II. MÉDICATION ANTIPHLOGISTIQUE
Nous acceptons cette dénomination telle qu'elle est, sans vouloir nous embarquer dans les discussions relatives à la convenance ou à l'inconvenance de l'expression fondée sur une théorie surannée. Comme nous l'avons déjà vu , la méthode antiphlogistique se rattache à la méthode adoucissante , dont elle fait partie sous le rapport du but qu'elles se proposent toutes les deux , de tempérer l'éréthisme et l'excitation , de quelque part qu'ils provieniient. Mais la méthode antiphlogistique ne se borne pas à l'administration des seuls remèdes adoucissants ou antiphlogistiques , pour obtenir le résultat qu'elle se propose , elle y procède aussi par un moyen puissant , c'est la soustraction d'une plus ou moins grande quantité de sang. Ainsi la méthode se compose de deux parties essentielles et distinctes : l'administration d'adoucissants et les émissions sanguines. Lapremière partie se trouve comprise dans la méthode adoucissante , nous n'avons rien à y ajouter. La seconde partie doit faire le sujet de réflexions importantes qu'il nous est impossible de passer sous silence.
Des évncualioiis sanguines.
Parmi les agents thérapeutiques , les évacuations sanguines tiennent le premier rang. Aussi leur action puissante sur l'économie les a fait employer de tout temps et dans toutes les maladies. L'expérience n'a pas toujours sanctionné les bons effets que l'enthousiasme ou de fausses interprétations disaient en avoir obtenus. De là est venue cette lutte éternelle et acharnée entre les hémophiles et les hémophobes. Ce qui a existé- en général s'est reproduit dans le traitement de l'hypochondrie. Les évacuations sanguines y comptent leurs partisans et leurs détracteurs. Capivaccius , Rivière, Hachstelter, Sthal , Hoffmann, Manget , Coniparetti, Broussais, s'accordent pour en reconnaître les bons cff(!ts et l'utilité dans bien des circonstances. Quelques-uns môme ont poussé leur fureur pour ce moyen , jusqu'à pratiquer, au rapport de Manget, 17 6 saignées aune
personne dans le courant d'une année , et même 300 dans le même espace de temps , ainsi que Pome Ta vu. Ces excès ont sans doute été plus nuisibles qu'utiles à l'emploi de la saignée , parce que leurs insuccès fréquents ont dû soulever de nombreux détracteurs , qui ont à leur tour prononcé une prescription trop absolue. Nous regrettons d'avoir à citer ici M. Barrasr Cette sentence est devenue un préjugé général , et ce préjugé a fait beaucoup de mal. Cependant la pratique de ce médecin ne ressemble pas toujours à sa théorie , car dans le grand nombre de ses observations , nous voyons qu'il a su retirer de très-bons effets de l'emploi des évacuations sanguines.
Au milieu de ces extrêmes , beaucoup de praticiens , exempts de préventions , en ont senti la fausseté , et ont cherché à se garantir des excès d'une opinion exclusive , en ne proscrivant point absolument la saignée et en n'en faisant point non plus une panacée. Ils ont cherché à préciser les cas où elle convient, et ils sont arrivés à en déterminer quelques-uns. En cela ils se sont guidés sur la réserve dont Zacchias et Sauvages avaient déjàdonné l'exemple; car le premier surtout a fait les plus grands efforts pour répandre le plus grand jour sur cette question si controversée. Ainsi il veut qu'on n'y ait recours que chez les jeunes gens , chez les sujets d'un tempérament sanguin. Il veut qu'on ne la pratique qu'au printemps et lorsque des signes de pléthore sont manifestes. Dans toutes les autres circonstances il la regarde comme nuisible , à cause de la faiblesse qu'elle produit. Il discute les raisons qui peuvent faire préférer la saignée aux veines du bras , du pied ou à la sal va telle. La saignée du pied lui parait préférable , parce qu'elle détourne de la tête les vapeurs qui s'élèvent du sang. ïl dit avoir obtenu aussi les meilleurs effets de la saignée de la salvatelle, lorsque de la chaleur, de la douleur et de l'inflammation se manifestent dans l'abdomen ; sans pouvoir comprendre, dit-il, les rapports qu'il peut y avoir entre la salvatelle gauche et la rate, et entre la salvatelle droite et le foie, comme Hippocrate a voulu l'établir.
