AVANT-PROPOS. XIX
théorie physiologique de l'hypochondrie telle qu'elle ressortira de l'examen approfondi des faits. C'est là que se trouvent naturellement énoncés le siège et la nature de rhypochondrie, autant que ces deux choses puissent se concevoir.
Nous passerons ensuite à l'histoire pathologique. Nous y étudierons les causes, les phénomènes, la marche et les terminaisons de la maladie. Pour ne rien laisser à désirer, nous y joindrons le diagnostic, c'est-à-dire les signes caractéristiques qui servent à la distinguer des autres maladies avec lesquelles elle pourrait avoir quelque point d'analogie. Pour faire mieux ressortir les différences qui les séparent, nous y joindrons un tableau comparatif qui, en les présentant toutes ensemble, les fera saisir d'un coup d'œil.
Enfin, nous étudierons le traitement. Nous entrerons dans les détails les plus minutieux, parce qu'il est toujours la partie la plus importante de chaque description de maladie, parce qu'il est le but constant auquel doivent tendre tous les efforts de la médecine. Nous l'envisagerons sous ses rapports philosophiques, pharmaceutiques et physiologiques, parce que ce n'est que par l'étude soutenue de la physiologie de l'hypochondrie, et par l'application qu'on peut en faire à sa thérapeutique, qu'on arrivera à la traiter convenablement. Cette étude fera ressortir toute l'importance et la profondeur de la question dont l'Académie a demandé la solution, puisque le traitement et la guérison de l'hypochondrie sont moins le résultat d'un empirisme aveugle
Xî AVANT-PROPOS.
que de la direction habilement combinée des actes physiologiques du mal et des modifications thérapeutiques de ces actes.
Cette question immense demande des années pour être traitée convenablement. Encore faut-il travailler sans relâche^, et consulter sans cesse les faits et les auteur S;, afin d'obtenir des uns et des autres tout ce qu'ils peuvent nous donner. Rien ne se fait sans peine,, et les sciences surtout exigent beaucoup. Elles sont filles du travail. Puissent mes efforts seconder mes désirs et ne point rester au-dessous de mon sujet! Puissent-ils mériter l'attention et l'indulgence de l'Académie !
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PRV:iflIX:R£ PARTIE*
ire OBSERVATION. — Madame B.... était née dans le bienêtre de la fortune. Fille unique, elle avait reçu une éducation aussi brillante qu'on la donnait aux demoiselles avant la révolution , et aussi bonne que pouvait le comporter la tendresse extrême de ses parents. Un tempérament éminemment nerveux, toutes les grâces de la beauté , une taille élevée et bien prise , un esprit sémillant et assez orné pour parler de tout avec légèreté et sans rien approfondir , la rendirent une des femmes les plus agréables de la société : longtemps elle fut recherchée et fêtée partout. Un mariage bien assorti lui fit avoir plusieurs enfants qui eurent beaucoup de ressemblance avec leur mère. Jusqu'à l'âge de ^5 ans , rien ne vint interrompre ni sa brillante santé, ni le cours d'un bonheur jusqu'alors inaltérable.
La mort de son mari fut le commencement de ses chagrins ; elle eût cependant résisté à ce coup , si quelques années après elle ne se fût pas aperçue qu'il avait grandement compromis sa fortune, par une confiance trop grande dans des personnes dont le mauvais état des affaires lui en fît déjà perdre une partie. Un procès devint nécessaire pour sauver le reste , et ce procès , après avoir duré plusieurs années avec des alternatives d'espérances et de craintes, fut perdu et enleva presque toute la fortune de cette dame. Elle fut obligée de baser sa dépense sur ses revenus , et par conséquent de diminuer ses jouissances , de s'imposer des privations. Dès lors elle se vit réduite à un petit cercle de vieilles connaissances , elle qui jusque-là s'était toujours vue entourée de soins et d'adulations. Cette déception lui fut plus sensible encore que la perte de ses biens , et elle en fut affectée au point de ne cesser de plaindre son sort , quoiqu'il lui restât de quoi vivre trèshonorablement.
Elle commença dès lors par éprouver quelques malaises. Celte vivacité nerveuse , ces caprices plus ou moins bizarres , qui plaisent tant dans une jeune et jolie femme, lorsqu'ils sont renfermés dans de justes limites, commencèrent à prendre parfois une teintedemaussaderie et de brusquerie. Son caractère toujours vif et gai, sa disposition à rire toujours et de tout , furent altérés. Elle qui n'avait jamais connu l'ennui ni le chagrin , ressentit souvent les atteintes de la tristesse et de la morosité. Cet état dura trois ans , sans faire des progrès bien sensibles , ou du moins bien rapides. Un soir qu'elle avait, selon son habitude, réuni quelques personnes , elle se sentit l'estomac fatigué. On lui fit avaler plusieurs tasses d'infusion de thé un peu chargé. Une agitation nerveuse extraordinaire en fut la suite; pendant plusieurs heures elle éprouva des spasmes , des chaleurs , des douleurs vagues et erratiques ^ un sentiment d'an-
goisses dans la région précordiale , et une sorte de suffocation avec des palpitations violentes et passagères ; mais il n'y eut point de véritables crises de nerfs, de crises hystériques. Depuis ce moment le système nerveux de M.""^ B... fut modifié , et elle ne cessa jamais d'en accuser souvent le thé. Elle devint d'une susceptibilité très-grande ; elle éprouvait à chaque instant des douleurs dans toutes les parties du corps. C'était un malaise général qui ne lui laissait que peu d'instants, et sur lequel son imagination se reportait presque sans cesse ; son humeur passait rapidement d'un extrême à l'autre: tantôt c'étaient des explosions d'une joie bruyante, qui faisaient bientôt place à un air sombre et rêveur qui était le résultat d'un retour de sa pensée sur elle-même et sur ses maux ; tantôt c'était une sensibilité exagérée sur toutes sortes de sujets , quelquefois les plus insignifiants , et qui amenait toujours une tristesse langoureuse, pendant laquelle Tépigastre devenait le siège d'une gêne plus grande. Cependant la digestion se soutenait , et toutes les fonctions s'exécutaient avec assez de régularité, à l'exception des évacuations alvines qui étaient devenues plus paresseuses. En s'occupant beaucoup de cet état de malaise , elle s'en inquiéta davantage , et les douleurs vagues qu'elle éprouvait devinrent plus intenses et plus soutenues ; elles parurent prendre le caractère rhumatismal. On lui conseilla l'usage des bains de vapeurs : elle en prit un, mais il lui causa une agitation si extraordinaire qu'elle ne put pas rester dix minutes dans l'appareil. Ses douleur&en furent tellement augmentées, qu'elle ne cessa depuis cette époque , août 1842 , d'accuser ce bain de lui avoir donné son rhumatisme. Depuis lors effectivement l'affection rhumatismale ne fut pas douteuse; non-seulement aux changements de température, les douleurs se faisaient sentir plus vivement dans différentes parties du corps ; mais , ce qui était le plus ordinaire, lorsqu'elles se fixaient aux
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membres et surtout à la main et aux doigts , les articulations se gonflaient et rendaient presque impossibles les mouvements des membres qui en étaient le siège. L*année suivante (1833), elle fut envoyée aux eaux d Aix en Savoie. Comme elle conservait toutes les apparences d'une forte constitution , malgré ses souffrances et ses plaintes encore plus grandes , on pensa pouvoir lui faire prendre avec fruit les douches , les bains et tout l'appareil des divers modes d'administration des eaux. Parce qu'elle désirait beaucoup de guérir, elle les supporta courageusement pendant dix jours. Mais alors , tous ses maux ne faisant qu'augmenter , elle les cessa , et elle revint chez elle beaucoup plus malade qu'elle n'en était partie. Son imagination en fut toutà-fait dérangée. Elle accusa à leur tour les eaux thermales d'avoir été la cause de tous ses maux, elle se crut, successivement et quelquefois d'un moment à l'autre , atteinte de plusieurs maladies. Indépendamment des médecins et des livres de médecine qu'elle consultait, elle s'adressa toujours et bien vite à tous les donneurs de remèdes et d'arcanes , et à tous les jongleurs homœopalhiques , magnétiques , et même sorciers. Pendant deux ans sa maladie ne parut pas changer notablement. Tantôt l'espérance renaissait pour quelques instants, tantôt le désespoir s'emparait de son imagination; seulement ses forces diminuèrent, et elle parut maigrir un peu.
Ce fut alors seulement , au mois de mars 1834 , que je la vis pour la première fois. Il me fallut entendre le long récit de toutes ses souffrances; il dura plus d'une heure, et il aurait duré bien davantage, si je ne l'avais pas abrégé; elle avait éprouvé tant de maladies, et elle en éprouvait tant encore , sur la description de chacune desquelles elle s'étendait avec une complaisance rare, et avec un choix d'expressions pittoresques fort remarquable.
Voici dans quel état se trouvait M'"*B.... : l'expression de sa physionomie annonçait une constitution éminemment nerveuse. Une maigreur assez prononcée indiquait que la malade souffrait depuis longtemps. Sa parole était sonore ; les phrases étaient longues et bien coupées , ce qui d'avance faisait présumer l'intégrité de l'organe de la respiration. Dans ce récit interminable, il était facile de reconnaître le cachet d'une hypochondrie arrivée déjà à un degré bien avancé. Un moment c'étail la poitrine qui était le siège de la maladie ; un autre moment c'était le cœur , puis l'estomac , puis la matrice, puis le foie, puis les intestins. Enfin c'était un rhumatisme , une fièvre compliquée , et chaque peinture était accompagnée de ces détails minutieux dont les hypochondriaques sont seuls capables. Dans ce récit, le thé, le bain de vapeurs, les eaux d'Âix, furentsuccessivement et alternativement accusés d'avoir été chacun la cause unique de la maladie. C'était toujours le moyen dont elle parlait qui avait causé tout le mal. Lorsqu'elle ne parlait pas de ses souffrances , sa conversation était toujours agréable , sémillante et animée. Elle dormait peu ; elle prétendait souffrir constamment des douleurs atroces occasionnées par son rhumatisme ou par sa fièvre muqueuse. Tous les sens étaient bons; leur sensibilité semblait plutôt exallée que diminuée; elle n'était point pervertie ; il n'y avait point d'hallucination. La faiblesse musculaire était grande; elle ne se levait que pour faire quelques pas dans sa chambre , et cela avec une lenteur qui paraissait tenir de la rigidité. L'appétit était capricieux; un jour elle mangeait raisonnablement , et tout passait bien; un autre jour elle ne voulait rien manger , elle prétendait que l'aliment le plus léger la fatiguait ; cependant, en général , elle mangeait encore passablement ; la digestion se faisait bien. Elle se plaignait de vents et de pesanteurs dans l'estomac, Il y avait constipation opiniâtre , elle n'allait
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presque jamais à la selle sans lavements ; quelquefois il en fallait plusieurs pour provoquer les évacuations alpines , et bien souvent même il fallait les rendre purgatifs pour en obtenir quelques effets. Les matières étaient dures, sèches et peu colorées. La circulation était régulière ; il n'y avait point d'intermittence dans le pouls ; mais il était serré et un peu plus vif que dansi l'état naturel ; la moindre émotion le faisait varier. On sentait dans la région épigastrique' un battement isochrone au pouls. Nous l'attribuâmes au tronc de la cœliaque plus développé, comme on a l'habitude de le faire. La maT lade disait aussi sentir souvent des battements semblables dans différentes parties du corps , soit à la tempe , aux oreilles, dans la poitrine, et plus rarement dans les membres. La respiration se faisait régulièrement ; la poitrine était sonore , et l'air pénétrait partout. Cependant Mad. B toussait quelquefois , et elle rendait des;
crachats le plus ordinairement glaireux et incolores, et quelquefois muqueux , jaunâtres , comme dans le catarrhe pulmonaire ; le plus souvent elle ne rendait qu'une matière blanche ou d'un gris blanc , presque concrète et taillée irrégulièrement , comme seraient des grains de riz bouillis. Les sécrétions paraissaient viciées. Mad. B.... mouchait fort peu. Elle avait la bouche sèche ; elle ne pouvait avoir que difficilement un peu de salive ; l'arrière-gorge était également sèche , et cependant il s'y formait cette mucosité grumeuse et épaisse dont nous avons pailé plus haut, et qui provoquait souvent une sorte de toux , ou plutôt de raclement incommode. Les sécrétions biliaire, pancréatique et muqueuses intestinales étaient sans doute diminuées aussi , puisqu'il y avait une constipation. Les urines étaient tantôt rares , tantôt abondantes , mais toujours limpides et incolores. La peau était sèche; il n'y avait pas de sueur ni de moiteur à aucune époque de la jour? ncc. La nutrition souffrait aussi, [)uis(iue Mad. B....
avait beaucoup perdu de son embonpoint , et qu'elle en perdait chaque jour.
J'essayai de relever le moral abattu de la malade en lui promettant une guérison assurée, si elle voulait être bien docile , et je lui prescrivis seulement quelques infusions de fleurs de violettes et de mauves, qui étaient la seuletisanequ'ellepiitsupporter depuis longtemps; je lui recommandai beaucoup de distraction, et de l'exercice autant que possible. Quinze jours après, M™^ B.... voulait aller à Paris ; toutes ses dimensions étaient prises ; mais bientôt une prétendue affection des muqueuses y mit obstacle. Quelque temps après, elle était décidée à aller dans le midi ; pendant huit jours , c'était dans une ville ; pendant huit jours c'était dans l'autre , et toujours le voyage se fixait à quinze jours ou un mois , et bientôt quelques nouveaux inconvénients ou de nouveaux projets venaient en arrêter l'exécution. Un jour M"^ B.... se croyait atteinte d'une maladie de matrice , et l'on sait ce que les dames entendent par maladie de matrice. Malgré ma conviction antérieure , il fallait explorer avec une attention minutieuse afin de pouvoir la détromper. Un autre jour , elle était atteinte d'un anévrisme , et c'était avec les mêmes précautions qu'il fallait procéder. Un autre fois^elle avait les poumons atteints d'une phthisie pulmonaire , et il fallait de nouveau employer l'examen le plus attentif pour la dissuader. Tantôt elle accusait avec désespoir son thé d'être la cause de ses maux, tantôt son bain de vapeurs, tantôt un lavement , tantôt un potage, ou toute autre chose qui lui passait par la tête , et son imagination ingénieuse trouvait toujours le moyen de faire découler tous ses maux de la cause^qu'elle leur supposait.
M. Alibert fut consulté ; il conseilla les eaux de Luxeuil et le séjour dans le midi de la France : nouveaux préparatifs de voyage toujours aussi infructueux que les autres. Pensant suppléer alors au déplacement
8 TRAITÉ DE l'HYPOGHONDRIE.
de contrée par un déplacement d'appartement , elle changea de logement. Se trouvant bientôt plus mal qu'elle n'était dans son premier logement, elle en changea encore. Au commencement de 18^7, il semblait y avoir un peu de soulagement à ses peines physiques et morales ; elle souffrait moins, et se livrait moins vivement à ses idées pénibles , lorsque la grippe parut. Elle en fut atteinte. Celte maladie singulière , si peu grave en apparence et qui a laissé des suites si longues et si fâcheuses , réveilla toutes ses souffrances rhuma^^ tismales et nerveuses , et leur imprima ce cachet d'in-» tensité spécial qui a si bien caractérisé la grippe. M""^ B.... retomba plus gravement malade qu'aupara-^ vant. Les douleurs plus vives avaient , selon elle , un caractère bien différent de ce qu'elles étaient , et son imagination en fut beaucoup plus torturée. Il lui semblait que ses fibres se déchiraient en deux , ou qu'elles étaient attachées à des fils qui les tiraient isolée ment. Dès ce moment et pendant plusieurs années , la grippe fut un sujet d'accusations ; c'était elle qui l'avait rendue malade; avant elle, elle ne souffrait plus, elle était guérie. Cependant cette année-là même , elle fit le voyage de Luxeuil ; elle s'y trouva assez fatiguée pour ne pouvoir y prendre que huit bains. Elle en revint avec une fièvre tierce bien caractérisée ; elle était à son sixième accès, lorsqu'elle arriva chez elle. Je lui laissai prendre encore un accès, dans l'espérance que le repos et le changement d'air pourraient en diminuer l'intensité. Il n'en fut rien, car le paroxysme fat plus intense que les autres. Je lui prescrivis cinquante centigrammes de sulfate de quinine , à prendre dans une potion calmante , trois heures avant l'accès et en trois doses. L'accès fut arrêté. Elle en prit quarante centigrammes pour prévenir le suivant , et trente pour prévenir un troisième. Alors je suspendis son adminislialiun , parce que l'estomac ne paraissait pas s'en açr
commoder très-bien , et que M"** B.... commençait à éprouver les effets imaginaires d'une gastrite. Son état physique sembla s'améliorer pendant quelque temps , mais il n'y avait point de cbangeraent dans le moral. Son imagination toujours vagabonde ne cessait de faire des projets ou de se créer des maladies. Elle ne voulait plus entendre parler des eaux , c'étaient les eaux qui l'avaient tuée , c'étaient les eaux qui l'avaient mise dans l'état où elle était. Mais elle s'occupait sans cesse de chercher quelle serait la ville du midi qui lui conviendrait le mieux ,' et pendant une ou deux semaines , elle prenait avec activité des renseignements sur celle dont on lui avait parlé ; elle faisait ses préparatifs , elle devait partir , la santé l'attendait là. Tout à coup, des raisons plus ou moins plausibles ou insignifiantes faisaient ajourner le voyage , et de nouveaux projets ou de nouvelles maladies venaient occuper son imagination , et remplacer les préoccupations précédentes.
Elle passa ainsi toute l'année 1838 , et ce fut dans le mois de septembre de cette année , qu'elle éprouva une congestion cérébrale qui augmenta beaucoup par la disposition d'esprit dans laquelle elle se trouvait ; elle se crut atteinte d'une apoplexie. Il est vrai que sa langue éprouvait de l'embarras à remuer. Ses idées, disait-elle, ne se présentaient plus ; elle avait un sommeil Irès-pénible ; elle croyait éprouver de l'engourdissement dans les membres , et surtout du côté gauche ; la face était un peu colorée. Je pratiquai une saignée de deux palettes seulement , parce que je voulais ménager les évacuations sanguines chez une personne aussi éminemment nerveuse. Elle fut suffisante pour arrêter les accidents céphaliques, et la malade revint à son état pathologique normal , c'est-à-dire à ses idées incohérentes soit dans ses projets , soit dans ses souffrances. L'appétit se soutenait assez bien , et le pouls avait repi is son rhylhme de vivacité ordinaire. Les forces seules ne re-^
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venaient pas, et la malade n'osait pas se décider à sortir même en voiture; cependant on lui montrait la nécessité de le faire pour se préparer à supporter son voyage dans le midi; elle se décida à faire quelques promenades en voiture. Vers la fin de décembre, au moment où elle se trouvait assez bien et où la plus grande espérance de guérison s'appuyait sur son prochain voyage , elle fut prise d'un épistaxis dont l'abondance devint inquiétante pour la malade ; elle se crut perdue sans ressource. Vainement j'essayai de la rassurer ; elle se livra au désespoir. Cependant, comme je le lui avais prédit, l'épistaxis s'arrêta , et après quelques jours de faiblesse , elle rentra dans son état ordinaire.
Quoique son état parût toujours le même, cependant il y avait un dépérissement évident , elle maigrissait toujours un peu, et ses forces diminuaient lentement. Tourmentée par des souffrances nerveuses incessantes et par une imagination égarée, elle transformait ses souffrances en maladies réelles pour son imagination, et il fallait à la fois lutter contre ces nouvelles idées, qui souvent n'étaient que la répétition d'idées qu'elle avait déjà abandonnées vingt fois. Aujourd'hui c'était une phthisie, demain une apoplexie, un autre jour une paralysie, plus tard une gastrite chronique, des obstructions, un squirrhe utérin, un anévrisme, etc. La mensongère liomœopathie eut sa confiance ; mais elle la perdit bientôt, parce qu'elle reconnut dans ses promesses et ses pratiques les jongleries du charlatanisme. Le magnétisme animal éprouva le même sort, de même que l'électricité. On lui parla de M. Barras, elle le consulta à l'aide d'un mémoire que je lui rédigeai; les conseils de cet habile praticien de la capitale furent sages et consciencieux ; c'était une alimentation convenable, de la distraction, et surtout le voyage dans le midi. Pour mieux se conformer à ses conseils, elle se procura son ouvrage sur les gastralgies et les entéralgies, et ce fut
pour son imagination un nouveau chapitre d'étude, et pour moi une arène de discussions et d'interprétations. Je dois le dire, elle a suivi les conseils de ce praticien et de son livre, autant que pouvait le faire une personne d'une versatilité aussi grande. Cependant elle entremêlait ce régime de quelques pratiques de commères qui vinrent souvent faire une suspension à ce traitement rationnel. Elle eut même occasion, en 18/iO, de voir M. Barras, dans un de ses voyages dans la ville qu'elle habitait, et il lui renouvela de vive voix tout ce qu'il lui avait écrit.
Depuis quelque temps une dévotion quelquefois fanatique s'emparait de toutes ses facultés ;elle offrait ses souffrances à Dieu,eile désirait la mort; elle faisait des vœux, des neuvaines, elle projetait des pèlerinages, et elle en faisait les préparatifs. Malgré ses désirs de la mort, dictés par une ame ardente à embrasser avec exagération tout ce qu'elle adoptait, il était facile de voir que c'était ce qu'elle redoutait le plus. Cependant elle parlait de sa fille, de sa fille qu'elle avait perdue et qu'elle irait rejoindre au ciel ; que c'était là seulement que le bonheur l'attendait.
Vers la fin de 1 840, les facultés intellectuelles qui s'étaient toujours conservées intactes, excepté sur son sort, commencèrent à varier par moment. Elle avait parfois des idées qui n'étaient pas suivies ou qui étaient déraisonnables. Une nouvelle congestion cérébrale eut lieu ; une petite saignée d^une palette en arrêta les progrès ; mais les facultés intellectuelles en éprouvèrent une secousse bien grande ; elles prirent le caractère de cette démence enfantine des vieillards. Elle ne savait plus ce qu'elle voulait, ni ce qu'elle ne voulait pas; elle repoussait ce qu'elle venait de demander; elle riait, elle pleurait, elle chantait. Cependant ses idées premières de maladies, de causes de maladies, de traitement ne l'abandonnaient pas. Parfois j'étais son dieu tutélaire; dans d'autres moments j'étais la cause de tous ses maux,
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je voulais sa mort ; puis elle me demandait pardon ; en un mot, sa tête fut alors presque totalement perdue. Cependant l'appétit se soutenait, la digestion s'opérait, et tout l'appareil des autres modifications pathologiques et physiologiqnes ne fit que s'accroître. La constipation surtout devint d'une opiniâtreté extraordinaire ; elle demeurait quelquefois quinze jours sans aller à la selle; les minoratifs, les lavements n'y faisaient bien souvent rien, et lorsque, avec ou sans mes conseils, elle avait pris quelque purgatif qui produisait de l'effet, son ventre en était soulagé dans un sens. Presque toujours il yavaitaprès, un accroissement inconcevable de malaise, de façon qu'elle accusait les purgatifs d'être la cause de ses maux. Aussi je m'opposai autant que possible à leur administration ; et le plus souvent, pour remédier à la constipation, elle se faisait une occupation d'aller chercher les matières alvines avec les doigts, ce qu'elle appelait se grabotter.
Un parent se mourait d'un cancer au rectum ; elle eut vingt fois la pensée qu'elle aussi en avait un, et il fallut plusieurs fois procéder à l'exploration minutieuse de cet infestin pour la rassurer.
L'affection cérébrale fit des progrès sensibles, non seulement sous le rapport des facultés intellectuelles, mais sous le rapport des forces musculaires, qui diminuèrent beaucoup, au point qu'elle ne pouvait presque plus se tenir seule debout, ni marcher sans un appui ; aussi elle se laissa tomber un joui-, et sa tête frappa violemment contre une chaise. Cette chute devint à son tour la cause de tous ses maux.
Depuis ce moment, son mal, qui avait élé stationnaire pendant si longtemps, fit des progrès bien sensibles. L'abolissement des facultés inlellecluelles fut remarquable. Chaque jour les forces s'épuisèrent de plus en plus; le pouls devint petit, les évacuations alvines de plus en plus rares et difficiles. La malade arriva à un
état de démence tel qu'elle cessa même de s'occuper de ses souffrances; les poupées, les modes et des cantiques devinrent tout son monde. Elle oubliait même le nom des personnes de sa connaissance, et lorsqu'elle voulait parler de quelqu'un, il fallait deviner et la personne et ce qu'elle voulait en dire. Il paraissait y avoir parfois des apparences de congestion cérébrale qui menaçaient d'une attaque , et la langue alors s'embarrassait. Mais bientôt tout rentrait dans l'ordre, et il n'y avait aucune paralysie. Les facultés intellectuelles s'éteignirent peu à peu. La digestion qui jusque-là avait continué à se faire avec activité se ressentit des progrès du mal; on ne put bientôt lui donner à manger que de légers potages. Enfin elle tomba dans un état presque comateux qui dura cinq ou six jours, et après lesquels elle s'éteignil presque sans agonie.
Il ne fut pas possible de faire l'autopsie du corps.
Malgré la longueur de cette observation, elle eût été bien plus longue encore si j'avais rapporté toutes les bizarreries de la malade, si même j'avais fait l'histoire de toutes les affections pathologiques qui sont venues la compliquer momentanément, telles que des retours assez fréquents de son rhumatisme, des catarrhes pulmonaires, une dyssenterie, etc. Maïs j'ai pensé que les détails relatifs à ces objets seraient déplacés, parce que ces maux intercurrents n'appartiennent point à la maladie elle-même.
Réflexions. — Malgré les omissions dont je viens de
parler, l'histoire pathologique de M'"^ B est assez lon-
gue> et je ne suis entré dans tous ces détails, que parce que c'est une des hypocliondries les mieux caractérisées que j'aie jamais rencontrées. Essayons d'en faire l'analyse.
Une constitution nerveuse et mobile annonçait cliez M"'' B.... une prédisposition aux maladies nerveu-
i4 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
ses et encéphaliques pour peu que des causes déterminantes vinssent agir sur elle. L'événement n'a que trop justifié ces prévisions. La perte de la fortune, l'âge de retour, et quelques chagrins domestiques ont commencé la maladie, et différentes circonstances, en agissant sur un corps aussi disposé, ont achevé de la déterminer. La cause première a donc agi sur le cerveau, et ce viscère a réagi sur le reste de l'économie ; c'est donc le cerveau qui a été le siège principal de la maladie, le foyer ou le point d'irradiation de tous les phénomènes relatifs à cette affection qui se sont présentés par la suite.
Les phénomènes qui ont eu lieu ont été extrêmement nombreux et bizarres. Tous se rattachent à des sensations vicieuses, à une mobilité très-grande, à une imagination déréglée et viciée par les souffrances. Il n'y avait pas une partie du corps qui, par moments et si la malade y fixait son attention, ne devînt le siège d'une douleur, et cette douleur n'était jamais la même; toujours elle se présentait sous une forme nouvelle, et la malade cherchait des expressions plus ou moins énergiques pour la peindre et faire image. Cependant c'est dans la région épigastrique et hypochondriaque que les souffrances et l'attention se reportaient le plus souvent. C'était aussi le point sur lequel l'imagination de la malade , plus souvent ramenée , trouvait une plus ample matière à développer toutes les maladies qu'elle se figurait avoir, à mesure qu'elles lui étaient suggérées par des souffrances, des récits, des lectures, des souvenirs, ou des combinaisons plus ou moins bien coordonnées. Toujours est-il vrai qu'il y avait souffrances, qu'il y avait sensations perçues d'une douleur ou d'un état anormal ; que c'est surtout cette sensation vicieuse qui faisait travailler l'imagination. Comme les investigations les plus minutieuses ne pouvaient faire trouver aucune lésion organique apparente dans les parties mises en
seène, bien évidemment ces phénomènes de sensations trouvaient leur cause dans les nerfs eux-mêmes , dans une modification physiologique de leur état normal, ou dans une modification quelquefois inappréciable.
On ne peut pas attribuer à d'autres organes ces sensations douloureuses et viciées, parce que dans l'économie chaque acte reconnaît un agent bien déterminé, chaque organe exécute des actes ou des fonctions bien précises^ aucun organe ne peut en remplacer un autre dans des fonctions différentes. Les nerfs cérébraux seuls sont chargés de porter les sensations au cerveau ; seuls ils peuvent donc donner la connaissance des douleurs qu'ils ressentent dans quelque partie du corps que ce soit. Ces douleurs sont réelles, les malades les sentent ; mais ils les sentent exagérées par des nerfs malades, exagérées par une imagination malade, qui les interprète ensuite h sa fantaisie.
Par mobilité très-grande j'entends cette facilité et cette promptitude avec lesquelles les sensations changent quelquefois d'un moment à l'autre, ainsi que leurs interprétations. Dans une conversation d'une demiheure ou d'une heure, M"'^ B.... changeait quelquefois cinq ou six fois de manière de sentir, d'idée et de projets. Mais je n'entends point la mobilité musculaire : car bien loin d'être surexcitée, elle paraissait diminuée. 11 y avait une sorte de légère torpeur dans l'appareil locomoteur, et jamais il n'y a eu ni spasmes convulsifs, ni crises hystériques.
Cette mobilité était surtout remarquable dans l'imagination. D'un moment à l'autre les idées changeaient. Une sensation nouvelle, une douleur déplacée, un phénomène insignifiant, était chez elle la cause d'effets extraordinaires. Tout annonçait des maladies graves, et d'autant plus graves qu'on ne les avait pas connues, et qu'elles avaient eu le temps de faire des pro^ grès. Elle s'en faisait do suite un géant qu'on ne
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pourrait plus abattre. De celte manière les souffrances qui y avaient donné lieu, exaspérées parla réaction de celte imagination perverticj augmentèrent prodigieusement : et alors souffrances réelles, mais exagérées, et maladies imaginaires entées sur elles; tout concourait à raellre la malade dans un état bien pénible et souvent bien difficile à dissiper ; parce qu'une imagination à la fois malade et tourmentée par des souffrances, n'est pas facile à convaincre ; elle se révolte contre les raisonneraenls qu'on essaie de lui faire pour la dissuader de ses erreurs. Elle sent des souffrances, elles qualifier d'imaginaires, c'est non seulement se méprendre, mais c'est l'injurier ou se moquer d'elle.
Aussi faut-îl avoir bien soin de distinguer deux choses dans cette vicialion de l'imagination : la souffrance ou la douleur perçue, et les maladies qni en sont la prétendue conséquence. La souffrance est réelle. Elle est exagérée, il est vrai, et prodigieusement exagérée, soit par la sensibilité plus grande et même pathologique des nerfs, soit par l'état pathologique aussi dans lequel se trouve l'organe de l'imagination ; mais elle n'en existe pas moins. Le malade la sent, et lui dire que c'est une erreur, taxer d'imaginaires ces souffrances, c'est le révolter avec juste raison, parce qu'il les sent, et que tous les raisonnements du monde ne peuvent pas l'empêcher de les sentir. Ce qu'il y a d'imaginaire, de faux, d'erroné, ce sont les maladies nombreuses que crée son imagination, d'après les sensations qu'elle a reçues ou qu'elle a provoquées en lisant l'histoire d'une maladie ou en en entendant parler. On peut raisonner ce point, on peut amener les malades à s'en distraire, on peut les dissuader en s'y prenant convenablement; mais il ne faut jamais nier les douleurs, parce que, je le répète, elles sont réelles.
Avec cette facilité à se créer de nouvelles maladies, M"" B.... conservait le désir de guérir. Si parfois elle
OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS. l7
semblait en désesjiérerj si elle paraissait bien convaincue de l'impuissance de l'art et de son incurabililé, c'était une ruse de sa part, c'était pour se faire mieux, dissuader de ses idées fâcheuses , c'était pour faire trouver de nouvelles médications plus efficaces ; car on la voyait en même temps accueillir et rechercher les moyens les plus extraordinaires et les passer tous en revue; et, chose singulière, lorsqu'un plan de traitement avait été bien discuté et qu'elle l'avait adopté, elle finissait toujours par ces mots : « Vous savez bien que je « ne puis supporter que l'infusion de fleurs de violettes.» Cependant lorsque l'agitation devenait trop vive, je lui faisais prendre quelques potions calmantes, et lorsque la constipation était très-grande, elle se décidait volontiers h prendre quelque purgatif, et elle en aurait pris beaucoup plus souvent, si je ne m'y fusse pas opposé.
Ces symptômes, comme on le voit, appartiennent tous au système nerveux cérébral. Poursuivons l'analyse de l'observation.
La circulation était peu troublée ; le pouls était régulier, mais il était, en général, petit et un peu plus vite qu'il n'aurait dû l'être (80 pulsations par minute). Le cœur battait parfois assez vivement, il semblait surchargé ; alors il gênait les poumons et la respiration. Un battement presque continuel se faisait sentir à l'épigastre, au trépied de la cœliaque ; la même pulsation se faisait sentir parfois dans d'autres régions du corps et même dans les membres, mais elle n'avait jamais une longue durée^ et elle ne s'y reproduisait pas avec la même constance.
La respiration était encore moins dérangée que la circulation; elle s'exécutait naturellement. Cependant une petite toux presque sèche avait lieu, et elle n'amenait ordinairement qu'un petit crachat irrégulier, dur, grisâtre et peu volumineux, quoique la membrane muqueuse pulmonaire fût très-impressionnable, puisqu'elle
18 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
ressentait l'influence des moindres cliangemenls de température, qu'un catarrhe léger se déclarait, et que des crachats larges et jaunes étaient expectorés pendant quelques jours. Les poumons ont toujours paru sains dans toute leur étendue.
La digestion stomacale s'est toujours faite avec assez de régularité. L'appétit s'est assez bien soutenu. Elle a toujours mangé assez copieusement, et les aliments ont toujours bien passé, excepté dans les moments où d'autres affections pathologiques sont venues compliquer l'hypochondrie. Je ne parle pas non plus de quelques indigestions, parce qu'elles n'ont rien eu de constant, et qu'elles étaient indépendantes de la maladie principale. Mais en revanche la constipation a été opiniâtre, et elle est toujours allée en croissant. Les matières sortaient sèches et dures, et leur passage faisait souffrir lorsque la malade ne les amenait pas par petites parcelles et, pour ainsi dire, broyées. Il y avait donc à la fois diminution dans la sécrétion des fluides biliaires et intestinaux, et diminution dans la contraction musculaire des intestins.
Quelques-unes des sécrétions ont aussi éprouvé des modiflcations sensibles. Déjà nous avons vu l'arrièregorge sécréter un mucus épais et durci, et d'un gris blanchâtre, analogue à du riz cuit ; nous avons vu l'intestin ne sécréter que faiblement la mucosité nécessaire pour faciliter l'avancement des matières fécales ; nous avons vu la peau le plus souvent sèche et aride. La salive paraît aussi se sécréter plus difficilement et en moindre quantité, car la bouche est ordinairement sèche. Il est difficile de savoir ce que font le foie et le pancréas. Cependant la sécheresse des matières exciémentielles, leur séjour prolongé et leur couleur peu foncée feraient soupçonner que la bile est sécrétée moins abondamment. Les urines ont été tantôt abondantes, tantôt rares, njais toujours claires et limpides.
excepté dans les moments des maladies intercurrentes.
La nutrition a beaucoup souffert ; elle s'exécutait mal. Le mouvement de décomposition était supérieur au mouvement de composition, puisque l'amaigrissement a marché progressivement, et qu'il était arrivé à l'état de marasme. Cependant il n'était l'effet ni d'une altération organique, ni de la privation de nourriture, puisque M""* B.... mangeait suffisamment et qu'elle digérait bien.
Cette analyse des phénomènes permet de les classer en deux ordres bien distincts. Les uns appartiennent au système nerveux cérébral, et ils ne se sont exécutés que sous son influence. Les autres appartiennent à la vie organique de Bichat, et ils n'ont pu s'exécuter que sous l'influence du système nerveux ganglionaire.
