'est pendant les invasions des armées étrangères , qu'on a toujours vu le plus grand nombre de ces affections en France , en Angleterre , en Hollande , en Allemagne , en Prusse , en Espagne, etc. Le pauvre corps humain , dit M. Réveillé-Parise , une fois possédé du démon moral de la passion , est en proie aux plus cruelles agitations , et il y succombe souvent.Un désir violent, continu, profondément enclavé dans l'esprit, ne laisse ni repos ni répit au patient qui en a reçu l'atteinte. L'état psychologique morbide détermine promptement l'état morbide organique. Une vive douleur de l'âme passe bientôt dans toutes les veines du corps , s'imprime dans tous les nerfs , se glisse dans tous les muscles. La circulation s'accélère ou s'arrête. La passion modifie jusqu'à la température du corps. Le désir allume notre sang , l'aversion le refroidit , l'épouvante le glace. Combien ces effets sont encore plus nuisibles , lorsque le cœur est tiraillé par ces passions honteuses qui l'abaissent jusqu'à la fange , tandis que son intelligence brille d'une lumière divine, qui lutte contre ce feu dévorant qui couve dans les replis des entrailles et les incendie I Les physiologistes n'ont donc pas eu tort de considérer les passions comme de véritables maladies. Ils ont aussi constaté que leurs ravages étaient d'autant plus grands qu'elles exerçaient leur fureur sur des sujets plus sensibles et plus irritables au moral comme au physique. La jalousie exerce peutêtre la plus fâcheuse influence. Les trophées d'Alcibiade empêchaient Thémis-tocle de dormir, elle marasme de l'envie consume les auteurs.
HISTOIRE PATHOLOGIQUK. 375
M. Dubois, d'Amiens, a fait au sujet despassions une remarque fort judicieuse ; ce n'est pas pendant la violence de la passion , pendant l'agitation qu'elle occasionne , que l'hypochondrie se développe , ce n'est que lorsque la passion est éteinte ; parce que le système nerveux ébranlé , malade, réagit alors sur l'imagination qu'il ne trouve plus occupée par le sentiment qui l'obsédait , et qui est devenue plus impressionnable.
N'exagérons cependant rien. Il est des êtres pour qui les passions sont les éléments, qui ne peuvent vivre que dans la turbulence des secousses et des émotions les plus fortes, pour qui le calme est le sommeil de la mort, et dont la vie languit et s'engourdit dans le silence du repos.
Un moraliste a dit que les causes des maladies nerveuses ne resteraient jamais ignorées , si l'on pouvait fouiller dans les replis du cœur humain ; que c'était dans ces replis qu'il fallait chercher l'origine d'une foule de névroses. Dans cette étude approfondie on apprendrait même à connaître à quelle névrose telle passion donne naissance plutôt que telle autre : si les unes occasionnent plutôt l'hystérie , la démence , la folie ; on verrait que l'avarice , l'égoïsme , l'ennui , la honte , les remords , le repentir, la colère , les chr)grins et la jalousie surtout, causent plus facilement l'hypochondrie. Les chagrins de la rivalité, et surtout les tristes effets des progrès de l'âge et la perte de leurs charmes en sont , chez la femme (Obs. I) , les causes les plus fréquentes. La crainte de perdre un emploi , de voir échouer une entreprise ; la nécessité de suspendre ses occupations par une indisposition même légère , telle qu'un petit ulcère au pied , comme nous l'avons dit autre part ; les appréhensions plus ou moins fondées d'une maladie grave , telle qu'un squirrhe, une phthysie pulmonaire ( Obs. XIV ) , ou de toute autre maladie organique dont on aura entendu parler , ou à laquelle on aura vu succomber une personne qui nous isitéressait. Dans ce dernier cas, il se passe une sorte d'imitation involontaire , qui a induit en erreur quelques auteurs , en leur faisant regarder comme contagieuses , ces maladies imitatives ; la vue constante ou souvent renouvelée d'objets
qui nous inspirent de Tantipathie est encore une source de la modification nerveuse hypochondriaque.