544 TRAITÉ DE l'HTPOCHONDRIE.
Ce que les uns ont fait pour la saignée, d'autres l'ont fait pour les sangsues, qui ont ainsi été alternativement un objet de proscription ou de louange. Malheureusement, dans ces appréciations, on s'est presque toujours laissé conduire par un esprit de système, ou par des préventions anticipées et par conséquent fâcheuses le plus souvent. Ainsi la doctrine que Stahl a voulu fonder sur la puissante influence qu'il attribuait à la veine-porte, l'a conduit, ainsi qu'un grand nombre de ses partisans, entr'autres Georges Clacius, à l'application des sangsues à l'anus, soit directement, soit après une saignée générale préalable, afin de dégorger les vaisseaux abdominaux et par suite les organes des hypochondres, en imitant la nature, qui opère souvent des merveilles au moyen des hémorrhoïdes. Ainsi Broussais, trop prévenu en faveur de la gastrite et de la gastro-entérite, veut des applications réitérées de sangsues sur l'épigastre. Déjà du temps de Zacchias, tes sangsues avaient de zélés partisans, et ce sage praticien conseillait la plus grande réserve pour elles, comme pour la saignée.
Pour nous faire une idée bien juste des efiets de la saignée dans l'hypochondrie, il faut en étudier les principaux phénomènes physiologiques, et les mettre en rapport avec l'état pathologique du malade.
Par la saignée, vous enlevez du sang à l'économie. Les gros vaisseaux, ainsi désemplis, sont moins distendus, et en portent une moins grande quantité aux organes. Celte soustraction du sang produit donc un premier elTet, c'est la diminution de sa masse dans l'appareil circulatoire. Si la soustraction n'est pas trop considérable chez l'homme en santé et convenablement replet, elle ne produit presque pas d'effet sensible, souvent même elle semble donner plus d'activité à tout l'organisme, soit en facilitant le jeu des organes de la circulation, soit en sollicitant une prompte restitution de la part dos appareils digestif et hématosique. Si, au contraire, cette soustraction est trop considérable à la fois, ou trop souvent répétée, la masse du sang devient insulTisante. Les organes n'en reçoivent plus la quantité nécessaire; leurs fonctions languissent, soit par
mSTOlUE TÙÉllAPEUTIQUEi 545
défaut d'excitation convenable, soit par défaut de matériaux suffisants. Mais ce n'est pas seulement par son volume diminué que le sang fait alors soufl'rir l'économie, c'est encore plus par la diminution de la quantité proportionnelle de sa fibrine ; car bien souvent, après une saignée abondante, le volume absolu du sang est rétabli en quelques heures, si le malade boit abondamment; mais le liquide absorbé ne remplace dans le sang que îa sérosité ; la fibrine et l'hématosine ne se reconstituent pas aussi promptement ; leur proportion est donc bien inférieure à ce qu'elle devrait être. La sérosité prédomine dans ce sang apauvri. Ce défaut de l'un des matériaux les plus essentiels du sang suffît donc pour ôter à ce liquide une partie de ses qualités incitantes et nutritives. Les organes, ne trouvant plus dans lui les conditions normales de leurs rapports, en éprouvent une souffrance réelle. Cette souffrance, trop longtemps continuée, surtout chez les personnes déjà douées d'une susceptibilité nerveuse très-grande, en produisant du malaise, augmente cette susceptibilité et donne une mobilité toujours croissante au système nerveux. Ici comme on le voit , le raisonnement physiologique €st d'accord avec l'expérience.
Ce n'est pas seulement sur la quantité du sang que la saignée agit, c'est aussi sur sa qualité. Si ce véhicule de la vie est malade , soit en totalité par l'action de l'organisme , sous l'influence de certaines causes pathologiques, comme dans l'inflammation, dans les scrofules, dans le scorbut, on conçoit qu'en enlevant ce sang vicié, destructeur, pour le remplacer par un sang nouveau , on*puisse et doive obtenir tous les bons effets qui promettent la guérison , pourvu que , dans cette altération hématosique , l'économie n'en éprouve pas qoi s'opposent à cette soustraction. S'il n'est malade , en quelque sorte, que partiellement en servant de véhicule à quelques principes morbifiques plutôt admis que constatés , on conçoit encore que l'ablation d'une partie de ces principes par la saignée, puisse obtenir ou tout au moins favoriser la guérison.