Aux premiers se rattachent : i^ les sensations multipliées et bizarres qu'a éprouvées la malade ; 2^ les idées plus bizarres encore qu'elle se créait à chaque instant, les projets nouveaux que renversaient d'autres projets, les maladies sans nombre qu'elle croyait avoir , les craintes incessantes d'une mort prochaine, la torpeur et la faiblesse des membres inférieurs, l'engourdissement et la paresse du rectum dans la constipation, et les étourdissements qu'elle transformait en menaces d'apoplexie.
Aux seconds appartiennent tous les phénomènes qui, n'étant point soumis à l'influence du système cérébral sont une dépendance nécessaire du ganglionaire ; tels sont : 1" l'état de la circulation dont l'organe central battait un peu plus vile et se développait moins, et qui présentait à l'épigastre, et souvent dans différentes parties du corps, des battements isochrones à ceux du pouls, et assez développés pour simuler un anévrisme ; 2 les sécrétions viciées dans plusieurs points, tels que ces crachats secs et d'un gris blanc dans l'arrière-gorge, ce défaut de sécrétion de la bile et du mucus intestinal,
20 TRAITÉ DE l'HYPOCHONDRIE.
ces urines claires et incolores, cette peau sèche ; 3** le mauvais état de la nutrition, manifesté par Tamaigrissement, malgré ralimentation suffisante que prenait la malade.
Les deux systèmes nerveux, ou, si l'on aime mieux, les deux ordres de fonctions, ont donc participé à la maladie. Les actes appartenant à l'influence directe du système nerveux cérébral, aussi bien que ceux qui en sont indépendants, ont donc été viciés. Cette viciation des actes indique nécessairement celle des organes ou agents de ces actes, ou des systèmes nerveux sous la dépendance desquels les organes les exécutent. C'est une conséquence physiologique rigoureuse. Point d'actes sans agents ou organes; point de viciation des actes sans viciation de leurs instruments. Mais comme, dans l'économie vivante, malgré une apparence d'isolement et d'indépendance, tout se lie et s'enchaîne de manière à former un tout indivisible et harmonique, les organes exercent les uns sur les autres une influence de solidarité qui ne leur permet pas de vivre tout-à-fait isolés et indépendants, de telle façon que les actes de l'un retentissent dans les autres, et qu'aucun ne souffre sans que les autres participent à la souffrance. Ce sont là de ces vérités si connues aujourd'hui qu'il serait fastidieux d'y insister. Dans cet état de choses, on doit se demander si tous les organes souffraient à la fois, ou si un seul était le siège du mal, et s'il était le foyer d'où émanaient les réactions qui rendaient les autres organes secondairement malades. Telle est la question importante qu'il s'agit de résoudre.
M'"*" B avait toujours été douée d'une imagination
vive et d'une mobilité nerveuse très-grande. Placée dans une position avantageuse, elle avait, pour ainsi dire, été un enfant gâté de la nature et de la société. Aussi elle s'endormait heureuse, et elle ne rêvait jamais que joie et plaisir. Cet état avait développé sa sensibilité ner-
OBSKRVATIONS KT RÉFLEXICXS. 21
veuse et l'avait rendue plus impressionnable. Aussi les revers de fortune et des pertes douloureuses la trouvèrent plus disposée à en recevoir vivement les impressions. Ces causes morales, jointes aux approches d'une époque toujours pénible pour les dames, ont dû agir d'autant plus sûrement que l'organe percevant y était mieux disposé. C'est donc lui qui a reçu la première commotion, c'est lui qui a été le premier organe malade, c'est lui aussi qui a réagi secondairement sur tous les autres organes. La chose ne peut pas être douteuse. Elle est toute naturelle pour les phénomènes soumis à l'influence cérébrale, caprices, sensations nerveuses, lenteur des mouvements, constipation. Si l'on envisage ensuite quelles sont les connexions physiologiques qui lient cet organe central de la vie de relation à l'organe central de la circulation, on ne sera pas étonné de voir le cœur présenter quelques variations dans ses contrac^ lions, on ne s'étonnera pas non plus de voir des battements dans différentes parties du corps et surtout à l'épigastre. Par cette même raison de connexion physiologique, on concevra que les sécrétions et la nutrition ont dû souffrir et se vicier, lorsqu'on les voit se vicier aussi dans les maladies de tous les autres organes. Ici se présente une question. Bien que démontrées et admises, ces réactions de l'encéphale sont-elles constantes et toujours les mêmes? sont-elles spéciales à la maladie qui nous occupe, et cela de manière à constituer un ordre d'actes constants et invariables, un ensemble de phénomènes qui caractérise l'hypochondrie?
Chez M™' B...., l'encéphale a joué le rôle principal. C'est lui qui a été le foyer et l'agent de la maladie ; c'est par lui qu'elle a commencé, qu'elle s'est développée et entretenue, et qu'elle a fini. 11 y était prédisposé par son idiosyncrasie et ses habitudes sociales. Des causes morales ont eu lieu, et elles ont agi d'autant plus efficacement qu'elles l'ont trouvé dans cette prédisposition.
22 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
L'encéphale affecté a réagi sur les nerfs, dont il a augmenté la susceptibilité, d'autant plus facilement qu'ils sont sous sa dépendance directe, et que ses souffrances se transmettent de suite à ces cordons, et par leur ministère aux autres organes. De là ces douleurs vagues et bizarres, de là ces sensations pathologiques exagérées, et, comme conséquences, ces maladies imaginaires. De là cette paresse, cette torpeur des muscles et de la couche musculeuse intestinale. De là enfin toutes les autres réactions sur le second ordre de fonctions, sur la circulation, sur les sécrétions et sur la nutrition. Tous ces phénomènes ont été la conséquence, il est vrai, de l'affection première du cerveau ; mais ils ont ensuite fait partie intégrante de la maladie. Ils en sont devenus des phénomènes essentiels. Voilà pourquoi, lorsque la malade se raisonnait sérieusement, et lorsqu'elle désirait guérir, elle cessait d'avoir aucune idée imaginaire, et se livrait au plaisir de l'espérance. Mais si une sensation douloureuse ou fantastique et non provoquée survenait, elle allait retentir dans le cerveau et réveiller toutes les idées fantastiques, toutes les craintes chimériques dont il était obsédé auparavant. D'ailleurs ces phénomènes, comme nous le verrons dans les autres faits, sont toujours liés à l'hypochondrie ; ils en sont un caractère essentiel, aussi bien que la perversion de l'imagination. Ainsi la maladie a commencé par le cerveau ; par lui elle a réagi sur les autres organes; par lui elle a opéré la plupart des phénomènes de la maladie ; mais elle ne s'est pas bornée à cet organe : elle n'en a pas fait son siège exclusif, puisque les nerfs cérébraux, puisque le cœur, puisque différents organes sécréteurs, puisque la nutrition, y ont pris une part très-active. Oui, le cerveau a été Torigine et le principal moteur de l'hypochondrie. Non, il n'en a pas été l'unique agent ; seul, il n'aurait pas suffi pour constituer la maladie. Cependant ce fait eût été un des plus favorables à l'opinion
OBSERVATIONS ET Rl^PLEXIONS. 23
qui place le siège de l'hypochondrie dans le cerveau, et les observations de ce genre ne sont pas rares. Ne nous étonnons donc point que cette opinion , émise par Charles Lepois, et soutenue ensuite par Scbadt, Sauvages, Lazerme, Klockof, Lorry, Pinel, soit encore de nos jours adoptée et défendue par Georget, et MM. Falret, Dubois (d'Amiens) et Macléa.
Comme nous Ta démontré l'analyse des phénomènes , les deux ordres, d'actes vitaux ont été compromis, les cérébraux, comme les organiques. Mais, il faut en convenir, les premiers l'ont été plus que les seconds. Ainsi, quoique le cerveau ait été le point de départ , le mal , pour être constitué hypochondrie, a envahi les deux ordres de phénomènes. Toutes les subtilités scolasliques , tous les raisonnements du sophisme le plus habile et le plus astucieux, ne pourront pas détruire cette conclusion , parce qu'elle est l'expression rigoureuse du fait ; elle est le fait lui-même.
C'est déjàbeaucoup d'avoir été conduit a reconnaître quels ont été les agents des phénomènes observés, en un mot quels ont été les organes qui étalent le siège principal de la maladie. De cette manière nous ne nous laisserons pas égarer par des préventions en faveur d'un organe plutôt que d'un autre. Mais cela ne suffit pas ; il faut chercher à dévoiler quelle a été la modification pathologique imprimée à ces organes et à leurs actes , en d'autres termes, quelle a été la nature de la maladie. C'est ici que l'imagination pourrait s'ouvrir une vaste carrière , et enfanter, comme l'hypocondriaque , toutes sortes d'explications hypothétiques. Mais quelque séduisantes qu'elles fussent, elles ne pourraient point satisfaire les esprits exacts qui ne veulent pas sortir du domaine de la vérité. Or qu'avons-nous vu ? des sensations douloureuses et souvent bizarres venant de tous les points de l'économie ; une imagination occupée de toutes ces sensations et les transformant , d'une manière
2Î TRAITÉ DE l'uYPOCHOXDRÎE.
plus bizarre , en une foule de maladies qui n'existaient pas , et créant même quelquefois des maladies indépendantes des phénomènes éprouvés ; enfin des variations dans différents points de la circulation , dans quelques sécrétions et dans la nutrition. Au milieu de tout cela, trouvons-nous les éléments d'un mode particulier d'affection , d'une modification pathologique spéciale ? Y voyons-nous les éléments de l'inflammation d'un ou de plusieurs organes? Non sans doute, mille fois non; il n'y avait point d'inflammation ; le cerveau qui était si gravement compromis n'était point enflammé : les organes qui l'ont été ensuite ne l'étaient pas davantage. Y avait-il simple irritation ou excitation ? Quelques phénomènes ont paru tenir à ce mode pathologique : les douleurs, en effet, semblaient être le résultat d'une irritation ; mais les douleurs n'étaient pas constantes, et les sensations de M'"" B... n'étaient pas toujours des douleurs. D'ailleurs, qu'avait de commun avec l'irritation ledévergondagedecetteiraagination quis'occupaitsisouvent de construire l'édifice de la maladie dont elle avait entendu parler ou dont elle avait lu quelques pages; qui recevait l'impression des maux dont elle entendait le récit , comme celle des maux qu'elle ressentait ? Qu'avaient de commun avec l'irritation ces battements qu'elle ressentait dans différentes parties du corps , ces fourmillements , ces sensations de bêles qui couraient sous la peau , ces sécrétions purement viciées et même diaiinuées, ces urines claires et limpides , et surtout cette torpeur, cette diminution de force et d'activité des membres et de l'intestin? Si quelques phénomènes pouvaient être regardés comme le produit de l'irritation, le plus grand nombre ne pouvait pas lui être attribué. La maladie était-elle donc le résultat de la faiblesse, de l'abirritation? Etait -elle adynamique ou aslhénique ? I*lusieurs phénomènes tenaient aussi à cette cause : telles étaient la lenteur des évacuations alvines et la faiblesse
OBSERVATIOXS ET RÉFLEXIONS. 25
des membres ; mais les souffrances , mais cette imagination active , mais le pouls un peu plus vif que dans l'état normal ne pouvaient pas être l'effet de l'aslbénie. Ainsi , dans ce cas , ni l'inflammation , ni l'irritation , ni l'adynamie n'ont pu être exclusivement la modification pathologique des organes ; quelques phénomènes ont présenté le caractère de l'irritation, d'autres celui de la faiblesse; mais ils n'ont été généraux ni les uns ni les autres. Bien plus , ils ont souvent varié de manière à revêtir tantôt une forme, tantôt l'autre , et bien souvent ils n'en ont présenté aucune. Dans cet amalgame et cette succession de phénomèmes disparates et bizarres , nous ne pouvons donc pas trouver un caractère précis à leur assigner. Ils sont l'indice d'une modification anormale , d'un désordre fonctionnel , voilà tout. Là doit s'arrêter l'imagination, parce que là s'arrêtent les faits. Si donc nous devions donner un nom pour caractériser ce mode pathologique, nous admettrions l'expression créée par Sydenham, pour désigner les bizarreries nerveuses , c'est le mot ataxie , défaut d'ordre. Au moins cette dénomination ne fait rien préjuger , elle ne fait que constater un fait , qui est le désordre des actes physiologiques , soit dans leur ensemble , soit dans leur succession. Malgré les raisons que nous pourrions avoir en faveur de cette expression, nous n'osons pas l'adopter d'une manière absolue, parce que depuis Sydenham, Selle et Pinel l'ont appliquée principalement au désordre qui accompagne les maladies pyrétiques.
La maladie a été bien longue , puisqu'elle a duré au moins huit ans. Ce fait nous annonce déjà que l'hypochondrie ne peut pas être une maladie aiguë. 11 est vrai qu'il y a eu des moments de suspension, pendant lesquels M"^ B.... reprenait le libre exercice de toutes ses fonctions et pouvait se livrer aux usages de la société comme auparavant. Mais ces moments n'ont jamais été
26 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
bien longs , et la moindre souffrance rhumatismale, le moindre changement de température , le moindre souvenir pénible , ont suffi pour réveiller tous les phénomènes de riiypochondrie. Cependant ne nous pressons pas de conclure que la durée de cette maladie sera toujours aussi longue , d'autres faits viendraient bientôt nous donner un démenti.
M™^ B a fini par succomber. L'hypochondrie conduit donc à la mort. Oui sans doute, elle y conduit ; mais ce n'est pas toujours, ainsi, les auteurs ont eu raison de regarder Ihypochondrie comme une maladie grave et fâcheuse ; mais ils ont eu tort de baser ce pronostic gé' néral sur quelques faits seulement. Nous dirons de même que ceux qui ont regardé la maladie comme peu grave, n'ont pas moins erré ; car le fait que nous avons rapporté n'est pas le seul qui se soit terminé d'une manière fâcheuse. Ce qui a pu les engager à porter un pronostic aussi favorable , c'est d'abord parce qu'il est vrai le plus souvent , et en second lieu , parce que , dans les cas où l'hypochondrie finit mal, sa durée fait changer bien souvent de médecins , et qu'alors on perd de vue les malades. Quoi qu'il en soit , M""" B. ... a succombé. Nous noterons dans ce fait : l** que, par sa constitution , ses habitudes et ses chagrins , la malade était prédisposée à la maladie ; 2^ que c'est par l'encéphale qu'elle a commencé , et que c'est lui qui est resté le principal agent de tous les phénomènes, et, en quelque sorte , le siège de la maladie.
Pendant sa durée interminable, plusieurs autres affections ont eu lieu et ont parcouru leurs périodes avec régularité , tout en recevant de l'élat nerveux les modifications qu'il imprime aux maladies. Nous savons, en effet , qu'une maladie , quoique la même , quoique née dans les mêmes circonstances , présente cependant des nuances bien sensibles selon la constitution et surtout selon l'exagération de cette constitution. Nous
savons , par exemple , que la péripneumonie des personnes d'un tempérament sanguin diffère de celle des personnes d'un tempérament nerveux ou lymphatique. M'"* B a éprouvé un rhumatisme, une fièvre muqueuse , la grippe , une fièvre intermittente , un épis- Iaxis , plusieurs fois la diarrhée , etc. Mais peut-on regarder ces maladies comme des complications ? Nous ne le pensons pas ^ et nous regarderions même comme une puérilité que de signaler toutes les maladies qui peuvent survenir pendant la longue duréedeThypochondrie ; il faudrait faire un traité complet de pathologie, parce que l'hypochondrie ne repousse aucune maladie ; toutes peuvent venir la compliquer. De quelle utilité seraient des observations qui ne tendraient qu'à prouver que le rhumatisme , que la fièvre , que la péripneumonie , etc. , se manifestent quelquefois? Ne serait-ce pas perdre un temps bien précieux , et allonger sans utilité un travail déjà bien assez long? On ne doit admettre comme complications d'une maladie, que celles qui se lient avec elle , de manière à marcher ensemble, à lui imprimer un caractère particulier et à en recevoir aussi des modifications spéciales , qui les combinent et n'en forment , pour ainsi dire, qu'une avec une physionomie mixte, il est vrai , mais toujours spéciale. Sous ce rapport, le rhumatisme pourrait être regardé comme ayant été une complication. Cependant, quoique modifié, comme il l'est chez toutes les personnes nerveuses, il a conservé sa marche indépendante, et l'hypochondrie en a fait de même. Certains changements de température réveillaient le rhumatisme sans que l'affection hypochondriaque s'en ressentît, et bien des fois l'hypochondrie prenait un degré d'intensité très-grande , pendant que le rhumatisme se taisait. Ce n'est donc pas chez M"^ B que nous trouverons de véritables complications.
Le traitement employé ne doit pas être invoqué en
28 TRAITÉ DE i/hYPOCHONDRIE.
témoignage d'une thérapeutique heureuse, puisqu'il a échoué. Excepté dans les cas où une maladie intercurrente venait réclamer une médication active et particulière , nous n'avons eu recours qu'à des boissons adoucissantes , à l'infusion de violettes ; son estomac , disait la malade, se refusait à toute autre boisson. Cependant lorsque l'insomnie était trop grande , nous faisions prendre une potion dans laquelle entraient quinze à vingt grammes de sirop diacode , de morphine ou de codéine. Si cette médication n'a pas produit beaucoup (Je bien, du moins, elle n'a pas pu produire du mal. La médecine la plus active qui ait été faite , celle aussi qui nous paraissait la plus urgente et la plus rationnelle, était la médecine morale. Qu'auraient pu faire des potions et des tisanes contre une imagination aussi viciée, et contre les mille maux qu'elle se créait? Nous ne pouvions pas heurter de front les erreurs , la malade se révoltait contre les raisonnements qui tendaient à la dissuader. Elle avait la persuasion intime de sa maladie puisqu'elle souffrait. Elle percevait les sensations de douleur, son imagination ne pouvait pas la tromper là-dessus. Elle ne la trompait que dans la coordination de ses idées sur la nature de sa maladie. Ce n'était que ce sujet qu'on pouvait aborder , et il fallait le faire avec beaucoup de ménagement, et en conduisant la malade à reconnaître elle-même qu'elle s'était trompée en cela seulement, et ce n'était pss une petite affaire, Il fallait s'armer d'une patience à toute épreuve pour réfuter toutes les raisons que la malade ne tarissait pas d'apporter en faveur de sa manière de voir. Bien souvent il fallait commencer par paraître convaincu. En élevant ensuite quelques doutes, la malade y revenait , lorsqu'elle était livrée à elle-même, et elle les méditait à sa manière ; mais enfui ellç s'en occupait et il devenait ensuite plus facile de réfuter l'idée principale. Quelquefois il a fallu tromper sop imagination en la reportant sur la possibihté d'une au-
OBSEllVÀtlONS ET RÉFLEXIONS. 29
tre maladie. Presque toujours il a fallu accompagner cette médecine morale de quelques prescriptions thérapeutiques , afin de ne pas laisser croire à la malade qu'on la traitait comme imaginaire.
II. OBSERVATION. — M. RI... était d'un tempérament nerveux très-impressionnable. Bon, sensible, rempli de vivacité et doué d'une imagination active, il se livrait aux occupations de son commerce avec beaucoup de zèle, il se maria à l'âge de 31 ans. Tout lui avait souri jusqu'alors, et il ajoutait encore à ses élémetits de bonheur. Il était fort agréable en société , loyal et expéditif dans les affaires, et très-minutieux dans son intérieur. Aucune maladie , aucun revers n'était venu entraver cette longue prospérité. La souffrance produisait chez lui deux effets bien différents. Tantôt il la supportait avec force et courage, et d'une manière vraiment admirable ; tantôt il s'affectait vivement de la moindre chose , il se tourmentait d'une niaiserie , il la tournait et retournait dans tous les sens d'une manière pénible, sans que cela eût porté aucune atteinte appaiente à sa santé.
Un an après son mariage, il fut atteint d'une hépatite aiguë très-intense. Le foie dépassait les fausses côtes au moins de quatre travers de doigts. 18 sangsues furent appliquées au fondement et tirèrent assez de sang. La résolution de l'organe euflammé s'opéra, mais à mesure qu'on le voyait revenir à son volume ordinaire , la sensibilité du malade s'accrut, 'un rien l'impatientait, tout était pour lui une cause de souffrance et d'agio talion. Les réflexions les plus sinistres vinrent l'assiéger au sujet de sa maladie du foie. Il commença à s'occuper des obstructions et des squirrhes, et il entrevit un avenir de douleurs. Cependant la guérison fut complète.
30 TRAITÉ DE l'hYPOCHOîVDEIE.
Seulement sa susceptibilité nerveuse devenue plus grande le rendit bien souvent malheureux, parce qu'il exagérait prodigieusement tout ce qu'il éprouvait ou tout ce qu'il méditait^qu'il pourrait éprouver. De façon que son caractère , tout en conservant ses bases de bonté et de franchise , devint très-inégal. Parfois il était très-gai, comme à son ordinaire ; d'autres fois il était quinteux et bourru, elcela sans cause connue. Les changements de température avaientbeaucoup d'influencesur lui, et il était aimable ou bizarre selon le vent qui soufflait. Dans ses moments d'humeur noire il souffrait dans toutes les parties du corps, plus ou moins, selon qu'il y arrêtait sonaltention. Mais il éprouvait dansl'hypochondre droit une douleur presque permanente, et qu'il attribuait au foie, parcequeson imagination, depuis l'inflammation de cet organe, était restée persuadée qu'une maladie du foie ne se guérissait pas, et malgré tous les raisonnements, cette pensée ne l'abandonnait guère, et toujours alors les souffrances nerveuses se concentraient sur ce viscère. Dans ces moments d'exagération nerveuse , l'estomac participait ordinairement au malaise général, et la digestion ne se faisait pas ou se faisait très-mal. Un battement considérable dans la région épigastrique se faisait sentir. Alors une gastrite était sa maladie principale, etune gastrite était une maladie mortelle. La souffrance qu'il éprouvait, le malaise de l'appareil digestif, augmentaient les appréhensions habituelles du malade; l'imagination ainsi influencée exagérait les sensations de souffrances , et l'humeur noire du malade s'en ressentait au dernier point. Cet état se prolongeait des semaines et même des mois. Âlois le battement attribué à la cœliaque ou disparaissait complètement ou ne se faisait plus sentir que bien faiblement , ou ne reparaissait que de temps en temps , et surtout lorsqu'une émotion vive , une affection pénible , ou une préoccupation de l'imagination sur des maux qu'elle enfantait, venaient, en quel-
que sorte le réveiller. Mais le malade n'en éprouvait jamais dans aucune autre partie du corps.
Il s'établit aussi dans l'arrière- gorge un chatouillement incommode qui provoquait une petite toux sèche avec un raclement quelquefois assez violent, afin d'amener ce qu'il croyait sentir qui l'incommodait ; et il finissait par amener le plus souvent quelques mucosités incolores, et quelquefois aussi une petite parcelle d'une mucosité consistante , d'un blanc sale, quelquefois grise et tachetée de stries noirâtres, du volume d'un pois ou d'un haricot. Il n'en fallut pas davantage pour éveiller chez lui l'idée qu'il était poitrinaire , et il se mit à lire en cachette quelques livres de médecine.
Alors, suivant la maladie qu'il avait lue ou étudiée , il était lui-même atteint de cette maladie , parce qu'en s'en faisant l'application , les souffrances de ses nerfs s'exaspéraient dans le point sur lequel il fixait son attention. Cependant ce malade avait beaucoup de bon sens. Il ^convenait , lorsque je le lui avais démontré, qu'il n'avait pas la maladie qu'il s'était imaginée , mais il n'en persistait pas moins à soutenir que les souffrances qu'il éprouvait étaient réelles , et qu'il ne s'était trompé que dans les conséquences qu'il en avait tirées. Son imagination demeurait tranquille pendant quelques semaines ou même quelques mois , et il n'était plus tourmenté que par des souffrances qu'il appréciait à leur juste valeur; mais à la moindre occasion, de nouvelles idées de maladie se présentaient, et il se livrait à toutes les angoisses d'une nouvelle affection, dont il s'exagérait à la fois les souffrances et les suites. Trois organes principaux fixèrent seuls pendant longtemps son attention , l'estomac , le foie et les poumons; aussi, maladie du foie, gastrite et phthisie pulmonaire furent les noms dont son imagination égarée habilla alternativement les phénomènes qu'il éprouvait.
En 1830 ou 1831, M. M. .. fut atteint d'une fièvre mu-
32 TEAITÉ DE L'inPOCHONDRIE.
queuse intense, à laquelle il faillit succomber, et qui ne présenta de particulier que l'irritation nerveuse inconcevable du malade , et une douleur aiguë extraordinaire qui se fixa à l'épaule droite ^ sans qu'il y eût aucune apparence de fluxion. Le malade se rétablit , mais les nerfs en devinrent plus irrités ; ses souffrances étaient, à l'en croire, et plus vives et plus souvent réitérées. Sa petite toux fut augmentée.
Pour satisfaire aux exigences de cette imagination déréglée, j'envoyai le malade tantôt aux eaux du Montd'Or , tantôt aux eaux de Vicby , et surtout dans le midi de la France , et même dans l'Italie. Il parut plusieurs fois éprouver de l'amélioration ou plutôt du calme. L'appétit se soutenait ^ excepté pendant la maladie intercurrente, et surtout lorsque l'état nerveux se fixait sur l'estomac et occasionnait une véritable gastralgie momentanée. Malgré cette suspension de souffrance, malgré celte alimentation satisfaisante , le malade ne reprenait pas d'embonpoint ; et de nouvelles souffrances , de nouvelles craintes amenaient bientôt un amaigrissement plus grand.
Quelque temps après sa fièvre muqueuse , il ressentit des douleurs dans les régions lombaires, et il lui sembla parfois éprouver une sensation particulière de cuisson danslavessie et dans le canal de l'urètbre. Alors aux idées de ses maux ordinaires se joignit la pensée d'un catarrbe vésical ou d'un calcul. L'examen attentif des urines me fit découvrir que ses sensations ne le trompaient pas complètement. De petits graviers furent rendus à plusieurs reprises. Il avait donc la gravelle ; mais rien ne confirma l'existence d'un calcul ni celle d'un catarrbe. Cette nouvelle affection devint un nouvel aliment à l'imagination de M. M.... Dès-lors son imagination n'eut prcs(jue plus de repos. Sans cesse occupé de ses souffrances , il les exagérait par l'attention (pi'il leur prêtait , par l'analyse qu'il en faisait , et par les appli-
cations qu'il en dédiiisait. Son caractère devint de plus en plus irritable Soit que les souffrances se fissent sentir plus fréquemment, ou d'une manière plus durable, soit que son imagination plus malade caressât davantage ses idées favorites, il n'eut presque plus de moments de calme. Tantôt il se livrait à une sorte de rage et de désespoir , le plus souvent il se laissait aller à un accablement sombre et farouche , dans lequel il se peignait une fin prochaine, et toujours par l'une des cinq maladies qu'il s'imaginait avoir tour à tour. Son moral devint peu à peu aussi malade que le physique. Son caractère aussi fut tout-à-fait bizarre et fantasque. Rien ne lui plaisait , tout le révoltait et lui faisait ombrage , les soins les plus empressés étaient souvent les plus mal reçus, et parfois il pleurait sur le malheur qu'il avait d'être ainsi et sur ses torts envers tout le monde ; il demandait pardon à sa femme de tout le mal qu'il lui faisait, puis il en concluait qu'elle ne devait et ne pouvait plus l'aimer , et c'étaient de nouveaux sujets de tourments.
Il se retira du commerce. Toujours occupé de ses souffrances, il exagérait de plus en plus l'irritabilité nerveuse qui les lui occasionnait. Il n'est pas besoin de dire qu'il consulta successivement presque tous les médecins de la localité, et même quelques-uns de Paris et d'autres villes environnantes , et que le désir qu'il avait de guérir , lui faisait accueillir avec empressement tout ce qu'on lui prescrivait comme un remède à ses maux. Leur inefficacité trop tôt reconnue le plongeait dans des souffrances plus grandes , parce que ses lueurs d'espérance s'évanouissaient, et qu'en excitant son imagination déçue , elles exaltaient ses nerfs malades et ses souffrances. Enfin l'état de dépérissement faisait des progrès.
En 1834, il fut atteint d'une nouvelle fièvre muqueuse, pendant laquelle il fut pénible au-delà de ce qu'on peut se figurer. Cependant il se rétablit, sans
34 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
que son imagination ni ses nerfs éprouvassent d'amélioration. Toujours cruellement tourmenté par toutes ses idées, il se mit sérieusement en tête qu'il avait la pierre. Vainement plusieurs médecins et chirurgiens lui démontrèrent la fausseté de cette idée. Il persista et fit venir un lithotriteur célèbre de Paris. Les explorations réitérées auxquelles on se livra pour satisfaire à ses désirs, irritèrent vivement le canal de l'urèthreet la vessie. Une inflammation vive en fut la conséquence, et le retentissement qui se fît sentir dans cette économie si irritable et si irritée en fut déplorable. M. M... succomba en quelques jours, et fut délivré d'une vie à laquelle il tenait beaucoup et qui était pourtant un martyre perpétuel depuis au moins douze ans. L'autopsie ne fut pas faite.
Réflexions. — Toutes les prédispositions à l'hypocbondrie se trouvaient réunies chez M. M.. : tempérament nerveux , imagination vive et tenace , et facile à se tourmenter de peu de chose. La cause occasionnelle ois déterminante de la maladie ne parait pas ici bien démontrée. Heureux dans son commerce et dans son ménage, il n'éprouvait aucune peine morale , aucun chagrin qui pût agir sur son moral. Tout lui souriait, tout semblait aller au-devant de ses désirs. La maladie débuta par une hépatite à laquelle succéda une souffrance dans la région du foie. Celte souffrance était nerveuse, puisqu'aucun signe d'altération organique ne se manifestait, et qu'il ne s'en est jamais manifesté. La souffrance existait et se reproduisait de temps en temps; M. M... la sentait. C'est à force de la sentir qu'il s'en est occupé; et que son imagination a commencé à en tirer des conséquences pénibles. 11 semble tout naturel qu'une douleur permanente dans un point où un organe important a été malade , fixe l'attention de la personne. Tous les jours nous voyons des individus qui ,
sans être hypochondriaques, en font autant. Mais pourquoi ces personnes ne deviennent-elles pas hypochondriaques , et pourquoi M. M... l'est-il devenu ? Voilà une de ces questions auxquelles il est peut-être impossible de répondre. Tout ce qu'on peut dire , c'est que la souffrance a trouvé ce malade disposé à l'hypochondrie ; elle a trouvé chez lui une mobilité nerveuse trèsgrande, avec une imagination vive et très-impressionnable. L'hypochondrie a donc été la conséquence d'une sensation douloureuse. C'est parla crainte d'une maladie du foie qu'elle a commencé. Ce qui prouve qu'il en a été ainsi , c'est que le malade n'a jamais eu l'idée d'une maladie organique , qu'à mesure que de nouvelles douleurs se sont fait sentir, soit à l'estomac , soit à la poitrine, soit à la vessie.
L'hypochondrie a donc été subordonnée aux. sensations de douleur qui se manifestaient. Mais il faut en convenir, ces sensations qui n'eussent rien été sans, doute , chez toute autre personne , ont agi avec énergie chez un sujet prédisposé par sa constitution à recevoir les impressions les plus légères et à s'en laisser affecter , de manière à ce que son imagination torturée ne fut bientôt presque plus accessible qu'à ces sensations , et s'occupait à les transformer successivement en maladies réelles. La cause de la maladie a donc agi primitivement sur les nerfs; elle en a augmenté la susceptibilité, et ce n'est que secondairement que l'encéphale en a reçu la modification qui a donné à l'imagination cette tournure d'impressionnabilité et de bizarrerie qui a caractérisé le reste de l'existence du malade.
Par l'analyse des phénomènes, nous trouvons, comme dans l'observation précédente, que les nerfs cérébraux et l'imagination ont joué un rôle bien important : sensations exagérées de douleurs variées et dans différents points, quelquefois simultanément, le plus souvent successivement ; interprétation plus ou moins juste ou bi-
36 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
zarrede ces sensations pour en déduire des conséquences pathologiques inquiétantes et toujours faites pour tourmenter et surtout pour augmenter l'irritabilité nerveuse. Non plus que chez M'"^ B...., la réaction de l'imagination n'a opéré aucune exaspération de myotilité. Il n'y a pas eu de faiblesse musculaire dépendante de la maladie, autre que la faiblesse qui a été la conséquence inévitable de l'affaiblissement de l'économie. Ainsi tout s'est passé dans une augmentation de sensibilité nerveuse cérébrale, dans des douleurs et dans un travail désordonné de l'imagination pour transformer ces douleurs en maladies qui n'existaient pas.
Indépendamment des phénomènes dépendant du système nerveux cérébral, nous en trouvons un autre ordre appartenant à une classe différente de fonctions, aux fonctions de la vie organique. Ce sont ce crachement d'une matière muqueuse presque concrète et d'un gris blanc, ces battements épigastriques attribués à la cœliaque, cette constipation opiniâtre qui indique à la fois un peu de torpeur dans la fibre musculaire intestinale, et un défaut de sécrétion bilieuse et intestinale; la nutrition pervertie , puisque , malgré une alimentation convenable, le malade n'a pas cessé de maigrir. Tous les autres phénomènes n'ont été qu'accidentels et, en quelque sorte, indépendants de la maladie essentielle. Us ne se sont montrés que comme épiphénomènes. Ainsi nous retrouvons, d'une part, des lésions dans les fonctions de la vie cérébrale, ou mieux du système nerveux cérébral , et d'autre part , des lésions indépendantes de l'influence directe de ce système nerveux, et appartenant à un oidre de fonctions qui constituent, selon les uns, une vie distincte, la vie organique ou de nutrition, et selon les autres, un ordre soumis h l'influence vitale d'un système nerveux spécial. Nous croyons devoir fixer l'attention sur ces phénomènes ainsi distribués, parce qu'ils nous ont paru essentiels à la maladie,
parce qu'ils ont joué un rôle important, et suitout parce que nous les retrouvons dans presque tous les cas d'hypochondrie.
Ici se présentent les questions que nous nous sommes faites sur la cause prochaine ou sur la nature de la maladie de l'observation précédente. La réponse sera la même. La maladie n'a été ni une phlegmasie, ni une névralgie simple, ni une asthénie^ ni une altération organique, car nous faisons abstraction des maladies intercurrentes qui sont venues quelquefois se joindre momentanément à la maladie principale. Il y a eu viciation dans la sensibilité des nerfs cérébraux. Les sensations qu'ils ont transmises étaient empreintes d'un caractère d'exagération et quelquefois de bizarrerie que le malade avait de la peine à s'expliquer. Il y a eu viciation dans la perception et l'élaboration de ces sensations, et souvent perversion de l'imagination indépendante des sensations, et par le seul travail intellectuel toujours appliqué à méditer sur ses souffrances réelles ou imaginaires. Il y a eu enfin viciation de quelques sécrétions, et viciation de la circulation au moins dans l'épigastre, car le cœur se contractait régulièrement. Ces viciations ne nous présentent qu'un défaut d'ordre, que le résultat d'une innervation viciée, qu'une ataxie.
La maladie a été longue, très-longue (douze ans). Pendant cette longue durée, le mal n'a pas toujours été au même degré. Il y a souvent eu des suspensions presque complètes , mais jamais de véritable guérison. Au milieu de ses améliorations les plus prononcées,
M. M conservait des sensations douloureuses qui
se faisaient sentir par moments , et qui réveillaient parfois ses idées noires. La maladie a donc été chronique.
