CHAPITRE Vï
TERMINAISONS DE L'HYPOCHONDRIEi
Ce que nous avons dit de la marche et des différents degrés de l'hypochondrie , abrège beaucoup ce que nous aurions pu dire sur ses terminaisons. Il est cependant nécessaire de présenter quelques réflexions sur ce sujet , afin de compléter ce qui manque dans les chapitres précédents.
L'hypochondrie peut se terminer de plusieurs manières, elle peut guérir , elle peut passer à l'état chronique , elle peut se
446 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
convertir en une autre maladie , enfin elle peut se terminer par la mort. Telles sont les quatre terminaisons que nous avons observées et que nous avons retrouvées dans les observations des auteurs. Nous n'admettons point la terminaison par le suicide , parce qu'alors il y a complication avec la mélancolie (Obs. XXIV).
A. La guérison est rare dans l'hypochondrie constitutionnelle. Quelques auteurs ont même douté qu'elle pût jamais s'obtenir. Cependant on en a recueilli quelques faits, qui sont une exception consolante faite à la sentence désespérante de ceux qui l'ont déclarée incurable. Mais en revanche l'hypochondrie accidentelle guérit le plus souvent. C'est donc aux variétés que nous avons reconnues qu'il faut attribuer cette différence dans la terminaison. Et c'est pour les avoir méconnues que les auteurs ont émis à cet égard des opinions contradictoires, qu'il nous est ainsi bien facile d'apprécier. Il serait possible aussi que le traitement plus pharmaceutique qu'hygiénique des anciens contribuât à retarder , ou même à empêcher la guérison. Mais aujourd'hui que la médecine d'observation et surtout la médecine morale sont bien comprises , tout porte à croire que désormais on comptera un bien plus grand nombre de solutions heureuses.
Nous n'avons pas besoin de revenir sur la marche que suit l'hypochondrie lorsqu'elle avance à la guérison. Nous ferons cependant remarquer que celle-ci devient plus difficile , pour ne pas dire impossible, lorsque la maladie est arrivée à la troisième période ou degré , lorsque surtout elle a occasionné ces altérations organiques qui entretiennent et accroissent la maladie , et décident une terminaison fâcheuse.
L'hypochondrie ne suit pas toujours cette marche lente et méthodique dans sa terminaison heureuse. . Quel([uefois une émotion morale vive ( Obs. VII et XXV), ou une direction puissante de l'imagination sur un sujet nouveau , la termine brusquement. Quehjuefois un exercice violent , un changement de pays et d'habitude , une hérnorrhagie abondante ou qui avait été supprimée, ou (ouïe autre crise par les sueurs , par
HISTOmiï PATIIOLOGIQUK. 447
les selles , les urines , l'apparition de quelque éruption cutanée ont amené très-fréquemment cet heureux résultat. Les auteurs les plus recommandables ont signalé les bons effets des éruptions cutanées. Rcil s'exprime ainsi : Nam subito exanihemata, tdcera , etc. , oriuinlm , et eodem momento morbus nervosus prœsens cessât. Lorry reproduit la môme pensée : Sœpè scabics ,, impétigo, herpès erumpentes sanitatem retulere. Heine, a vu des furoncles faire cesser la maladie : Jttulit sœpècurationem superveniens scabies fœda aut varix numerosa , ingens enata valdè tumentium fluxus , hemorrhaïdum atrabilis per superiora et inferiora rejectio. Boerhaave a constaté cette terminaison par une éruption de petits boutons , et une autre fois par l'apparition d'une gale humide.
Les crises par différentes sécrétions , n'ont pas été moins souvent observées.Unhypochondriaque rendit, pendant plusieurs jours , une urine noire comme de l'encre , et en fut soulagé. Après plusieurs mois l'urine revenait avec la même couleur , et produisait le même soulagement (Dol. Ann. VÏÏI, Ephem.). Les glandes salivaires et lacrymales , la vésicule du fiel , sont encore très-aptes à fournir des écoulements critiques. StoU a cherché dans les accès de la goutte la terminaison de la maladie ; mais bien souvent il y a plutôt conversion d'un désordre en un autre, qu'une crise véritable. Sub schemate hypochondriasis cum materiâ seu melancholiœ imô et maniœ, nam hac œgritudines subortâ arthritide curantur nec est infrequens futures arthriticos fieri priiis hypochondriacos cum vel sine matériel , vel hemorrhoïdarios qui morbi subortâ podagrd regulari disparent ( StoU. ). Mais le système muqueux est , de tous , celui dont les sécrétions opèrent le plus grand nombre de crises ; il fournit les sécrétions nasale , buccale , gastrique , intestinale , vaginale, urétrale , etc. Ce sont surtout les diarrhées qui amènent la solution de ces vésanies. Kampf , ayant vu des obstructions terminées par des flux de ventre , employait des lavements composés pour obtenir des crises analogues. Quoique les Sthaliens en aient exagéré les bons effets, les hémorrhoïdes n'en ont pas moins été souvent très-salutaires, de même que toutes les
448 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
autres hémorrhâgies. Les tomissements, au rapport de Klein, ont souvent été très-avantageux , soit qu'ils eussent fait rendre de la bile noire et épaisse , ou des matières glaireuses , ou du sang.