Les émissions sanguines produisent un trois ème effet que les praticiens savent bien apprécier : c'est la substitution d'une
546 TRAITÉ DE l'iIYPOCHONDRIE.
évacuatiou artificielle à une évacuation matérielle qui avait été supprimée. Ainsi, les hémorrhoïdes , les menstrues , les épistaxis , nous en offrent de fréquents exemples. Bien souvent alors c'est moins la quantité absolue du sang en excès qui cause du ravage , que le trouble de la fonction ; bien souvent aussi ce sera moins en tirant une grande quantité de sang qu'on obtiendra les bons effets qu'on désire , qu'en le tirant convenablement. Ainsi , des coliques violentes vous menacent d'une inflammation intense du bas-ventre par la suppression d'iiémorrboïdes fluentes, vous apaisez tout cet orage avec quelques sangsues que vous faites mordre à l'anus ; tandis qu'une, deux ou trois saignées copieuses n'obtiendraient rien. Ce qui rend ici les sangsues plus efficaces , c'est parce qu'elles sont une imitation plus directe de la nature. Elles rétablissent mieux i'équilil3re en produisant l'écoulement par la voie que la nature lui a ouverte. Il y a donc à envisager , moins la quantité de sang , comme on le croit trop généralement , que le trouble d'une fonction et son retentissement dans toute l'économie.
Nous admettons enfin un quatrième effet thérapeutique dans la saignée : c'est la révulsion et la dérivation. Cette action de ce moyen, a été exagérée par quelques auteurs ; mais elle a aussi été trop méconnue par quelques autres. Non sans doute, la saignée ne produit pas cette révulsion et cette dérivation qui mettait chaque organe à la disposition d'une veine déterminée. Et ce sont des pages bien inutiles que celles qui ont été péniblement élaborées pour établir cet effet. Mais sans admettre toutes les rêveries qui ont été débitées à ce sujet , nous ne pouvons pas rejeter entièrement ce mode d'agir des émissions sanguines , et il n'est pas toujours indifférent de pratiquer une saignée au bras ou au pied , et surtout d'appliquer les sangsues dans un lieu plus ou moins voisin de l'organe malade. L'expérience de tous les jours est là pour nous enseigner combien serait coupable celui qui agirait ainsi.
Rappelons-nous maintenant l'état pliysiologi(iue de l'bypoch'ondrie , et il nous sera plus facile de nous rendre conjiple de
la manière dont la saignée peut agir sur elle. Nous avons trouvé partout et constamment une modification nerveuse, irrégulière , bizarre , atoniquc, qui, en augmentant la sensibilité, la susceptibilité , la mobilité des nerfs cérébraux surtout , les mettait à la disposition des causes les plus légères de modification ou d'irritation. La physiologie nous apprend qu'il y a une sorte d'antagonisme entre les appareils circulatoire et nerveux, que la prédominance de l'un nuit à l'autre ;, et que pour que la santé existe , il faut un équilibre parfait entre ces deux appareils. Or , dans l'hypochondrie , c'est l'appareil nerveux qui jouit de la prédominance, l'appareil circulatoire est moins développé , les vaisseaux contiennent moins de sang et ils en présentent moins aux organes , qui , de cette manière sont portés à en souffrir , comme il le font toutes les fois que le sang est vicié dans sa quantité ou dans ses qualités. Notre maladie n'est donc point caractérisée par une augmentation de quantité ni par une viciation de ses principes constituants. Dès-lors , quel effet salutaire veut-on que la saignée exerce contre l'hypochondrie ? Dès le moment que la maladie n'est point dans le sang , que pourra contre elle un moyen qui n'agit que sur le sang ? L'ablation de ce liquide ne peut au contraire , que devenir nuisible par les raisons que nous avons ériumérées plus haut, et surtout si on la porte à l'excès. Nous en avons vu les effets dangereux par l'observation XX VIP. Aussi ^ nous ne balançons point à la proscrire , comme méthode de traitement , mais cette proscription ne saurait être générale , parce que, parmi les nombreuses modifications que l'hypochondrie peut recevoir de la constitution de l'individu , des causes de la maladie , des complications qui peuvent s'y joindre, il peut se rencontrer des circonstances qui exigent des évacuations sanguines. Ainsi , dans les cas rares de pléthore générale, il faudra céder à l'indication et pratiquer une ou deux saignées. Il faudra toujours en calculer l'abondance et le nombre sur l'état de l'individu et sur les effets de la médication, ce sera donc d'après Vajmantihus aut lœdentihus qu'il faudra se conduire. Si le sang en excès est une cause d'irritation , son ablation ramènera le calme , en facili-
Ô48 TRAITÉ DE l'hYPOGHONDBIE.
tant la circuiation et le jeu des organes. Mais on ne saurait trop y prendre garde , et nous recommandons de ne jamais perdre de vue les mauvais effets de notre observation citée. On n'oubliera jamais que le sang est le consolateur des nerfs, ainsi que l'avait déjà si bien observé Hippocrate selon cette expression, sanguis moderator nervorum. Il vaudra mieux en général en être avare que prodigue ( Obs. XXII ).