Enfin le malade a succombé. Dans cette maladie, comme dans la précédente , si quelque chose doit étonner, c'est moins la mort que la durée du temps
38 TRAITÉ DE l'hYPOGHONDRIE.
qu'elle a mis avant d'avoir lieu. Lorsqu'en effet on compare les souffrances et les inquiétudes vives et perpétuelles dont le malade était sans cesse tourmenté, avec les émotions passagères et les ennuis quelquefois légers qu'on éprouve en santé, et qui suffisent pour occasionner les maladies les plus graves, on se demande comment la vie a pu résister aussi long-temps. Faudrait-il admettre que la nature lui a donné une force de résistance proportionnée à l'action morbide , ou que ces souffrances et ces inquiétudes, plus exagérées que réelles, n'exercent pas une action aussi grande que le ferait une cause moins grande en apparence, mais plus puissante en effet? La première de ces deux suppositions nous paraît plus naturelle, parce que les souffrances, quelqu'exagérées qu'elles aient pu être , n'en étaient pas moins réelles pour le malade ; il n'en était pas moins cruellement tourmenté, et les inquiétudes qu'il se créait étaient tout aussi réelles (|ue toutes les autres inquiétudes morales. Or, elles étaient vives, elles étaient de presque tous les instants. Pourquoi donc n'ont-elles point amené de ces maladies que produisent si souvent les moindres causes morales?
On peut dire que cet état pathologique de M. M.... n'est pas arrivé brusquement, qu'il est venu lentement, et que son économie a eu le temps de s'y accoutumer. Celte explication, satisfaisante sous beaucoup de rapports, ne nous paraît point ici suffisante : car une cause qui agit vivement et pendant si longtemps, perdrait entièrement ses droits, s'il ne survenait pas une puissance de résistance qui n'existait pas auparavant. Jl nous paraît donc nécessaire d'admettre qu'ici la nature médicalrice a montré sa puissance en proportionnant le degré de résistance au degré de l'influence patliogénique. Cetteexplicalion nesera pas admise par tout le monde, puisqu'un assez grand nombre de médecins repoussent encore les idées de vitalisme auxquelles
OBSERVATIONS ET KÉFLEXIONS. 39
appartient la théorie de la puissance médicalrice. Nous l'émettons, parce que telle est notre conviction, parce que chez M. M...., comme chez lesautreshypochondriaques, nous avons cru reconnaître cette lutte entre la nature médicalrice, entre ce principe conservateur, et la cause pathologique ; mais je m'arrête : une discussion semblable serait déplacée ici ; je dirais trop ou trop peu. Je dirais trop, si je traitais la question comme il le faudrait pour convaincre, et trop peu si je ne faisais que l'effleurer.
Quoi qu'il en soit, M. M.... a succombé de même que M"^ B.... Voilà deux morts survenues par l'effet de l'hypochondrie. L'hypochondrie est donc une maladie dangereuse. Le pronostic à en porter est donc grave. Nous le penserions ainsi, si nous le formulions d'après ces deux malades.
Mais attendons pour établir une opinion générale, ne nous hâtons pas d'édifier, comme on le fait trop souvent aujourd'hui, une théorie sur une statistique de deux faits et quelquefois de moins encore. Mais rien ne nous empêche de rechercher quelle peut, dans ces deux cas, avoir été la cause et de la durée et de la terminaison de la maladie.
Dans l'un et l'autre cas, la constitution était nerveuse et d'une grande mobilité. D'avance on pouvait prévoir que ces deux personnages avaient une prédisposition aux affections nerveuses et surtout à l'hypochondrie, et que cette prédisposition n'attendait qu'une occasion pour faire éclore la maladie. En outre, chez M""" B — , les causes ont été morales et continues. Mais la disposition hypochondriaque n'en existait pas moins, et elle l'a transmise à ses deux filles, dont l'une, morte phlhisique, avait déjà beaucoup de manières tenant à une viciation nerveuse singulière, et l'autre lutte contre une hypochondrie qui la talonne de près. Nous pouvons donc déjà regarder l'hypochondrie comme très-fâcheuse
40 TKAITÉ DK l'hYPOCHONDRIE.
lorsqu'elle survient chez des personnes prédisposées, et par des causes morales continues.
Chez M. M , le désir de guérir était tout-puissant,
et ce désir, au milieu de souffrances souvent renouvelées, lui faisait chercher dans les remèdes tous les moyens propres à produire quelque effet. A part les maladies intercurrentes, la médication a été toujours simple : la distraction, l'occupation, les voyagea», les bains, un bon régime, ont été les moyens toujours conseillés, et si quelquefois il a pris des remèdes calmants, cela a toujours été avec modération et pour combattre des symptômes spéciaux. Malgré cette thérapeutique sage et conseillée par tous les hommes consciencieux auxquels il s'est successivement adresse, la maladie a fait des progrès, que la mensongère homœopathie n'a pas pu arrêter. Ce fait n'est pas favorable non plus à la médecine, il pourrait la compromettre, si la médecine elle-même ne connaissait pas ses limites et son impuissance.
Je ne parlerai pas des complications, parce que les maladies qui sont survenues pendant le cours de l'hypochondrie ont été des maladies concomitantes ou intercurrentes, et non de véritables complications, puisqu'elles ont parcouru leur marche comme chez d'autres malades, et que leur traitement n'a différé que bien légèrement, et qu'après leur guérison l'hypochondrie n'en a pas moins persisté.
in. OBSERVATroN. — M'"" L..., âgée de 22 ans, et d'une belle constitution lymphatico-sanguine, était mère de deux enfants. Elle avait jusque-làjouide la meilleure santé. Bonne et allenlive à remplir agréablement tous ses devoirs de fille , d'épouse et de mère, elle avait su réunir toutes les affections , et elle était heureuse autant qu'il suit possible de l'être. S(iu mari était associé
avec son père, et leur commerce prospérait.. Elle n'avait jamaiseuaucunsujet de chagrin ni de peine. Au commencement d'octobre 1839, elle fut prise subilement d'un violent mal de tête en revenant de la campagne, où elle avait mené ses enfants passer la saison des vacances. Bientôt ce mal de tête occasionna tous les signes d'une congestion avec somnolence, légère exaltation du pouls et parfois un peu de délire et soubressauts des tendons. Les sens étaient d'abord exaltés au point de ne pas permettre de supporter ni lumière vive, ni bruit, ni secousse ; ils tombèrent peu à peu dans une sorle de torpeur. Cependant les douleurs aiguës de la tète ne diminuèrent point. Les saignées , les révulsifs à l'extérieur et à l'intérieur, les boissons émollientes, les antispasmodiques et même les préparations de quinquina , parce qu'il parut y avoir un peu d'exacerbation pendant la nuit, furent successivement et tour à tour mis en usage. Le mouvement fébrile cessa, la force du pouls tomba, la congestion cérébrale se dissipa et nous n'eûmes plus les craintes d'un épanchemenl. Il y eut une amélioration réelle. Mais à cet état primitif en succéda un autre bien singulier. La malade ne souffrait point , tant qu'elle était immobile et couchée à la renverse , seulement elle entendait dans la tête un battement artériel continuel très- fatigant. Mais au moindre mouvement de la tête et même des membres ou du tronc , toutes les souffrances se réveillaient avec une intensité très^ grande et avec des angoisses extraordinaires. Il semblait à la malade qu'elle perdait la vie , et cependant il n'y avait ni syncope, ni suspension de la sensibilité ; car elle continuait à voir et à entendre quoique d'une manière peu satisfaisante, parce les appréhensions de la mort ôlaient toute leur régularité aux fonctions sensoriales. La perception des sensations était presque obstruée par les souffrances et les frayeurs. Cet état pénible dura trois mois à peu près au même degré , maigre
tous les remèdes. Cependant l'appétit revint peu à peu, la malade mangea toujours un peu plus et elle reprit des forces. Ses facultés intellectuelles étaient saines î mais il lui était toujours impossible de bouger la tête de dessus son oreiller, et le sommeil ne revenait pas. Lamalade avait bien le temps de réfléchir à saposition et d'en combiner toutes les conséquences d'après ses souvenirs. Aussi elle commença par avoir successivement et à plusieurs reprises toutes les maladies de la tête, fièvre cérébrale, épancliement , apoplexie, paralysie , etc. Tout cela se faisait par un raisonnement bien naturel , et n'exprimait que des craintes fondées. Mais les effets pénibles des mouvements , et ce commencement d'exagération des sensations exaspérèrent le système nerveux. Alors les souffrances ne se firent plus sentir seulement à la tête ; la poitrine, le cœur, l'estomac et même la matrice devinrent alternativement le siège de nouvelles sensations, et avec elles le siège de nouvelles maladies et la cause de nouvelles souffrances , parce que le cœur , l'épigastre et parfois l'hypogastre firent sentir des battements et des douleurs , parce que, le matin surtout, il survenait une petite toux avec une légère expectoration glaireuse et quelquefois accompagnée d'une parcelle concrète. Malgré tous nos raisonnements, l'imagination de M'"^ L... devenait de jour en jour plus malade, et il n'était plus possible d'en prévenir les effets fâcheux. La malade, qui avait repris un peu d'embonpoint, le reperdait faiblement et s'en exagérait les conséquences. Je pris alors le parti de brusquer cette position pénible, et je forçai la malade à se lever d'abord sur une chaise longue ; malgié toutes ses frayeurs, je la maintins deux heures dans cette position, et j'exigeai que tous les jours elle en prolongeât la durée. Elle le supporta et s'y accoutuma,quoiqu'on tremblant et en souffrant toujours. Huit joursaprès, je lui fis faire quehpiespasdanssa chambre, et je fis augmenter encore cet exercice. Enfin au mois
d'avril , je profitai d'un beau jour et je la fis sortir. Cet exercice était une ^amélioration ; les forces revenaient, mais l'imagination ne fut point encore guérie. Elle était poursuivie des mêmes souffrances, elle nourrissait les mêmes craintes et elle se créait les mêmes chimères pathologiques. Lorsque je l'avais vue , elle était tranquille pendant quelques jours, mais bientôt son attention, fixée sur les différents points de son économie, sentait renaître toutes ses souffrances, qu'elle exagérait toujours. Au cœur, c'était un anévrisme près de se rompre , elle le sentait déjà qui remplissait la poitrine ; au poumon, Ô"étaitune phthisie qui la minait sourdement ; à l'estomac , c'était un squirrhe qui bientôt l'empêcherait de manger, etc. Aussi les phénomènes pathologiques franchirent la circonscription de l'encéphale , et la plupart des organes et des parties du corps devinrent successivement et quelquefois simultanément le siège de différents actes morbides bien propres à entretenir ses idées. Des battements violents , qui d'abord ne se faisaient sentir qu'à la tête, se firent bientôt sentir, soit au cœur , soit dans la région épigastrique , et quelquefois dans différentes parties de l'économie. Des douleurs de nature différente parcoururent tout le corps. Parfois l'appétit était bon, et la digestion se faisait bien ; d'autres fois il y avait inappétence , douleurs gastriques , renvois gazeux. La respiration, ordinairement libre, faisait quelquefois souffrir et s'accompagnait assez souvent d'une petite toux sèche, qui amenait à peine quelquefois un peu de mucosité glaireuse , ou un morceau de mucosité concrète et presque solide. La constipation était opiniâtre ; les urines étaient abondantes et incolores. J'insistai sur l'exercice , et au mois de juillet , j'envoyai M/"^ L... aux eaux minérales d'Uriage , sur l'action purgative desquelles je comptais pour dégager de plus en plus le cerveau.
En arrivant, elle fit sa confession au médecin habile
44 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIË.
qui dirige cet établissement , et elle la fit comme les hypocbondriaqiies, en exagérant ses souffrances. Celuici préoccupé des menaces d'étourdissement dirigea spécialement ses questions du côlé de l'affection cérébrale. Il manifesta ses craintes pour une attaque d'apoplexie, et réclama beaucoup de prudence de la part de la malade dans l'emploi des eaux. De sorte que M""^ L... s'exagérant ces recommandations se crut déjà frappée de paralysie , et toute effrayée, elle revint en poste me consulter sur son état déplorable. J'eus beaucoup de peine à la rassurer. Cependant elle retourna prendre les eaux°avec confiance, parce que je lui en avais démontré les bons effets, et ce qui acheva de lui faire du bien, c'est qu'elle en éprouva l'action purgative que je lui avait prédite. Elle les prit pendant trois semaines. Ses étourdissements avaient beaucoup diminué ; elle osait s'aventurer à marcher seule dans les rues, sans craindre de tomber à chaque pas.
La mauvaise saison lui procurant moins de distraction , elle reprit ses étourdissements avec les battements de tête , et avec eux reparurent bientôt tous les autres phénomènes de l'hypochondrie. Elle ne fut cependant pas portée au même degré que l'année précédente , parce que j'exigeai de la malade un exercice constant , malgré le mauvais temps. Elle n'en éprouva pas moins de fréquenis ressentiments de désespoir qui se prolongeaient plus ou moins longtemps. Enfin le printemps arriva , la congestion cérébrale sembla augmenter ; une saignée, en la dissipant en partie, ramena plus de calme. La malade alla s'établir à la campagne , non loin de la ville , de façon qu'elle pouvait y venir tous les jours, ou presque tous les jours , ainsi que je le lui avais conseillé. Cet exercice lui a été très-favorable. Al mesure qu'il la fortifiait davantage, les ballemenls de la tête et les étourdissements diminuèrent , et peu à peu ils ont fini par se dissiper presque entièrement ,
OBSËRVAtlOXS KT RÉFLEXIONS. 4.j
et avec eux ont disparu les signes de l'hypochondrie. Cette dame qui vient de rentrer dans la ville (9""^ 1841), se porte très-bien ; cependant elle éprouve encore par-' fois des menaces d'étourdissement , et alors toutes ses craintes se renouvellent. Elle sait très-bien analyser ce qu'elle éprouve et ce qu'elle exagère. « Croyez, me disaitelle souvent, que je souffre réellement, que je sens tout ce que je dis , et ce n'est que parce que je souffre que mon imagination travaille ; car lorsque je ne souffre pas, elle est parfaitement tranquille. Mes craintes , mes suppositions de maladie sont toujours provoquées par des souffrances ou des sensations insolites; jamais je ne me figure avoir de maladie sans éprouver du mal. » Sa santé est parfaite aujourd'hui (décembre 1843).
Réflexions .-^ Il est évident qu'ici la maladie a commencé par l'organe de l'intelligence. Sous ce rapport, l'observation a quelque analogie avec les deux précédentes. Mais elle en diffère essentiellement en ce que dans les deux premières la cause a été morale ; ce sont des chagrins qui ont agi sur le cerveau : tandis que chez M'"*" L... , la cause a été tout-à-fait physique; c'est une maladie du cerveau lui-même qui a vicié son mode de sensation, et qui a irrité consécutivement les nerfs cérébraux. Il y a eu lésion physique de l'organe, chez une personne qui n'était en aucune façon disposée aux affections nerveuses et hypochondiaques ; c'est donc à cette lésion physique ou morbide, qu'il faut attribuer la cause de l'hypochondrie. Cette circonstance est importante à noter.
Par l'analyse des phénomènes , nous arrivons , comme dans les cas précédents, à trouver : l*' une lésion anormale de la sensibilité cérébrale, ou plutôt des nerfs organes de cette sensibilité , puisque la malade éprouvait des sensations douloureuses et quelquefois bizarres dans différentes parties du corps ; '1^ une lésion des
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fonctions intellectuelles, ou de Torganede ces fonctions, puisque le raisonnement, très-juste d'ailleurs, errait sur la santé et sur les sensations qu'il faisait transformer en autant de maladies qu'il pouvait en venir à l'idée ; c'était^ comme chez les autres , une sorte de monomanie. Nous ferons observer que ce raisonnement , tout vicieux qu'il était , fut toujours la conséquence de sensations perçues, que jamais la malade ne s'occupait de ses souffrances que lorsque des sensations pénibles et douloureuses venaient réveiller et fixer son attention; 3*^ une viciation dans la circulation , puisque la tête , l'épigastre et quelquefois d'autres parties furent le siège de battements sentis violemment par la malade, et quelquefois sensibles au toucher ^ surtout à l'épigastre. Du reste, la circulation s'est toujours exécutée avec régularité, à part quelquefois un peu plus de vitesse dans le pouls; mais sans que cette vitesse caractérisât un véritable mouvement fébrile, lorsque la congestion sanguine fut dissipée ; 4" une viciation de quelques points de sécrétions des muqueuses , puisque nous avons retrouvé cette sécrétion d'un grumeau compacte de la gorge , cette absence de sécrétion intestinale concourant à produire la sécheresse de la peau et la constipation , je dirai aussi la limpidité incolore des urines ; 5" la nutrition avait beaucoup souffert , puisque l'amaigrissement avec un teint blanc sale de la face persévéra, même lorsque la malade commença à manger assez pour réparer les déperditions naturelles des organes.
Nous avons donc ici la lésion des deux ordres des fonctions cérébrales et nutritives. Et si nous cherchons bien attentivement, nous voyons que le mal a commencé par le cerveau, que cet organe a été le siège primitif de la maladie, et que c'est lui qui a réagi successivement sur les autres organes. D'abord les battements de tête, les étourdissements, les menaces de tomber ont commencé Tordre des sensations qu'elle éprouvait, llsont
décidé déjà quelques-unes de ses illusions. Mais à cet ensemble de symptômes de localité s'en sont bientôt joints d'autres, parce que le cerveau, ce ganglion des nerfs cérébraux, cette origine et cet aboutissant de leurs fonctions , a fini par leur communiquer un certain mode de sensation anormale qui, en les rendant malades, leur faisait éprouver un peu partout des sensations morbides, sans qu'aucune cause physique soit venue les provoquer; et ces sensasions, plus vives et plus fréquentes dans le tronc, ont été la source de plusieurs phénomènes et de plusieurs idées. Enfin, par cet enchaînement harmonique qui règne dans l'économie, et qui de toutes les fonctions en fait un tout indivisible et solidaire, les fonctions nutritives ont participé à la maladie. Ainsi les battements artériels, quelques sécrétions et la nutrition, ont été viciés. Dans ce fait, le mal a donc commencé par lecerveau, par l'organe central des fonctions cérébrales, et ce n'est que secondairement qu'il s'est étendu aux autres fonctions.
Il est facile, d'après cela, de préciser quel a été le siège de la maladie. Dès le début, c'a été le cerveau ; mais faisons remarquer que pendant tout le temps que cet organe a été seul malade, les phénomènes qu'il manifestait n'ont pas constitué et n'ont pas pu constituer l'hypochondrie. Elle ne s'est déclarée que lorsque les nerfs cérébraux, siège d'une exaltation vicieuse de leurs fonctions, ont transmis des sensations douloureuses et viciées, que le cœur, ou plutôt les artères, ont fait sentir des battements inusités, et lorsque plusieurs sécrétions et la nutrition se sont altérées aussi. De façon que, tout en reconnaissant l'influence première et essentielle de l'encéphale, nous sommes forcés de convenir que dans ce fait elle n'a pu suffir pour la constituer; il lui a fallu la combinaison ou l'association de phénomènes indépendants de son influence directe; il a fallu la participation des deux ordres de fonctions de la vie.
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Nous constatons le point de départ dans le cerveau; mais la maladie ne s'est pas renfermée dans ce point de départ, dans ce foyer unique ; il lui a fallu une plus grande extension de souffrances. Ainsi, comme dans les cas précédents, le cerveau a joué le rôle principal, et le premier rôle ; mais il lui a fallu en même temps l'association d'autres phénomènes, de façon qu'on ne peut pas le regarder comme ayant été le véritable siège, le siège uuique de la maladie. Nous le voyons disséminé dans presque toute l'économie, puisque les sensations diverses que la malade éprouvait parfois dans tous les points indistinctement, quoique plus spécialement dans î'épigastre et dans les autres parties du tronc; puisque les battements, les sécrétions, l'amaigrissement, n'avaient pas de lieu fixe et invariable.
Ces phénomènes, qu'on aurait pu regarder comme nerveux, ne peuvent pas cependant se rattacher à un ordre seul de fonctions. Nous ne pouvons pas les ranger sous la dépendance immédiate du système nerveux cérébral, ou dans la classe des fonctions cérébrales, puisqu'il en est plusieurs qui en sont indépendants, et qui n'en contribuent pas moins à caractériser i'hypochondrie, du moins nous les avons rencontrés dans les autres faits que nous avons cités.
La nature de la maladie ne peut pas être mieux démontrée dans ce cas que dans les précédents. L'irritation, l'aslhénie ne sont point suffisantes pour en donner une idée juste. Il y avait eu apparence d'irritation cérébrale. Mais que de nuances dans les autres phénomènes 1 quelle bizarrerie, quel désordre dans leur mode, dans leur succession ! Il y avait désordre, modification anormale, ataxie.
La maladie a duré bien moins longtemps que dans les deux cas précédents, et elle s'est terminée d'une manière satisfaisante. Cette différence ne peut pas indiquer plus d'habileté dans un cas que dans les autres, puisque les
mêmes soins ont été prodigués avec un égal empressement. Elle pourrait donc faire naître la pensée qu'il y a eu quelque différence dans le caractère de la maladie. Le point de départ cependant et les phénomènes ont été les mêmes ; mais, il faut en convenir, la cause a été bien différente. Chez M'"^ L., il n'y avait point de prédisposition à l'hypocbondrie ; elle n'a point été le résultat d'un tempérament nerveux progressivement exalté et vicié, soit par des causes morales, soit par le progrès de l'âge, soit par des maladies même étrangères à l'affection. Elle a été occasionnée brusquement par une maladie physique du cerveau, par une maladie susceptible de guérison. Ce fait est bien important à noter^ car il peut nous faire penser que, puisque l'hypocbondrie s'est dissipée dans cette circonstance, on pourra espérer de la voir se dissiper aussi dans les circonstances analogues, c'est-àrdire, lorsqu'elle sera l'effet d'une cause éventuelle dont la soustraction peut faire espérer de faire disparaître son effet à mesure : sublatâ causa, tollitur effectus . Cependant ne nous hâtons pas de généraliser, nous pourrions rencontrer des circonstances dans lesquelles l'effet aurait été assez profondément inculqué à l'économie, à son organisation, pour s'identifier avec elle et persister même après la suppression de la cause Toujours est-il vrai que M"'' L est guérie, et que sa guérison ne s'est fait attendre qu'autant de temps qu'il en a fallu pour guérir la maladie du cerveau, et que l'hypocbondrie n'a disparu que lorsque les vertiges, les battements céphaliques , les douleurs variables de la tête ont été dissipés. Qu'il me soit permis de citer un fait en tout semblable au précé4ent, et recueilli à peu près à la même époque.
IV. OfiSERVATioiy. — M. B..., âgé de 4^ ans, d'un tempérament sanguin et d'une forte constitution , n'a-
oO TRAITÉ DE l'hYPOCîIONDRIE.
vait éprouvé aucune maladie sérieuse depuis bien des années, ku commencement de septembre 1839, il alla passer quelques jours à la campagne pour y veiller aux travaux de la récolte du vin. Il reçut, un jour , pendant longtemps , un soleil ardent sur la tête. Le lendemain , il sentit celte partie cbaude , lourde et douloureuse. La face était rouge et les jambes brisées. Il supporta pendant deux jours cet état , qui ne fit que s'acroître. 11 se bâta de revenir à la ville. Aux signes énoncés se joignaient un pouls vif et plein, une peau cbaude et sècbe et des yeux injectés. Saignée de 750 grammes, sinapismes promenés aux membres inférieurs, boissons émollientes et tempérantes.
Le lendemain le malade ne pouvait plus bouger la tête de dessus l'oreiller sans éprouver la sensation d'un tournoiement qui le menaçait d'une cbute et d'une syncope. Vingt sangsues furent appliquées à l'anus et tirèrent beaucoup de sang. Les révulsifs et les boissons furent continués.' Le pouls perdit sa force , mais il resta dur et fréquent. La tête ne fut point soulagée. Il y avait insomnie , et s'il survenait un peu de somnolence, c'était toujours avec des rêvasseries.
Cet état, qu'on pouvait regarder comme une sorte de fièvre cérébrale , se prolongea pendant quinze jours. Peu à peu la vitesse du pouls tomba , le front devint moins brûlant et la face moins rouge. La cépbalalgie diminua; mais le malade continua à éprouver dans la tête un battement très-pénible , et il ne lui était pas encore possible de la soulever sans être menacé, comme auparavant, d'une syncope ou d'une sensation de cbute imminente.
Un peu de nourriture redonna quelques forces au malade , mais elle ne changea pas l'état de l'encéphale. Cependant M. B... put prendre quelques instants d'un sommeil paisible.
Je laissai passer ainsi huit jours, après lesquels j'exi-
OBSERVATIONS ET RÉFLESllONS. 51
geai que le malade se levât. Malgré son désir, il n'osait pas s'y décider , parce qu'il croyait ne pas le pouvoir. On se contenta, le premier jour, de l'asseoir sur un fauteuil. Le second jour, on lui fit faire quelques pas en le soutenant, et je suis bien persuadé que, sans cet appui, il serait tombé, tellement sa physionomie était altérée pendant ce court exercice. Comme le pouls ne changeait pas et que le malade n'éprouvait pas de malaise plus grand , je fis chaque jour augmenter de quelques pas le trajet qu'il parcourait , et je le fis répéter plusieurs fois par jour. Les forces semblaient revenir, et je conseillai à M. B... de marcher tout seul d'un fauteuil à l'autre; il eut beaucoup de peine à s'y décider , et il en vint à bout , non sans frayeur et sans s'imaginer à chaque pas de tomber , non par la faiblesse des jambes, mais par le tournoiement de la tête.
Lorsque au bout de quelques jours , le malade , ne trouvant point de soulagement à cet état singulier, qnoique les forces fussent revenues, tomba dans une espèce de rrvélancolie ; il s'effraya de sa position , et commença à en redouter toutes sortes de terminaisons fâcheuses. Ce furent d'abord les apo[)lexies , les paralysies, les épanchements, l'idiotisme , etc. Ces craintes plus ou moins fondées le plongèrent de plus en plus dans un état de stupeur et de chagrin qui lui arrachait parfois des cris de désespoir. Ses pauvres enfants, sa femme , se présentaient à son imagination effrayée comme des personnes privées de leur appui, et des sanglots et des larmes venaient se joindre à ces idées et en terminer la scène déchirante.
Jusque-là , les craintes du malade n'avaient rien que de bien naturel ; elles étaient légitimes.
Bientôt l'appétit se perdit , et le peu de nourriture que prenait M. B.... était mal digéré, et la digestion occasionnait une congestion sanguine céphalique trèsforte , pendant laquelle le malade était livré aux plus
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vives angoisses , aux. battements artériels les plus forts , et à une céphalalgie très-intense. Il sentait la présence des aliments clans l'estomac pendant longtemps ; et pendant ce temps l'estomac faisait éprouver une sensation pénible d'abord et quelquefois douloureuse , qui bientôt vint partager l'attention du malade. Alors commença une nouvelle série de phénomènes physiques et intellectuels. L'épigastre resta douloureux, presque constamment, il parut bien souvent tendu et météorisé , et des gaz s'échappèrent souvent par le haut vers la fin de la digestion. Un battement bien sensible se fit sentir avec force à la cœliaque. Le cœur resta à peu près impassible : cependant il parut dans certains moments un peu plus calme , et dans d'autres un peu plus agité. La poitrine fit sentir parfois des spasmes de constriction , qui,enen gênant les mouvements, rendaient la respiration difficile et même douloureuse. Souvent le malade y éprouvait une sensation pulsatile profonde , comme si " le cœur l'eût remplie tout entière. Une toux plus ou moins sèche avait lieu quelquefois , et le produit de l'expectoration était glaireux ordinairement , et quelquefois il présentait une mucosité épaisse et concrète. L'abdomen participait aussi à cet ensemble de phénomènes. Il y eut de la constipation , des douleurs vagues, des borborygmes et des vents nombreux. Les membres n'y furent pas étrangers ; ils y prirent une part active , par des douleurs vagues, par des spasmes variés , ou par des menaces d'engourdissement ou espèce de torpeur presque paralytique.
A mesure que chacun de ces phénomènes se faisait sentir, le malade lui donnait toute son attention, et il le transformait bientôt en une maladie réelle. C'est ainsi qu'à une affection cérébrale dont il se croyait menacé ou atteint , se joignaient alternativement les maladies les plus bizarres de l'estomac j du cœur , des poumons , du foie , des intestins et des membres. Les can-
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cers, les anévrismes , la phthisie, les squirrhes , le rhumatisme , eurent alternativement leur tour , parce qu'à chaque phénomène, M. B... s'occupa d'en analyser toutes les circonstances , d'en peser les moindres particularités, et de les associer et combiner pour faire un être nouveau, une maladie réelle pour lui , et imaginaire pour le médecin.
Malgré les frayeurs du malade , je le forçai de sortir et de ne pas craindre de tomber. Comme il désirait ar> demment de guérir , il se confia à mes promesses , et surmonta ses craintes et ses sensations multipliées. Combien de fois je l'ai vu me faire appeler, désespéré de son peu de succès et livré au désespoir le plus affreux , m'accusant de le tromper, puisqu'au lieu d'aller mieux, il allait toujours plus mal , et qu'il se sentait chaque jour plus faible et plus près de la tombe. Il m'était souvent bien difficile de le rassurer , cependant j'y parvenais toujours ; alors il recommençait ses courses , et surtout ses excursions à la campagne. Trois mois de persévérance amenèrent une amélioration qui lui rendit son état plus supportable. L'appétit était revenu , les douleurs d'estomac et tout leur cortège avaient disparu; il ne restait plus que rarement des battements épi gastriques , quelques douleurs vagues et bizarres , dont le malade lui-même avait appris à faire justice, et enfin des battements artériels dans la tête avec sensation d'ivresse et de peu de solidité dans les jambes. Trois mois après , la santé eût été parfaite , si le malade n'avait pas conservé encore des battements céphaliques et quelques menaces de chute , lorsqu'en marchant il tournait la tète.
Peu à peu cet estimable père de famille a repris ses occupations commerciales , et aujourd'hui il ne se ressent presque plus de rien ; cependant il craint toujours ses étourdissements. Mais les idées hypochondriaques ont tout -à-fait cessé; il ne parle de ce qu'il éprouve
oi TRAITÉ DE l'hYPOCHONDEIE.
que comme un homme qui sent et qui apprécie ce qu'il sent. Il ne songe plus à tout ce que son imagination pouvait y voir de fâcheux en en exagérant et pervertissant les phénomènes.
Réflexions . — La maladie de M, B., . a la plus grande analogie avec celle de M'"'' L... Comme chez elle une congestion cérébrale singulière a eu lieu et a donné naissance à des phénomènes insolites fort remarquables. Aucune affection morale n'a précédé la maladie et n'a pu l'occasionner. Elle a été le résultat d'une cause physique , de i'action du soleil. Ce n'est qu'après que les accidents les plus graves de l'affection cérébrale ont été calmés , que l'imagination a commencé à s'affecter. Cet homme estimable n'avait aucun chagrin. Heureux dans ses affaires et plus encore dans son ménage, où il était entouré de tous les sentiments de l'amour le plus tendre et de tous les soins délicats qu'il inspire , l'hypochondrie n'a pas pu reconnaître chez lui une affection morale pour cause. Celle-ci a été physique ou pathologique. C'est l'organe primitivement malade , le cerveau , qui a fourni les premiers éléments à la maladie hypochondriaque. Aussi il nous a été facile d'en suivre peu à peu les progrès.
M. B... n'avait qu'un désir, c'était celui d'être bientôt rétabli. Aucune crainte ne se faisait encore entendre. Le cerveau malade ne se rétablit pas entièrement tout à coup , il conserve un état singulier de souffrance et de malaise. Cette sensation multiple frappe sans cesse à la poi te d'une imagination pressée de guérir et qui calcule tous les instants perdus. Le mal parait ainsi stationnaire pendant quelques jours ; certes, alors il est bien permis de s'alarmer sur un mal qui ne finit pas , et de raisonner les sensations qu'on éprouve. L'bypochondrie a donc commencé par des sensations réelles. Le cerveau malade faisait éprouver des souffrances. Le
OBSERVATIO>fS ET RÉFLEXIONS. o5
malade les sentgit d'abord ce qu'elles étaient. Ce n'est que leur durée qui a fini par intimider l'imagination, et celle-ci ne s'est d'abord exercée que sur l'organe même qui faisait souffrir. Plus tard la digestion a présenté des modifications ; son appareil est devenu le siésre de nonvelles sensations. Celles-ci ont à leur tour exercé l'imagination, et sont venues ajouter à ses combinaisons pathologiques de nouveaujf matériaux pour de nouvelles maladies. Lorsque , l'enchaînement qui lie tous les organes au moyen surtout du système nerveux, d'autres organes sont devenus le siège de nouveaux phénomènes pathologiques , l'imagination recevant des souffrances de tous les côtés a exercé son activité sur tous les points d'où elle recevait ces sensations, et partout elle a créé des maladies imaginaires sur des sensations réelles. Ce n'est donc qu'à mesure que les sensations douloureuses ou bizarres se sont manifestées ^ que l'imagination les a en quelque sorte élaborées. Torturée par les souffrances , effrayée de l'avenir , il n'y a rien d étonnant , que , malade elle-même , elle n'ait enfanté que dçs maladies. Ce ^fait est donc précieux en nous fournissant l'occasion de prendre la nature sur le fait , dans l'entier développement de la maladie. Des sensations pathologiques ont eu lieu. L'imagination en a été affectée d'autant plus facilement que le premier organe malade était l'organe même des fonctions, intellectuelles et de l'imagination. Mais les sensations , mais la maladie physique ont précédé la viciation de l'imagination.
Comme dans les cas précédents , l'étude des phénomènes de la maladie nous .fournit des lésions dépendantes des deux ordres de vie : sensations bizarres , fai- • blesse des membres, imagination et jugement pervertis ; constipation, viciations de circulation dans les battements insolites del'épigastre, de la poitrine et du ventre ; vices de sécrétion dans l'expectoration d'une matière mu-
56 TRAITÉ DB l'hYPOCHONDRIE,
queuse concrète et rare ; dans la sécheresse de l'irileslin , elc. Mais ce qui nous parait avoir constitué l'hypochondrie, ce sont les sensations diverses éprouvées dans différents points de l'économie , et, le travail bizarre et incohérent de l'imagination. Ce double caractère s'est également présenté dans les cas précédents. De façon que déjà nous pouvons le signaler comme devant faire la base essentielle de l'hypochondrie.
Les mêmes' réflexions siir la nature de la maladie se reproduisent ici. Ce sont des sensations et des phéno^ mènes variés qui n'appartiennent m à l'inflammation , ni à l'irritation proprement dite, ni à l'asthénie , etc. Ils ont présenté une modification fonctionnelle spéciale, une anomalie d'irrégularité et de bizarrerie qui , ainsi que ceux des observations précédentes, ont un cachet bien déterminé , c'est leur influence sur l'imagination, qui alors n'a été presque plus capable de s'occuper d'aucune autre chose , et qui , toujours fixée par ses jiouffrances , les combine, les torture de mille manières et s'en crée dès maladies. Comme dans les autres cas , par conséquent , il y a plutôt anomalie , -bizarrerie ou ataxie , que des phénomènes précis de la lésion morbide d'un organe quelconque.
L'hypochondrie n'a pas duré bien longtemps. Elle a parcouru ses périodes dans l'espace de cinq à six mois. C'est une hypochondrie aiguë si nous la comparons aux deux preftiières. Nous avons cherché à nous expliquer la cause de la gravité de la maladie et de sa longueur dans les deux premières observations ; par la même raison, nous devons chercher s'il n'y a pas eu chez M. B... des circonstances qui puissent nous donner la raison de sa durée moins longue. M. B... jouissait d'une bonne conslilulion , son économie n'avait pas été éprouvée' j)ar de longues souffrances , et la cause de la maladie a été toute physi(]ue et passagère. L'hypochondrie a élé produite spunlanémcnl. Sa cause n'a pas eu le temps
OBSERVATIONS ET RjÉFLEXIONS. 57
d'en faire une maladie constitutionnelle , de telle façon qu'en se dissipant elle a dû permettre aux organes sensitifs, aux nerfs, et consécutivement à l'imagination, de reprendre leur état normal. Nous ne perdrons pas de vue ces deux circonstances de causes et d'effets, parce qu'elles se lient assez intimement pour agir l'une sur l'autre de la manière la plus évidente.
