IV. TRAITEME:fT DES CAUSES DE l'hYPOCHONDRIE
Le premier soin du médecin est de rechercher la cause de la maladie , a6n de la combattre. C'est principalement dans son début qu'il faut s'attacher à cette étude. Car bien souvent on a échoué faute d'avoir tenu compte de ce précepte d'une aussi haute importance. Il faut bien se pénétrer de cet axiome: Sublatâ causa tollilur effectus. Si l'on pouvait , en effet , bien connaître toujours la cause de l'hypochondrie, ce serait presque l'avoir guérie, puisque sa cure aurait pour conséquence celle de la maladie. Cependant ne poussons pas trop loin cette influence de la cause sur le traitement. Car d'une part mille autres circonstances de tempérament , de constitution , de sexe , de localité , etc. , peuvent exiger l'emploi de moyens particuliers que n'indique point la cause ; d'autre part cette cause , une fois connue , ne peut pas toujours être combattue ; son action longue et incessante, a été chronique comme la maladie. Ce n'est que lentement qu'elle a agi sur l'économie , et bien souvent elle a cessé d'agir , elle n'existe plus lorsque le malade a recours aux conseils de la médecine ; il ne présente plus qu'une modification morbifîque devenue idiopathique et indépendante , et sur laquelle la cause n'exerce plus d'action. D'autre part encore le malade s'abuse presque toujours sur l'origine et la cause de son mal. Presque toujours il en place la cause partout où elle n'est pas , et ses renseignements rendent ainsi bien plus difficile sa recherche, et l'erreur très-facile. Quoi qu'il en soit de ces difficultés, on n'en persistera pas moins dans la perquisition de cette cause , afin de pouvoir la dissiper d'abord : et bien souvent ce traitement de la cause sera celui de la maladie. Et lors môme qu'elle ne pourrait plus être attaquée , elle fournirait encore des indications pour la maladie elle-même ; tous les grands observateurs sont d'accord sur l'importance et la nécessité de commencer le traitement de la maladie par celui de la cause. Fernel va même jusqu'à dire qu'elles sont si étroitement liées , qu'il est impossible de guérir
Tune tant que l'autre subsiste. C'est aussi la pensée de Tissot, qui s'élève avec force contre les auteurs qui veulent que la maladie vienne toujours de la même cause et que celte cause soit de nature à céder au même remède.
Devons-nous indiquer un traitement particulier contre les causes constitutionnelles de l'iiypochondrie ? qu'elles soient le fruit de l'hérédité, de la nativité , ou d'une éducation première vicieuse? Ne devons-nous pas le renvoyer , soit au chapitre du traitement général , soit à celui du traitement prophylactique ? Car la thérapeutique ne peut plus rien contre les causes , elle ne peut et ne doit que chercher à les corriger ou à les modifier , par tous les moyens hygiéniques et moraux que nous avons longuement énumérés , et qui seuls peuvent apporter quelques adoucissements à la cruelle position de ces infortunés hypochondriaques , comme ils peuvent seuls aussi les guérir. C'est le temps , la distraction , l'exercice et le régime qu'il leur faut.
Les affections hypocondriaques produites par des causes mentales réclament en général les moyens moraux , une médecine expectante et une application très-mesurée des agents pharmaceutiques les plus doux.
Lorsque l'hypochondrie est le résultat de la cessation d'un commerce actif ou d'un emploi administratif , d« cet ennui qui est inséparable du passage d'une vie occupée à une vie oisive, il faut ou reprendre ses travaux habituels , et ne les cesser que progressivement , ou les remplacer par d'autres occupations analogues , ou par des voyages , des distractions et des occupations manuelles ; la culture d'un jardin est la plus grande ressource de nos négociants retirés des affaires.
Lorsque l'hypochondrie sera la suite d'études forcées , d'occupations très-actives du cabinet , de veilles prolongées , d'un travail intellectuel ou d'imagination trop assidu , il faudra, sinon les supprimer complètement , du moins les modérer , les régulariser comme nous l'avons déjà dit , et comme nous le redirons encore dans le traitement prophylactique.
Lorsque des chagrins , des malheurs ou toute autre passion
706 TRAITÉ DE l'hYPOCUONDIUE.
auront causé la maladie , on s'empressera d'éloigner toutes les causes de peine et d'ennui , et de prodiguer toutes les consolations et les distractions qui composent le traitement moral. C'est d'après les mêmes principes qu'on se conduira, lorsqu'une vie sédentaire aura occasionné l'hypochondrie ; on remplacera une vie oisive par une vie active ; l'exercice , la dissipation et les voyages feront la base du traitement.
Si l'abus des plaisirs et les excès vénériens de toute espèce ont énervé le malade et amené consécutivement l'hypochondrie, on commencera par les interdire , par le faire renoncer à ses funestes penchants , en même temps que , par un régime analeptique, l'exercice et les autres moyens , on s'efforcera de redonner de l'énergie au malheureux qui est ainsi victime de ses imprudences , et de rétablir l'harmonie et l'équilibre de ses fonctions. Quoiqu'il paraisse prudent de ne pas interrompre brusquement des habitudes contractées , il n'en est pas de même ici. Il faut brusquer la privation absolue des excès qui ruinent la santé : car il est plus facile d'y renoncer tout-à-fait que de se modérer, les passions ne connaissent point de frein.