Il deviendra quelquefois encore indispensable de tirer du sang par la saignée ou par les sangsues , lorsqu'une congestion cérébrale ou pléthore locale devient assez incommode pour inspirer des craintes. Lorsqu'il s'agit d'une pléthore cérébrale, il faut redoubler d'attention pour ne point s'en laisser imposer. Les malades éprouvent souvent^ des vertiges , des menaces d'étourdissement , qu'ils attribuent au sang , à un commencement d'attaque , et 'qui ne sont qu'un effet nerveux, qui se dissipe assez promptement sans rien faire ou presque rien , ou du moins qui n'occasionne aucun autre accident. Et lorsqu'on se décide à tirer du sang dans ces cas, il faut en être bien sobre, pour ne pas exposer le malade à tous les inconvénients d'une déplétion trop grande. Ce serait ici le cas de pratiquer de préférence la saignée au pied, ou d'appliquer les sangsues à l'anus, aux cuisses , ou aux jài^.t^Qi* r.
Ils sont bien rares les cas où il faudra saigner pour corriger les viciations inflammatoires ou autres du sang , parce que ce n'est point Thypochondrie qui occasionne une semblable viciation , et si une maladie accessoire vient y donner lieu , ce sera cette maladie dernière qu'on traitera , sans perdre |de vue la réserve que doit toujours inspirer l'hypochondrie.
Lorsqu'il y a suppression d'hémorrhagie habituelle , il faudra, il est vrai', y suppléer par quelques émissions sanguines. Le plus souvent c'est aux sangsues qu'on aura recours, et on les appliquera aussi près que possible de l'organe ou de la surfjice par laquelle le sang s'écoulait : à l'anus pour les hémorrhoïdes , à la vulve pour les menstrues. Ce n'est que pour les épistaxis qu'on s'écartera de celte règle générale , on n'appliquera [)oint les sangsues dans les fosses nasales ni dans leur voisinage ,
HISTOIRE TIIÉIIAPEUTIQUE. 549
pas môme au cou ; il faut craindre d'opérer une direction fluxionnaire sanguine vers la tôte , surtout si le malade est déjà menacé de congestion. On les appliquera aux cuisses ou aux pieds, ou même on pratiquera une saignée générale. Quelquefois enfin s'il y a pléthore générale considérable ou turgescence inflammatoire imminente , il conviendra de pratiquer d'abord une saignée générale , ainsi que le conseille Fr. Hoffmann, et d'appliquer ensuite les sangsues. Dans ces applications , nous ne cesserons pas de recommander beaucoup d'attention et de prudence : on se rappellera que ce n'est pas toujours impunément qu'on multiplie les piqûres des sangsues sur des personnes trèsnerveuses. La douleur qu'elles occasionnent , la révolution qu'elles produisent , suffisent quelquefois pour déterminer de graves accidents nerveux , qu'on doit à plus forte raison redouter chez les hypochondriaques. Il se présente une réflexion que nous ne devons pas passer sous silence ; c'est de ne pas confondre un cours hémorrhagique quelconque et surtout hémorrhoïdal symptomatique , avec celui qui serait critique et salutaire. Car le premier ne fait qu'aigrir la maladie , au lieu que le second lui est favorable. C'est [faute d'avoir fait cette distinction qu'on a vu prôner et condamner alternativement les sangsues et le flux hémorrhoïdal. Cependant il est notoire, ainsi que l'observe Pressavin, que les hémorrhoïdes débarrassent quelquefois les gros vaisseaux abdominaux d'une surabondance de sang et produisent du soulagement. Son témoignage mérite d'autant plus la confiance , <|u'en général il regarde les sangsues comme nuisibles.