Elle nous conduit tout naturellement à faire remarquer aussi que chez M. B.. . , la maladie n'a pas été grave puisqu'il est guéri. Ce fait réuni à celui de M""^ L... , viendrait donc infirmer le pronostic grave que nous aurions porté sur la maladie en général , si nous avions voulu l'établir sur les deux premières observations. L'hypochondrie n'est pas toujours grave de même. Si elle est longue et fâcheuse par sa durée dans quelques circonstances, elle est courte etguérissable dans d'autres.
Le traitement ne nous présente aucune réflexion particulière à faire. M. B... a été traité comme tous les autres hypochôndriaques. J'ai opposé à son imagination , souvent désolée et désespérée , tous les raisonnements que pouvait me dicter l'inspiration du moment, et bien souventje les ai accompagnés de quelques médicaments calmants et surtout de l'exercice et de la distraction.
Quoique la gastralgie ait joué un rôle assez important pendant quelques semaines, je ne l'ai jamais regardée comme une complication , ni comme ayant beaucoup mérité l'emploi thérapeutique de moyens particuliers et actifs. Elle s'est dissipée avec les douleurs gastriques; l'appétit est assez promptement revenu , et leur disparition avec le retour d'une alimentation plus substantielle n'a pas peu contribué à hâter la guérison de l'hypochondrie. Il n'y a pas de doute , en effet , que si la gastralgie eût persisté , elle n'eût entretenu l'imagination dans ses idées noires et n'eût prolongé ses errements.
58 TRAITÉ DE L'HÏPOCaONDBIE.
V^ OBSERVATiopf . — M. P... fils éludiait depuis trois aqs une profession libérale. Il y faisait des progrès satisfaisants, et tout lui promettait un brillant avenir. En J833, il se trouva à Paris lor;s de l'invasion du choléra, et il en fut atteint ; il avait alors 20 ans; 11 eut le bonheur de guérir, et il vint achever sa coavalescence au sein de sa famille. Le choléra était bien guéri, mais il avait laissé dans l'économie une modification nerveuse qui faisait éprouver des souffrances constantes et quelquefois bizaires. L'estomac et la tête étaient les organes spécialement affectés. Ce jeune homme, qui se voyait arrêté dans ses études, ne pouvait pas lire une demipage sans éprouver des vertiges, sans voir le saog se porter à la tête, et lui occasionner à la fois des battements pénibles, de la rougeur, et le trouble de la vue et des sens. Il lui était impossible de continuer, il ne voyait plus, .et son intelligence ne pouvait plus saisir ce qu'il aurait lu. Il se senîait appétit; il mangeait peu, mais aussitôt que le travail de la digestion commençait, le sang se portait à la tête, lui troublait, la vue, et le rendait impropre aux fonctions intellectuelles. Il était obligé d'attendre que la digestion fût faite.
J'essayai vainement de diminuer la congestion sanguine par quelques applications de sangsues au fondement, et par des révulsifs cutanés et intestinaux ; le sang continua à se porter avec la même force vers la tête, et les accidents nerveux augmentèrent. J'essayai vainement aussi de rendre la digestion plus facile et plus prompte par tous les moyens que put me suggérer sa position. Rien ne changea les effets de la digestion.
Doué d'une imagination heureuse, et entouré des soins delà tendresse la mieux entendue, ce jeune homme ne voyait et ne désirait qu'une chose, c'était sa guérison. L'exercice à cheval, de fréquents voyages à la campagne, les eaux minérales de [)lusieurs localités, les bains de mer, etc., rien n'améliora son sort. Au con-
traire, son état nerveux augmenla. A ce raptus sanguin vers la téîe, à cette action de la digestion se joignirent de nouveaux phénomènes. Des douleurs vagues se firent sentir dans différentes parties du tronc et des membres, la constipation devint plus grande, les battemenis de la cœliaque se firent sentir avec force, et d'autres battements se manifestèrent dans différents points, la respiration fut souvent gênée ; surtout lorsqu'il marchait un peu vite, il y avait un essoufflement bien marqué. Enfin il éprouvait parfois une petite toux sèche, une sorte de raclement qui amenait à peine quelques mucosités glaireuses et parfois un peu de cette mucosité concrète déjà si souvent signalée. Ce fut alors que ce jeune homme commença à méditer sur les phénomènes qu'il éprouvait, et à les comparer avec les symptômes de différentes maladies. Il pensa que, puisqu'il avait les signes de telle ou telle maladie, il pourrait bien avoir la maladie ellemême. Son humeur devint plus sombre, son caractère fut plus impatient, et parfois il désespéra avec amertume de sa guérison. Lorsque j'avais pu le raisonner, il renaissait à l'espérance, et il se trouvait mieux ; mais bientôt de nouvelles sensations venaient le replonger dans ses idées pénibles. « Je sens bien ce que j'ai, disaitil ; tout ce qu'on me dit ne m'empêche pas de souffrir et de le sentir. Si je n'avais pas une maladie grave, je ne souffrirais pas constamment, ou du moins je guérirais ; et au lieu de guérir, je vais chaque jour plus mal ; chaque jour je sens mes souffrances augmenter, mes forces s'en aller et ma vie s'éteindre. Mes douleurs sont aujourd'hui cent fois plus grandes qu'elles n'étaient hier, elles sont atroces. »
Malgré ce raisonnement, le désir de guérir, et surtout de remplir une carrière honorable, reprenait quelquefois le dessus. Alors les projets de courage et d'énergie lui faisaient surmonter pour quelques instants, et même pour quelques jours, l'aiguillon delà douleur j
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mais bientôt il y succombait de nouveau. Ce qui le désolait surtout, c'était de ne pouvoir pas même lire une demi-colonne d'un journal sans voir renaître tous les accidents. Renoncer à sa carrière, qui demandait des études et des méditations constantes, était pour lui un supplice affreux. Cependant il fallut lui interdire toute espèce de lecture, et lui créer une occupation presque entièrement manuelle. Son père venait de créer un établissement industriel qui demandait beaucoup d'activi^ té, je le fis associer aux travaux de son père. Sans être guéri, il y eut de l'amélioration dans son état. La possibilité d'une guérison sepre'senta à lui et ranima son courage. Ses souffrances le tourmentaient toujours ; elles réveillaient ses idées de maladies organiques sans nombre, mais c'étaient des craintes et non des persuasions. Peu à peu il put fixer davantage son attention, et s'appliquer, non pas seulement à la conversation et aux affaires, mais encore à la tenue des écritures et à la correspondance. Il put aussi lire plusieurs pages sans être trop fatigué. Pendant trois ans cette amélioration fit des progrès sensibles. Cependant les souffrances existaient toujours, la digestion fatiguait toujours l'encéphale, les battements de la tête et de l'épigaslre se faisaient sentir de même; et souvent, malgré sa forte résolution, l'attention du malade se fixait sur eux et s'en occupait d'une manière affligeante; mais la réflexion venait bientôt l'en détour^ ner. Enfin de nouvelles occupations l'appelèrent dans un voyage de long cours qu'il a même exécuté plusieurs fois. L'hypochondrie a disparu ; c'est-à-dire qu'il n'a plus les idées de maladie qu'il avait. Mais il éprouve encore quelquefois des sensations pénibles à la tête et à l'épigaslre, et il ne peut pas s'appliquer longtemps à la lecture. Ce jeune homme, aujourd'hui âgé de 27 ans, a renoncé à ses premières études, et il se porte assez bien pour vaquer à des occupations de la plus haute importance.
La maladie a duré trois ans dans toute sa force; pendant trois ans elle s'est amendée légèrement; et elle a disparu pendant les deux dernières années*
Réflexions. — Voilà une bypochondrie dont la cause déterminante s'est trouvée dans le choléra, mais comnient cette maladie a-t-elleagi? c'est un point d'autant plus difficile à éclaircir qu'il faudrait connaître d'abord la nature du choléra épidémique, si meurtrier et si incompréhensible encore. Sans vouloir approfondir le mode d'altération vitale que l'économie avait reçu du choléra, nous nous contenterons d'émettre ce que nous avons vu. C'est la tête qui a été la partie spécialement affectée. Les battements, les douleurs, l'impossibilité de s'appliquer ne pouvaient pas laisser de doute à cet égard. L'augmentation de ces phénomènes pendant la digestion vint encore ajouter à celtecroyance.Commechez M. B..., l'hypochondrie n'a point existé tout de suite; car il est bien permis de s'inquiéter sur l'issue d'une affection réelle et qui vous tourmente autant que l'était M. P... Mais à mesure surtout que les souffrances se sont étendues, que les douleurs variables se sont' fait sentir dans différents points, et que plusieurs organes ont manifesté des phénomènes nouveaux, l'imagination, torturée de tous les côtés et sans relâche, n'a pu moins faire que de s'occuper de tout ce qu'elle sentait, soit en prenant les phénomènes isolément, soit en les combinant. Alors seulement elle a été malade, alors seulement elle a commencé à enfanter tous les maux dont elle supposait l'économie atteinte.
Nous insisterons sur ce point seulement, que les sensations viciées, que des phénomènes disparates et souvent bizarres ont précédé les opérations vicieuses de l'imagination, que ce n'est que sur eux qu'elle a bâti son échafaudage de maladies non existantes. Ce sont donc ces phénomènes primitifs qui ont vicié le juge-
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ment. Une fois que l'imagination a été quelque temps torturée par toute ces souffrances, qu'elle a eu pris l'habitude de s'en occuper sans cesse, elle est devenue réellement malade. Elle ne s'est pas toujours bornée aux sensations qu'elleéprouvait, elleestallée au-delà, et, dans son égarement, elle s'est souvent créé des maladies qui ne reposaient plus sur rien de réel, mais qui démontraient le dévergondage de l'imagination, la maladie de l'intelligence, et par conséquent de son organe. Ainsi, comme dans les deux cas précédents, la maladie a commencé par des phénomènes organiques, par des sensations. Ce n'est que consécutivement que l'imagination est devenue malade. Jusqu'à présent, quel qu'ait été le début ou l'origine de l'affection, nous pouvons déjà signaler comme un fait constant l'existence simultanée : i^ de sensations douloureuses et bizarres, et autres phénomènes insolites ; 2** de perversions de l'imagination et du jugement. Du moins c'est déjà là ce que nous avons trouvé. Les souffrances et les autres phénomènes morbides, quelque bizarres qu'ils aient été, n'ont jamais suffi pour constituer l'hypochondrie; il leur a toujours fallu amener l'imagination à une vicialion spéciale. D'un autre côté, l'imagination a toujours eu besoin de sensations viciées, de phénomènes insolites, pour servir d'aliment à ces opérations erronées.
L'analyse des phénomènes nous reproduit le même résultat que dans les cas précédents : d'une part, sensations viciées et opérations de l'intelligence viciées également ; d'autre part, viciation de quelques sécrétions et surtout de la circulation. Il y a toujours eu viciation des deux ordres de phénomènes vitaux. Comme dans les autres circonstances, cette viciation de certains actes n'a présenté aucun caiactère franc et déterminé. Elle n'était le résultat ni d'une inflammation, ni d'une irritation, ni d'une asthénie, ni d'une viciation humorale. C'était un trouble, un désordre, des anomalies,
de la susceptibilité, souvent de l'irritation, d'autres fois de la faiblesse. C'était donc toujours de l'alaxie dans les deux ordres de phénomènes ; car cette susceptibilité qu'avait acquise le malade et qu'acquièrent tous les liypocbondriaques, est si peu l'indice d'une irritation constante, que beaucoup de médecins la regardent au contraire comme la preuve de la faiblesse.
La maladie a été longue (six à sept ans), et cependant le sujet n'y était point prédisposé ; mais il faut en accuser la violence de la cause qui avait imprimé à l'économie un ébranlement général profond, qui n'était pas limité à l'encéphale et à l'estomac. Personne n'ignore que cenx qui ont échappé au choléra en ont conservé longtemps des traces qui ne se sont effacées qu'à la longue, et beaucoup de personnes ont succombé tardivement aux effets consécutifs de cette cruelle maladie. Nous venons d'en avoir un exemple dans la personne du bien estimable docteur François, qui n'a jamais'pu se rétablir complètement du choléra, et qui vient de succomber, le 8 octobre ïQki, dans la retraite qu'il s'était choisie à Beau-Repaire. M. Barras aussi a pu remarquer l'influence fâcheuse du choléra-morbus. Il l'a vu produire l'hypochondrie, et lui-même en a été un exemple frappant. Ce fut, il est vrai, la seconde fois que l'hypochondrie, se développait chez lui. Cependant le jeune P. . . a fini par guérir, et j'espère que sa cure sera radicale, parce que la m.aladie, ayant eu pour cause la vicialion accidentelle de l'économie et de quelques-unes de ses fonctions, ne trouvera plus de soutien dans l'organisme revenu à son type normal. Mais n'oublions pas qu'il a fallu beaucoup de temps pour obtenir ce résultat. La durée a donc été proportionnée, moius à l'intensité de la cause qu'à la modification profonde qu'elle avait imprimée à l'économie entière, et surtout au système nerveux cérébral.
Cette guérison du fils P.. . nous donne donc à penser
64 TRAITÉ DE L'HYPOCHOlVDRIÈi
que Thypochondrie n'est pas toujours aussi fâcheuse qu'elle l'a été dans les deux premiers cas, et qu'elle est quelquefois plus longue et plus difficile à guérir qu'elle ne l'a été dans les deux suivants. Pour se prononcer, il faut méditer à la fois sur une foule de circonstances plus ou moins agissantes, et d'abord la disposition constitutionnelle de la personne, et ^n second lieu la force de la cause déterminante.
Les moyens employés pour la guérison ont presque tous été puisés dans les principes de l'hygiène ; c'est l'exercice^ c'est la distraction, c'est la cessation des occupations intellectuelles, et leur direction proportionnée à l'élat de leur organe; presque point de remèdes, excepté lorsqu'il a fallu parfois combattre un épiphénoraène, tel que des douleurs trop aiguës dans quelques points, une constipation trop opiniâtre, des battements cardiaques ou artériels trop intenses. En un mot, c'est la médecine morale et hygiénique qu'on a pu et dû mettre à contribution»
Vî^ OBSERVATION. — M. G.... , d'uuc liumcur sombre et d'un tempérament mélancolique , voyait tout en noir. Rien ne pouvait le distraire ni le sortir de ses rêveries et de sa tristesse. Sa famille pensa que le mariage lui serait avantageux en lui créant de nouvelles jouissances et de nouvelles occupations. Il avait été camarade d'étude avec M. P.. . dont nous venons de donner l'histoire. Séparé de lui depuis plusieurs années , il alla le voir à son retour de Paris. Le récit des souffrances qu'éprouvait son ami , lui fit une impression profonde. Il les médita et il s'en crut lui-même atteint. Pendant quelques mois il n'eut pas d'autre occupation que de visiter son ami et de s'entretenir avec lui de leurs souffrances communes, car il était arrivé au point de sentir les mêmes
OBSERVATIONS ET RÉFLEXIOXS. ' f ) ",
maux. Pesanteur et haltements de tête , impossibilité de s'appliquer, dégoiilde tout, insensibilité et même répugnance au\ caresses de sa femme et de ses enfants, et parfois attendrissement extraordinaire , jusqu'à demander pardon, en pleurant de toutes ses incartades. Des battements épigaslriques , parfois de la perle de l'appélit , et dessensations pénibles et singulières, abdominales, des mouvements de crispation ou de bétes qui courent sous la peau, se firent sentir sur plusieurs points du tronc et des membres. Quelquefois il ressentait des resserrements dans la poitrine , des battements violents du cœur et des irrégularités bien marquées.
Cet état du malade était d'autant plus pénible , qu'il connaissait sa position , qu'il la combinait et qu'il la regar(^aitcomme incurable. Il se raisonnait très-bien ;mais une sensation , une diversion de l'imagination sur quelque maladie , lui en inspirait l'idée , et il se figurait , malgré lui , être en proie à de nouveaux malbeurs. Alors ; minutieux à l'excès , il écoutait toute son économie, et il y trouvait partout de nombreuses causes de souffrances.
A,u milieu de cet état pénible il conservait le désir ardent de guérir et rien ne lui aurait coûté pour le satisfaire. Il- revenait souvent à moi comme à son médecin ordinaire ; mais cela ne l'empêcbait pas de se livrer aux conseils de tous ceux qui voulaient lui en donner, 11 consulta tous les cbarlatans de son pays , et il se mit même entre 1 s mains de la mensongère bomœopatbie , qui lui promit une guérison prompte et sure, et qui , vingt mois après , n'avait pas obtenu le moindre cbangement dans les idées ni dans les souffrances.
Les voyages , les distractions ne lui procurèrent aucun amendement ; ce ne fut qu'aux exercices pénibles de l'agriculture auxquels je le condamnai dans une de ses propriétés , qu'il dut un peu d'amélioration , au poHit que sa position est aujourd'hui supportable. 11
66 TRAITÉ DE L'HYPOCaONDRIE.
n'est pas guéri , et pour peu qu'il s'occupe de sa santé, de nouvelles idées de maladies viennent l'assiéger et le torturer. Il a repris la direction de ses propriétés , et il y travaille souvent péniblemenl ; lorsqu'il est à la ville , il s'y occupe activemeiit de menuiserie , de charpente et de tour.
De cette manière son corps s'est fortifié, et il ne donne pas à son imagination le temps de songer à ses souffrances. Cependant il vient encore me trouver quelquefois pour se plaindre de différentes douleurs , de quelques spasmes. Je le rassure, je le renvoie à ses occupations , et aujourd'hui son existence est supportable , grâce peut-être aussi à l'éloignement de son ami ; car il n'a commencé à éprouver de l'amélioration que du moment qu'il n'a plus pu se plaindre avec M. P. .. ni entendre ses plaintes. Toutes les fois qu'il le voyait , il revenait to»jours beaucoup plus malade.
Je ne doute point que s'il venait à cesser la vie active que je l'ai presque forcé de se créer , que s'il venait à éprouver quelque indisposition qui fixât son attention, que s'il venait enfin à rencontrer quelque malade qui lui fit entendre ses plaintes , son imagination , bientôt égarée de nouveau , ne retombât dans toutes ses idées bizarres et pénibles.
Réflexions. — Un jeune homme triste, mélancolique, et par conséquent très-impressionnable et très-disposé à voir tout en noir, se trouve lié avec un ami devenu hypochondriaque ; il compatit au récit de ses souffrances, il en est péniblement affecté, et bientôt il s'en fait l'application à lui-même. Son imagination, déjà si disposée à devenir malade, le devient réellement ; elle croit voir fondre sur son individu tous les maux dont on lui parle. Bientôt elle les ressent réellement. Alors, aux combinaisons imaginaires se joignirent les sensations réelles de souffrances et de phénomènes plus ou moins bizarres.
OBSERYATIONS ET RÉFLEXIONS. 67
Mais ces sensations, ces phénomènes, n'étaient plus imaginaires ; ils existaient, ils étaient sentis. Ce qu'il y avait d'imaginaire, c'étaient les affections que le malade pensait avoir, et pour lesquelles il faisait prendre aux sensations ou phénomènes la couleur qu'il leur fallait pour cela. La maladie a commencé par l'organe de l'intelligence ; mais ce n'est plus une affection pathologique et en quelque sorte physique qui a agi sur lui; c'est par le moral qu'il a été atteint; c'est à la sensation pénible qu'il a éprouvée au récit, chaque jour renouvelé des souffrances de son ami. L'imagination a donc été malade la première, et son organe péniblement affecté. Elle a d'abord cherché des analogues dans l'économie. Ainsi elle a réagi doublement sur le système nerveux cérébral, et en a exalté la sensibilité déjà si mobile, et en a vicié les différentes modifications. Des sensations variées en ont été la conséquence, et il s'est fait sur les actes de la vie organique une réaction qui en a compromis plusieurs en les viciant à leur tour. La cause a donc agi par le moral sur l'encéphale. Ce viscère a bien été le point de départ de la maladie, mais la cause a été métaphysique et non matérielle. Je n'essaie point de discuter ici la question de savoir si l'imagination a été et peut être malade indépendamment du cerveau, si la tournure d'esprit que le malade présentait formait le caractère essentiel de l'hypochondrie ; sans avoir égard à l'état du cerveau, je me contente pour le moment de signaler le fait. La cause, comme la plupart des causes de l'hypochondrie, a été morale. On pourrait ajouter qu'elle a déterminé une sorte d'imitation. Quelle que soit la manière d'envisager la question, il faut toujours revenir à l'encéphale, comme siège premier de la maladie, parce que l'encéphale a reçu les impressions que lui faisait le récit des souffrances de M. P... Qu'il ait été le siège direct delà maladie, comme organe de l'intelligence et par conséquent de l'imagi-
68 TRAITÉ DE l'uTPOCHONDRIE.
nation el des actes d'imitation, ou qu'il n'ait été que l'intermédiaire par lequel l'imagination ait réagi sur le leste de l'économie, cela ne change rien à la question pour le moment. Je dis donc qu'il importe de signaler cette cause d'imitation, parce que d'avance nous pourrons en tirer la conséquence qu'il ne faudra jamais mettre en rapport avec des liypocliondriaques, ou même avec tout autre malade, des personnes nerveuses et trop impressionnables, et surtout déjà disposées à la mélancolie et h l'bypocliondiie. Ce serait les exposera la communication presque infaillible de la dernière affection. Mais celle communication n'a rien de commun avec la contagion ou l'infection. M. G... a gagné la maladie de M. P... par une sorte d'imitation. H l'a gagnée, comme l'épilepsie se gagne à la vue d'un accès d'épilepsie, comme l'hystérie se gagne h la vue d'une personne agitée par une crise, comme les convulsions se gagnent à la vue des agitations convulsives d'une autre personne. L'imagination est frappée de cette vue pénible, la sensation qui en résulte affecte désagréablement le cerveau, et une crise semblable a lieu par une véritable imitation pathologique. De même chez M G..., l'imagination, son.vent affectée par le récit de souffrances déchirantes, et toujours en présence du souvenir qu'elle en emportait, a fini par produire sur un cerveau prédisposé aux affections hypochondriaques, l'impression qui devait ensuite retentir dans tout le système nerveux. Voilà ce que cette observation nous a présenté de plus intéressant. Quant aux phénomènes, ils ont été les mêmes que chez les autres malades, leur analyse nous donnerait par conséquent les mêmes résultats.
La maladie a duré longtemps, parce que le sujet portait dans son organisation toutes les conditions les plus favorables à rhypochondrie,el peut-être aussi parce que l'amitié et ensuite la conformité de souffrances lui faisaient trop fréquenter un hypochondriaque ; car l'a-
mélioralion a été sensible aiissilôt que M. P... s'est éloigné. D'où nous concluons (|ue, dans les cas analogues, il faut avoir bien soin d'éloigner du malade tout ce qui peut alimenter ses souffrances par le récit ou la vue d'autres souffrances. Cependant la maladie est à peu près guérie, ce qui nous fournit un pronostic moins fâcbeux qu'on n'a voulu le dire plusieurs fois.
VIL OBSERVATION. — M"'^ , âgée de 26 ans , et
d'une sensibilité très-grande, au physique comme au moral , était mère de trois enfants. Sa santé était bonne: lorsque les assiduités et les prévenances d'un ami d^ son mari trouvèrent le chemin de son cœur. Pénétrée de l'idée de ses devoirs , elle résista aux séductions d'une coupable passion. Elle renferma son secret dans son sein et personne ne sut ce qui se passait en elle ,. pas même celui qui avait fait naître un sentiment si violent. Cette contrainte altéra sa santé, des palpitations avec un sentiment de plénitude dans la poitrine se manifestèrent. Différents spasmes indéterminés eurent lieu dans différentes parties du corps. L'appétit se perdit, l'estomac devint douloureux, des points se Puent sentir dans la poitrine. A ces sensations réelles, au senlimeit qui la consumait , se joignirent les idées les plus bizarres et les plus graves sur sa santé. Elle se figura successivement avoir plusieurs maladies, tantôt un anévrisme , tantôt un squirrhe à l'estomac , tantôt et le plus souvent une phlhisie pulmonaire. Soit par l'effet du retour plus fréquent de cette idée, soit parce que la réaction de l'imagination sur les poumons fut plus intense, ces deux oi'ganes se prir-ent de la manière la plus inquiétante. De l'oppression , de la toux , une expectoration abondante , un mouvement de fièvre continuelle , des gueurs nocturnes , tout fit croire à l'affection lubercu-
70 TRAITÉ DE l'hYPOCHONI>RIE.
leuse, et les médecins de la ville qu'elle habitait dans le nord , l'engagèrent à se transporter dans le rnidi. Elle se rendit à ces sages conseils , elle voulut passer par Lyon , afin d'y voir quelques parents. On me fit appeler le jour de son arrivée , et je la trouvai dans un état d'autant plus déplorable, qu'à son dépérissement physique déjà bien avancé , elle joignait l'imagination la plus sérieusement malade. Les souffrances qu'elle éprouvait étaient atroces , selon elle ; c'étaient des pointes de fer rouge qu'on lui enfonçait dans les chairs, c'étaient des fibres tiraillées une à une avec des tenailles, et d'un autre côté elle se plaignait à peine de l'organe qui paraissait le plus gravement compromis , du poumon. Je portai le même pronostic que ses médecins ordinaires, et comme eux je pensai que le séjour dans le midi de la France pouvait, sinon guérir une maladie organique qui paraissait déjà bien avancée, du moins en ralentir les progrès. Je pensai surtout que le voyage et le changement de climat et d'habitudes pourraient faire diversion à ses maux, en lui 'procurant de nouvelles sensations et de nouveaux sujets d'étude et d'observation , et par conséquent de la distraction.
M'"^ partit deux jours après. Elle demeura six
mois dans le midi. Ce long séjour n'améliora son sort ni au physique ni au moral : elle en revint comme elle y était allée. Si l'affection pulmonaire ne paraissait pas avoir fait de progrès , son imagination paraissait beaucoup plus rembrunie. Ses idées me parurent beaucoup ])lus disposées à tout voir en mal ce qu'elle éprouvait. De retour à Paris, son état parut empirer. Elle revit la personne qu'elle affectionnait. Cette dame , qui jus- (jue-là avait résisté à la séduction, succomba. Ayant alors perdu une vertu dont elte était si fière, elle ne garda plus de mesure , elle abandonna son mari et ses enfanlset s'enfuit avec son séducteur. Je la vis six mois après , elle n'était plus reconnaissable. La beauté , la
OBSERVATIONS Eï RÉFLEXIONS. 7 1
fraîcheur et l'embonpoint avaient pris la place d'un état voisin du marasme. Il n'y avait plus ni toux , ni expectoration , ni palpitations, ni maux d'estomac , ni douleurs, ni maladie imaginaire. La passion satisfaite et le plaisir avaient ramené la santé, et dissipé les idées noires de l'hypocbondrie.
Réflexions, — Rien n'est plus connu que l'influence du moral sur le physique. Les auteurs en sont remplis d'exemples , et Cabanis y a puisé le sujet et les matériaux d'un livre qui fit , à l'époque où il parut , une sensation bien grande. Il ne nous appartient pas d'examiner jusqu'à quel point il a eu raison ou tort de matérialiser la pensée. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'aujourd'hui les opinons sont beaucoup plus partagées sur le mérite et surtout sur les principes de cet ouvrage remarquable.
Une passion violente est concentrée- Elle produit les effets fâcheux qu'elle a l'habitude de produire , d'une part, sur l'imagination et sur l'organe qui en est le siège, d'autre part , sur différents autres organes de l'économie au moyen d'un système nerveux malade. Lors^ que ces effets ont été obtenus , l'imagination malade par un sentiment contrarié , plus malade encore par les souffrances physiques qui s'étaient développées, a élaboré et transformé ces souffrances en différentes affections. C'est par l'encéphale que la maladie a commencé. La cause de l'hypocbondrie a donc été morale encore. Le cerveau en a été le siège ; il a été le foyer d'où sont parties les incitations des autres, phénomènes ; niais a-t-il été le siège unique de la maladie? Nous voyons encore ici la nécessité de sensations douloureuses et insolites pour exciter des combinaisons pathologiques qui n'auraient pas eu lieu sans ces souffrances. Il y a donc toujours : i® un état particulier dn cerveau et de l'imagination, primitif ou secondaire ;
72 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
2^ des souffrances ou des actes morbides qui provoquent l'iinaginalion et la mettent en œuvre pour les travailler et les convertir en maladies différentes.
La nature des souffrances a été la même que dans les autres cas. Si nous ne nous y sommes pas appesanti , c'est pour ne pas nous répéter si souvent. Comme dans les observations précédentes, nous avons rencontré des sensations ou des actes insolites, et quelquefois bizarres , et qu'on ne pouvait attribuer ni à l'inflammation , ni à l'irritation , ni à l'aslbénie. Comme dans les autres cas, ils ont présenté quelque chose de désordonné, d'irrégulier et d'ataxique. Enfin, comme dans tous les cas précédents , nous avons pu constater la simultanéité d'actes appartenant au système neiveux cérébral , et d'actes appartenant à la vie organique. D'une part , nous avons vu un cerveau malade , une imagination exaltée et bizarre , des sensations douloureuses variées ; d'autre part, nous avons vu le cœur , les poumons , l'estomac et l'intestin présenter des phénomènes non douteux de la participation qu'ils prennent à la maladie, et du rôle qu'ils y jouent.
Ce qu'il nous importe surtout de noter, c'est que les accidents graves qui étaient entretenus par une passion comprimée, ont disparu avec une rapidité étonnante aussitôt que celte passion a été satisfaite. Cette observation piouve donc la puissante influence du moral sur le physique , non-seulement dans la production des maladies , mais encore dans leur guérison. L'hypochondi'ie s'est évanouie avec les symptômes de phlhisie et avec tout le cortège des autres phénomènes qui se manifestent dans toute l'économie. On conq:)rend aisément comment l'affection a pu agir par l'imagination sur les pliénomènes nerveux , et par eux sur l'imagination malade , cet enchaînement est tout naturel ; mais il est plus difficile de concevoir, l'influence (ju'elle a exercée sur la maladie des poumons. Aurait-elle guéri
une plitliisie luberctileuse? Je ne crois pas qu'il y ail eu de tubercules. Je ni'eu étais rapporlé aux signes les plus palenls et au dire des médecins de la malade, je ne l'ai point auscultée. Voici ce qui est arrivé relativement aux poumons. Comme dans toutes les passions tristes, il y a eu refoulement du sang à l'intérieur ; le cœur a perdu de son énergie , il a battu avec moins de vivacité ; il a en conséquence fait refluer le sang dans les viscères, et surtout dans les poumons. Ceux-ci se sont engoués , la stase du sang dans les capillaires et surtout dans les capillaires bronchiques a fini par produire dans la membrane muqueuse une sorte d'inflammation passive, d'inflammation hémostatique; la sécrétion du mucus a été à la fois augmentée et pervertie au point de donner à son produit les caractères descrachatsdu tubercule. Dès-lors cette expectoration, comme tous les calanheschroniques intenses, a amené le marasme , d'autant plus rapidement , qu'il y avait d'autres causes morbides qui agissaient aussi de leur côté pour le produire.
Lorsque la passion a été satisfaite , un ordre inverse de phénomènes a succédé. Le plaisir a ranimé la circulation, le sang poussé plus vivement par le cœur à toutes les pajlies du corps , a été , pour ainsi dire, appelé ou aspiré plus vivement des poumons. La congestion hémostatique a cessé , et peu à peu avec elle ses effets sur le tissu muqueux de l'organe , de sorte que cette inflammation causée et entretenue par le refoulement du sang , s'est dissipée dès le moment qu'elle n'a plus été sans cesse renouvelée par sa cause déterminante.
On voit d'après cela, combien, dans le traitement de l'hypochondrie , il est urgent de fixer son attention sur le moral du malade , combien il importe pour le guérir de le maintenir ou de le ramener dans cet étal de calme et de plaisir qui ne produit qu'une réaction satisfaisante sur l'économie. Je ne crois pas nécessaire d'avertir que je n'ai point l'intention de donner des
74 TRAITÉ DE l'hYPOCIIONDRIE.
conseils contraires à la morale. Loin de moi une semblable pensée. Le médecin, tel qu'Hippocrale le veut, tel que la société a le droit de l'exiger , sera toujours honnête homme et vertueux avant tout ; et dans ses conseils il écoutera toujours sa conscience. Bien souvent il aura l'occasion d'employer toute son influence pour guérir le moral malade, sans avoir à faire rougir les mœurs. Car les passions tourmentent notre pauvre et présomptueuse espèce humaine et la tyrannisent de mille manières. Elles ont besoin bien souvent d'être combattues par un jugement sain , éclairé et impartial.
VHP OBSERVATION. — M'"^ M... était douée <le la plus heureuse constitution. Elle i-eunissait aux plus belles qualités physiques le caractère le plus agréable et le meilleur esprit possible. Vive et aclive, elle trouvait dans sa force physique et morale de quoi faire face à tout eu se multipliant à l'infini. Un fond de gaîté intarissable, un enjouement toujours nouveau, furent pour elle une ressource puissante contre les impressions pénibles qu'elle était appelée à avoir à chaque instant auprès d'un mari qui, à beaucoup de qualités, joignait une mélancolie souvent pénible, et qui avait fini par passer à l'état de l'hypochondrie la plus intense. Nous avons vu comment il avait succombé. Il semble que cette mort eût dû être pour JM'"^ M... une cause de meilleure santé, puisqu'elle lui ôtait des plaintes continuelles et des mécontentements sans cesse renouvelés. Il n'en fut rien. Sa santé n'éprouva aucune atteinte pendant la première année ; les embarras que lui occasionnèrent des arrangements de famille, un voyage un peu long, lui servirent de distraction ; mais lorsque, plus calme, elle ne trouva plus chez elle un aliment à cette activité vitale surabondante dont elle était tourmentée, elle fut prise d'une névralgie temporale excessivement aiguë. Les cal-
OBSERVATIONS ET RÉFLEXIOxNS. 7 9
mants, les préparations ferrugineuses et le sulfate de (|uinine finirent par en triompher. Cependant la moindre émotion la lui réveillait. Pour se distraire, elle entreprit, en 1840, un voyage en Suisse. Dans sa tournée elle visita plusieurs eaux minérales de cette contrée, de la Savoie et du Daupbiné. Elle s'arrêta hnit jours aux eaux d'Uriage, et elle en prit abondamment sans ordonnance. EJles excitèrent l'appareil digestif. Elle perdit l'appétit, au point qu'il lui était presque impossible de rien prendre. C'était surtout la digestion qui était gênée d'une manière remarquable. Nous crûmes voir dans cette indisposition une sorte de métastase nerveuse de la névralgie temporale sur l'œsopbage et l'estomac, ou mieux, sur le nerf pneumogastrique. Les calmants, à l'intérieur comme à l'extérieur, ne produisirent aucun effet. Ce défaut d'alimentation amena un amaigrissement rapide ; le teint si frais et si coloré de M™*' M... devint pâle et d'un jaune terreux qui inspirait de l'inquiétude. Le système nerveux de la malade acquit une exaltation très-grande. La susceptibilité nerveuse devint extrême; Je moindre bruit, la moindre contrariété la transportait, tout devenait pour elle une cause d'impatience. Ce qu'elle demandait un moment la tourmentait le moment d'après. Sa fille même, qu'elle aimait à l'adoration, ne pouvait ni agir, ni rester tranquille sans être un sujet d'agitation et de plainte pour cette mallieureuse mère qui, injuste sans s'en douter, trouvait tout mauvais, et eût été un tyran bien cruel si elle n'eût pas été malade. Elle entrait dans les détails les plus minutieux avec une rapidité étonnante; son imagination, déjà si active, avait quadruplé peut-être de vivacité. Elle embrassait tout dans un clin d'reil, et elle aurait voulu que tout allât aussi vite que sa pensée, ce qui n'était pas possible et ce qui l'agitait sans cesse et lui causait à chaque instant des emportements, peu durables il est vrai, mais toujours très-pénibles. Il fallait être sa fille,,
76 TRAITÉ DS l'hYPOCUONDRîE.
il fallait surtout bien se convaincre delà position où se trouvait la malade, pour pouvoir y tenir.