On ne saurait apporter trop de soins et d'empressement à débarrasser le malheureux qui est en proie à des pollutions diurnes ou pertes séminales involontaires. Son imagination s'afflige chaque jour davantage , et une fois que cet horrible mal est en progrès , il est bien difficile de l'arrêter et de le déraciner.
Il en sera de même de toutes les autres sécrétions et excrétions trop abondantes ; telles que l'allaitement prolongé en fournissant une grande quantité de lait , le ptyalisme , des selles trop souvent réitérées , une diarrhée chronique , des sueurs excessives , des leucorrhées chroniques et les hémorrhagies chroniques. On combattra d'abord ces évacuations excessives par les moyens appropriés , mais de manière à ne pas produire trop brusquement la suppression de sécrétions devenues habituelles. Ces premiers moyens indispensables n'empêcheront pas le traitement rationnel convenable. Lorsque les hémorrhagies utérines causent une ftiiblcusse trop grande, et que la femme
est d'une bonne constitution , il faut, à moins d'un obstacle bien précis , en venir à la saignée , même répétée plusieurs fois s'il en est besoin. Le régime sera végétal et la malade sera mise à l'usage de quelque acide végétal ou minéral , puis à quelques laxatifs, tels que tamarins, crème de tartre, etc. Si , au contraire, la femme est d'une faible constitution , à fibre molle, il lui faut des aliments moins aqueux , du bon bouillon, un peu de viande , et même quelques gouttes de vin vieux ; et pour remède on lui administrera de l'alun, du ratanbia, de l'ergot , des amers , tels que le quina , la rhubarbe , l'écorce d'oranges amères tant prônée par Septal , et des laxatifs réitérés, et même des bains froids. Les martiaux et surtout les pilules de Blaud nous ont rendu de grands services dans ces cas. Si enfin, l'hémorrhagie était spasmodique, l'opium, le lait d'ânesse, seraient les meilleurs hémostatiques.
Les suppressions sont des causes assez fréquentes de l'hypochondrie. On ne saurait donc trop en étudier le caractère et les différences, afin de mieux choisir les moyens qui conviennent pour rappeler les évacuations supprimées.
La suppression des menstrues demande quelques réflexions. Il faut bien prendre g^rde de ne pas confondre la suppression naturelle qui arrive après quarante ans , avec une suppression accidentelle. On sent combien l'on serait coupable de chercher à rappeler une évacuation qui ne doit plus reparaître , et combien , au contraire , il importe de ne rien omettre de tout ce qui peut en rétabfir le cours lorsqu'il doit continuer encore. Quoiqu'on ne doive pas chercher à rappeler les menstrues qui ont cessé , il n'en faut pas moins surveiller la cessation de cette fonction , parce qu'elle entraine souvent des accidents qu'il est essentiel de combattre. Le premier^ c'est la pléthore. Comme le disent les femmes , le sang leur fait alors la guerre. On cherchera donc à la prévenir. L'exercice convient beaucoup ; en agitant doucement la circulation , il favorise les sécrétions et les exhalations propres à suppléer jusqu'à un certain point à l'évacuation sanguine périodique. « Quand nos mains sont industrieusement occupées, a dit une femme d'esprit , notre
708 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
esprit suit leurs mouvements , et ne peut errer sur des idées pénibles.» Il est non moins essentiel de réduire la quantité de la nourriture , et surtout d'en rendre les qualités convenables à la disposition dans laquelle se trouvent les personnes du sexe à cette époque, en choisissant les aliments les moins nourrissants elles plus doux. Les viandes blanches , les végétaux , le lait, les fruits de bonne qualité , les œufs , et l'eau pure pour boisson, sont le régime le plus propre à remplir toutes les indications , à moins que des circonstances particulières n'exigent des exceptions^ dans le détail desquelles on ne peut pas entrer quand on propose des règles générales. Il faut toujours se souvenir que les nerfs acquièrent à cette époque un degré de susceptibilité beaucoup plus considérable , et qu'il faut en conséquence éviter tout ce qui pourrait ajouter à cette disposition à l'irritabilité , en interdisant un régime échauffant et toutes les choses irritantes soit en boissons , soit en aliments, soit en médicaments. S'il est nécessaire , on combattra la pléthore par des évacuations sanguines générales proportionnées aux conditions dans lesquelles se trouve la malade , ou bien on appliquera quelques sangsues aux bras plutôt qu'aux cuisses. Ces évacuations deviennent encore plus nécessaires lorsque l'utérus menace de devenir le foyer d'une congestion sanguine ou d'une désorganisation. Cependant si une irritation ou une turgescence se faisait sentir aux vaisseaux hémorrhoidaux , c'est là qu'il faudrait pratiquer les évacuations sanguines par l'application des sangsues. Beaucoup de femmes se refusent à ces évacuations , parce qu'elles sont imbues du préjugé qu'à cette époque, les saignées disposent à l'hydropisie. Elles auraient raison si l'on tirait du sang immodérément. Mais une saignée faite à propos non-seulement est utile , mais elle peut même devenir le meilleur préservatif de l'hydropisie , en dissipant la pléthore et l'embarras de la circulation , en prévenant les enrn)rgements viscéraux qui sont la cause la plus fréquente des liydropisies , et en empochant le dérangement que cette suppression produit bien souvent dans les sécrétions. Nous ne saurions en même temps trop rcconmiander l'usage des lavements