Les évacuations sanguines peuvent encore être utiles dans quelques circonstances. Lorsqu'une douleur vive est fixée quelque part , surtout à la tête, et qu'après avoir résistéà tous les moyens calmants , elle fait craindre de déterminer une fluxion sanguine congestive ou inflammatoire , alors on a conseillé l'appUcation dés sangsues. Robinson surtout recommande de les placer aux tempes, il dit avoir aussi obtenu de très-bons eflels des ventouses scarifiées , et encore plus de l'artériotomie temporale. Si nous n'&vons pas parlé plutôt de ces deux derniers.
550 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDKIE.
moyens , c'est parce qu'il est facile de leur faire l'application de tout ce qui a été dit précédemment.
Il est enjfin quelques circonstances qui peuvent rendre la saignée plus ou moins utile et qui peuvent permettre de l'essayer avec de plus grandes espérances de succès et moins de craintes de la voir nuire. Ainsi , lorsqu'un hypochondriaque est jeune , d'une bonne constitution et d'un tempérament sanguin, lorsque surtout la maladie est encore récente, la saignée pourra être plus utile et moins nuisible. Il en sera de même , si , toutes choses égales d'ailleurs, on la pratique au printemps ou en automne ; elle est beaucoup plus favorable dans ces deux saisons qu'en été et en hiver.
m. MÉDICATION CALMANTE.
Les réflexions que nous avons faites au sujet de la médication adoucissante peuvent s'appliquer à la médication calmante. Ainsi , on peut trouver des calmants dans presque tous les agents thérapeutiques , si l'on veut donner ce nom à tout ce qui calme les douleurs ou l'agitation ; parce que les douleurs et l'agitation reconnaissent un millier de causes différentes et qu'il est essentiel de combattre par les moyens qui sont appropriés à chacune. Mais avec les thérapeutistes nous ne devons comprendre sous cette dénomination que les moyens qui exercent ou qui sont regardés comme exerçant une action directe sur le système des sensations et des mouvements , sur le système nerveux. Malgré leur influence puissante sur l'appareil malade, malgré les ressources qu'ils peuvent offrir bien souvent , malgré les avantages qu'ils semblent promettre de prime abord , les médicaments de cette classe ont rarement constitué une médication hypochondriaque absolue et exclusive. Ils n'ont presque jamais été admis que comme adjuvants dans le traitement de l'hypochondrie. Ce qui peut tenir à deux causes. La première est relative aux idées qu'on s'est fiiites de la maladie ; la seconde dépend de l'action même des remèdes. Comment pouvait-on songer aux calmants , lorsqu'on ne voyait qu'un
mSTOIRE THÉRAPEUTIQUE. 55 J
état de faiblesse, et des forces à rétablir ? ou bien lorsqu'on voyait l'économie en proie à différentes buraeurs viciées ou étrangères qu'il fallait corriger ou évacuer? ou bien encore lorsqu'en voyant des nerfs malades , on ne trouvait dans eux qu'une mobilité qui dépendait de la faiblesse et de l'atonie , qu'il fallait dissiper ? ou bien enfin lorsqu'on n'y a vu qu'une altération mentale , sur laquelle on ne pouvait agir que par le moral et jamais par les remèdes ? Indépendamment de ces causes d'Oubli des calmants , il en est qui tiennent à leurs vertus mêmes et qui ont pu suffire pour les faire repousser. Cette proposition paraîtra d'abord contradictoire, mais on la trouvera juste , si l'on compare leurs effets avec l'état physiologique de la maladie.
Les calmants , hypnotiques , anodins , sédatifs , narcotiques, etc. exercent sur l'économie une triple action dont il faut bien tenir compte, si l'on veut arriver à des résultats positifs. La première action est locale et se borne à l'appareil digestif, sur lequel le médicament est appliqué immédiatemeset ; nous l'appellerons gastrique. La seconde porte son influence surtout le système nerveux ;, dont elle va calmer la mobilité ; nous la nommerons nerveuse. La troisième se passe dans le cerveau et par l'organe sur les fonctions intellectuelles ; nous lui donnerons le nom de cérèhrale. On voit que , dans cette division , nous ne faisons aucune mention de l'action que les calmants exercent sur le système nerveux ganglionaire et sur les fonctions qu'il tient sous sa dépendance. Ainsi nous faisons abstraction de leur action sur la circulation générale et capillaire , sur le sang lui-même , sur les sécrétions , sur la nutrition , non point que ce sujet ne mérite pas la plus grande attention, mais parce que nous pouvons nous en passer pour le but que nous nous proposons.