Indépendamment des douleurs de l'œsophage et de l'estomac, le bas- ventre et la poihine devinrent aussi le siège de souffrances variables. Alors les idées commencèrent à prendre un caractère particulier d'inquiétude, et peu à peu, malgré tous mes efforts, la malade transforma en maladies toutes les sensations qu'elle éprouvait. Elle crut avoir un squirrhe à l'estomac, puis un cancer à la matrice, puis un anévrisme, puis une oblitération de l'œsophage, puis des obsiruclions au foie, puis un rhumatisme, etc. Son imagination fut ainsi tortuîée pendant plusieurs mois par ces idées vraiment désolantes, et par les souffrances réelles de ses organes affectés dans leur système neiveux. Elle perdit ses forces, éprouva des spasmes et des tiraillements dans presque toutes les parties du corps. Elle se vit contrainte de garder le lit, qu'elle ne pouvait pas quitter sans être menacée de tomber ou de prendre une syncope. Elle éprouvait dans l'arrière-gorge une sécheresse très-grande et un picotement qui provoquait une toux sèche et fiéquente avec expectoration quelquefois d'une matière muqueuse concrète, grise et iirégulière.
Il n'y a jamais eu de vomissements ; il y avait parfois des borboiygmes et une constipation opiniâtre. Le cœur faisait fréquemment sentir des battements ti'èsforts et qui se prolongeaient plus ou moins. Il y en avait aussi dans Tépigaslre, dont la sensibilité avait beaucoup augmenté. La malade avait beaucoup envie de guérir, et elle pienait de bonnes résolutions en ma présence; mais je l'avais à peine quittée que ses souffrances, sur lesquelles elle reportait son attention, lui tioublaient l'imagination et i éveillaient toutes ses craintes. Les calmants de toute espèce échouèrent ; ils produisirc«nt un calme passager , mais la maladie persistait toujours. Quelques Ioniques furent aussi administrés sans avoir
un plus lieureux succès. Ses forces se peidaienl el son ('tat devenait iiiquiélanl. Plusieurs consullalions avaient eu lieu, et elles n'avaient rien opéré de satisfaisant. Je ne cessais de répéter à la malade que son plus grand mal venait de ne plus avoir à soigner un malade assez j)énible pour occuper et absorber son imagination, et vsurlout pour dépenser sa vie exu[)érante. Elle cherchait à se donner du courage; mais elle retombait toujours, ])arce que toujours en présence de ses souffrances, elle ne pouvait pas ne pas s'en occuper. J'iusislais sur l'exercice ; mais la malade se sentait défaillir lorsqu'elle voulait se lever.
Enfin, le 3 novembre 1840, l'inondation la força de quitter avec précipitation son appartement. La voiture qui l'emmenait la déposa au pied d'une montagne, à près d'une lieue de sa destination. Seule au milieu de la route avec sa fille el sa domestique, et sans espérance d'avoir d'autre secours que celui de ses jambes, elle qui, quelques heures auparavant, ne se serait pas cru capable de faire deux pas, sechatged'un paquet, gravit la montagne et arrive au terme de sa course, toute étonnée de ce qu'elle avait fait. Elle mange et boit avec aisance, et digère bien. Alors elle se rappelle ce que je lui avais dit si souvent, qu'elle avait trop de vie, et qu'il lui fallait en dépenser beaucoup. Elle se mit à faire de longues courses, à manger comme auparavant ; et un mois après, lorsqu'elle rentra à la ville, elle n'était déjà plus reconnaissable, tant était grande l'amélioralion qu'elle avait obtenue.
L'hiver rendit M""* M... plus sédentaire. L'affection nerveuse de l'œsophage reprit plus d'intensité, et la déglutition redevint presque impossible; mais une fois que l'aliment avait été avalé, la digestion s'en faisait bien. Cependant, instruite par l'expérience, M'"''M .. ne s'affecta plus autant de ce faible retour de sa maladie. D'ailleurs tout resta limité à la dysphagie; les autres
78 TRAITÉ DB L IIYPOCHONDRIE.
phénomènes ne reparurent plus. La susceplibilité nerveuse conserva seule presque touteson exaltation, et son caractère resta toujours très-pénible, parce que tout l'affectait désagréablement, et que presque rien de ce qu'on faisait ne lui plaisait; ou du moinsla manière dont on le faisait, ou la prétendue lenteur qu'on y mettait était toujours blâmée et l'irritait toujours. Cette dyspbagie persista avec opiniâtreté jusqu'au milieu de l'été, époque oij elle se décida à aller aux eaux sulfureuses d'Allevard, afin d'en prendre les bains et d'en respirer la vapeur. Le bon effet qu'elle en éprouva répondit à ses espérances; elle y prit beaucoup de distraction, y fit de longues courses, et elle en revint dans un bien meilleur état. Quoiqu'il y ait encore un peu de gêne dans la déglutition, elle mange assez, les forces se soutiennent, elle fait de longues promenades à la campagne, elle réitère des voyages dans les environs. Elle a repris toute sa gaîté ; il n'y a plus aucune idée de tristesse ou de crainte de maladie , et la névralgie œsophagique , quoique faible , reste seule sans aucun mélange d'hypochondrie. Cependant le caractère conserve une vivacité qui tient de l'impatience et qui la rend très-exigeante et beaucoup plus pénible qu'elle ne l'était auparavant. Mais j'espère qu'avant peu de temps celte exaltation nerveuse , reste de la névrose générale , finira par se dissiper. Nos prévisions se sont réalisées.
Réflexions . — Jamais personne ne fut moins disposé à l'hypochondrie que M""" M.... Cbez elle la maladie n'a point commencé parle cerveau ni par l'imagination. La cause première se trouve dans l'affection nerveuse placée hors de l'encéphale. Celui-ci et ses attributs ne sont devenus malades qu'après avoir longtemps ressenti les souffrances qu'occasionnaient les différentes douleurs et les différents phénomènes morbides auxquels elle était en proie. Ce sont donc les sensations douloureusesqui ont été
RÉFLEXiONS ET OBSERVATIONS. 79
la cause première; le siège de la maladie a donc été fixé d'abord dans les nerfs cérébraux. H est vrai que les phénomènes morbides que M""" M — éprouvait ne pouvaient pas suffire pour constituer l'hypochondrie. La maladie n'a été telle, que lorsque l'imagination a participé à l'affection , que lorsqu'elle a été viciée à son tour et qu'elle a déterminé ces faux jugements sur la santé et sur les souffrances. On ne dira pas que chez cette dame l'imagination se soit pervertie par les craintes pusillanimes que lui inspiraient ses maux : je n'ai connu personne qui s'en effrayât moins. L'imagination n'a été amenée au point de désordre qu'elle a manifesté , que par les souffrances perpétuelles qui l'aiguillonnaient et qui ont fini par l'affecter tellement que le jugement en a été vicié. Ainsi la cause première a existé hors de l'encéphale, et ce n'est que par réaction ou secondairement que cet organe a été compromis, que l'imagination y a pris part. Nous devons convenir que, bien que la cause ait agi ailleurs que sur le cerveau , il a fallu , pour constituer l'hypochondrie , que celui-ci fût malade ; il a fallu que l'imagination pervertie transformât les sensations qui lui arrivaient et en fît des maladies plus ou moins vraisemblables , mais toujours imaginaires puisqu'elles n'existaient pas. H n'en résulte pas moins qu'il a fallu l'association de l'état particulier de l'imagination avec les sensations et les autres phénomènes pour constituer l'hypochondrie. Les sensations seules ^n'auraient pas suffi , elles n'auraient été que des douleurs , des spasmes , des névroses variées : elles n'auraient pas été l'hypochondrie. Ces réflexions nous font déjà pressentir que par l'analyse des phénomènes nous arriverons au même résultat, quelle qu'ait été la cause de la maladie. En effet, comme dans les autres cas , nous trouvons désordre , vésanies si l'on veut , de l'imagination , sensations diverses perverties , susceptibilité et irritabilité morale très-grande d'une part, et battements artériels et cardiaques, sèche-
80 TRAITÉ DE l'uYPOCHONDRIE.
lesse de la gorge avec expectoration spéciale d'une raucosilé rare et presque concrète, constipation, etc. , d'antre part ; par conséquent lésion de différents actes appartenant à l'influence cérébrale , et lésion d'actes qui en sont indépendants et qui appartiennent à la vie organique nutritive. Les uns et les autres y ont participé. Les uns et les autres ont paru liés essentiellement à la maladie , et nous les avons trouvés dans ce cas tels que nous les avions trouvés dans les autres, cà part les nuan. ces qu'v ont apportées la constitution idiosyncrasique de la malade et les modifications qu'on ne saurait à quoi attribuer , parce qu'elles n'existent pas seulement d'un individu à l'autre , mais souvent chez le même individu d'un moment à l'autie : carie caractère de la maladie a été ici comme chez tous les autres , la bizarrerie et l'irrégularité. C'est encore ce désordre , cette anomalie dans les phénomènes , qui caractérise la maladie; il n'y a jamais rien eu d'inflammatoire dans aucun des organes souffrants ; il n'y a eu que des phénomènes insolites, tenant quelquefois à une apparence d'exaltation , d'autres fois à une soite de débilité , mais toujours h une perversion ; de façon que tout est résulté d'un désordre, d'une anomalie , d'une sorte d'ataxie. C'est toujours la même direction des phénomènes.
L'hypochondiie n'a pas été bien longue. La bonne constitution de M'"" M — et même la cause de la maladie peuvent nous en donner une explication satisfaisante. Il n'y avait cliez elle aucune prédisposition constitutionnelle. La cause n'a pas été de ces causes longues et interminables qui opèrent sur l'éconouiie une altération profonde et d'autant plus durable qu'elles ont mis plus de temps à agir. La cause a été pour ainsi dire physique et matérielle, c'était une névralgie dont les effets sont allés retentir dans presque tout le système nciveux. A. niesure que la névralgie s'est calmée, ce système, n'ayant plus d'excitation permanente , est rentré dans son état
normal. Ici j'entends par système nerveux l'ensemble de l'arbre sensitif , de ce double organe de la vie, qui préside à tous les actes vitaux , qu'ils soient de la vie de relation ou de la vie de nutrition.
Aussi , dans cette observation , le pronostic a été moins grave que dans les autres. Nous ne devons pas la perdre de vue , parce qu'elle servira , dans les cas ana-logues , à nous faire espérer mieux
La guérison a été assez prompte , parce que la cause a pu disparaître, et qu'elle avait agi sur une constitution peu disposée à l'hypochondrie. Nous retrouverions dans les auteurs une foule de faits analogues si nous pouvions les citer tous. Toujours est-il que la maladie s'est dissipée promptement, parce que la constitution deM^^'M... était forte, que son imagination ne s'affectait pas facilement, parce que la cause a été peu durable. Louyer-Villermay et le docteur Barras surtout, nous en fournissent un grand nombre d'observations. Personne ne doute de l'influence puissante de l'estomac sur l'encépbale; cette remarqué est de la plus haute antiquité. « Il suffit souvent , dit Moreau , de la Sarthe , d'une digestion laborieuse pour jeter tout à coup l'homme le plus raisonnable et le plus judicieux , dans une tristesse profonde , dans le découragement et dans une sorte de spleen. ( Encycl. méthod. tom. 11, p. 424. ) ~
Le traitement n'a rien offert de particulier. Les cal^ mants pour combattre la névralgie ont été variés à l'infini ; mais l'hypochondrie n'a cédé qu'à l'exercice vio^ lent et à la forte secousse que la nécessité de marcher a donnée à l'imagination en la détournant de ses souffrances. De plus , le système nerveux en a été fortifié. Enfin, le voyage aux eaux, la distraction qu'elle y a prise, et l'exercice qu'elle y a fait , ont achevé de la guéri n
82 TRAITÉ DE L'hYPOCUONDRIE.
IX^ OBSERVATIONS. — M. le docteur M..., âgé de 36 ans, et d'un tempérament bilieux sanguin , se livrait avec une activité rare à toutes les exigences de sa profession. Non contentde courir toute la journée, il passait souventles nuits ou une partie desnuits pour lesaccouchemenls. Ainsi dérangé dans la nuit, il sortait de son lit bien chaud et souvent en moiteur, et allait s'exposer à un air frais et qtselquefois à la pluie. Ces alternatives lui avaient souvent occasionné des indispositions qui n'avaient pas eu de suites durables. Il n'en fut pas de même en 1831 . A la suite de plusieurs courses nocturnes par un air froid et humide, il fut pris d'une entéro-péritonite assez intense, et d'autant plus grave que le malade en avait ressenti longtemps les prodromes avant de s'arrêter. Les évacuations sanguines générales et locales, les émollients en boissons et en potions, en lavements, en applications et en bains, les révulsifs, la diète ou un régime proportionné à l'état de la maladie furent mis en usage. Une amélioration sensible eut lieu. Mais entraîné par l'amour de sa profession et par le désir de répondre à la confiance qu'on lui accordait, il se laissa trop tôt gagner pour faire des visites et même pour se lever la nuit. La convalescence fut entravée, et cette vaste imflammalion qui se résolvait assez franchement, fit de nouveaux progrès et força le malade de se remettre au lit. Aussitôt qu'un peu de mieux se manifestait, son courage l'emportait, et il recommençait ses occupations. De cette manière il fit passera l'état chronique une phlegmasie qui, bien que peu intense, n'en occasionnait pas moins des douleurssouvent très-aiguës, et une alternative de diarrhée et de constipation, avec des coliques quelquefois très-intenses. Le système nerveux exalté fit éprouver des douleurs vagues de tous les côtés, et rendit le malade si irritable, que sa femme ne pouvait jamais parvenir à le contenter, quoiqu'elle mît à le soigner tout l'empressement et toute la douceur
possibles. Toujours souffrant et surtout toujours contrarié d'être retenu, son imagination ne fut plus occupée que de ses souffrances. H en analysait toutes les nuances et toutes les phases avec une sorte de délectation. Il en combinait toutes les particularités pour en déduire l'existence tantôt d'une maladie, tantôt d'une autre. Ce qui l'occupait surtout beaucoup, c'était la qualité des matières fécales. Il les soumettait à l'inspection la plus sévère et la plus minutieuse. H cherchait dans leur consistance, dans leur couleur, dans leur mélange avec de la bile ou avec quelques flocons albu milieux, les indices de l'état de l'estomac et des intestins, et il se livrait à des craintes involontaires de quelque maladie organique de ces organes. Il en déduisait la nécessité de prendre tel ou tel aliment, suivant qu'il croyait en retrouver les traces, et de les soumettre à un poids bien déterminé, dont il se serait fait un cas de conscience de s'écarter. Il lui fallait des raisons bien puissantes pour augmenter ou pour diminuer de quelques grammes. D'autres fois il éprouvait des palpitations et même des suspensions d'une contraction du cœur, ou des pulsations dans l'épigastre ou dans la tête, et alors la maladie qu'il avait ou dont il était menacé, changeait de nature et de siège. C'était une maladie du cœur, un anévrisme, une attaque d'apoplexie. Lorsqu'il s'étudiait du côté du cerveaUj il lui arrivait parfois de commencer à sentir un engourdissement général et quelquefois de la difficulté à parler, de la gêne dans les mouvements de la langue. Chaque jour son moral s'affectait de plus en plus, parce que chaque jour il se nourrissait de ces idées fâcheuses, et que le tourment, je puis dire le désespoir que cela lui occasionnait, opérait un effet prononcé sur l'imagination. Celle-ci à son tour réagissait sur le reste de l'économie, en exagérant les maux qui existaient, et le malheureux docteur était d'autant plus à plaindre, qu'il était impos-
84 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
siblede lui faire entendre raison. Tout ce que je poù-* vais lui dire ne faisait que le tranquilliser pour un instant, et bien souvent il ne voyait dans mes raisonnements que l'effet d'une compassion dictée par l'amitié pour le consoler et lui voiler son état. l\ appuyait son raisonnement sur les souffrances qu'il sentait, sur les altérations fonctionnelles de la circulation et des voies digestives, et surtout sur l'amaigrissement qui était arrivé à un degré effrayant.
Après plusieurs efforts inutiles pour le détromper, je lui peignis avec vigueur sa position, je lui fis voir l'hypocliondrie> la plus affreuse des maladies, frappant à sa porte, et lui s'empressant de la lui ouvrir. Je le représentai torturé pendant des années par une iitiaginalion malade et souffrant des maux nerveux seulement, mais affreux par la direction qu'elle leur donnait, par la couleur qu'elle leur imprimait, et surtout par l'exagération qui les augmentait. Cette peinture vraie lui fit ouvrir les yeux, et il fit des efforts réels pour sortir de cet état, en ne s'occupant plus autant de ses souffrances. Quoique une phlegraasie légère existât encore, il voulut, pour se distraire, reprendre quelques-unes de ses occupations. Il entretint la plilegmasie, il lui fit même reprendre un peu plus d'intensité. Mais ses efforts pour combattre l'hypocbondrie furent couronnés de succès. Il parvint peu à peu à ne plus s'occuper du tout de ses maux; et comme la pratique médicale ne pouvait que lui être nuisible, je le décidai à aller habiter la campagne, où il acheva de se rétablir. Depuis onze ans, il n'en a plus eu aucune atteinte, quoiqu'il ait quelquefois ressenti des souffrances nerveuses assez fortes.
Réflexions. — Voici encore une observation d'hypochondrie aigué. Elle n'a guère diu-é que cinq ou six mois. En remontant comme pour les autres à son
jorigine , nous retrouvons une plilegmasie intense et trèsélendue dans différents organes du bas-ventre , l'intestin et le péritoine. Telle fut la première cause de la maladie. Cette affection s'est prolongée par les imprudences du malade. Les douleurs se sont longtemps fait sentir et ont réagi sur le système nerveux cérébral , de manière à le rendre beaucoup plus impressionnable et plus irritable , par conséquent plus apte à faire éprouver des sensations pénibles et même douloureuses surtout au reste de l'économie. I\lais c'est l'imagination ou son organe qui en a le plus souffert. Les souffrances produisent assez généralement , et c'est bien naturel , une disposition aux idées noires. La personne qui souffre ne peut pas rire, et une fois que l'imagination a commencé à se colorer en noir , elle-même aggrave chaque jour sa position par l'exagération qu'elle ajoute à chaque phénomène, à chaque souffrance. Cette manière d'agir de la maladie est toute nerveuse et en quelque sorte directe , puisque des souffrances , qui ne sont senties que par le ministère des nerfs, qui eux-mêmes peuvent seuls en être le siège , sont transmises par des nerfs à l'organe dont émanent leurs fonctions. C'est l'explication ou la théorie presque seule admise aujourd'hui, à cause du rôle presque exclusif qu'on fait jouer au système nerveux.
Cependant la maladie a encore agi d'une autre manière non moins puissante peut-être. Elle a vicié la digestion. On comprend quelle influence cette fonction viciée a dû exercer sur l'économie. Des aliments mal élaborés , et élaborés seulement en très-petite quantité, n'ont du fournir qu'un chyle insuffisant et peut-être nuisible par sa quantité et par ses qualités. On peut dès lors se figurer tout ce que l'économie a du souffrir, lorsque les organes ne recevaient plus rien ou ne recevaient qu'un aliment insuffisant et de mauvaise qualité, au lieu de ce chyle réparateur et portant avec lui la vie et [la nourriture. Tous les organes ont dû en ressentir
H6 TRAITÉ DE l'hYPOGHONDRIE.
les eftets préjudiciables , le cerveau comme les autres. Il n'y a donc rien d'étonnant que des souffrances se soient manifestées partout , que la maigreur en ait été la conséquence , et que l'encéphale en ait éprouvé une influence qui l'ait porté à imprimer à l'imagination cette direction vicieuse et bizarre à laquelle elle s'est livrée. Cette explic^^tiqn n'avait pas échappé aux anciens ; c'est même sur elle qu'ils ont la plupart insisté d'une manière toute particulière. C'est à cette viciation des voies digestives et des phénomènes importants qui s'y présentent et surtout dans l'estomac , qu'il faut attribuer nonseulement cette théorie toute matérielle des anciens , mais encore l'assentiment presque universel par lequel le siège de l'hypochondrie a été presque toujours fixé dans la région épigastrique et hypochondriaque. C'est à cetteinfluence puissante des organes digestifs malades, qu'il faut attribuer le grand nombre d'hypochondries qui sont occasionnées par les maladies des organes de la digestion , et qui ont porté Broussais , Prôst , Pujol de Castres à regarder la maladie comme une gastrite chronique ; nous en avons cité une observation très-remarquable dans nos Recherches sur le siège et la nature de l'hypochondrie et de l'hystérie. C'est aussi à cette puissante influence de réaction de ces organes, qu'il faut attribuer le grand nombre d'hypochondries que le docteur Barras a eu à traiter en même temps que les gastralgies et les gastro-entéralgies. Nous verrons plus loin que ce ne sont pas seulement l'estomac et les intestins qui peuvent prêter à une interprétation semblable. En passant à l'analyse des phénomènes que le docteur M... a présentés, nous retrouvons le même ordre d'actes u)orbides : sensations diverses et plus ou moins douloureuses ou perverties ; imagination viciée et élaborant les sensations perçues et (juehjuefois s'en créant d'imaginaije, pour les accointiioder à la combinaison de maladies supposées j viciation dans (juelques actes de la
circulation et dans quelques sécrétions. 11 est inutile d'insister là-dessus , non plus que sur leur caractère de viciation , d'anomalie , ou d'atonie plutôt que d'irritation , ou de phelginasie ; car il faut bien ici distinguer les phénomènes de la phlegmasie entéro-péritonite de ceux de l'hypochondrie. Ils en étaient bien distincts, et s'ils en ont été la cause'occasionnelle, c'est par un enchaînement d'actes physiologiques et morbides dont il a été facile de suivre la succession, et non par une combinaison essentielle ^avec les phénomènes positifs de l'hypochondrie , puisque la phlegmasie n'a eu dans ses phases aucun-rapport direct avec elle, et qu'elle a continué quoique légère même après la disparition de celleci. L'entérite n'a fait qu'agir sur le système nerveux de deux manières , ainsi que nous l'avons développé ; mais là s'est borné son rôle. Tout ce qui est survenu au-delà lui a été étranger ; car tous les jours nous voyons un grand nombre d'entérites plus ou moins intenses durer longtemps et très-longtemps sans occasionner d'hypochondrie. Il faut qu'ici elle ait pu opérer une modification, spéciale en quelque sorte, sur lesystème nerveuxet sur les autres actes de l'économie pour les amener au ton propre à l'hypochondrie. Cette remaïque est importante ; car , nous devons le dire encore , il ne suffit pas de souffrir, et même de souffrir longtemps pour faire développer la maladie , il faut des conditions qu'il est difficile, impossible peut-être de bien apprécier, soit dans le système nerveux et les autres appareils souffrants ou affectés , soit dans l'imagination des malades. Vous verrez des personnes souffrir tonte leur vie et n'être jamais hypochondriaques; vousen verrez d'autres le devenir facilement , presque à la moindre cause , parce qu'elles y seront prédisposées.
La maladie s'est terminée assez promplement, d'abord parce que la cause était , pour ainsi dire , physique et accidentelle , et en second lieu , parce que le malade
a pu se persuader de la nature de sa maladie et de la Decessilé d& la combattre énergiquement de bonne heure. Cela vient à l'appui de l'observation que nous avons eu déjà occasion de faire à ce sujet. Aussi le pronostic n'a pas été grave.
Comme il y avait une phlegmasie qui compliquait l'hypochondrie , nous avons dû faire marcher de front le traitement des deux maladies. Je ne pourrai pas en^ trer en conséquence dans les détails de la médication à laquelle nous avons eu recours. Mais contre l'hypochondrie la médecine morale a été la seule que nous ayons mise à contribution , et si quelquefois nous lui avons associé les moyens hygiéniques et même des médicaments , c'était bien plus pour satisfaire à ce besoin qu'avait quelquefois l'imagination d'être tranquillisée sur le point qui l'occupait , et pour avoir l'air de le traiter comme malade , que pour opérer un véritable effet thérapeatique. C'était encore faire de la médecine morale avec des remèdes. En effet , l'imagination satisfaite se calmait ; et bien souvent l'accident qui la tourmentait, était amoindri bien plus par le calme de l'imagination que par le remède lui-même. Dans tous les cas le calme moral favorisait toujours Taction du remède , si le remède devait agir,
X. OBSERviTioN. — MmcR..,. ^ âgée de 37 ans, jouissait d'une bonne santé. Mère de deux enfants et à la tête d'un atelier considérable , elle menait une vie très-^active. Au milieu de septembie 184^ , elle se trouva dehors pendant la pluie et se mouilla les pieds. Ses règles qui coulaient furent supprimées. Il en résulta une métro-péritonite très-intense, pour laquelle on la saigna, on lui appliqua les sangsues , et on la soumit à l'usage de boissons délayantes. La maladie , d'abord un peq
palenlie, redoubla le buitième jour avec une fureur effrayante. Je fus alors appelé. Le ventre était énormément distendu et très-douloureux surtout dans la région bypogastrique. La langue était rouge sur les bords , il y avait dégoût pour les boissons , et le peu que la ma-^ lade buvait soulevait l'estomac et provoquait des renvois gazeux abondants. Le poulx était vif et dur. Il y avait constipation ; les urines étaient rares et Irès-rouges , et faisaient souffrir en sortant. Il y avait une perle muqueuse rougeâtre. Je fis mordre 25 sangsues sur l'abdomen , je prescrivis la tisane de graines de lin émulsionnée et une potion calmante dans laquelle entraient t\ grammes de sous-carbonate de potasse ; un lavement avec la décoction de mauve et de feuilles de jusquiame fut donné. Les douleurs furent apaisées et le ventre diminua un peu de volume, Cependant le côté droit vers la fosse iliaque resta plus douloureux. Ce traitement fut continué pendant trois jours. Il y eut un amendement dans les accidents inflammatoires , et le ventre n'était que médiocrement météorisé.
Le calomélas fut administré à forte dose, deux grammes par jour. Il y eut quelques selles ; et le troisième jour la bouche se prit : la malade suspendit le médicament, que je fis continuer le lendemain. Une salivation abondante s'établit, el la métro-péritonite céda à peu près en entier , excepté vers la fosse iliaque droite , où l'abdomen resta douloureux , et où il fut alors facile de sentir une tumeur assez volumineuse, que nous attribuâmes à l'inflammation des annexes de l'utérus.
La salivation fut douloureuse et très -incommode pendant quatre ou cinq jours; elle contraria beaucoup la malade , qui devint d'une impatience inconcevable : tout lui déplaisait. La salivation s'apaisa peu à peu , et la douleur de la région iliaque persévéra, quoique l'engorgement inflammatoire des ovaires et des ligaments larges se fût dissipé.
90 TRAITÉ DE 1,'hYPOCHONDRIE.
La malade fut purgée deux fois avec 6Q grammes d'huile de ricin. Toutes les traces d'inflammalion paraissaient avoir disparu. Mais cette fosse iliaque resta toujours douloureuse, et ajouta à l'impatience de M"" R., . Bientôt celle-ci se crut plus malade qu'on ne le croyait. Elle se révolta contre l'idée qu'elle se faisait qu'on la regardait comme guérie , tandis qu'elle souffrait toujours , qu'elle était aussi malade et plus malade qu'elle ne l'avait été. Cependant l'appétit revenait. Une toux vive s'établit et ajouta aux angoisses de M'"^ R.... Alors mille chimères de maux lui passèrent par la tête , et lorsqu'on voulait la consoler et surtout lui démontrer le peu de fondement des maladies qu'elle croyait avoir, elle se mettait dans une colère épouvantable , et répondait qu'elle sentait bien son mal. Cette toux vive d'irritation se calma à l'aide de quelques loochs et autres boissons et d'un vésicatoire au bras. Il resta une petite toux qui revenait de temps en temps et qui amenait quelques mucosités glaireuses et incolores. Il y eut par moments quelques palpitations de cœur, la région épigastrique conserva plus de sensibilité, et laissa entendre des mouvements bruyants de gaz, en même temps qu'on sentait la cœliaque battre avec force. La coi:^tipation resta opiniâtre , et des douleurs se firent sentir un peu partout. La région iliaque droite et l'utérus en furent le siège le plus ordinaire. Tantôt la malade restait au lit toute la journée; d'autres fois elle se levait de bonne heure et se mettait h. travailler pendant toute la journée, ou bien elle s'arrêtait brusquement , se plaignait de n'en pouvoir plus, d'être morte, et elle criait après tout le monde, accusait sa garde, son médecin, d'être la cause de ses maux. Puis tout à coup elle se taisait , devenait taciturne , et ne voulait plus ré[)ondre aux questions (|u'on lui adressait. Les calmants et les éiuoUients n'y firent plus rien. Le Irailemcnl moral ne pouvait pas grand'chose chez une personne qui n'écoutait pas^
el qui ne voulait rien faire de ce qu'on lui conseillait. Je la menaçai de l'abandonner à son sort , tandis qu'elle j30uvait encore guérir si elle voulait m'écouter. Je réveillai en elle la crainte d'être toujours malade par sa faute. Elle consentit alors à essayer quelques moyens , mais elle les abandonna bientôt , parce qu'ils n'opéraient pas assez vite au gré de ses désirs. Je conseillai à M'"^ sa sœur de l'emmener à la campagne , de la ramener au bout de deux jours, et de l'y reconduire immédiatement après pour la ramener encore. On eut beaucoup de peine pour la décider à ces voyages , cependant on y parvint, et elle reprit des forces. Alors je la fis sortir tous les jours malgré elle el même plusieurs fois. Je lui inspirai le désir de reprendre ses occupations , et je lui donnai l'assurance qu'elle le pouvait sans crainte. Devenue plus docile, elle m'écouta avec plaisir , désira réaliser mes vues , et se remit à l'ouvrage. Elle fut d'abord tout étonnée d'y paraître , et plusieurs fois il lui prit fantaisie de se retirer , dans la persuasion qu'elle était malade. Cependant soutenue par l'assurance que je lui avais donnée qu'elle le pouvait sans inconvénient, elle surmonta ses craintes , et en moins de quinze jours elle ne songea plus à ses souffrances , et elle me témoigna toute sa reconnaissance de l'avoir tirée d'une position qu'elle entrevoyait encore avec effroi , tellement elle avait cru êti-e malade pour le reste de ses jours.
Réflexions. — Cette observation a quelque rapport avec la précédente. Dans l'une comme dans l'autre c'est l'inflammation d'un organe du bas-ventre et de son enveloppe séreuse qui a été la cause de l'hypocbondrie. Mais dans cette dernière l'organe enflammé était l'utérus et ses annexes. Ce cbangement de siège de l'inflammation n'a peut-être pas exercé une bien grande influence sur le caractère de la maladie , cependant il a pu en exercer une réelle , parce que d'une part la ma-
95 TRAITÉ DE l'hTPOGHOXDRIE.
trice est liée plus intimement avec le système nerveux cérébral dont elle reçoit une puissante influence, et sur lequel elle en exerce une non moins puissante ; d'autre part le trouble et la suspension de ses fonctions ne peuvent pas opérer les mêmes elTets sur l'économie. Elle n'est point chargée d'élaborer des matériaux nutritifs dont la privation ou les mauvaises qualités puissent Duire. Malgré cette différence il y a d'autres points de contact entre les deux observations. Ce n'est point pendant la période aiguë de l'inflammation que les signes de rhvpocbondrie se sont manifestés. C'est après cette période , lorsque le système nerveux conserve cet élat de mobilité et d'érélliysme qui rend si faciles les maladies nerveuses et surtout l'hystérie : car cette dernière maladie , comme je l'ai constaté bien des fois , ne survient jamais pendant la période inflammatoire de la métrite , tandis que je l'ai vue bien des fois éclater lorsqu'il ne restait plus que cet éréthisme nerveux et cette mobilité que la faiblesse augmente encore.
La cause de la maladie se trouve donc dans l'inflammation ou plutôt dens l'irritation de l'utérus et du péritoine , mais ces organes n'étaient pas pour cela le siège de l'affection. Leur souffrance, en se prolongeant, avait opéré sur le système nerveux cérébral une modification physiologique qui, en s'exaltant et en se pervertissant , lui avait fait éprouver des sensations pénibles et bizarres, non seulement dans la partie primitivement malade , mais dans différents points de l'économie. Ces sensations multipliées et sans cesse renouvelées, ont dû nécessairement agir sur l'imagination et sur son organe qui les percevait.
il n'est donc pas étonnant que leurs opérations se soient viciées, et que dans cette nouvelle manière d'être provoquées et entretenues par des phénomènes réels et bien sentis , l'hypochondrie se soit déclarée. Mais je répéterai ce que je disais dans l'observation précédente :
OBSERVATIOJrS ET RÉFLEXIONS. 93
l'inflammation de l'utérus et la souffrance qui lui a survécu, ne suffisent pas seules pour expliquer pourquoi riiypochondrie s'est manifestée dans cette circonstance^ plutôt que dans mille autres analogues, et dans lesquelles elle ne se manifeste pas. Il faut admettre une disposition particulière du système nerveux et du cerveau , une sorte de direction toute spéciale, pour que la modification hypochondriaque ait été imprimée. La nécessité nous fait admettre cela; mais elle ne nous le fait admettre que comme un être de raison , et non comme un fait matériel. Je sais que cette manière de raisonner n'est pas admise par tout le monde. Cependant elle est la seule convenable : lorsque la démonstration organique ou matérielle manque, seule elle peut nous conduire à des conclusions satisfaisantes dont le matérialisme pur ne peut pas rendre compte. Oui, cette méthode d'induction , cette méthode qui repose sur l'observation des fonctions et des actes de l'économie ^ sur l'analyse deleurslésions et surtout de leurs modifications innombrables, est la première méthode en médecine. Sans elle la méthode organique pure est insuffisante dans les cas même où les lésions physiques des organes sont patentes ; il lui faut l'association des phénomènes vitaux que la lésion a occasionnées. Sans leur étude , l'inspection de toutes les lésions possibles du cadavre serait muette, comme le cadavre lui-même. S'il en est ainsi dans les cas d'altérations organiques, que ne doiton pas en attendre dans les cas beaucoup plus nombreux oii la lésion physique est nulle, ou du moins bien insuffisante pour donner la raison d'une maladie et de ses phénomènes!
Quelle que soit la bizarrerie de l'imagination et des phénomènes nerveux qu'elle ait présentés, ils ont été chez M""^ R..., ce que nous les avons trouvés dans les autres observations , des anomalies , des désordres , et de l'alaxie, dans les actes des vies cérébrale et orga-
94 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
nique. Une analyse plus détaillée serait, en conséquence, inutile ; elle ne ferait que répéter ce que nous avons dit si souvent.
Le traitement de la métro-péritonite a été lieureux ; mais celui de Thypochondrie a été peu favorable à là thérapeutique. Les moyens de guérison n'ont été pris que dans la médecine morale, et elle en a triomphé avec assez de bonheur et même beaucoup plus promplement qu'on ne devait se le promettre. Si quelques remèdes ont été donnés , c'était pour agir sur l'imagination de la malade , qui se tourmentait de tel ou tel phénomène qu'il fallait nécessairement calmer pour la tranquilliser. C'était encore de la médecine morale avec les remèdes.