Une des causes morales les plus puissantes de l'hypochondrie , c'est V expatriation. « Un homme , dit M. Dubois , d'Amiens , est arraché aux lieux qui l'ont vu naître , transporté sous un ciel étranger ; sa patrie absente est toujours devant ses yeux , tout ce qui l'entoure se couvre des couleurs les plus sombres ; son esprit dès lors est plein d'une idée exclusive , il ne vit plus que de souvenirs ; et s'il ne voit par de terme à son exil , de tristes pressentiments lui persuadent qu'il est au milieu de causes de destruction. En effet , bientôt l'appétit se perd , et diverses lésions d'organes se déclarent. Une indifférence morale profonde pour tout ce qui est étranger au pays, et une prostration physique toujours croissante , sont les traits dominants de cette maladie ; elle a été individualisée et on lui a donné le nom de nostalgie , maladie qui n'en est pas une , selon Georget. » Le plus souvent , cette nostalgie n'est que le prélude de l'hypochondrie , si elle ne conduit pas le malade au tombeau, ou si le retour au pays natal ne vient pas le guérir. C'est parmi les marins qu'elle se remarque le plus souvent. Laissons parler un jeune docteur de l'école de Paris , qui a particulièrement étudié la nostalgie chez les marins : «Pendant ces longues traversées , ces croisières insipides que rien ne remplit ; durant ces quarts paisibles et solitaires des belles nuits , l'àme s'abandonne à de vaines chimères , s'y livre aux illusions de l'amour propre , aux rêves de l'ambition qui fermentent et se créent des fantômes brillants que le réveil dessèche , laissant à leur place la triste réalité et la perception désolante de la situation actuelle. » Baglivi aussi avait su bien apprécier l'influence du moral , lorsqu'il disait : Hypochondriaci et melancholici frequentiùs reliquis in morho incidani eu quia affectas animi moderari rectè aut coercere msciunt (De medendis animi morbis).
La solitude exerce sur l'économie en général et plus particulièrement sur l'organe de rintelligence , une influence bien puissante , sur laquelle Zimmermann a laissé peu de choses ii
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fîire. Ses effets sont bien différents , suivant la constitution intellectuelle. Avantageuse à l'hownne frêle , impassible et sans ambition, au penseur philosophe qui consent à rester dans l'obscurité , elle causera les ravages les plus étonnants chez l'homme doué d'une imagination vive , d'un tempérament nerveux, et poussé par son organisation dans le monde intellectuel , dans le désir de la célébrité. Il souffrira de son éloignement du théâtre scientifique où il se croit appelé à jouer son rôle. Son imagination , son cerveau et ses nerfs en reçoivent cette atteinte qui mène à l'hypochondrie si la cause est prolongée ; à moins toutefois qu'il ne recherche lui-même la solitude , pour y méditer plus à son aise sur les grandes pensées qui l'obsèdent et qui lui promettent d'immenses résultats ; encore n'aime~t-il la solitude que dans les instants de travail.
On a cherché aussi dans la religion , des causes de l'hypochondrie mais il y a à faire une distinction importante à cet égard. Les religions qui inspirent le mépris de soi-même et du monde , et par conséquent le plus grand calme moral sur tous les événements de la vie , seront un préservatif de l'hypochondrie; mais les religions ou les sectes mystiques, celles qui exaltent l'imagination en la transportant dans des régions imaginaires , ne peuvent que favoriser la maladie , et c'est en effet ce qu'on observe.