L'action gastrique des calmants est des plus manifestes. Il suffit de les avoir employés quelquefois pour la constater. Tous sans exception, mais surtout les narcotiques, la produisent presque toujours lorsqu'on les administre à une dose un peu élevée, et lorsqu'on les continue un peu longtemps. Par leur
552 TRAITÉ DE l'uYPOCHONDRIE.
contact avec l'estomac, avec les nerfs qui lui donnent la sensî^ bilité et les mouvements, ils produisent, plus ou moins prompte^ ment, la perte d'appétit, et une sorte de torpeur qui diminue ou anéantit la faculté digestive, et occasionne un véritable embarras gastrique. Alors cet organe est tourmenté par les boissons même les plus légères; il ne les digère pas, et, ne pouvant les supporter, il les rejette par le vomissement, ou il fait des efforts continuels qui produisent des nausées. On sait combien alors les indigestions sont faciles.
Par leur action nerveuse, les calmants dissipent ou modèrent les douleurs et les spasmes. C'est beaucoup^, sans doute; mais ils épuisent bientôt leur action. Ils ne produisent bientôt plus rien, à moins d'en augmenter la dose ou d'en changer souvent. Or, leur usage prolongé, après avoir d'abord produit du calme, semble souvent engourdir le système nerveux, l'affaiblir et augmenter sa mobilité. On voit par conséquent le bien qu'on peut en espérer, les inconvénients qui y sont attachés, et la prudence avec laquelle il faut les employer.
Si, par leur action cérébrale, les 'calmants apaisent quelquefois les douleurs de tête, ils en font naître plus souvent. Presque toujours aussi ils produisent de la pesanteur, de l'étourdissement, de la somnolence ou du coma vigil , des rêvasseries ou une sorte de délire fantastique. Ils exercent donc sur l'organe de l'intelligence une action spéciale, qui fait naître tous ces phénomènes, dont le degré d'intensité varie infiniment selon la dose du remède. Il est vrai qu'on peut en attribuer une partie à une espèce de congestion occasionnée par la distension des capillaires cérébraux. Mais cette congestion capillaire ne suffît pas ; elle ne peut pas fournir l'explication du délire spécial qui caractérise le narcotisme, et qui est'propre à chaque substance narcotique. La congestion ne peut produire que la pesanteur et la somnolence. Cette action cérébrale expose à beaucoup plus d'inconvénients que l'action nerveuse ; car, en troublant ainsi les fonctions de l'organe de l 'intelligence, elle en engourdit les facultés, et, physiologiquement, la congestion capillaire peut occasionner une exhalation séreuse ou séro-sanguinolente abon-
mSTOIRE TUÉRAPEUTIQUE. 553
dante, et un cpanchemcnt ou tout au moins une infiltralion toujours dangereuse. Cette action des calmants sur le cerveau peut être quelquefois avantageuse . En modifiant l'organe de l'intelligence, elle peut modifier la direction pathologique que lui avait imprimée l'hypochondrie, substituer une modification thérapeutique passagère à une modification pathologique durable, et ramener la santé avec des idées plus saines. Mais à côté de cet avantage bien chanceux et si peu justifié par l'expérience, se trouvent les graves inconvénients que nous avons signalés, et qui doivent en conséquence inspirer la plus grande réserve sur leur emploi.
Il nous sera facile maintenant d'établir le degré d'utilité dont les calmants peuvent être dans l'hypochondrie, et ce qu'on peut en attendre de bien. Leur action sur un estomac presque toujours fail)le et digérant mal, ne peut qu'en affaiblir encore l'action, et les rendre, dans le plus grand nombre des cas, plus nuisibles qu'utiles. Mais s'il y a gastralgie, comme on le voit très-souvent, ils peuvent être quelquefois utiles, lorsque la gastralgie est avec irritation, bien plus qu'avec atonie ou ataxie. Si l'estomac est en bon état, ils peuvent bien vite le détériorer, et diminuer, annuler ou pervertir ses fonctions. Il est plus rare encore qu'ils puissent produire de bons effets réels du côté de l'encéphale ; presque toujours de ce côté ils sont plus nuisibles qu'utiles, et nous avons démontré quand ils pouvaient être l'un et l'autre. C'est leur action nerveuse qui offre le plus d'avantages positifs et les moins traversés par un mélange d'accidents nuisibles. Mais encore ne faut-il lui demander que ce qui est de son ressort, que ce qui dépend d'elle ; la sédation des douleurs, le calme des spasmes. Or, l'hypochondrie ne gît pas tout entière dans ces deux phénomènes. Les calmants ne peuvent donc pas être des remèdes spéciaux et efficaces à opposer à l'hypochondrie. Ils peuvent être utiles, très-utiles quelquefois ; ils peuvent même concourir à la guérison, lorsque l'hypochondrie sera le résultat de douleurs aiguës très-actives, ou lorsqu'elle sera entretenue par la continuité de ces douleurs, ou l'apparition de douleurs sans cesse renaissantes. On voit maintenant tout le
Ô54 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
parti qu'on peut tirer des calmants, tout ce qu'on a à redouter d'eux, et pourquoi sans doute ils n'ont jamais guère été regardés comme des spécifiques de riiypochondrie.