XP Observation. — M.Félix B..., âgé de 40 anSj jouissait d'une bonne santé. Il exerçait une profession qui demandait de grands efforts de mémoire et il se mettait souvent au travail en sortant démanger. La digestion en fut quelquefois troublée. Peu à peu elle devint plus difficile ; une sensation douloureuse s'établit dans la région épigastrique ; des éructations fréquentes vinrent le fatiguer, et plus tard il y sentit, à la pression, un battement assez fort. La digestion devint de, plus en plus difficile et la douleur épigastrique s'étendit plus largement, surtout du côté droit. Il supporta cet état pendant plus d'un an. Enfin, voyant ses douleurs s'étendre toujours, averti que son teint avait jauni, et reportant son imagination sur tous les phénomènes qu'il éprouvait, il crut y trouver le germe d'une forte maladie. H se décida à venir me consulter. Il se présenta chez moi, au mois de mars 1832. Un examen attentif me fit reconnaître une tumeur du volume du poing, dépassant le rebord cartilagineux des fausses côtes du côté droit. La coloration de la peau et des urines ne purent pas, en conséquence.
tne laisser des dénies sur le caractère de la lumeur ; il y avait inflammation chronique du foie. Il y avait en même temps une gastralgie qui paraissait encore plus ancienne. Mais aux signes de ces deux affections s'en joignait une foule d'autres qui ne pouvaient pas laisser de doute sur l'existence d'une grave maladie ; M. Félix éprouvait des douleurs vagues dans la tête, dans la poitrine , dans le dos et dans les membres. Ce n'étaient pas toujours des douleurs qu'il ressentait ; bien souvent il n'éprouvait que des sensations plus ou moins bizarres. C'était une armée de fourmis ou de puces qui lui parcouraient différentes parties du corps , c'était un serpent ou un lézard qui lui rampait sous la peau , c'était une vapeur qui s'élevait d'un point à un autre. Une toux assez fréquente avec expectoration rare de mucosités glaireuses et quelquefois d'un peu de mucosité concrète et grise , des palpitations fréquentes et des battements artériels sentis dans différents points, enfin de l'inappétence , des digestions difficiles et accompagnées de beaucoup de gaz et de vents dans l'estomac , et une constipation opiniâtre me dévoilèrent l'existence de l'hypochondrie , d'autant mieux que le malade donnait à la plupart de ses sensations une interprétation qui la transformait tantôt en une maladie , tantôt en une autre. Je crus devoir combattre d'abord l'inflammation du foie, je la regardais avec la névrose gastrique comme la cause et le foyer de tous les maux qu'éprouvait M. B. . . Je pensai qu'en détruisant cette cause première , la plupart des autres phénomènes disparaîtraient avec elle, et qu'alors il serait plus facile de ramener l'imagination à son état normal. En conséquence, j'appliquai de larges cautères sur la région du foie , et je prescrivis à l'intérieur l'usage de boissons délayantes , et surtout de chicorée et de carotte , les sucs et les bouillons d'herbes , aiguisés avec un peu d'acétate de potasse , et quelques tasses d'eau de Vichy . En même temps je fis cesser l'ex^r-*'
96 TKAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
cice de la mémoire après le repas. Ces moyens variés et continués avec persévérance obtinrent la disparition de l'engorgement du foie. L'appétit devint meilleur , et le malade reprit un peu plus de force et d'espérance ; cependant il était encore tourmenté par la plupart des phénomènes de l'hypocbondrie, et son imagination n'était guère en meilleur élat.
j exigeai des courses fréquentes à une campagne que le malade possédait à une lieue de la ville , je l'engageai à reprendre ses fonctions avec la précaution de ne se mettre au travail que trois heures après le repas. Et enfin pour satisfaire à son imagination, qui croyait les remèdes indispensables , je continuai à lui prescrire quelques médicaments plus ou moins calmants^ plus ou moins actifs, plus ou moins insignifiants. A l'aide de ce traitement à la fois thérapeutique et moral , le malade est revenu à son état habituel. Ce^ pendant son imagination a conservé l'habitude de faire attention à tout ce qui se passe dans lui, ce qui lui fait souvent exagérer le moindre phénomène , et pour le-' quel alors il vient de suite me consulter, ne fût-ce que pour être rassuré sur ses craintes. En somme il vit dans la société , et il s'acquitte de ses devoirs convenablement. Ce qui lui reste est une modification nerveuse et cérébrale, qui ne nuit à aucune fonction, et avec la-' quelle il peut fort bien vivre.
Réflexions^ — J'ai placé cette observation à la suite des deux précédentes, parce qu'elle m'a paru avoir quelque analogie avec elles. L'inflammation du foie a été la cause de la maladie, comme l'inflammation de l'intestin l'avait été chez M. M..., et l'inflammation de l'utérus chez M'"*" R... La chose nous paraît d'autant plus évidente, qu'avant le dérangement de ses fonctions digestives et par conséquent avant son engorgement hépatique, M. B... n'avait jamais préseiité aucun signe d'af-*
OESERVATIONS ET RÉFLEXIONS. 97
tection hypochondriaqiie et n'avait jamais éprouvé aucun chagrin. Il était même d'une insouciance et d'une apathie qui ne le rendaient guère impressionnable aux afFections morales. Aussi, pendant la durée de sa maladie^ il n'a jamais atteint ce degré d'exaltation ou d'irritabilité que présentent la plupart des malades. C'était de sang froid et avec calme qu'il recevait les sensations viciées de son système nerveux , c'était avec une sorte de nonchalance qu'il les méditait et les transformait en maladies.
Ainsi la cause de l'hypochondrie se trouve dans cette maladie première des viscères hépalo - gastriques , et le foyer d'irradiation dans le foie et l'estomac. Je réunis ces deux organes, parce que n'ayant pas vu le malade au début, il m'a été impossible de calculer par lequel la maladie avait commencé. Le foie et l'estomac malades ont donc porté sur le système nerveux cette modification capable de produire ou de favoriser le développement de l'hypochondrie. De là les sensations bizarres , les phénomènes insolites qu'il a éprouvés^ et qui ont dû réagir sur l'organe de l'intelligenceel sur l'imagination pour les vicier peu à peu. De plus nous pensons qu'ils ont dû agir aussi par la viciation des produits de la digestion. Certes, si jamais cette théorie humorale des anciens est applicable , c'est bien ici le cas. En effet , l'organe sécréteur de la bile étant malade , il n'a produit qu'une bile moins apte à remplir ses fonctions : la digestion a donc été imparfaite ; elle n'a donc pu , pendant longtemps , que transmettre un chyle mal élaboié , un chyle par conséquent capable de porter avec lui une alimentation viciée et des impressions pénibles par toute l'économie et principalement au cerveau. Je n'insiste pas d'avantage sur cette explication ; mais elle meparaît tout-à-fait naturelle. D'ailleurs, qu'on l'adopte ou qu'on la rejette, le fait n'en reste pas moins le même. L'hypochondrie a été la conséquecîce de l'affection
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gastro-liépaliqiie , de la lésion des organes de la di-
gestion et de leurs fondions
Ne perdons pas de vue que toutes les sensations qu'éprouvait le malade , n'ont pas suffi pour constituer riiypochondrie. Il a fallu que l'imagination viciée les ait interprétées d'une manière vicieuse et leur ait donné sa couleur rembrunie. Qu'on ne dise pas que les souffrances ont donné de l'inquiétude , que le malade s'en est tourmenté , et que Timagination a été viciée par l'affection morale, car M. B... n'était pas homme à se tourmenter d'avance. Son imagination ne s'est occupée que de traduire, d'analyser et de combiner les sensations qu'elle recevait , mais sans s'en affecter autrement. Il ne songeait guère à l'avenir.
L'analyse des phénomènes ne nous a rien présenté de particulier; car les sensations de fourmis, de serpents, sont des sensations. En conséquence nous y trouvons , comme dans les autres observations, des phénomènes appartenant à la vie cérébrale , et d'autres appartenant à la vie organique.
C'est encore un cas de terminaison heureuse de l'hypochondrie. Il contribue à ajouter au pronostic moins de gravité. La cause de la maladie et les dispositions constitutionnelles de l'individu peuvent nous rendre compte , jusqu'à un certain point , de celte guérison rapide. Une cause morbide accidentelle chez un sujet peu disposé aux affections nerveuses, en voilà bien assez pour faire comprendre que son impression n'a pas dû être aussi profonde, ni aussi durable que si elle eût été faite chez une personne déjà prédisposée.
Le traitement n'a rien de noiiveau non plus. La maladie première guérie, la digestion s'est rétablie, de meilleurs sucs nourriciers sont arrivés aux organes, les forces se sont relevées ; l'exercice et la distraction ont achevé de chasser les idées noires dont le sujet était tourmenté.
Nous pourrions ratlacber à cette observation les faits d'hypocbondrie survenus à la suite des fièvres intermittentes et dont Vieussens et beaucoup d'autres auteurs ont fourni des exemples, et comme nous avons eu nous-même occasion d'en observer deux. En effet, on ne doute point de la participation que le foie et les autres viscères du bas-ventre prennent à la fièvre , et l'on sait combien alors sont fréquentes les obstructions, pour me servir de l'ancien langage. Il est facile de se faire une idée de la nature de la maladie et de son étiologie , ce sera comme cbez M. B... , ou comme dans l'un des cas précédents.
XÏP OBSERVATION. — M""^ P... , belle mère du jeune homme dont nous avons précédemment rapporté l'histoire , était douée d'une imagination très-vive et d'une sensibilité très-grande. Devenue belle-mère de quatre enfants , elle eut pour eux les soins les plus délicats , elle s'occupa de leur éducation avec le zèle et le dévouement de la mère la plus tendre ; jeune encore , elle ne connut jamais que les plaisirs que partageait sa jeune famille , elle fit abnégation d'elle-même , et se consacra entièrement à ses devoirs^ Aussi elle était payée d'un retour bien mérité. L'attention qu'elle donnait à chacun, avec peut-être trop d'application, semblait parfois augmenter sa sensibilité. Elle ne prenait pas de crise nerveuse ; mais elle éprouvait souvent des spasmes qui lui donnaient des envies de pleurer. Elle n'était pas malade, et elle dirigeait sa maison avec une habileté et une intelligence rares.
Au mois d'août 1831 , un événement qui faillit couler la vie à son époux, et dans lequel il éprouva une perte considérable de fortune , fut pour elle la cause d'une grande émotion. Elle eut beaucoup de peine à
100 TRAITÉ DE L'iIYPOCaONDRïE.
contenir ses larmes et son chagrin; ce qu'elle fit cependant pour ne pas affliger son rnari. i>epuis ce moment elle ressentit souvent des douleurs , tantôt plus tantôt moins vives dans l'épigastre , et sa digestion ne se fit plus avec la même régularité. Ces malaises duraient deux ou trois jours ; la diète en était le meilleur remède. Leur retour ne présentait rien de fixe. Quelquefois elle demeurait plusieurs mois sans en éprouver , d'autrefois elle n'avait pas huit jours de bonne santé. Cette gastralgie intermittente devint plus intense, plus longue et plus fréquente. Au mois de mai 1832, elle prit une crise qui dura 17 jours, pendant lesquels elle ne pouvait pas avaler une cuillerée de liquide sans être cruellement tourmentée. Il n'y avait pas de vomissement, mais c'était une souffrance atroce pendant quelques heures, les potions les plus calmantes produisaient le même effet, de sorte que M™^ P., durant tout le temps de sa maladie^ ne put presque rien prendre. Enfin l'estomac commença à supporter quelques boissons, puis du lait , puis du bouillon de poulet , du bouillon gras et enfin des aliments solides, et elle rentra dans sa santé habituelle.
L'année suivante à peu près à la même époque , une nouvelle crise d'impossibilité de supporter le moindre liquide eut lieu et dura trente-trois jours. Quoique semblable à la précédente, cette crise exerça une influence beaucoup plus grande sur l'économie : le système nerveux en fut profondément affecté ; il y eut même des douleurs et parfois des crampes dans les membres inférieurs. La malade crut apercevoir des battements de cœur et l'on put sentir les pulsations de la cœliaque. Elle reprit ses occupations ordinaires. Mais sa santé ne se rétablit pas aussi parfaitement que la première fois : l'estomac conserva plus de sensibilité douloureuse et elle fut souvent obligée de se priver de manger, afin de né' pas réveiller des souffrances trop vives. Au mois de janvier 1833 , une troisième crise se déclara non moins
intense que les deux précédentes. Toute espèce de liquide causait une douleur insupportable pendant plusieurs heures. La réaction sur le reste de l'économie fut plus grande , tous les nerfs devinrent douloureux ; partout la malade éprouva des malaises singuliers, des douleurs déchirantes j la respiration fut gênée par moments ; des palpitations avec des angoisses très-grandes eurent lieu ; des battements artériels se firent sentir quelquefois dans différentes parties du corps. Il y eut à la tête des lancées vives et bien violentes, de peu de durée et se présentant à des époques variées. Alors incapable d'agir , M™* P... commença à fixer son attention sur les différentes douleurs qu'elle épouvait ; et il lui vint dans la pensée qu'elles pouvaient bien être quelque chose de plus que de simples douleurs nerveuses. Elle me soumît plusieurs fois ses réflexions. Malgré mon empressement à les combattre , les douleurs sans cesse renaissantes étaient là qui parlaient toujours et qui reprenaient leur empire, de sorte que peu à peu la malade devint triste, inquiète, morose , bizarre , et se figura successivement avoir une foule de maladies dont je lui démontrai l'impossibilité, à mesure qu'elle me soumettait ses craintes , mais qui ne tardaient pas à se représenter à son imagination , parce que , disait-elle, elle en ressentait toujours les symptômes.
Enfin, après 4i jours d'abstinence complète, l'estomac putsupporter quelques bouillons et successivement quelques aliments. Le retour des sécrétions de l'estomac nous servit pour appuyer nos raisonnements contre les idées de la malade. Les forces revinrent peu à peu , et les pensées sur ses souffrances s'éloignèrent à mesine que celles-ci se firent moins sentir. Cette dame, dont la force d'âme est fort remarquable , nous aida beaucoup aussi par ses efforts , à repousser des pensées qui étaient si nuisibles à sa santé et à son bonheur. Elle parvint à se rétablir j sa guérison s'acheva dans un
102 TRAITÉ DE l'hTPOCHONBRIE.
voyage qu'elle fit au sein de sa famille , à dix lieues de Lyon.
Le retour à la santé paraissait complet , autant qu'il pouvait l'éfre chez une personne aussi nerveuse. Il ne fut pas de bien [longue durée. Un an après , la crise de gastralgie recommença et avec la même intensité. Les accidents revinrent plus graves que les précédentes fois , et la moelle épiuière parut y prendre une part très-active , car les membres inférieurs s'engourdirent et enfin se paralysèrent. La moelle épinière fut seule malade : le cerveau conserva toute son activité , et les facultés intellectuelles ne furent troublées que sur le sujet des souffrances qui réveillèrent tous les phénomènes de rhypochondrie la plus intense et la mieux caractérisée. Au bout de cinquante jours environ, la malade put supporter les boissons et successivement quelques aliments , mais la paralysie persista plusieurs mois , et l'hypochondrie dura plus longtemps que la première fois , elle ne se dissipa que lentement et longtemps après les accidents névralgiques. Pour remédier à l'usage des jambes , nous placions M"*^ P... dans un petit charriot et nous lui faisions faire de fréquentes promenades dans son clos. Enfin l'hypochondrie se dissipa et la paralysie céda aussi à l'emploi des frictions toniques et stimulantes.
Pendant trois ans que j'ai encore eu M'"" P. .. sous les yeux, elle aeu quelques répétitions de crises de gastralgie, mais beaucoup moins fortes et de bien moins longue durée que ne l'avaient été les trois crises précédentes , et l'imagination ne s'est plus autant tourmentée. Il n'y a pas eu d'hypochondrie.
M™^ P... a quitté Lyon, et , un an après, j'ai appris qu'elle avait succombé à Paris à une maladie aiguë sur laquelle je n'ai pu avoir aucun renseignement.
Réflexions. — Dans celte observatipn , remarquable
SOUS plus d'un rapport, l'hypocliondrie a été occasionnée par une nouvelle cause , c'est la névralgie de l'estomac. Celte alTection primitive s'est présentée sous la forme intermittente ; puisque la maladie reparaissait à des époques assez éloignées, et qu'elle parcourait des périodes que rien ne pouvait entraver. Elle a agi, en portant sur le système nerveux et sur l'économie tout entière, une excitation qui en a modifié plusieurs actes pour en créer de pathologiques. Ce n'est qu'alors que l'imagination torturée et tiraillée en quelque sorte par tant de souffrances différentes , par tant de phénomènes extraordinaires, s'est affectée à son tour au sujet de ces souffrances , et leur a prêté une attention et une importance qu'elles ne méritaient pas, puisqu'elle a souvent transformé en maladies ce qui n'était que des actes nerveux insolites; mais le foyer, le point d'irradiation a toujours été dans l'estomac, c'est l'affection nerveuse singulière dont il a été le siège , qui a occasionné , par ses réactions et par leur enchaînement , la maladie secondaire. Bien certainement l'imagination n'a pas été malade de prime abord. M™^P... avait une grande force de caractère , une énergie morale puissante , et elle raisonnait sa position avec beaucoup de calme et de sang froid. Ce n'est qu'après que le cerveau a été torturé longtemps et à plusieurs reprises, que l'imagination a été enfin domptée et qu'elle s'est laissé aller à des idées aussi noires. Ainsi elle n'a été compromise que successivement aux souffrances. Mais la maladie n'a été constituée liypochondrie, que lorsque l'imagination a été ainsi viciée. Tandis qu'il n'y a eu que des souffrances et des phénomènes variés , il n'y pas eu d'hypochondrie : il a fallu laviciation de l'imagination.
Cette forme intermittente de la gastralgie n'est pas bien rare ; j'en ai recueilli plusieurs observations : elle a rendu l'hypochondrie intermittente, puisqu'elle a reparu une seconde fois après .avoir été dissipée une première^
104 TRAITÉ I)K L'HYPOCHONURIE.
Ce qu'elle a présenté de remarquable c'est la suscepli" bilité de l'estomac si grande qu'il était de toute impos-» sibilité de lui faire supporter , sans de cruelles souffrances, la plus petite dose de liquide ou de solide, et cela pendant 17 jours, un mois, six semaines. Cette marche delà maladie, qui se répétait toute seule, m'a paru fort remarquable. J'ai cru y reconnaître une de ces affections nerveuses qui présentent une marche aussi régulière , aussi invariable , que beaucoup de maladies aiguës.
L'hypochondrie lui a été snbordonnée, elle l'a reconnue pour cause, puisque avant et après elle il n'y a jamais eu de signes de cette affection , puisqu'elle s'est dissipée assez vite , aussitôt qu'elle n'a plus eu les souffrances gastralgiques pour lui servir d'aliment. Cepen-r dant il faut bien se garder de les confondre l'une avec l'autre. La gastralgie a été cause, et l'hypochondrie effet ; mais chacune a conservé son caractère particulier. Elle n'est pas plus confondue et identifiée avec l'hypochondrie , que ne l'auraient fait l'hépate , l'entérite et la métrite. Nous retrouvons tous les caractères de la complication. Ce n'est plus une simple coïncidence fortuite. Il y a eu des relations intimes de cause à effet , il y a eu une influence réelle de l'une sur l'autre. Les deux maladies ont marché combinées l'une avec l'autre. Au reste , la gastralgie est une des causes les plus fréquentes de l'hypochondrie, comme on peut s'en convaincre en lisant les ouvrages de MM. Barras et Louyer-Villermay. Elle en est souvent aussi le résultat : car presque toujours nous voyons la gastralgie venir se joindre à l'hypochondrie ; elle en est un des phénomènes les plus fré-r quents. II avait été observé dès la plus haute antiquité et successivement par tous les hommes qui ont fait de l'hypochondrie une affection de l'estomac. Georget et MM. Dubois d'Amiens et Falret signalent aussi celte coexistence j mais ils la regardent comme une consé^
RÉFLEXIONS ET OBSERVATIONS. lOo
quence nécessaire, comme un effet conslant de Tliypoçhondrie.
Nous glisserons sur l'anal) se des phénomènes qu'a présentés la maladie , nous y retrouvons les mêmes acies morbides. Ce que nous ne pouvons pas nous dispenser de faire remarquer , c'est l'espèce d'intermittence qui s'est présentée. Elle n'est pas rare , nous en avons vu plusieurs exemples , et nous en citerons un autre. Les auteurs, et surtout Villermay et M. Barras, l'ont signalée.
Nous avons encore une terminaison heureuse de l'hypochondrie. Elle vient coi roborer le pronostic moins fâcheux que nous croyons pouvoir en établir; mais nous ferons observer que M^'e P.., quoique très-sensible et nerveuse, avait un beau caractère , une grande force d'âme , et que la cause a été toute locale et passagère ; que par conséquent son influence n'a pas du être aussi profonde, aussi durable que si elle eût été longue et sans cesse agissante, et surtout que si des affections morales pénibles fussent venues agir directement sur l'imagination. Le traitement a été peu de chose pour l'hypochondrie elle-même , surtout auprès d'une personne douée de beaucoup de moyens intellectuels , et de la plus grande envie de guérir. Quel remède aurail-on pu administrer dans un estomac qui ne pouvait rien supporter? L'hypochondrie s'est chaque fois guérie avec la gastralgie dont elle suivait les phases , et qui en était à la fois la cause et l'aliment. Aussi le traitement a été dirigé bien plus contre la gastralgie que contre l'hypochondrie, puisqu'en la guérissant , on enlevait la cause de celle-ci, contre laquelle je me suis contenté de soutenir le moral .
XIIP OBSERVATION, r— M*"^ M..., douéc d'une grande sensibilité et en mênie temps de beaucoup de tiuiidilé,
106 TRAITÉ DE l'uYPOGHONDRIE.
avait épousé un homme auquel le commerce ne réussit pas; il fut obligé de se placer commis chez les autres. Elle essaya de se créer aussi quelques ressources en formant chez elle un atelier de broderie. Ce changement de position lui causa beaucoup de chagrin, mais elle le concentra pour ne pas faire de la peine à son mari. Comme dans toutes les passions tristes, il en résulta une concentration sur le cœur et une diminution d'activité dans la contraction de cet organe. Des battements d'abord profonds se firent sentir à la malade et lui arrachèrent de fréquents soupirs. Cette incommodité alla en augmentant. Les battements devinrent plus forts et ils occasionnèrent parfois de la gêne dans la respiration. Cej)endant la malade les supporta sans se plaindre; peu à peu ils prirent un caractère tout particulier. A la suite de quelque émotion ou de quelque souvenir plus pénible, M'"^ M..., sentit son cœur plus malade et le battement se fit sentir d'une manière fort irrrégulière. Il y avait cinq ou six pulsations très-rapprochées, et après, un retour à l'état ordinaire, jusqu'à ce qu'une nouvelle série de pulsations rapprochées se fit sentir de nouveau. Ce phénomène ne se répétait d'abord que pendant quelques heures, toutes les cinq à dix minutes ; il vint ensuite à durer quelquefois plusieurs jours de suite. Pendant cette succession de pulsations, qu'elle appelait ses raquettes, la malade éprouvait une sorte d'angoisse pire que la souffrance; il lui semblait chaque fois qu'elle allait mourir. Alors seulement elle me fit appeler. C'était en 1820. Comme la menstruation était peu abondante, je fis mettre quelques sangsues aux cuisses; je fis administrer les préparations de digitale associées au sucre de Saturne. Celle dame, à la fleur de l'âge (38 ans), fut soulagée; mais, au bout de quelques mois, à la suite d'occupations un peu forcées, ses raquettes reparurent avec une nouvelle intensité, et celle fois elles furent plus longues à se dissiper. Il y eut ainsi de fréquents
retours de palpitations et d'angoisses. Le caractère de ia malade en souffrit. Elle, qui était la douceur même, devint plus vive, plus impérieuse, et quelquefois même injuste. Comme la cause de cet état ne pouvait pas être douteuse, je mis toute mon application à traiter le moral. La chose était d'autant plus facile que son atelier obtenait un degré de prospérité très-satisfaisant, et que son mari était bien avantageusement placé. Le calme moral revint, mais ses raquettes n'en persistèrent pas moins ; elles devinrent presque continuelles; à peine pouvions-nous de temps en temps obtenir un jour ou deux de calme ; non seulement le moral de la malade en souffrit, mais tout le système nerveux en fut exalté d'une manière vicieuse. Des douleurs variées se firent sentir à l'épigastre. La digestion devint assez difficile et fit développer des gaz et des renvois. Un point douloureux presque habituel s'établit dans le côté gauche de la poitrine ; il changeait souvent de place , cependant il se faisait sentir le plus souvent dans la région du cœur. La respiration était parfois gênée, et la malade ne pouvait plus monter sans être oppressée. Une toux quinteuse se montra quelquefois et n'amena que des mucosités glaireuses et épaisses et parfois un peu de mucosité jaunâtre. Trois ans au moins s'écoulèrent ainsi depuis la perte de la fortune de son mari; alors la malade fit des réflexions sérieuses sur son état , et elle commença à s'en alarmer. La mobilité nerveuse fit des progrès. Des douleurs , des spasmes se firent sentir de tous les côtés. M""^ M.,., souffrant toujours, ne put moins faire que de s'occuper de ses maux , ce qui ne contribua pas peu à les aggraver. Ce qui n'était d'abord que des craintes bien fondées , prit peu à peu un caractère différent , et alors toutes les manifestations hypochondriaques en prirent la place. Malgré ses souffrances, M'"^ M... resta à la tête de son atelier, et ce fut un bonheur, parce que cette occupation forcée lui
servit de distraction et contribua à faire une heureuse diversion. Cela n'empêchait pas l'hypochondrie de faire des progrès effrayants. Quoique le eœur ne fût presque plus malade, quoiqu'il n'y eût rien de plus gravement affecté dans aucun organe, M™^ M... arriva au point de se croire mortellement atteinte , tantôt d'une maladie , tantôt de l'autre , et elle finit par garder le lit pendant au moins un mois sans vouloir en bouger. Pendant ce temps j'épuisai vainement tous les calmants. Si j'obtenais du calme physique , le moral persévérait et la maladie marchait toujours.
Heureusement alors un frère qu'elle aimait tendrement tomba gravement malade. Elle voulait le voir. Pour cela il fallait se lever, et elle ne secroyaitpas capable de sortir du lit sans mourir. Elle se rendit à pied et sans être fatiguée jusqu'au domicile de son frère; écoutant alors sa tendresse plus que ses souffrances, elle se mit à faire plusieurs fois par jour le trajet de son logement à celui de son frère. Elle s'y établit presque à demeure pour lui prodiguer les soins les plus assidus. Les inquiétudes que lui donna le danger de la maladie de son frère, firent taire ses souffrances pendant quelques jours, elle ne parla plus de ses maux ni de ses raquettes^ ni de sa mort prochaine. Elle reprit de l'appétit , sa digestion se fit bien. Mais lorsqu'elle n'eut plus cette grande inquiétude , celte puissante révulsion morale , elle reprit ses raquettes , elle s'occupa de nouveau de ses souffrances et l'hypochondrie reparut , mais avec beaucoup moins d'intensité.
I/expérience ayant instruit cette dame , elle fit tous ses efforts pour ne plus se tourmenter de ses maux et des phénomènes divers qu'elle éprouvait. Son mari obtint l'emploi des voyages dans la maison où il était, et je conseillai ?i M'"" M. .. de l'accompagner.Ses efforts ainsi raisonnes et diiij;és , furent couronnés de succès. Pendant quelques années , il y eut quelques retours de pal-
pitalions précipitées, de quelques raquettes \ mais l'imagination , qui aurait voulu s'en inquiéter et lui faire broyer du noir , était bientôt combattue victorieusement, par une forte volonté de ne pas l'écouter, lorsque je lui disais ce qu'elle avait à faire. Depuis plus de dix ans, ni le cœur, ni l'estomac n'ont rien éprouvé 5 et cependant M"" M... a passé par les degrés de la plus grande inquiétude et du chagrin le plus vif que puisse éprouver une femme pénétrée de l'importance et de la dignité de ses devoirs. Pendant trois ans elle a eu à soigner son mari d'une maladie organique dans le bas ventre, et avec des alternatives d'espérance et de crainte plus grande. Elle a même été malade pendant cette longue et cruelle maladie et rien de semblable à l'hypochondrie ne s'est manifesté.
La mort de son mari , arrivée il y a quelques années, l'a plongée dans un chagrin qui semble plus grand chaque jour , et l'hypochondrie n'a pas reparu. H y a bien eu quelque plénitude de la poitrine. Elle a même éprouvé une fièvre muqueuse , un choléra sporadique , des catarrhes pulmonaires intenses, et l'imagination ne s'est point affectée ; la guérison s'est montrée solide.
Réflexions. — Cette observation pourrait être le sujet d'une controverse facile à soutenir. Nous voyons en effet la possibilité d'attribuer à deux causes différentes l'hypochondrie de ]VI'"^M.... Les uns n'y verront que l'effet d'une cause morale , d'un chagrin. Les autres pourront la faire dépendre d'une affection du cœur. Pour être vrai il faut apprécier chaque chose à sa juste valeur ; en conséquence , nous allons analyser les faits. Ce sera le seul moyen de ne pas nous égarer.
M'"^ M..., avait éprouvé des chagrins assez longs et assez soutenus pour troubler l'organe de l'intelligence et l'imagination. Cependant il n'en fut rien. Tous les effets du chagrin se reportèrent sur le cœur , et cet
ilÔ TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
organe devint le foyer d'une concentration très-ordinaire dans les passions tristes. Un état de plénitude, des battements profonds et lents ; et plus tard , comme pour débarrasser ce viscère d'un trop plein que son défaut d'activité occasionnait , des palpitations vives et précipitées. Cet élat purement nerveux ne laissa procurer que des soulagements passagers, et aucune véritable amélioration. Il devint habituel; mais au bout de plus d'un an , soit par l'effet de l'affection même du cœur, par sa réaction, soit par l'effet d'un chagrin prolongé et surtout des soucis , quelquefois dé la peine qu'occasionne toujours la création d'une industrie, l'affection nerveuse ne se borna plus au cœur. Elle s'étendit à l'estomac , aux poumons, puis à l'abdomen, à l'hypogastré et même aux membres. Ce qu'il importe de bien remarquer, c'est que cet état pathologique ne fit des progrès que lorsque le moral se trouva calmé, lorsqu'elle n'avait plus que des sujets de satisfaction j puisque sa position était devenue très-heureuse et lui promettait un avenir brillant. Pendant au moins un an, elle n'eut plus d'autres idées pénibles que celle que lui occasionnaient ses souffrances. Ce n'est même qu'après un an d'une lultesoutenue que rimagination,sans cesse en présence de la douleur, a fini par se façonner à cette impressionnabilité qui exagère les souffrances, à cette force d'élaboration qui les dénature et les transforme. D'après cette manière d'envisager la question , on voit quelle a été la filiation des phénomènes ou actes morbides. Le chagrin est en tête , il a donc été la cause première : cela est vrai ; mais c'est l'affection nerveuse du cœur qu'il a opérée , et celle-ci devenue idiopathique pendant au moins un an, puisqu'il n'y avait plus ni chagrin ni sujet de tourment, est à son tour devenu cause agissante. Par elle le système nerveux s'est fatigué de plus (en plus. Or, cette action de souffrance perpétuelle de ce système nerveux affecté, de ce cœur tourmenté, a telle-
ment et si longtemps torturé l'imagination que, forcée de s'occuper des souffrances qu'elle ressentail, elle a fini par les transformer en maux réels, en les combinant d'une manière plus ou moins juste, plus ou moins naturelle. J'ai cru devoir insister sur ce point pour faire comprendre de plus en plus la filiation de l'hypochondrie avec ses causes déterminantes.
Quelle qu'ait été la cause de la maladie, nous ferons observer qu'il a fallu, pour constituer l'hypochondrie, la Yiciation de l'imagination. Deux ans de souffrances et de chagrins ne la constituaient pas. Elle n'a été telle que lorsque l'organe de l'intelligence, compromis par la longueur des souffrances, n'a plus reçu leur impression avec ce discernement normal qui caractérise ses hautes fonctions; et surtout lorsque l'imagination a médité avec complaisance sur ces impressions exagérées et viciées; et lorsque, presque sans cesse occupée de ses souffrances, elle en a fait une source intarissable de maladies. Il a donc fallu l'association de la perversion de l'imagination à la perversion des sensations.
Je ferai remarquer aussi que le chagrin seul n'a pas pu occasionner l'hypochondrie, puisqti'elle n'est survenue que bien longtemps après qu'il était dissipé, et que, plusieurs années après la guérison de l'hypochondrie, elle a eu la douleur de garder son mari malade pendant trois ans, et de le perdre enfin. Depuis cette époque (six ans) M'"^M... n'a peut-être pas été un jour sans pleurer, et ce chagrin, qui l'a rendue triste et mélancolique, n'a point réveillé les symptômes de l'hypochondrie. Tant il est vrai que la même cause ne pioduit pas toujours le même effet, et que le chagrin n'est peutêtre pas aussi puissant à causer directement l'hypochondrie qu'on a voulu le dire.
Nous ne répéterons pas l'analyse des phénomènes, parce qu'elle nous donnerait les mêmes résultats que 1 analyse des premières observations : phénomène©
112 TRAITÉ DE l'hYPOGHONDRIE.
appartenant à la vie cérébrale d'une part, et phénomènes appaitenant à la vie organique d'une autre part. Nous retrouvons cette combinaison partout.
La maladie s'est terminée heureusement. Elle vient se réunir à tant d'autres pour contribuer à rendre le pronostic moins grave. La chose est d'autant plus remarquable que M'"" M..., très- sensible, a été bien longtemps soumise à l'action des causes agissant sur son organisation. Cela nous prouve qu'il ne faut jamais désespérer trop vite. Il est vrai que cette malade intéressante avait ia plus grande envie de guérir , et qu'elle m'avait accordé une confiance sans bornes. Ce point est bien important pour la guérison, ou du moins pour la faire espérer.
Le traitement n'a rien offert de particulier quant a la thérapeutique ; mais il nous a prouvé de quelle influence pouvait être une passion violente, un sentiment vivement intéressé, sur une imagination malade, et de ià peut-être serions-nous en droit d'en tirer la consé^ quence <|ue, s'il était possible de faire naître à volonté des passions un peu fortes, on pourrait espérer une sorte de révulsion morale très-avantageusCj ou du moins une modification nouvelle qui combattrait la modifica^ tion pathologique de l'encéphale. Ce sujet se représentera dans l'étude de la thérapeutique.
XIV*' OBSERVATION. — iVl. , Di. .était instituteur dans une petite ville voisine ; il avait embrassé cette profession , parce qu'ayant fait des études satisfaisantes pour se mettre dans les ordres ecclésiastiques , il avait voulu utiliser son instruction. Il était d'une constitution un peu lymphatique et par conséquent assez disposé à l'embonpoint. Quoicjue jeune , il avait tout le pédantisme des pédagogues. Parce qu'il enseignait , il se croyait
profondément instruit sur tout, et l'habitude d'être entouré de petits ignorants et de leur imposer ce qu'il disait , lui était devenue si naturelle, qu'il la portait dans la société et qu'il se conduisait avec tout le monde , comme s'il eût été avec ses petits marmots. Toujours renfermé dans son école, il sortait fort peu. Aussi, lorsque cela lui arrivait, il s'enrhumait très-facilement si le temps était humide et frais. En 1839, il contracta ainsi un rhume qui s'amenda , mais qui lui laissa une toux assez pénible et des tiraillements dans la poitrine. Comme il était obligé de parler beaucoup, il serait possible que cet exercice de la parole eût contribué à entretenir ce reste de rhume. Six mois se passèrent ainsi : quelques palpitations eurent lieu de temps en temps , l'estomac fit éprouver quelques malaises , l'appétit se perdit en partie et la digestion parut se faire mal. Cet état commença à l'occuper sérieusement , et il passa tout le temps que ne lui prenait pas sa profession , à analyser ces phénomènes, pourvoir s'il n'était pas poitrinaire. Le caractère de ses crachats le tourmentait beaucoup , il n'en rendait pas un sans le soumettre à l'inspection la plus scrupuleuse. Tantôt glaireux , tantôt muqueux , tantôt blanc , tantôt jaunâtre, souvent grisâtre le malin surtout , il était un aliment à son imagination, qui bâtissait là-dessus toute sorte de systèmes de maladies; ce qui le rendait de plus en plus malade, parce que la réaction s'opérait sur la poitrine et sur l'estomac, et qu'alors les phénomènes des organes de la respiration , de la circulation et de la digestion étaient exagérés et même viciés. Des douleurs vagues se firent aussi sentir dans le dos , dans le ventre , et s'étendirent aux membres inférieurs , dans lesquels il trouva un accroissement de faiblesse si grand qu'il n'osait presque plus marcher. Sa tête fut alors bien malade , parce que de la comparaison de tous ces phénomènes sortait la conclusion qu'il était atteint d'une maladie bien grave.