Nous n'avons jamais pu constater que l'hypochondrie s'assujettit à une durée limitée de jours ou d'années, excepté lorsqu'elle a été intermittente. ( Obs. Xlpiet XXIF). À part cette circonstance , tout nous a paru illimité et soustrait à cette fatalité des jours critiques. Mais autant il est rare de voir souvent les crises curatives adoptées , autant il est fréquent d'en voir qui procurent une amélioration bien marquée. Les auteurs et sur^ tout M. Barras , sont remplis de faits dans lesquels des évacuations bilieuse et muqueuse, des hémorragies , des sueurs , des urines abondantes et même des larmes ont procuré des soulagements réels
Lorsque le malade est guéri , il est rare qu'il reprenne bientôt une santé parfaite. L'hypochondrie laisse des traces qui durent longtemps et quelquefois même toujours. Le cerveau et le système nerveux conservent une susceptibilité très-grande. La cause la plus légère , les écarts les plus innocents suffisent pour réveiller des souffrances et des idées noires. Les variations atmosphériques se fout surtout sentir d'une manière extraordinaire ; et le malade conserve par conséquent les plus grandes prédispositions à retomber. Cette remarque devient importante, à cause des conseils hygiéniques qu'elle doit engager à donner aux convalescents , pour la conduite qu'ils ont longtemps à tenir.
B. L'hypochondrie passé très-souvent à l'état chronique. C'est l'apanage ordinaire de celle qui est constitutionnelle. Elle devient toujours chronique , de quelque manière qu'elle doive se terminer plus tard. Quant à l'hypochondrie accidentelle j deux circonstances peuvent favoriser son passage à l'état chronique : ou bien il existe une prédisposition antérieure à la maladie , alors pour peu que la cause se prolonge ou se renouvelle , l'hypochondrie , trouvant tous les éléments de l'état constitutionnel, s'identifie avec eux et devient chronique ; ou
bien , sans qu'il y ait de prédisposition antérieure , lorsqu'une cause incessante physique ou morale entretient le cerveau, l'imagination et le système nerveux dans un état perpétuel de malaise pathologique ; ou bien , lorsqu'à une première cause de la maladie s'est jointe une seconde, puis une troisième, ou lorsque des récidives se succèdent assez rapidement , alors l'appareil cérébro-nerveux , sans cesse modifié , en conserve l'ha. bitude , et passe à l'état nerveux pathologique chronique , qui caractérise l'hypochondrie chronique ou constitutionnelle. Celleci présente ensuite tous les phénomènes de bizarrerie , de calme et de sur-excitation que nous avons signalés et dont il n'est plus permis de calculer la durée ni l'issue.
C. L'hypochondrie peut se terminer par une autre maladie. Celle qui est la plus fréquente , c'est le dérangement de l'intelligence , en d'autres termes , c'est l'aliénation mentale. Ce mode de terminaison est un des plus fâcheux. On le conçoit facilement , lorsqu'on fait attention que dans l'hypochondrie , il y a Une viciation intellectuelle assez grande pour avoir été regardée comme une monomanie , dans laquelle l'idée fixe est la santé. Ce sont des sensations anormales diverses qui la provoquent et l'entretiennent. Lorsque , par leur action soutenue , ces sensations ont épuisé toute l'énergie de l'organe de l'intelligence , ou lorsqu'elles en ont vicié les actes pendant si longtemps que cette manière d'agir est devenue pour lui une habitude ou une combinaison avec l'organisation, alors les sensations peuvent cesser , et l'imagination n'en continue pas moins à délirer. Ou bien , si l'organisme est épuisé par la durée des souffrances , l'imagination passe à une sorte de démence pusillanime (Obs. I) , dont il est plus difficile encore de la guérir. Ou bien enfin , ce qui est plus rare , l'excès des sensations et des idées bizarres la convertira en manie , avant qu'il y ait ni épuisement, ni habitude contractée. Dans ces cas, la manie prend la forme et le caractère de ce que les auteurs ont appelé manie hypochondriaque. En signalant ce mode de terminaison de l'hypochondrie, Broussais ( De l'irritation et de la folie, tom. IL page 347. ) la regarde comme l'incubation non cérébrale