De l'opium.
De tous les calmants ou narcotiques, l'opium conserve le premier rang. Il a par conséquent subi toutes les vicissitudes de faveur ou d'abandon des calmants, mais il n'a jamais pu s'établir et se soutenir comme un remède spécifique de l'hypochondrie. Comme il jouit de toutes les quaUtés des narcotiques, et que son action sur le cerveau et sur les capillaires lui donne souvent les apparences de l'excitation , il n'est pas étonnant qu'il ait été regardé oomme un remède chaud et excitant, déjà par Doringius, dans son Trailé de l'opium, et ensuite par Bontius, Plater, Sennert,Tralles, Winkelmann, Schroder, Wepfer, Berger, Brown, Tissot et beaucoup de modernes, ce qui n'a pas peu contribué à le faire rejeter. Cependant Viridet l'a vu produire de bons effets en calmant les douleurs et les spasmes, et en combattant l'insomnie, quelquefois si pénible, qui accable les malades. Il a même vu un hypochondriaque si cruellement torturé par ses souffrances, qu'il prit une dose considérable de laudanum liquide de Sydenham pour y mettre fin. Il échappa au narcotisme et se trouva guéri. Sauvages le regardait comme un médicament précieux, et il se louait beaucoup des pilules de cynoglosse et de 'son association avec le nitre, le cinabre, le succin, la poudre de Hanovre, l'eau de tilleul, de pivoine, de succin ou de cerise noire. Louyer-Villermay ne le conseille que dans le cas de douleur, de spasme et d'insomnie, sans lui attribuer aucune influence directe sur l'hypochondrie. M. Barras, tout en recommandant la plus grande réserve sur son emploi, le conseille dans le même but que Viridet; il le met bien audessus de tous les autres calmants, qui, selon lui, ne sont que des mirmidons auprès de l'opium. Mais il donne la préférence ^u sirop de morphine et aux pilules de cynogloses. Ainsi, malgré toutes les bonnes dispositions qu'on pourrait avoir en faveur de ce remède héroïque, on n<' pourra pas se permettre d'eu
faire un usage qui deviendrait bientôt abusif, et qui, pour procurer quelques instants de calme, amènerait consécutivement un accroissement de la mobilité nerveuse. M. Barras en cite une observation fort curieuse. Le malade était arrivé à prendre quatre-vingts centigrammes d'opium par jour, et il ne pouvait pas s'en passer, tellement l'babitude en était profonde. En tenant le cerveau constamment congestionné, ce médicament finit par déterminer une apoplexie mortelle. Aux causes propres à détourner de l'emploi trop fréquent de l'opium, nous en joindrons une qui mérite aussi beaucoup d'attention. Nous avons vu dans nos observations et dans la description de la maladie , que les hypochondriaques étaient ordinairement tourmentés par une constipation très-opiniâtre. Or l'opium , en diminuant les sécrétions intestinales et en engourdissant les contractions musculaires, augmente cette constipation au lieu de la diminuer. On ne perdra donc pas non plus cette circonstance de vue , toutes les fois qu'on se trouvera dans la nécessité de recourir à ce remède. Et pour cela on en combinera l'emploi avec quelques laxatifs , ou bien on n'y aura recours que bien rarement, ou mieux encore on l'administrera par la méthode iatraleptique ou endermique. De cette manière, son action sur l'intestin est beaucoup moins marquée. On voit donc les bons et les mauvais effets qu'on doit attendre de ce calmant , et par conséquent tous les avantages qu'on peut en espérer et tous les inconvénients qu'on peut en redouter. De plus longs détails deviendraient superflus; ils appartiennent à la matière médicale. Nous repoussons les craintes qu'on a voulu inspirer sur l'action nuisible de l'opium sur le cerveau. Nous n'en avons jamais vu aucun mauvais effet , lorsqu'il est donné avec prudence.