La plilhisie pulmonaire se présentait en première ligne , puis l'apoplexie , la paralysie , les maladies du cœur , de l'estomac , enfin tout le cortège morbide que son imagination de plus en plus déréglée ajustait et interprétait de mille manières souvent les plus bizarres.
C'est dans cet état qu'il vint à l'hôpital chercher des remèdes à des maux que rien n'avait pu soulager. Il avait trente-trois ans : il y entra le 20 mai I84O. L'examen le plus attentif ne fit reconnaître aucune lésion organique. L'exposition qu'il fit de ses souffrances respirait cette exagération et cette complaisance spéciale, qu'ont les hypochondriaques à entrer dans les moindres détails, à s'y appesantir , et à y revenir vingt fois dans la crainte de ne pas avoir tout dit ou assez dit. Non content des renseignements qu'il m'avait donnés à ma visite et que j'avais écoutés avec beaucoup de patience , il vint me poursuivre jusque dans mon cabinet, et il recommença vingt fois son récit, en accompagnant l'exposition de chaque phénomène, des réflexions les plus fausses sur leur valeur et sur les maladies dont elles étaient l'indice. A cette manière de raconter il était facile de reconnaître l'hypochondrie. Les facultés intellectuelles étaient saines , mais elles ne se concentraient que sur un point , sur les souffrances qu'il éprouvait. Du reste , il souffrait beaucoup , et de la poitrine , et de l'estomac , et du bas-ventre et des membres. •, il éprouvait des battements artériels , des palpitations de cœur , une toux fréquente, avec légère expectoration muqueuse , de la constipation , de l'insomnie , et une grande disposition à s'impatienter de tout.
Comme médicament , je lui prescrivis quelques adoucissants , quelques légers hypnotiques, des lavements et des bains lièdes. Je m'appliquai, autant que pouvait le permettre une visite faite à l'hôpital , à calmer son moral , et à lui démontrer que sa maladie était nerveuse, et qu'elle n'offrait rien d'inquiétant. Comme il ne man-
quait pas d'aptitude , il prêta une oreille attentive aux paroles consolantes que je lui adressai ; il prit un peu de distraction et il éprouva rapidement un soulagement si grand , qu'au bout d'un mois il sortit pour retourner à ses occupations. Livré à lui-même , il se fatiguait à parler et il vit sa toux revenir. Avec elle reparurent bientôt les autres phénomènes dont il se croyait débarrassé ; de façon que, deux mois après, il nous revint à peu près dans le même état que la première fois. Les mêmes moyens furent rerais en usage, et nous obtînmes lé même résultat avantageux. Je lui conseillai de changer de profession. Il a suivi mon conseil , il a pris la direction de la culture des propriétés de son père et il s'est marié. Six mois après il est venu me voir dans le meilleur état de santé.
Réflexions. — Cette observation n'est intéressante qu'en ce que le siège de la cause premièie de l'affection est dans les poumons. Ainsi nous pouvons lui rattacher tout ce que nous avons dit précédemment des autres cas morbides. Un catarrhe , une irritation de la membrane muqueuse , se prolonge et s'entretient par l'exercice forcé de la parole. Son action sur le système nerveux est manifeste. La réaction sur le cœur et sur l'estomac ne l'est pas moins. Tels sont les phénomènes antérieurs ; l'organe de l'intelligence n'est compromis que secondairement. Ce qui prouve qu'il en est bien ainsi, c'est qu'après avoir été guéri une première fois , il est retombé dans la même maladie, par le retour des mêmes phénomènes. Ainsi la cause première de l'hypochondrie se trouve dans l'affection de la membrane muqueuse des poumons ; mais la maladie n'avait pas pour cela fixé son siège dans cet organe. Il a fallu , comme dans tous les autres cas , qu'elle réagit sur le système nerveux et sur l'encéphale et l'imagination , pour constituer l'hypochondrie. Il a fallu qu'aux phénomènes d'irritation
116 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIË*
pulmonaire se joignissent les phénomènes de modification nerveuse générale , et enfin les modifications de rencéphale et de ses attributs. Ce n'est qu'alors que la maladie est devenue hypocliondrie , et eelle-ci a toujours pris son point de départ sur des actes nerveux morbides , sur des phénomènes insolites et bizarres. Je dirai enfin qu'il a fallu que les dispositions d'organisation et de caractère du sujet fussent telles, qu'elles favorisassent l'affection : car nous voyons tous les jours des catarrhes pulmonaires et des irritations de poitrine durer bien plus longtemps que ne l'avait fait l'indisposition de M. D... , sans occasionner d'hypochondrie.
Il y a eu rechute , ce n'est pas ce que nous pourrions appeler une intermittence. Il faut bien distinguer ces deux états, parce qu'ils sont bien différents.
L'hypochondrie a été courte , quoique assez intense. H iaut l'attribuer autant à la cause première qui a été toute morbide et passagère , qu'à la volonté forte qu'avait M. D... de se guérir et de s'en rapporter aux conseils de son médecin. Toutes les circonstances se sont accordées pour favoriser la guérisan et pour en rendre le pronostic moins grave- Le traitement a été dirigé tout à la fois contre l'hypochondrie , en agissant sur le moral , et contre les phénomènes qui se manifestaient sur différents organes , et surtout sur les poumons. Je le dirai même, bien souvent je n'ai prescrit des médicaments que pour satisfaire l'imagination égarée du malade qui en désiiait , parce qu'elle s'exagérait la valeur et la nature de ses souffrances, et qu'on ne pouvait pas avec des paroles lui persuader qu'elle ne sentait pas ce qu'elle sentait. Il fallait donc entrer dans ses idées , et avoir soin de combattre une autre maladie , pour le tranquilliser et conserver une confiance toujours facile à perdre , parce que le malade croit bien vile (jue le médecin ne connaît pas son mal , s'il ne paraîl pas y faire attention , s'il ne veut pas
traiter ce qu'il sent. C'est encore une fois de la médecine morale avec des remèdes.
XVe OBSERVATION. — M. F... , arcliitecte, était d'un tempérament sanguin nerveux et d'une forte constitution. H était doué d'une imagination vive, d'une activité ardente, et dévoré de la plus grande envie de parvenir. Irrésistiblement entraîné aux plaisirs de l'amour, il avait passé une jeunesse très-orageuse. Ces dispositions naturelles subjuguaient tellementM. F... , qu'il était toujours en travail , en combinaisons ou en plaisirs : il ne prenait presque aucun moment de repos. Il était ainsi arrivé à l'âge de A8 ans, sans avoir éprouvé d'autres maladies que celles qui sont malheureusement inséparables des plaisirs de Vénus , et un rhumatisme qui , bien que guéri , n'en avait pas moins imprimé à sa constitution déjà si nerveuse un cachet particulier, qui le rendait impressionnable à la moindre variation de température. Plusieurs fois le traitement mercuriel avait porté à la bouche sans produire aucun effet bien fâcheux.
Depuis plusieurs années il n'avait point pris de traitement antisyphilitique , lorsqu'au commencement de 1837 il vit sa gencive inférieure s'engorger autour de la dent canine droite et de la première molaire. Il ne s'inquiéta pas d'abord de cet engorgement ; mais il fit des progrès, et la partie malade devint saignante et se crevassa de manière à présenter un aspect assez inquiétant. M. F... s'effraya et crut y trouver les signes de quelque retour de syphilis mal guérie , et il piit plusieurs traitements antisyphilitiques. Il y joignit successivement différents moyens dépuratifs , fondants , etc. Quelquefois la première impression d'un remède paraissait changer l'état de la maladie et produire un peu d'amélioration; mais bientôtl'économip 'y accoutumait, le remède
118 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
ne faisait plus rien et le mal continuait ses progrès. C'est ainsi que dans l'espace d'un an cette espèce d'épulis s'étendit en arrière à la commissure de la bouche , envahit la paroi intérieure de la joue , les gencives supérieures , le palais, et gagna les gencives et la commissure du côté gauche ; il se fit même à la commissure des. gerçures profondes d'où découlait une sanie dégoûtante et infecte.
Je ne saurais dire tous les moyens qui furent em-> ployés pendant un an. Un séjour de plusieurs mois à Paris et les soins de différents médecins n'en arrêtèrent point la marche. Il ne fut pasi plus heureux à Montpellier. Sa langue fut envahie , elle se tuméfia énormément et devint bosselée et dure. Plusieurs espèces de tubercules s'ouvrirent et présentèrent des cavernes ichoreuses et taillées à pic de l'aspect le pluseffrayant.il parcourut successivement et sans résultat avantageux les eaux de Celles , les eaux d'Uriage, les eaux d'Aix, celles de Plombières , deGrésoul , du Mont-d'Or , de Néris, etc. Il lui semblait parfois en obtenir un peu d'amélioration ; mais bientôt le mal s'étendait de nouveau. Cependant la gencive qui avait été l'origine du mal revint à son état presque normal ; mais la langue , le palais , les gencives supérieures , la commissure postérieure et la face interne des joues étaient dans un état affreux. La partie supérieure du pharynx paraissait compromise et semblait fournir à l'expectoration d'abondantes mucosités tantôt glaireuses , tantôt séreuses , tantôt d'apparence purulente. Le malade pouvait à peine manger quelques légères bouillies.
A. cette affection de la bouche s'était joint un état nerveux extrême et des ressentiments fréquents de son rhumatisme. De plus le front , les joues et les mains s'étaient couverts de pustules qui avaient la plus grande analogie avec des syphilides. Son impressionnabililé à l'action de la température et du vent était remarc|uab!e.
Ses pustules et ses douleurs disparaissaient pendant le vent du midi , mais se tuméfiaient à la moindre menace du vent du nord. Les mains et la face devenaient d'un rouge presque livide et se couvraient en même temps de larges pustules ; les douleurs rhumatismales se réveillaient avec intensité , sans pourtant occasionner de tuméfaction articulaire. Cette susceptibilité était si grande qu'il pouvait prédire 24 heures d'avance les changements de température et de vent.
Est-il étonnant que des souffrances si grandes , continuées depuis si longtemps, aient à la longue agi sur l'imagination déjà si ardente de M. F...? Â. force de les sentir, il finit par en faire son occupation presque exclusive. Alors , courant d'un médecin à l'autre, il cherchait tous les jours de nouveaux avis pour servir d'aliment à son imagination. Il écoutait tout le monde, et il allait voir tous les malades qu'on lui disait avoir ou avoir eu quelque analogie avec sa position. Et il s'appliquait tout ce qu'on lui disait à mesure qu'il éprouvait quelque souffrance dans une partie du corps ; bien souvent même sans éprouver des souffrances, son imagination en faisait développer dans les points dont elle s'occupait. C'est par ce travail intellectuel vicié par des sensations douloureuses sans cesse renaissantes, que ce malheureux a flotté entre toutes les maladies dont il se faisait la peinture la plus affreuse. C'était le cancer et ses suites dévorantes , c'était le scorbut et son corps en lambeau , c'était les scrofules avec tous les os cariés , c'était la poitrine , 'c'était le cerveau ; et il était heureux lorsqu'on pouvait le détromper, en lui démontrant l'impossibilité de l'existence de la maladie dont il redoutait les effets. Mais il retombait bientôt dans les mêmes craintes , parce qu'avide de remèdes, il s'adressait à tout le monde , et que chacun avait eu la même maladie , et en était guéri , ou connaissait quelqu'un dans le même cas. De nouveau , il se faisait l'applica-
120 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
lion de ce qu'on lui disait avoir vu ou avoir éprouvé.
Une année environ se passa dans ces alternatives de crainte , de désespoir et d'espérance. Pendant ce temps le mal sembla voyager : il gagna les fosses nasales qui se tuméfièrent au point d'empêcher presque le passage de l'air. Elles fournissaient une mucosité sanieuse abondante et d'une odeur désagréable.
Enfin ayant épuisé presque toutes les ressources de la pharmacie , et ne trouvant plus guère de remède nou- \eau , je me souvins d'une guérison singulière. M. C..., à la suite de plusieurs traitements raercuriels , avait conservé les gencives et l'arrière-gorge dans un état d'engorgement considérable et de corrosion ulcéreuse qui paraissait s'étendre au larynx : il était arrivé à un état d'épuisement qui l'avait fait déclarer pbtliisique. Après avoir obtenu une amélioration qui lui permettait de monter à cheval , je l'envoyai à la campagne pour y jouir à la fois du bon air et de la facilité de se nourrir de végétaux bien frais. Commeil y avait beaucoup d'oseille dans la maison où il était allé, il se mit à en manger et il s'en trouva bien. Dans un des voyages qu'il faisait toutes les semaines à la ville , il me fit part de l'amélioration plus rapide qu'il oblenait.Je l'engageai à se mettre au régime presque exclusif de cette plante. En moinsde deux mois ilse trouva guéri. Je prescrivis donc à M. F.... un régime tout végétal à l'oseille. Comme tous les hypocbondriaques il poussa mon conseil à l'extrême; et il se mit non-seulement a ne manger que de l'oseille à ses repas , mais à manger toute la journée ce végétal cru. Il ne sortait jamais sans en remplir ses poches et il allait toujours broutant.
Après quelques jours d'un semblable régime , il y eut une amélioration bien sensible dans l'état de la bouche. J'en profitai pour inspirer de nouvelles espélances au malade. Le mieux alla toujours croissant. Les gencives revinrent les premières à leur état presque na-
turel, le palais suivit , la commissure droite s'améliora ensuite , la langue diminua de volume et les cavités qu'elle présentait se fermèrent à l'exception d'une seule. Il resta cependant plusieurs bosselures inquiétantes , les fosses nasales résistèrent plus longtemps. Pendant la marche de cet amendement , il y avait des rechutes apparentes , toutes les fois que le vent du nord voulait prendre : la langue et les commissures postérieures se tuméfiaient, et les ulcérations paraissaient s'agrandir, pour fournir une suppuration plus abondante , mêlée à des mucosités plus considérables aussi : cet état ne durait pas.
Le malade fut donc plus rassuré. Il put reprendre quelques opérations relatives à sa profession. C'était un grand pas fait vers la guérison.Mais lorsqu'il était seul, livré à ses réflexions, ou lorsqu'il causait de ses souffrances, les idées bizarres de l'hypochondrie reprenaient le dessus, et le désespoir recommençait. Mais alors cela durait moins longtemps, parce qu'il était plus facile de donner de la force à mes raisonnements, en les appuyant sur l'amélioration toujours plus grande.
Je persistai dans l'emploi de l'oseille tant que le malade s'en trouva bien. Pendant quinze mois, il eut le courage d'en manger tous les jours plus de deux livres. Il en faisait chez lui des provisions considérables, afin de ne pas être exposé à en manquer. Par cette persévérance admirable , toutes les crevasses , ulcérations et cavernes se sont cicatrisées, le nez est revenu à son état naturel. La langue a repris son volume, mais elle conserve trois ou quatre bosselures qui ne font pas souffrir et qui ne gênent pas le malade. Depuis plus de trois ans il a repris ses occupations avec la même activité , et ce n'est que bien rarement qu'il écoute son imagination : encore alors il n'ose presque plus en parler , il commence par rire de ses plaintes et par convenir qu'on doit se moquer de lui. 11 le voit, il en
122 TRAITÉ DE l'hYPOCUONDRIE.
a la conscience ; cependant, soit les souffrances nerveuses qu'il éprouve encore et qui se sont conservées après la guérison de l'affection locale, soit l'habitude de se croire toujours plus malade et de le dire , il lui arrive quelquefois encore de se plaindre. Mais il n'y ajoute presque plus d'importance , et lorsque je lui ai assuré qu'il est guéri et que ce qu'il éprouve n'est que nerveux , il s'en va content, et il ne tient plus compte de ses souffrances. Il a néanmoins conservé la même susceptibilité nerveuse, et les; changements de température lui causent des effets toujours violents. Non-seulement son système nerveux devient plus douloureux et les douleurs rhumatismales se réveillent , mais la face et les mains deviennent d'un rouge intense violacé sans pustule. Je n'ai vu chez personne une impressionnabilité aussi grande , par conséquent une influence aussi remarquable de vent et de température. Un dernier voyage aux eaux de Néris en 1841 , a beaucoup soulagé sa mobilité nerveuse , mais ces bienfaisantes eaux ne l'en ont pas débarrassé complètement.
Réflexions. — Cette observation est fort curieuse sous plusieurs rapports , je ne parlerai pas de cette espèce d'épulis , qui , malgré toutes les médications imaginables , a envahi toute la bouche, l'arrière-gorge , les fosses nasales, et qui a cédé à l'emploi de l'oseille. Je ne dois m'occuper que de ce qui a trait au sujet que nous étudions. Un homme d'une imagination ardente est pendant deux ans en proie aux souffrances d'une maladie organique de la bouche, sans en éprouver les signes de l'hypochondrie. Pendant ce temps, le mal local réagit sur l'économie , et amène d'abord des douleurs vagues attribuées à des ressentiments d'un rhumatisme nerveux, des douleurs d'estomac, des battements de tous les côtés, des congestions capillaires et pustuleuses à la face , au front et aux mains. Ces
souflfraLices réunies tourmentent le malade pendant longtemps , avant qu'il ne les envisage d'une manière effrayante. Sa bouche seule l'occupait et l'inquiétait , c'est là un sentiment bien naturel , et que la tête la plus phlegmatique aura sans être hypochondriaque. Peu à peu l'organe percevant a dû se trouver modifié et irrité ; il a dû en conséquence s'exagérer la valeur des sensations qu'il éprouvait , et déranger l'imagination. Tel a été le commencement de l'hypochondrie. Une fois qu'il en a été là, les douleurs n'ayant fait que s'accroître , la marche de la maladie ne put pas être douteuse. Ainsi la cause de l'affection a été locale , c'était l'épulis ; mais elle n'a pas eu pour cela son siège dans la bouche. Le système nerveux cérébral a souffert par l'action de la maladie première et il a passé le premier à un état anormal , d'autant plus facilement que la constitution du malade l'y prédisposait. Aux souffrances nerveuses fixées dans tous les points , se sont joints les autres phénomènes de battements artériels , de constipation , de viciation de la sécrétion muqueuse des bronches. Certes , alors , il eût été bien difficile à une imagination aussi ardente , de ne pas se livrer à des idées un peu noires sur la nature des souffrances qui se faisaient sentir, et à une prévision un peu fâcheuse. Mais encore une fois, toutes les douleurs réunies de M. F.. . , n'ont pas suffi pour caractériser l'hypochondrie, il a fallu , pour que la maladie fût telle, que l'imagination arrivât à ce degré de viciation, d'anomalie qui complète l'hypochondrie. Nous trouvons donc, comme dans les autres cas , maladie locale pour point de départ , réaction sur le système nerveux et sur l'économie entière, et en troisième ligne, viciation de l'imagination ou de son organe par ses sensations longtemps soutenues. Ce qui prouve combien est vraie la marche que nous assignons, c'est le résultat du traitement.' Tant que l'épulis a existé à un très-haut degré d'inlen-
124 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDEîE.
site , les sensations de réaction ont été maintenues au même point et l'imagination a divagué de plus en plus. Lorsque l'épulis a éprouvé de l'amélioration , les réactions nerveuses ont été moins grandes, et leur action sur l'imagination a été moins puissante. La guérison de l'hypocbondrie a donc pris la même marche que son invasion , mais en sens inverse.
L'analyse des phénomènes eux-mêmes ne fera que nous reproduire des actes viciés dépendants du système nerveux cérébral , et d'autres actes également viciés appartenant à la vie organique. De façon qu'ici comme ailleurs, il y a bizarrerie, désordre, anomalie, ataxie, et point de lésion organique formulée d'une manière caractéristique dans les phénomènes qui ont constitué l'hypocbondrie ; puisque l'affection de la bouche , cause de la maladie^ ne l'était pas , mais formait une affection distincte , et bien indépendante , qui a suivi sa marche, sans avoir avec l'hypocbondrie d'autre relation que celle de l'influence qu'elle a exercée sursapror duction et sur son entretien.
Cette observation nous fournit encore un cas de guérison , et elle vient ajouter aux espérances qu'on peut le plus souvent concevoir.
La maladie n'a guéri, que lorsque l'affection locale qui en était la cause a été guérie elle-même. Cela nous donne déplus en plus la conviction qu'il faut détruire toutes les causes d'irritation , capables ou de faire souffrir ou d'agir sur l'imagination par l'inquiétude qu'elles peuvent inspirer. L'oseille a procuré un effet , on peut dire merveilleux , puisqu'elle a guéri une affection organique qui inspirait des craintes sérieuses , et l'hypocbondrie avec elle. Faut-il en conclure qu'elle est un spécifique contre les engorgements organiques des gencives et de la bouche? Faut- il en conclure qu'elle est un remède de riiypochondiie? Pa.< plus l'un que l'autre. Cependant son action sur l'aneclion organic^ue mérile
OBSERVATIONS ET BÉFLEXIONS. 125
de fixer l'attention des praticiens , car il pourrait se faire que l'acide oxalique combiné aux autres principes du végétal , exerçât une action réellement spéciale sur cette lésion , et alors le hasard m'aurait favorisé pour enrichir la science d'un remède efficace contre une maladie souvent mortelle. Quant à l'hypochondrie, elle n'a pu avoir sur elle aucune influence directe. Elle n'en a opéré la guérison qu'en guérissant l'épulis, qu'en faisant disparaître la cause première des souffrances.
Il n'est pas besoin de dire que, pendant la durée de cette cruelle affection, nous n'avons rien négligé de ce que l'hygiène nous offrait de plus capable d'agir sur le reste de l'économie, et principalement sur le moral du malade; et que c'est à celte puissante intervention des consultations que nous donnions au malade , que nous devons attribuer une partie de la cure.
XVie OBSERVATION. — M.B.., bien constitué et donnant les plus belles espérances sous le rapport des facultés intellectuelles , connut la masturbation à l'âge de 12 ans. Il se livra avec assez de fureur à cette passion honteuse. Il en éprouva bientôt les funestes effets. Son corps s'allongea, il est vrai, puis il devint maigre , et son énergie , ses forces et sa vivacité se perdirent. Sombre et taciturne , il fuyait la compagnie de ses camarades. Il ne se plaisait que dans la solitude , et là , occupé à des niaiseries , il se nourrissait dans le dégoût et de l'étude et des occupations ordinaires du jeune âge. Plusieurs fois il fut obligé d'interrompre ses études , parce que sa passion malheureuse occasionnait des accidents plus graves qu'il fallait combattre. Il prenait alors les résolutions les plus sages ; mais entraîné par son déplorable penchant, il retombait toujours, et son corps en souffrait de plus en plus. Doué d'une santé
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toujours chancelante , d'une constitution détériorée et valétudinaire , et toujours coupable malgré lui , il arriva ainsi à l'âge de vingt ans. Il sentait la nécessité de travailler et en prenait la résolution , mais un fond de paresse l'emportait , et ses études étaient très-retardées ; il n'était pas possible de prévoir le terme de cette fâcheuse habitude.
Dans l'automne de 1831 , il prit une affection muqueuse peu grave, et qui céda facilement à la diète, au repos , au lit et à un traitement adoucissant : mais cette affection , si bénigne en apparence , exaspéra la sensibilité et la mobilité nerveuse. Tout son corps lui faisait éprouver des douleurs variables par le caractère et l'intensité. L'estomac surtout resta beaucoup plus irritable ; le malade cependant ne mangeait que peu et des mets choisis , encore ce n'était pas tous les jours. La nourriture passait assez bien quelquefois, d'autres fois elle pesait sur l'estomac , occasionnait beaucoup de renvois et produisait des flatuosités incommodes. Le cœur conserva plus de vivacité dans ses mouvements et les contractions semblaient se faire sentir parfois dans toutes les cavités de la poitrine et dans l'épigastre. L'abdomen et les membres firent aussi sentir bien souvent de semblables battements.
Chez un individu déjà énervé par les excès de la masturbation , déjà prédisposé par une imagination affaiblie et en quelque sorte détériorée comme le corps , en fallait-il davantage pour l'occuper tout entier , pour absorber toutes ses facultés et les concentrer sur un seul cercle d'idées , celui qui était relatif à ses souffrances? C'est en effet ce qui arriva. Ce malheureux jeune homme, toujours en présence de ses maux, les exagéra d'abord et les augmenta ensuite , parce que c'est le propre de l'imagination d'exaspérer la susceptibilité nerveuse et la souffrance en agissant sur le système nerveux cérébral. En outre, il était revenu à ses habitudes vicieuses , de
manière que cette double action de l'imagination et du vice solitaire se réunirent pour ajouter à son état nerveux, et son ' état nerveux tourmenta de plus en plus l'imagination. Ce qui le fatigua d'abord le plus , ce fut une toux sècbe assez forte et avec une légère expectoralion de mucosités glaireuses , et parfois d'un crachat grumeleux gris noir et en quelque sorte taillé à pic et comme déchiré. Il se crut d'autant plus poitrinaire ( phthisique ) qu'il avait entendu dire que l'onanisme conduisait à cette maladie. Quelque temps après , ses palpitations se renouvelèrent avec assez de force , il se crut atteint d'un anévrisme. Le tour d'une gastrite arriva , puis celui d'un squirrhe à l'estomac , d'une paralysie, etc. Enfin il parcourut ainsi tous les degrés de l'hypochondrie , et ce qui désolait le plus ce malheureux jeune homme , c'est qu'il était victime de sa honteuse passion , c'est qu'il avait creusé lui-même l'abîme dans lequel il s'était précipité.
Il écoutait avec avidité les conseils et les consolations qu'on lui prodiguait , mais il n'y croyait pas. Ce-^ pendant il sourit à l'espérance d'une guérison dont je lui donnai des assurances positives , s'il voulait m'aider de tout son pouvoir : je parvins ainsi à gagner sa confiance ; j'eus par conséquent assez d'empire sur lui pour me faire obéir et diriger sa conduite.
Des efforts incroyables le firent triompher de la masturbation, à laquelle il ne se livrait que de loin en loin, et lorsqu'une surabondance de sperme le tourmentait et exigeait en quelque sorte l'évacuation du trop plein. Je 1-ii fis faire de l'exercice autant que ses forces purent le permettre. J'exigeai qu'il eût toujours avec lui une personne qui entretînt une conversation variée. 11 se trouva bien de ce régime , ses forces revinrent , et les accidents qu'il éprouvait s'amendèrent tellement , qu'il se crut guéri , en conséquence il reprit ses études. Mais c'était trop tôt ; de nouveaux phénomènes nerveux se
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réveillèrent , et il se crut encore assailli de tous les maux qui peuvent attaquer Tespèce humaine. J'exigeai l'abandon complet des études, je ne lui permis plus que des occupations manuelles , que l'exercice du corps. Au bout de quinze mois , M. B. .. se trouva assez bien rétabli pour ne reculer devant aucune espèce d'occupation- Il désirait reprendre ses études. Comme j'étais d'un avis contraire , on m'adjoignit en consultation trois des médecins les plus distingués de la ville , afin de décider ce point en litige.
La santé de son corps fut trouvée satisfaisante , celle de l'esprit ne l'était pas moins sous le rapport de l'hypoclîondrie. Le malade ne s'affectait plus , il ne désirait plus que de réparer le temps perdu. Cependant une certaine manière de raisonner assez vague , des idées souvent décousues ne purent laisser de doute sur l'état de faiblesse et d'incohérence de ses facultés intellectuelles. Cette remarque engagea la consultation à se prononcer contre un travail de l'esprit qui pourrait user ou fatiguer et pervertir l'intelligence , et à conseiller au malade une occupation manuelle. C'est ce parti que la famille lui a fait prendre , et depuis cinq ans sa santé s'est soutenue , mais les facultés intellectuelles sont restées bien au dessous d'un développement étendu , surtout si on les compare à celles de ses autres parents.
Réflexions. — Dans cette observation, l'étiologie de l'hypochondrie ne ressemble plus à celle des observations précédentes ; ce n'est plus un organe malade dont les réactions surl'économie se font sentir d'abord sur le système nerveux et quelque autre organe, et ensuite sur l'imagination , c'est l'économie entière , c'est l'appareil nerveux entier qui sont intéressés d'abord. L'épuisement causé par les excès d'une passion honteuse, rend les nerfs plus impressionnables et à la fois plus faibles , et en même temps il diminue l'action des fonctions ce-
OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS. l29
rébrales et de l'imagination , et il les expose à se laisser désagréablement influencer par les souffrances. Quoique la cause eût agi sur le cerveau et sur le reste de l'économie , il est bon de remarquer que les souffrances seules ne pouvaient pas constituer l'bypocbondrie et qu'elles ne l'ont pas constituée; et que d'autre part l'ima-. gination n'a pu agir que sur des sensations perverties pour les transformer en maladies. Ainsi , malgré la simultanéité d'action de la cause sur le cerveau et sui; les nerfs et les organes , nous retrouvons la nécessité indispensable des deux modifications patbologiques.
Les faits d'innervation par l'abus des plaisirs solitairessontfréquents;lecerveau, aussi bien quel'économie, en ressent les effets déplorables , et tous les jours on voit des individus, dont les facultés intellectuelles sont réduites à un état voisin de l'abrutissement , en même temps que les forces physiques se sont évanouies,
« Traîner d'un corps usé les restes chancelants, « Et sur un front ridé qu'a jauni la mollesse, « Etaler à trente ans leur précoce vieillesse. »
Tissot et M. Deslandes en ont fourni de nombreux exemples ; mais ce n'est point là l'hypochondrie : cependant elle survient quelquefois , M, Deslandes l'a signalée , et si l'on veut de plus longs détails sur la manière d'agir de la masturbation et des excès des plaisirs vénériens , on peut consulter cet auteur estimable. — Nous aurions pu joindre à l'appui de cette observation l'histoire du filsB., qui, livré de bonne heure aux excès de la masturbation, en suspendait quelquefois la pratique , ce qui lui permettait de reprendre assez de force pour recommencer plus tard. Ses facultés intellectuelles déjà épuisées par le vice hideux qui le dominait , achevèrent de se perdre pendant les terreurs puériles de l'hypochondrie , et il passa à un état d'imbécillité et d'idiotisme qui ne lui permit plus de calculer la sus- Si
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pension de ses funestes habitudes : aussi , après un séjour de quelques mois dans une maison de santé , il y succomba au marasme et à des sortes de crises épilepliques qui s'étaient déclarées. J'aurais pu encore citer une observation du fils Cr. , qui , après cinq ans d'hy- .pochondrie occasionnée par les excès de la masturbation , les spasmes et les autres phénomènes nerveux auxquels elle avait donné naissance , a fini par guérir de son hypochondrie ; mais sans être idiot ni imbécile, il est resté dans un état de nullité, qui ne lui a pas permis d'apprendre une profession ni de se livrer à une occupation un peu suivie. Dans tous ces cas il nous a été facile de constater les deux ordres de phénomènes que , déjà si souvent, nous avons signalés dans les autres observations ; phénomènes relatifs au système nerveux cérébro-spinal , phénomènes relatifs à la vie organique ou au système nerveux qui en est l'organe.
Dans deux cas la maladie a guéri , mais ce n'est qu'après un long espace de temps, et l'on pouvait le prévoir, parce que la constitution des sujets était profondément altérée , parce que l'imaginalion et son organe étaient eux-mêmes puissamment ébranlés et compromis, parce que surtout la cause d'épuisement était une des habitudes dont on a bien de la peine àcorriger les malades, et qu'il n'y a pas de guérison possible tant que cette malheureuse cause persiste.
Dans le troisième cas la mort est survenue. Mais faisons ici la part légitime de chaque chose , et nous verrons que l'hypochondrie , effet de l'onanisme , a fait place elle-même à l'idiotisme, et que la même cause, toujours agissante, a fini par épuiser le sujet et par le faire succomber.
Dans ces cas le pronostic a donc été ou dû être basé non-seulement sur le degré de la maladie , sur son intensité , mais surtout sur la nécessité plus ou moins grande de faire entendre raison aux malades, pour les
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engager à prendre une vigourense résolution et à se corriger de la coupable habitude à laquelle ils se livraient.
C'est là le seul moyen de faire espérer la guérison , c'est le premier que nous mîmes en usage avec succès dans deux cas , et si nous ne pûmes rien obtenir dans le troisième , c'est parce que , lorsque nous vimes le malheureux qui en était le sujet , il était déjà arrivé à Un point de transition de l'hypochondrie à l'idiotisme, il n'était plus capable de prendre une résolution énergique, et surtout de lui donner suite en l'exécutant avec persévérance.
Lorsque les malades se furent corrigés de leur penchant , ils commencèrent par se rétablir au physique , puis au moral , et ils comprirent de plus en plus la nécessité de redoubler leurs efforts pour sortir du précipice où ils étaient plongés. Ce travail fut long ^ mais enfin il fut couronné de succès. Aussi nous avons eu beaucoup moins de remèdes à administrer que desoins hygiéniques à prodiguer , que de conseils salutaires à donner , qu'un régime alimentaire tout à la fois nourrissant et calmant à diriger.
XWb OBSERVATION. — Balthazar F..., cultivateur, âgé de 30 ans, entra à l'hôpital pour s'y faire traiter d'une maladie, disait-il, bien grave. Habitant la campagne dès son bas âge, et livré du matin au soir aux travaux de l'agriculture, il savait à peine lire. Ses facultés intellectuelles n'avaient jamais été bien développées. Il cultivait les champs parce qu'on les lui faisait cultiver, et qu'il ne connaissait pas d'autre occupation. Il avait toujours été d'une bonne santé, et il était doué d'une constitution forte et robuste. Il avait souvent paru un peu bizarre dans ses goûts, et il évitait quelquefois
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la compagnie des jeunes gens de son âge pour sMsoler. Cependant, jusqu'à l'âge de 28 ans, il n'avait rien présenté de bien extraordinaire. Alors il commença à se plaindre souvent d'être malade, et comme il ne dépérissait point, on n'y prenait pas garde. Les maux dont il se plaignait n'étaient pas toujours les mêmes, et parfois il restait au lit plusieurs jours de suite et refusait de manger. Cet état fit des progrès, et à l'âge de 32 ans, il ne passait pas un jour sans se plaindre. Les médecins du lieu furent consultés, et, sans ajouter trop d'importance à ses maux, ils se contentèrent de prescrire différents moyens calmants insignifiants. Les plaintes de ce malheureux allant toujours croissant, on se décida à l'envoyer à l'hôpital de Lyon.
Lorsqu'il entra, il jouissait d'un embonpoint satisfaisant; sa physionomie exprimait cet état d'hébélude voisin de l'idiotisme. Il répondait juste à toutes les questions qui lui étaieut adressées; mais lorsqu'on lui parlait de ses souffrances, il les exprimait avec plus d'énergie, et en fixant son attention sur toutes les parties de son corps successivement ; toutes devenaient le signe de maux inexprimables et pour lesquels il réclamait, par humanité, les soins de la médecine. Parmi les phénomènes dont il accusait les sensations, un seul paraissait assez constant, c'était une espèce de battement intérieur qui,, dans la poitrine, lui donnait la sensation d'un balancier d'horloge. Sa crédulité, au sujet de tout ce qui avait rapport à sa santé, fut remarquée des autres malades, et bientôt ceux qui étaient convalescents, ou que la maladie ne retenait pas au lit, en profitèrent pour s'en faire un jouet. De façon que je le trouvais un jour la tête empaquetée, pour une prétendue fluxion ; un autre jour, les jambes couvertes d'un cataplasme. D'autres fois il me demandait une saignée pour combattre une fluxion de poitrine, etc.