^ftK'
pour tenir le ventre libre ; et celui des bains tièdes , surtout chez les femmes très-irritables ; car si elles étaient d'une constitution faible , molle et lymphatique , les bains froids seraient préférés. Quelques médecins ont conseillé, à cette époque critique de la femme , l'établissement d'un cautère , comme un remède à tous les maux qui viennent l'affliger. Ce conseil banal a été blâmé par Fothergill et par Tissot. Ils ne l'admettent que dans les cas, oii quelque principe humoral , quelque tendance à une congestion , quelque engorgement organique existent ou sont imminents. A part ces circonstances, ils pensent que les cautères feraient plus de mal que de bien , en affaiblissant en pure perte, et en devenant un centre de douleur , un foyer d'irritation , qui , chez des personnes très-sensibles , exaspèrent, à chaque pansement^ la mobilité nerveuse et réagissent sur l'imagination.
Lorsque la suppression menstruelle est accidentelle et avant l'âge critique , il faut chercher à rappeler l'écoulement supprimé , par des boissons légèrement eménagogues , par des lavements, des injections, des fomentations, des applications et des bains de siège de même nature, par des bains de pieds réitérés , et par les grands bains et l'exercice. Si ces moyens ne suffisent pas, on fera mordre quelques sangsues à la vulve, et on les réitérera tous les mois afin d'imiter la nature et de suppléer, par cette évacuation mensuelle artificielle, aux menstrues habituelles. S'il y avait pléthore générale , congestion sanguine ou menace de congestion sur un organe , la saignée générale deviendrait indispensable, en se conformant aux règles générales que nous avons précédemment établies.
La suppression du flux hémorrhoïdal est souvent cause d'bypochondrie. Arétée l'avait déjà signalée. Quoique Stahl lui ait fait jouer un trop grand rôle , tous les praticiens s'accordent pourtant sur ce point , que ce flux supprimé et cause de la maladie doit être rappelé , par l'usage des prépaparations aloétiques par le haut et par le bas et surtout en suppositoire , et par les bains locaux de vapeurs aromatiques et excitantes , par l'application modérée et réitérée de quelques
710 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
sangsues. Mais il n'est pas toujours possible de recourir de suite à l'emploi de ces moyens. Les hémorrhoïdes sont supprimées depuis longtemps , et il y a des accidents graves auxquels il importe de remédier d'abord. Il faut calmer des spasmes violents , relever les forces , et oublier momentanément la cause , pour s'efforcer plus tard de ramener l'hémorrhagie. Si la suppression avait occasionné une pléthore générale , ou une congestion viscérale , il faudrait avoir recours aux évacuations sanguines générales ou aux applications de sangsues à l'anus , toujours en prenant pour guide l'état du malade et la prudence.
Ce que nous venons de dire du flux hémorrhoïdal , peut s 'appliquer à la suppression de toute autre espèce d'hémorrhagie habituelle, et même à la négligence d'une saignée pratiquée à certaines époques ou de sangsues apphquées aussi à certaines époques et devenues ainsi des hémorrhagies habituelles. On reviendra à ces évacuations artificielles, s'il y a urgence , et on les proportioniiera au degré de pléthore et à l'intensité des accidents nerveux.
S'il est utile de combattre les sécrétions et excrétions trop abondantes , il ne l'est pas moins d'éviter leur suppression et de faire tous les efforts pour les rappeler , si elles ont été supprimées in tempestivement. En mettant en pratique les moyens que l'art conseille dans ces cas , le médecin n'oubliera pas que ce sont des hypochondriaques auxquels il a affaire. Quelques auteurs ont proposé l'allaitement , lorsque l'hypochondrie atlaignait une femme enceinte ; ils ont pensé que la sécrétion laiteuse suppléerait aux sécrétions supprimées et que les soins que n'écessite cette fonction distrairaient l'imagination. La chose est possible. Mais à côté de cette éventuaUté , que de chances défavorables devront suspendre la détermination du praticien, et lui faire bien peser toutes les circonstances dans lesquelles se trouve la malade!
Que l'hypochondrie soit due à la répercussion d'une affection cutanée dartreuse ou ulcéreuse , naturelle ou artificielle , il faudra par tous les moyens convenables s'efforcer de la