C'est pour la même raison que nous nous dispenserons de parler en particulier de chacun des autres calmants : on peut leur appliquer ce que nous avons dit de l'opium. Malgré cela nous convenons qu'ils ont chacun un mode d'action particulier ou spécial qui les différencie , et qui peut leur faire donner la préférence dans des cas déterminés. Mais comme ces modi-
fications n'appartiennent point exclusivement à l'hypoehondrie, et que sous ce rapport , cette maladie rentre dans le domaine commun de la thérapeutique , nous ne pouvons que renvoyer aux traités spéciaux , attendu que nous ne ferions que répéter ce qu'ils ont dit , au moins pour ce qui regarde les substances narcotiques , stramoine , digitale , belladone , aconit napel , morelle, jusquiame, laitue vireuse, ciguë, ellébore. (1) Quant aux préparations cyaniques , on n'a pas encore observé qu'elles eussent une action spéciale sur l'hypochondrie. Elles opèrent quelquefois un calme si grand qu'il ôte la sensation de l'existence de différentes parties du corps , comme si elles étaient paralysées , et cela , sans troubler les facultés intellectuelles ; mais cette action esta la fois prompte et fugace. Aussi elles ne peuvent trouver le moment et l'occasion de leur administration , que dans des cas particuliers de souffrance , ou d'agitation, qui ne sont point exclusives à la maladie et qui ne la caractérisent pas. 11 en est de même de l'oxide blanc ou fleurs de zinc , préconisé par Gaubius, et vanté ensuite pour toutes les affections nerveuses , soit administré seul , soit combiné à quelque autre calmant, tel que surtout l'extrait de jusquiame. Il n'exerce sur l'hypochondrie aucune action spéciale. Il n'agit qu'à la manière des autres calmants , et il ne peut convenir que dans les circonstances et pour les cas analogues, cependant on peut en tirer un parti quelquefois avantageux dans certaines gastralgies chroniques , qui sont causes de l'hypochondrie , ou qui l'entretiennent. Nous en dirons autant du sous-nitrate de bismuth , dont MM. Lombard et Trousseau ont fait un spéci-
(l ) .le preuds dans la Médecine des pauiTCS, la recette suivante. Elle est curieuse et elle peut dans sa sira[)licité être quelquefois utile : « Prenez une Pomme de rainette, lardez-la avec sept ou huit J)rins ou cheveux de rariues d'ellébore blanc, longs comme le ferret d'une aiguillette, faites bien cuire la pomme doucement à petit feu, et quand elle sera bien cuite, retirez les racines, et faites manger la pomme au nialade, le soir en se couchant, et s'il est arrêté au lit, à l'heure qu'on jugera la plus convenable pour dormir, cela ne mantjuera pas de provociucr le sommeil et d'apaisw- lus foujjues, les chimères et les fantaisies du malade, et h' (Mirgera doucement. »
cifiquc, une panacée. Nous répéterons ce que nous avons déjà dit bien des fois , et ce que nous ne saurions nous lasser de redire, parce que c'est une observation de la plus haute importance dans la thérapeutique de l'hypochondrie ; C'est qu'il est bon d'avoir à sa disposition plusieurs narcotiques , parce que la bizarrerie ataxique de la maladie fait que bien souvent l'organisme se trouvera très-bien d'un calmant beaucoup moins énergique qu'un autre calmant qui aura échoué. Lors donc qu'on les jugera nécessaires , on ne se découragera point par l'impuissance d'un ou de deux , on passera successivement à un autre jusqu'à ce qu'on ait trouvé celui qui sera le mieux adapté à la modification physiologique des organes. Mais encore une fois , il ne faut leur demander que ce qu'ils peuvent accorder, que ce qui ressort de leurs propriétés médicales , le calme de certaines douleurs ,|i' quelques modifications spasmodiques nerveuses , et non une guérison radicale, qui ne dépend pas d'eux , afin de ne point compter sur leur action plus qu'on ne doit, et de s'exposer ainsi à négliger quelquefois les autres bases d'un traitement rationnel. Quel que soit le remède qu'on administre, on n'oubliera jamais qu'il faut toujours avoir égard à toutes les circonstances qui sont relatives à l'âge , au sexe , au tempérament , à l'idiosyncrasie , à la saison , au climat , à la dose du remède .etc.