450 TRAITÉ DE l'iIYPOCIIONDRIE.
de la folie. Selon lui, elle se joint alors à la gastrite chronique, et il existe une double irritation qui tend à affaiblir la raison : l'irritation cérébrale et l'irritation gastrique.
Après cette lésion mentale , la plus fréquente de celles auxquelles l'hypocbondrie puisse donner lieu , est la gastrite chronique. L'altération des fonctions digestives , d'abord purement vitale, c'est-à-dire^ l'effet d'une viciation nerveuse concomitante ou sympathique , peut finir par déterminer, et détermine en effet souvent la fluxion phlegmasique de l'organe et de la membrane irritée. Les mauvaises digestions deviennent peut-être aussi des causes suffisantes d'irritation de la membrane muqueuse ga«tro-intestinale. Ainsi provoquée et entretenue , cette irritation passe à l'état de phlogose et enfin à l'état chronique. La gastrite n'est alors qu'une complication , ce qui est très-ordinaire. Quelquefois aussi, en modifiant, en changeant le mode de sensilnlité de l'estomac , la gastrite change la modification nerveuse générale , et avec elle les idées qui en étaient la conséquence. Alors, mais alors seulement, il y a conversion de l'hypocbondrie , ou terminaison par une autre maladie.
Le foie , le cœur, les poumons , la rate, etc., ont aussi été le siège de différentes affections occasionnées parl'hypochondrie, et destinées quelquefois à la rempLicer. Leur développement s'opère à peu près de la même manière que la gastrite ; l'organe seul a changé.
Il paraît que dans certains pays et à des époques éloignées, l'hypochondrie s'est terminée par le scorbut, ou qu'elle en était le prélude ; ainsi qu'on peut l'inférer de l'opinion d'Engalenus, de Senncrt , d'EtlmuUcr , de Willis et de Barbet, qui sont allés jusqu'à n'en faire quelquefois qu'une seule et môme maladie.
D. La terminaison par la mort est assez rare , surtout lorsque la maladie est récente, ainsi que l'observe Hoffmann : pins fere mokslifwwn , quàm repcntitii critii hahcl. Lorsqu'elle a lieu, elle se fait longtemps attendre.; Elle survient de deux manières , ou bien les malades , épuisés par la longueur des souffrances , arrivent au dernier degré de marasme ; une sorte
mSTGÏRE PATHOLOGIQUE. Ahi
de paralysie ou plutôt des engourdissements généraux ont lieu, et les malades s'éteignent , pour ainsi dire , sans agonie ; ou bien , et c'est h cas le plus ordinaire , une maladie secondaire se déclare (Obs.ll) et devient une complication aggravante qui, gênant des fonctions importantes, accélère la marche de la maladie vers une terminaison fâcheuse.
Nous n'avons pas cru devoir faire un chapitre particulier pour les rechutes. Cependant nous les admettons et nous en avons cité plusieurs observations , et les auteurs en citent également. La maladie, reparaissant, se manifeste par les phénomènes qui lui sont propres , et elle recommence sa marche comme auparavant. Elle fait craindre seulement d'être plus longue. Il est facile de concevoir que la mobilité nerveuse profonde qu'avait acquise l'économie, ne peut pas s'être dissipée complètement. Les écarts de l'imagination n'ont plus lieu , les phénomènes insolites de l'hypochondrie ont cessé; mais la susceptibilité reste bien grande, et laisse une grande prédisposition à recevoir plus vivement les impressions qui viennent agir sur nous, et faire développer une seconde fois la maladie. Il en est de la susceptibilité du système nerveux , comme de celle de tout autre organe , qui , lorsqu'il vient d'être guéri d'une inflammation , par exemple , conserve longtemps encore une grande susceptibilité et une grande disposition à contracter une nouvelle phlegmasie.