Toutes les causes morales agissent , il est vrai , primitivement sur l'encéphale , mais elles ne produisent point à priori l'affection hypochondriaque , ce trouble de l'imagination et de l'intelligence qui la constitue. Il arrive ici ce que nous avons vu qui avait lieu pour les causes intellectuelles , les affections de l'àme peuvent occasionner de la tristesse , du dégoût pour la vie , de Féloignement et de l'horreur pour un monde trompeur, de la mélancolie ; mais seules elles n'occasionnent pas l'hypochondrie. Il faut toujours que l'encéphale détermine préalablement un ordre de faits nécessaires et indispensables à son complément , dont ils deviennent la cause et l'aliment. Ces phénomènes sont les accidents nerveux qui se développent au cœur , à l'épigastre , etc. , et que le malade sent. Ainsi l'état
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particulier dans lequel se trouvent le cerveau et l'imagination par l'effet d'une agitation morale , n'est pas l'hypochondrie encore , mais il l'y dispose et il la détermine souvent. Le cerveau augmente d'abord son énergie , son activité , sa vie. Cet excès d'action répété détermine chaque fois un afflux de sang dans l'organe. Dans les commencements ces congestions se dissipent plus ou moins complètement , le cerveau se libère, l'équilibre se rétablit. Plus tard les vaisseaux dilatés ne se rétablissent pas complètement , l'encéphale reste indisposé. Plus tard enfin la congestion est permanente , et le cerveau affecté physiquement et moralement. C'est à cette concentration qu'il faut attribuer le froid aux pieds continuel qu'éprouvent les hommes de lettres et la pâleur de leur corps , et l'affaiblissement progressif de leurs muscles. Cet organe modifié agit de deux manières sur l'économie : d'une part, il modifie l'action nerveuse en général ; il rend la sensibilité plus vive , il augmente la susceptibilité et l'irritabilité. D'autre part , il opère sur le cœur une réaction puissante , qui en modifie l'action , soit en la ralentissant , soit en la pervertissant , soit encore en encombrant les cavités du cœur d'une trop grande quantité de sang. Il agit aussi sur l'estomac d'une manière bien évidente : l'appétit se perd , la digestion se fait mal ; des douleurs à l'épigastre et des battements de la cœUaque se font sentir ; ainsi se manifestent tous les phénomènes nerveux qui s'associent à l'hypochondrie. C'est alors, et alors seulement , que l'imagination , affaiblie par les émotions morales et toujours en présence de souffrances qui la tourmentent , médite sur ces souffrances , les interprète toujours d'une manière fâcheuse, et finit par trouver dans chaque phénomène réel ou imaginaire , le sujet ou l'indice d'une maladie grave.
Toutes les observations que nous avons recueillies confirment cette succession dans le développement des phénomènes de l'hypochondrie , nous en avons mémo trouvé la confirmation dans la réfutation de l'opinion de MM. Falret et Dubois, d'Amiens.
La vu(; et les récits des personnes souffrantes et surtout
HISTOIRE PATUOLOGIQUE. 379
des hypochondriaques , conduisent souvent à l'hypochondric , par l'espèce de sensibilité qu'ils excitent, ils intéressent d'abord, et produisent de la compassion , et peu à peu ils identifient en quelque sorte l'auditeur avec les souffrances dont il entend les plaintes , et par une sorte de contagion morale ou de disposition à l'imitation , il devient hypochondriaque. N'est-ce pas ainsi qu'agissent les leçons trop souvent ramenées sur le môme sujet? et les affections dont les élèves se croient alors atteints , ne peuvent-elles pas être regardées comme des hypochondries légères ou partielles?
3". Les causes pathologiques de l'hypocbondrie dépendantes du cerveau , ne sont pas moins nombreuses que les précédentes , toutes les maladies du cerveau sans exception peuvent modifier cet organe , de manière à le rendre directement ou indirectement plus apte à passer à la modification hypochondriaque. On conçoit en effet comment une lésion physique de l'organe de l'intelligence peut en vicier les fonctions , de manière à produire sur l'organe lui-môme cette tournure particulière , cette modification qui conduit à l'hypochondric, et surtout à déterminer son influence sur les organes de la circulation et de la digestion pour en vicier l'action et opérer sur l'imagination les réactions qui amènent sa perversion. C'est ainsi que nous avons vu ( Obs. III et IV. ) comment de simples congestions cérébrales chroniques ont amené l'hypochondric ; ce que nous avons vu arriver dans ces deux cas , a lieu de la même manière dans toutes les autres affections possibles du cerveau.