Toutes ces maladies lui avaient été suggérées, parce
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qu'en causant avec lui et en ayant l'air de prendre part à ses peines, on lui persuadait tout ce qu'on voulait. Ce jeu alla si loin, qu'on faisait faire au malade différents remèdes absurdes qui leur servaient de distraction. Au bout de six semaines, Ballhazar sortit sans que nous eussions obtenu le moindre cbangement. Trois mois après, nous le vîmes de nouveau dans nos rangs pendant à peu près le même temps. Il était à peu près dans le même état, et son intelligence n'avait pas changé. Je lui répétai si souvent que le meilleur remède pour lui serait de se mettre à la charrue avec les bœufs, et de travailler sous l'aiguillon ou sous le fouet, qu'il crut à la fin que je me moquais de lui, et il sortit. J'ai vu, depuis, son père, qui m'a dit qu'il était toujours le même, et qu'il se plaignait si fort lorsqu'on voulait le faire travailler, qu'on était obligé de le laisser. Ainsi, livré à lui-même, ce malheureux, uniquement occupé de ses prétendues souffrances, tombera infailliblement dans une sorte d'idiotisme.
Réflexions. — Voilà une des liypochondries dont on rencontre quelques exemples. C'est véritablement l'hypochondrie constitutionnelle, la plus triste des hypochondHes, parce qu'elle offre peu de chances de succès, peu d'espérance de guérison. C'est un cultivateur, un homme illettré, sans éducation, et livré aux travaux pénibles de l'agriculture depuis son bas âge, qui nous l'a présentée. Il n'y a donc rien pu y avoir d'acquis ni d'accidentel chez lui. Les prédispositions se sont trouvées dans son organisation, et ce sont les progrès de ce mode d'organisation qui ont enfin amené l'hypochondrie. Ce ne sont ni les chagrins, ni les passions vives, ni les maladies antérieures qui ont déterminé ici l'affection. Elle s'est développée d'elle-même, et elle a continué ses progrès.
Je ne puis m'empêcher de faire ici une réflexion au,
134 TRAITÉ DE l'hYPOCUONDKIE.
sujet de la profession de F... Il était cultivateur. Cette profession disposerait-elle à l'hypochondrie? Nous serions tenlé de le croire, si nous envisageons que depuis près de six ans que j'ai pris un service d'homme dans l'hôpital auquel je suis attaché, sur quinze hypochon? driaques que j'ai eu occasion d'y voir, douze appartenaient à la campagne, et trois seulement à la ville. Je ne prétends rien déduire de celte statistique, je sais combien d'objections on aurait à faire sur la justesse de son application, soit à cause de sa petite dimension, soit à cause surtout de la facilité avec laquelle les agriculteurs se décident à venir chercher, dans une grande ville, des secours contre des maux qui durent depuis longtemps, malgré les soins des médecins du lieu. Cependant on peut toujours tirer cette conséquence, que l'hypochondrie n'est pas aussi rare dans les campagnes qu'on l'a dit jusqu'à ce jour, et que les travaux des champs et l'absence des tracasseries du commerce et de l'ambition n'en garantissent pas infailliblement. Nous pourrions voir que ralimentalion grossière et insuffisante des campagnards, leurs travaux pénibles, leur engourdissement moral, sqnt autant de causes qui altèrent leur santé et les disposent aux affections mentales. Qu'on ne nous dise pas non plus que l'innocence et la vertu habitent les campagnes. Pendant vingt ans nous avons été dans le cas d'en juger, et nous y avons trouvé tous les vices de la ville; seulement ils y sont plus nus et plus hideux. On peut consulter les annales judiciaires et comparer les délits des habitants de la campagne avec ceux des habitants de la ville, et l'on verra combien ils sont moins nombreux et moins dégoûtants parmi ces derniers. Ici nous ferons une remarque nécessaire, c'est que tous ces paysans avaient des facultés intellectuelles très-bornées, et qu'il était presque impossible de leur faire entendre raison.
Il faudrait donc établir pour eux une sorte d'hypo-
OBSERVATIONS Eï RÉFLEXIONS. 135
cliondrie particulière, une hypochondrie constitutionnelle, qui tiendrait bien plus à l'organisation qu'à des causes provocatrices prédisposantes ou efficientes, comme étaient la plupart des cas que nous avons observés jusqu'à présent. L'éducation molle et efféminée de nos riches n'avait point vicié leur constitution. Les passions, les vices et la mollesse des grandes villes ne les avaient point corrompus. Aussi, nous croyons devoir appeler l'attention la plus grande sur ce genre d'hypocbondrie constitutionnelle, liée par conséquent à l'organisation ; elle est plus durable, plus difficile à guérir. Dans elle l'imagination, quoique bien faible, joue cependant presque seule le principal rôle. Elle n'attend pas des sensations douloureuses ou viciées, des phénomènes insolites pour les interpréter. C'est elle-même qui est la première et peut-être la seule malade. C'est ici une manie, une véritable aliénation mentale. Il y a, non plus erreur de jugement, mais idées créées et imaginées, espèce d'hallucination qui a pour objet la santé. Nous insistons sur cette forme de l'hypochondrie, dont la cause déterminante n'est, pour ainsi dire, nulle part, car l'économie entière parait saine, l'intelligence seule est troublée, et cependant aucune cause morale n'a pu agir sur son organe, sur l'encéphale. Y avait-il lésion physique de ce viscère ? ou bien n'y avait-il que dérangement de la fonction, que perversion de l'imagination ? Voila une de ces questions interminables que nous n'essayerons pas de combattre ici. Nous nous contenterons de faire observer que si jamais fait a pu être favorable à la lésion exclusive de l'intelligence, c'est bien celui-ci. Mais n'anticipons rien , faisons ressortir la gravité de cette espèce d'hypocbondrie constitutionnelle. Elle ne conduit pas à la mort; mais elle est d'une longueur interminable. Quels que soient les moyens qu'on emploie, on n'en voit presque jamais la fin. Je l'avoue avec franchise, je n'ai obtenu aucun résultat avantageux chez les malades
136 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
qui sont entrés à l'hôpital. Il faut en convenir, les hôpitaux ne sont pas un séjour favorable au traitement de l'hypochondrie, et encore bien moins de cette variété. Tout, au contraire, y semble faiJ pour l'aggraver : au lieu de distraction on n'a sous les yeux que des cris et des douleurs qu'on s'approprie bientôt, ou des convalescents peu civilisés et toujours disposés à tourner ces malheureux en ridicule. Point de bon air, point de distraction, point d'occupation manuelle propre à la fois à distraire l'imagination et à fortifier le système nerveux; avec le reste de l'économie. Il faut à ces malades un travail forcé, afin qu'ils n'aient pas le temps de s'occuper de leurs maux. Il leur faut, comme je le leur dis métaphoriquement, s'attacher à la charrue avec leurs bœufs. C'est de cette manière que j'ai réussi chez quelques hypochondriaques delà campagne pour lesquels j'ai été consulté.
C'est sans doute celte hypochondrie que la plupart des auteurs ont eue en vue lorsqu'ils ont donné de la maladie une description générale, et surtout lorsqu'ils en ont porté un pronostic aussi grave qu'ils l'ont fait. Les uns, en effet, l'ont regardée comme rarement curable, tels sont Lieutaud, Selle, Sauvage, Rivière, Hoffman, etc. D'autres ne la croyaient pas susceptible de guérison, tels étaient Tissot, Brunner, qui s'exprimait ainsi -. Magnus mihi erit A polios qui hypochondriacum ad sanitatem redaxerit.
Si Baglivi, Lonyer-Villermay, Georget et MM. Falret, Dubois d'Amiens et Michéa ne se sont pas prononcés d'une manière aussi absolue sur la durée interminable de la maladie, cela tient à ce qu'ils ont eu d'autres modifications sous les yeux. Les différentes observations que nous avons citées expliquent cette différence d'opinions, en nous faisant voir qu'il y avait deshypochondries de nature et de cause différentes, et par conséquent de terminaison différente.
XVIII" OBSERVATION. — M. F... , doué d'une bonne constitution, d'une imagination vive et mobile, et d'une ardeur extrême pour les plaisirs de l'amour, était orphelin dès son bas âge. Possesseur , à vingt-un ans , d'une fortune considérable , il crut que rien ne pourrait en voir la fin , et qu'il pouvait satisfaire ses goûts sans crainte de l'avenir. Les femmes furent sa passion dominante. La mobilité de son imagination ne lui permettait pas de s'attacher à aucune ; c'était la passion des sens. Pour chercher de nouveaux plaisirs , il prit du goût pour les voyages; et partout où il croyait trouver des objets nouveaux et propres à réveiller ses sens blasés, il s'y rendait : il y s'éjournait autant qu'il trouvait à s'y satisfaire. Il faisait ainsi chaque année des ab^ sences de cinq à huit mois. îl ne s'attachait à aucune femme. Cependant il était bon et généreux , et il ne se brouillait avec personne. Une fois qu'il avait connu quelqu'un, quoiqu'il le perdit de vue avec facilité et qu'il ne songeât peut-être plus à lui, il le revoyait toujours avec plaisir, et il s'empressait de lui être utile et agréable lorsque l'occasion s'en présentait. Bizarre dans. ses goûts , souvent capricieux et ne cherchant nullement à se contrefaire , il passait pour un original achevé. La vie aventureuse ne fit que développer davantage ce caractère de bizarrerie, qui arriva ainsi au plus haut point qu'il soit possible d'imaginer. Il faisait successivement de nouveaux projets de voyage ou de plaisir, et le moment où il était prêt à en exécuter un il faisait souvent toute autre chose. Il s'occupait même à chercher des choses singulières qui paraissaient lui procurer quelques sensations nouvelles. 11 voyait beaucoup de monde ; mais c'étaient les personnes qui se présentaient les premières à lui ; car il n'avait point de société faite. Ce caractère se dessina de plus en plus. De 35 à 40 ans, il fut porté à un point extrême. Son originalité le faisait quelquefois plonger dans les plaisirs les plus.
138 TSAITÉ DE L HYPOCHONDRIE.
bruyants, et il y paraissait avec éclat, en les savourant avec délices. D'autres fois il lui faisait rechercher line sorte de solitude, et il se faisait amener quelques femmes avec lesquelles il se livrait à tous les désordres sensuels que la volupté et la débauche peuvent inventer. Puis tout-à-coup il partait sans que personne en sût rien ; et il revenait de même , souvent après avoir commencé un voyage qu'il n'achevait pas , parce que de nouvelles idées le ramenait à de nouveaux projets.
Ce fut dans ces dispositions d'une imagination aussi mobile, et après avoir usé et abusé des plaisirs de la vie, qu'il reçut une nouvelle bien pénible. Son homme d'affaire vint lui produire ses comptes et lui démontrer qu'il lui restait à peine de quoi se faire une rente viagère de quelques cents francs.
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour lui. Cependant il parut s'y résigner, et il s'occupa lui même de la vente à l'amiable de son mobilier et d'iuif, fort belle bibliothèque, avec autant de sang froid et autant de mobilité que s'il eût exécuté une partie de plaisir. Etait-ce le caractère qui lui donnait celte apparence , ou bien était-ce un effet de son moral pour surmonter le chagrin qu'il ressentait ? Je n'en sais rien , mais la secousse n'en fut pas moins violente.
Quelques symptômes nerveux se manifestèrent surtout du côté de l'estomac , et il eut d'abord une véritable gastralgie. Quelques semaines après, s'étant exposé à l'humidité par un temps frais , il sentit quelques frissons , et le soir il éprouva un léger mouvement de fièvre. Ce furent les préludes d'une fièvre muqueuse ou calarrhale , dans laquelle toutes les membranes muqueuses gastro-pulmonaires furent envahies. La maladie parcourut ses périodes avec assez de bénignité. Mais elle occasionna dans différentes parties des spasmes nerveux et des douleurs vagues , qui ne nous étonnèrent pas. Loisque la (ièvre fut guérie, les phéno-
mènes nerveux persistèrent et semblèrent même aquérir plus d'intensité. Retenu dans sa chambre , le malade s'y calfeutra , et malgré .toutes mes observations , il passa trois mois sans vouloir sortir. Ainsi livré à lui même , il se mit à commenter ses souffrances , et peu à peu il leur trouva le caractère d'une foule de maladies qu'il s'imaginait ensuite avoir contractées. Parmi les sensations bizarres , que son système nerveux lui faisait éprouver , il en était une qui se présentait assez constamment. C'était la sensation de coquilles de noix ou de petits grelots qui , en se heurtant , produisaient un choc qui lui seinblait devoir être sonore. Du reste , les palpitations de toutes espèces , l'expectoration avec toux légère , la constipation , rien n'y manquait. Aussi y avait-il trouvé tous les matériaux de toutes les maladies dont il avait entendu parler
Sollicité de sortir et de faire un peu d'exercice pour se fortifier , il s'y décida enfin, parce que pendant tout le temps , je lui démontrais chaque jour la futilité de ses craintes. Mais chaque fois qu'il rentrait, il se croyait perdu , il avait bien prévu que cela lui serait funeste , et le désespoir s'emparail de lui jusqu'à ce que je l'eusse rassuré. Cependant il se remit à sortir de plus en plus , il sembla même s'accoutumer avec ses craintes et ses idées de maladie , sans y renoncer ; car souvent il me faisait appeler, et toujours pour m'entretenir de ses mêmes souffrances, et des nouvelles affections qu'il croyait avoir contractées. Sa passion pour les femmes s'était réveillée , et cependant chaque fois qu'il en voyait une, il en éprouvait un malaise et des spasmes nerveux si grands , qu'il prenait la résolution de n'y plus retourner, et quelquefois le lendemain il avait oublié tout, et il recommençait.
Cet état dura deux ans. La nécessité lui faisait chercher un emploi. Il en trouva un qui, sans rappli(|uer tropj nécessitait un exercice constant et peu pénible.
140 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
C'élail précisément ce qu'il lui fallait. Il eut beaucoup de peine à s'y faire. Soutenu par mes assurances qu'il s'en trouverait bien, il s'y est enfin accoutumé; mais ce n'est pas sans me faire appeler souvent, parce que le moindre phénomène nerveux ou autre le tourmente et lui réveille toutes ses craintes. Depuis six ans il mène celte vie active. Il ne se croit plus aussi souvent malade, et lorsqu'il me désire et que je lui assure que son mal n'est que nerveux, il se lève et courra ses occupations. Il est , comme on le voit, assez bien. Cependant il n'est pas guéri, et peut-être ne guérira-t-il jamais.
Depuis que j'écrivais ces lignes, l'amélioration a fait des progrès, et M. F... peut se regarder comme guéri. Car je n'appellerai pas bypochondrie une grande s.usceptibililé nerveuse.
Réflexions. — Voilà un cas d'hypochondrie comme on en rencontre bien souvent. Il serait superflu peutêtre de vouloir en chercher la cause déterminante. Le changement survenu dans la fortune de M. F..., a bien pu agir sur son moral , le moral réagir sur le système nerveux et par son ministère sur le reste de l'économie, et ces points une fois affectés , réagir à leur tour sur l'imagination , et en vicier les opérations. La fièvre catarrhale a pu y contribuer de son côté. Mais je ne puis reconnaître là les véritables causes de la maladie de M. F Ces circonstances ont pu en favoriser le développement, en accélérer même l'invasion. Mais la véritable cause a toute entière été dans la constitution même de l'individu. Il s'acheminait à la maladie qu'il a éprouvée , et pour éclater elle n'avait besoin que de la plus petite circonstance, de la plus légère occasion. Un peu plus lot, un peu plus tard, l'hypochondrie devait lui arriver. H lui était voué , elle était son apanage inévitable. Cependant elle n'aïuait pas été aussi brusquement intense : car ce degré d'intensité a immédiate-
OBSETIVATIONS ET RÉFLEXIONS. 141
menl été occasionné par l'état nerveux exaspéré par la fièvre muqueuse. Ainsi, une imagination déjà bizarre a dû bientôt passer à l'hypocbondrie, bizarrerie exagérée sur la santé et la maladie. C'était une constitution née pour l'hypocbondrie. C'est un de ces cas où la maladie est constitutionnelle , où elle est une conséquence presque nécessaire de la constitution. Ces cas , assez nomlDreux , font le désespoir du médecin et du malade, parce que la guérison , et surtout la guérison complète, ne s'obtient presque jamais , et lorsque le malade paraît siuéri , il conserve la plus grande disposition à retomber pour la moindre cause , et bien souvent sans cause connue. C'est cette hypocbondrie constitutionnelle qui a été souvent une pierre d'achoppement pour les auteurs , lorsqu'ils ont voulu rechercher et préciser la véritable cause déterminante. C'est faute de l'avoir bien connue qu'ils ont erré dans l'appréciation de cette cause, et qu'ils l'ont alors attribuée à des circonstances fortuites et qui en étaient bien innocentes.
Nous avons pu , chez !VI. F..., constater tous les phénomènes de l'hypocbondrie la mieux caractérisée. Ils étaient portés au plus haut degré. Jamais la mobilité et la bizarrerie des sensations douloureuses ou anormales ne s'est montrée avec plus d'évidence. Jamais l'imagination n'a forgé plus de systèmes de maladie , que ne l'a fait ce malade. Jamais non plus les battements , les toussailleries , etc. , ne se sont présentés plus fréquemment et avec un caractère pathognomonique , de façon que les deux vies ont été compromises, sinon gravement , au moins grandement.
Jamais non plus les phénomènes n'ont présenté plus de bizarrerie , plus de désordres , moins de suite , que chez M. F... Ce n'était point des exagérations, des douleurs , c'était des sensations bizarres , des phénomènes insolites , un vrai désordre ataxi que.
La maladie n'a pas été fatale. Il y a même une amé-
143 TRAITÉ DE l'hYPOCUONDRIE.
lioraiion qui peut êlre regardée comme la guérison , puisque le malade peut vaquer à ses occupations. Cependant il y a chez lui la plus grande disposition à se croire bien malade. La moindre insomnie , la moindre toux , la moindre digestion un peu pénible , la plus légère colique , suffit pour lui faire perdre la léte , et lui faire croire qu'il est bien mal , et que sa vie court le plus grand danger. Il est vrai qu'il est assez facile à se ïassurer , lorsque je lui démontre le peu de fondement de ses craintes. Sa constitution reste sous l'influence liypochondriaque , ou plutôt elle le tient toujours sous cette influence. Elle est identifiée avec lui, et je ne crois pas qu'il guérisse complètement jamais, il est même à craindre que plus tard il ne finisse par passer à un état d'hypocbondrie complète , et qu'alors la guérison soit impossible. En conséquence, le pronostic ne peut pas être bien favorable , puisqu'il laisse entrevoir une recbute ou tout au moins des menaces permanentes de rechute (I). Ce pronostic relatif à M. F..., nous le portons de même sur tous les cas analogues. Ainsi , l'bypocbondrie constitutionnelle, sans être dangereuse pour la vie, sera toujours longue, difficile et quelquefois impossible à guérir parfaitement, et toujours facile à reparaître. Le sort de M. F... est supportable. Il doit cette amélioration bien moins aux remèdes, que je lui ai souvent prescrits pour contenter son imagination inquiète et tourmentée , qu'aux moyens hygiéniques et surtout à la direction du moral. Ainsi , quoique d'une nature presque différente , cette hypochondrie présente cela decommun avec celles qui font le sujet des observations précédentes , que, de même que pour elles, il a fallu agir sur le moral, ou sur l'imagination , ou sur son organe. Ne perdons point cela de vue.
(1) Ces réflexions ont été écrites il y aplus de deux ans. Alors M F... élail moins bien qu'aujourd'hui.
XIX" OBSERVATION. — A cctle observation de M. F... nous aurions pu en joindre plusieurs pour faire mieux sentir la progression de l'état constitutionnel liypochondriaque à l'hypochondrie confirmée. INous aurions pu surtout parler de M. V..., qui depuis vingt ans est retiré des affaires avec une jolie fortune dont il jouit en rentier désœuvré. Heureux époux, père non moins heureux, tout lui sourit, tout se succède au gré de ses désirs ; et cependant depuis cette époque, plus occupé de sa santé qu'auparavant, la moindre éruption, la moindre toux, la moindre sensation pénible ou douloureuse suffit pour le tourmenter, pour lui faire entrevoir les préludes d'une maladie grave. Alors il va consulter le médecin, et il cherche surtout à bien se faire rassurer sur sa position. Cependant il lui faut toujours quelques remèdes pour combattre les phénomènes dont il se plaint. Pour satisfaire à ses désirs de se débarrasser de ses prétendus maux, ou plutôt de ses appréhensions, il est allé déjà bien des fois chercher la santé à différentes eaux minérales, qui toutes lui ont produit d'assez bons effets, moins peut-être par leur action thérapeutique spéciale, que par leur influence sur le moral, et par la distraction que produit un voyage et de nouvelles habitudes. M. V... n'est point hypochondriaque, mais il est sur la voie qui y conduit, et je ne doute pas que s'il venait à éprouver quelque revers de fortune ou quelque chagrin un peu durable, ou enfin quelque maladie capable d'agir sur les nerfs, il ne le devînt avec la plus grande facilité.
Cette hypochondrie serait, comme la précédente, grave par sa durée bien plus que par le danger qu'elle ferait courir au malade.
Depuis douze ans je donne des soins à un malade qui est dans la même position que M. V..., c'est M. B..., et ce que je viens de dire sur les craintes d'unehypochondrie pour la cause la plus légère, est tellement vrai, que deux
144 TRAITÉ DE l'hYPOCUONDEIE.
fois il en a eu des attaques pendant le séjour qu*il fut obligé de faire dans la chambre, il y a douze ans, pour une fièvre catarrbale, et il y a neuf ans, pour une entérite. Il est guéri. Mais pour peu qu'il éprouve quelque sensation inaccoutumée, son imagination est aux champs, et je ne pourrai plus le guérir cette Jois^ selon ses expressions. Heureusement il a des occupations qui lui prennent tout son temps, de sorte que sa santé se soutient avec satisfaction, mais je crains pour lui lorsque l'âge du repos arrivera.
C'est cette attention minutieuse de ces malades à ne jamais perdre de vue leur santé, à trembler devant la moindre cause qui peut la compromettre, qui a surtout frappé Sauvages. Cet illustre nosographe considérait ce phénomène comme le caractère essentiel, comme le signe pathognomoniqiie de l'hypochondrie ; aussi il la regardait tout simplement comme un amour excessif de la vie, et il n'en faisait qu'une philautie. Comme cet état paraît voisin de la névrose ou de la névropathie, et qu'il importe de ne pas les confondre, je vais placer ici un fait de cette maladie, afin de mieux en faire ressortir les différences.
XX' OBSERVATION. — M""' D... cst unc de ces femmes que la nature s'est plue à doter de toutes les qualités physiques et morales les pluséminentes. Mariée à 19 ans, elle a été mère quatre fois, mais deux fois seulement avec succès, et sur ces deux enfants elle en a perdu un au bout de quelques mois de nourrissage. Adorée du meilleur des époux, et faisant les délices d'une société nombreuse et bien choisie, elle est heureuse si jamais on peut l'être. Elle est douée d'un tact exquis pour saisir toutes les nuances des choses les plus délicates, toutes les convenances de la politesse et des égards, et pour savoir
plaire toujours, moins encore par sa beauté que par les choses agréables qu'elle sait si bien dire, et par la manière adroite avec laquelle elle sait faire ressortir le beau côté de chaque personne. Elle est issue d'une famille dont tous les membres ont le système nerveux très-irritable : sa mère est la femme la plus singulièrement nerveuse que j'ai jamais vue. C'est au milieu de ce concours non interrompu de prospérité et de bonheur que M"^ D. .., alors âgée de 22 ans, ressentit les premières atteintes d'un rhumatisme très-léger, pour leqoel elle fut envoyée aux eaux thermales d'Aix en Savoie. Le rhumatisme fut soulagé et non guéri. L'excitation produite sur le système nerveux par les douches et les bains, amena des phénomènes nouveaux. Des douleurs qui ne ressemblaient point à celles du rhumatisme, se firent sentir tantôt dans un point limité, tantôt dans un espace plus étendu, quelquefois même par tout le corps à la fois. Ces douleurs nerveuses, cette névropathie, n'empêchèrent point d'éprouver de temps en temps les douleurs rhumatismales, surtout lorsque le temps changeait. La région lombaire fut la partie sur laquelle les souffrances semblèrent se concentrer davantage. Ces douleurs, jointes à quelques lancées qui semblaient partir de la matrice, firent soupçonner le travail désorganisateur d'un cancer. Elle fut* traitée en conséquence et, entre autre médication, elle fut tenue pendant six mois à la dièle lactée la plus rigoureuse. Loin de s'amender, son état ne fit qu'empirer. Les fonctions de l'estomac , qui jusque-là s'étaient exécutées avec aisance, furent dérangées; la digestion devint difficile au point de ne permettre aucune alimentation. Elle changea de médecin ; celui qu'elle prit eut aussi les craintes d'un squirrhe. Il fit cesser la médication lactée absolue, et il parvint à rétablir un peu les fonctions de l'estomac : les douleurs des régions lombaire et sacrée ne furent point diminuées, et le séjour au lit amena une perte blanche légère.
JO
146 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
Pendant un traitement de plus d'un an , le système nerveux de M'"* D..., s'exaspéra de plus en plus, ses souffrances erratiques devinrent plus grandes. Je fus alors appelé. Soit qu'il y eût guérison d'un engorgement utérin, soit que les douleurs eussent inspiré des craintes légitimes sur un mal à prévenir, je ne trouvai aucune altération physique du côté de l'utérus. Je ne vis chez M""^ D..., qu'une névropathie bien grande et qui serait bien longue à guérir. Les eaux de Plombières avaient été conseillées, j'y envoyai la malade, beaucoup plus pour essayer ses forces que pour obtenir un effet des eaux elles-mêmes. Elle en revint à peu près comme elle y était allée.
Au lieu du repos auquel la malade se condamnait, j'exigeai un peu d'exercice chaque jour. J'y joignis quelques calmants tantôt à l'intérieur, tantôt à l'extérieur, tautôt en lavement. Je voulus faire prendre les bains à domicile, ]VI«»e D... ne put jamais les supporter ; ils la fatiguaient toujours. Quoiqu'elle eût repris des forces, ses souffrances ne diminuèrent pas. Cet état nerveux ne l'affectait point, son imagination ne s'en tourmentait point et elle ne se créait point de chimères; elle évitait même de se plaindre. Elle se remit à recevoir une nombreuse société, qui ne se serait pas même doutée qu'elle souffrait, si on n'avait pas su que le médecin rendait des visites assidues.
M""' D... devint enceinte. Ce nouvel état n'ajouta et n'ôla rien à ses souffrances. Il n'y eut que les maux de cœur et les dégoûts inséparables d'une grossesse. Les douleurs des reins devinrent plus vives , et lui inspirèrent les craintes de se blesser (d'avorter), comme cela lui était arrivé trois ans auparavant. En conséquence , elle se condamna malgré moi à garder le lit pendant tout l'hiver. A.u printemps , et étant déjà enceinte de sept mois , elle fit quelques sorties pour prendre l'air. Dans l'une de ces sorties, elle prit chaud, entra dans une
église et prit foid. Une pleurodyne intense se déclara et amena des accidenls très-graves. Vers la fin de la maladie , l'enfant cessa de faire sentir ses mouvements. Il demeura près de ^0 jours daus le sein de sa mère , sans qu'il y eût aucun accident. La malade reprit même des forces pendant ce laps de temps. En fin elle accoucha à terme d'un enfant mort depuis plusieurs semaines. L'accouchement et les suites de couches furent très-naturels. J'exigeai bientôt que la malade se levât , et je ne tardai pas à la faire sortir. Après quelques jours d'exercice je l'envoyai à la campagne, où elle a fini de revenir à son état primordial. Depuis six mois qu'elle est accouchée, M"'^ D... a repris des forces, elle fait de l'exercice. Mais elle éprouve toujours et à chaque instant dss douleurs aiguës qui varient infiniment. La tête et la région lombo-sacrée sont les deux parties plus spécialement affectées. M'°^ D... ne s'inquiète point de ses souffrances , elle n'en fait pas des maladies mortelles et effrayantes. Elle sent ses douleurs , elle m'en parle lorsque je la vois; mais elle n'y ajoute d'autre importance que celle que j'y ajoute moi-même. Son imagination ne se tourmente et ne s'effraie point. Elle n'exagère ni ne diminue son mal : elle cherche seulement à le soulager en exécutant les conseils que je lui donne. C'est là véritablemeut la névropathie , mot heureusement crée par Flemyng , et ensuite consacré par Barthez. Ce n'est point Thypochondrie. Cependant il y a des souffrances ; mais il y manque l'état pathologique de l'encéphale et de l'imagination pour élaborer et transformer ces souffrances. Je me plais à croire que M^^D... ne deviendra pas hypochondriaque , parce qu'elle trouvera dans son esprit heureux et dans la solidité de son jugement, des ressources pour échapper à cette cruelle maladie. Restera-t-elle toujours névropathique ? Mille cir* con^ances capables d'exercer leur influence décideront cette question.
148 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
Réflexions. — Je n'ai cité cette observation que pour la faire servir de terme de compai'aison avec les observations d'hypochondrie. C'est le meilleur moyen de faire ressortir les analogies et les différences qu'il y a entre celle-ci et la névropalhie. Ainsi , chez M™^ D... , il y a eu la plupart des phénomènes de l'hypochondrie ; mais l'imagination n'a pas été malade, et la seule absence de ce signe suffit pourempêcherquesa maladie ait été une hypochondrie. On voit , par cet exemple , combien nous avons eu raison d'insister sur ce phénomène et de le regarder comme le complément de l'affection hypochondriaque. Il ne la constitue pas seul ; mais il est indispensable. Sans lui il n'y a pas d'hypochondrie. S'il en était autrement, MTD. ,. aurait été hypochondriaque , et mille personnes qui , ainsi qu'elle , sont atteintes de névropathie générale, le seraient aussi. Mais , je le répète, il n'y a pas et il ne peut pas y avoir hypochondrie , où l'imagination n'est pas viciée pour interpréter et métamorphoser les sensations et autres phénomènes qui ont lieu (1).
XXI^ OBSERVATION. — Je pourrais citer plusieurs faits à l'appui de cette assertion. Je me contenterai de signaler JM. B... , homme nerveux par excellence. Il a successivement été en proie à des névralgies intenses, qui l'ont laissé dans un état de souffrances extrêmes et permanentes , qui varient beaucoup suivant les saisons.
(1) Six mois après la rédaction de cette observation, M'"^D... voulut s'acquitter d'un vœu qu'elle avait fait pendant sa maladie. Elle se rendit à Lalouvesc par un temps de neige affreux. Elle en revint avec une affection générale des membranes muqueuses. La phlegmasie intestinale a résisté, et la malade a succombé à une sorte de phlhisie intestinale, d'après ce qui m'a été dit, car je ne l'ai pas vue pendant celle longue et cruelle affeclioQ.
Malgré sanévropalhie, ce digne homme, doué de beaucoup de talents et des qualités du cœur les plus précieuses ; malgré ses souffrances continuelles ou du moins à chaque instant renouvelées et sous mille formes ; malgré différents spasmes , différents battements , conserve son sang froid , et apprécie ses maux à leur juste valeur sans en exagérer ni en diminuer les conséquences. Il sent et exprime ce qu'il sent, et il ne l'interprète pas. Tel est, comme chez M'"* D... , le type de la névropathie. Il n'y manque qu'un peu de bizarrerie dans l'imagination pour constituer l'hypochondrie. Cela pourra venir ; mais cela n'existe pas. Et tant que son imagination conservera cette liberté et que son jugement ne sera point vicié , il ne sera pas hypochondriaque.
XXIP OBSERVATION. — M™" G... , cst douéc d'une bonne constitution et d'un tempérament lymphaticosanguin , plutôt que nerveux. Elle exerce une profession qui , sans être pénible , exige qu'elle soit presque toute la journée exposée à l'air libre. Sa santé était assez robuste , et , en dix ans , je ne lui avais vu d'autre maladie qu'une couche très- heureuse. Elle avait bien éprouvé quelques chagrins occasionnés par différentes pertes dans le commerce ; mais son esprit religieux les lui avait fait supporter avec résignation, et son activité les lui avait fait bientôt réparer. En 1827, ses règles diminuèrent de quantité , et elle prit un peu plus d'embonpoint. Elle avait alors 32 ans. Sans autre cause connue que cette diminution dans la quantité du flux menstruel , elle se trouva peu à peu incommodée , et chaque jour davantage. Elle avait la face plus rouge , la tête lourde, l'estomac plein , la digestion difficile et l'appétit était perdu. Le pouls était plein et fort. Je crus devoir combattre cet état pléthorique par une saignée.
150 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
La pléthore fut dissipée ; mais il s'établit uu état nerveux extraordinaire. Dans le repos et au lit , la malade n'éprouvait aucune douleur; mais le moindre mouvement lui en réveillait d'atroces. Elle ne pouvait pas bouger la tête, sans y éprouver des douleurs vives et une sorte d'étourdissement qui lui faisait perdre momentanément l'usage de tous ses sens : elle ne voyait plus, elle entendait à peine , et elle ne sentait presque pas le contact des corps extérieurs et même les pincements. Ce n'était point une syncope : car le pouls battait toujours le même. C'était une espèce de vertige qui se dissipait aussitôt que la tête reposait sur l'oreiller. L'estomac ne pouvait rien supporter, la moindre goutte de liquide était rejetée avec des efforts très-pénibles et très-douloureux. La respiration était libre, cependant la malade toussait, et chaque secousse de toux ébranlait la tête , de manière à faire crier. Elle crachait peu , et les crachats étaient glaireux et quelquefois un peu gris et consistants. La circulation s'exécutait régulièrement ; mais elle sentait fréquemment des palpitations ou des battements dans le cœur , dans la région épigastrique , dans l'abdomen , ou ailleurs. La constipation était opiniâtre : la malade demeurait , huit , dix , douze jours et plus sans aller à la selle. Les membres étaient raides ; elle ne les remuait qu'avec difficulté et un sentiment douloureux ; il lui semblait qu'ils étaient fixés par des cordes tendues , et que ces cordes dures et sèches faisaient du bruit lorsqu'elle se remuait. Cet état singulier agit bientôt sur l'imagination. Elle se contenta de traduire ses sensations et ses souffrances , elle les commenta à sa manière , et chacune d'elles se transforma en une ou plusieurs maladies à la fois ou successivement. Les raisonnements n'y pouvaient rien : elle sentait bien son mal, disait- elle. Sa confiance dans son médecin lui faisait exécuter ponctuellement tout ce que je lui conseillais. Tout fut mis en usage, Peu à peu elle
put remuer la tête sans éprouver ses menaces d'évanouissement , elle commença à supporter quelques boissons légères, ses membres furent moins raides, ses palpitations devinrent moins fortes et moins fréquentes. Enfin , au bout de cinq mois, elle avait repris sa santé, et ses idées étaient revenues à leur état naturel. Son imagination conserva, encore quelque temps, la plus grande disposition à s'effrayer de la moindre sensation insolite et à y voir une maladiegrave ou son début. Elle reprit ses occupations, etelle fut dix-buit mois dans un état satisfaisant.
Deux ans après l'invasion de la première maladie , M'"^ G... vit se reproduire la même plétbore. Elle la supporta aussi longtemps qu'il lui fut possible. Mais la pesanteur qu'elle éprouvait , les menaces d'étourdissement , lorsqu'elle était debout , la décidèrent enfin à me faire appeler. La plétbore était évidente , il fallait la combattre. Redoutant les effets de la saignée , je fis appliquer vingt sangsues aux cuisses. Aussitôt que le sang eut coulé quelques instants, la malade tomba dans un état difficile à peindre. C'était un mélange de syncope incomplète et de crises convulsives , avec des douleurs atroces dans la tête et dans les membres. Le pouls élait vif et serré. Les calmants et les antispasmodiques n'empêcbèrent point cet effet de durer au moins vingt-quatre heures. Lorsque le calme fut un peu rétabli , M""^ G... tomba dans le même état de souffrance et d'immobilité que dans le précédent paroxisme , et bientôt les idées interprétatives vinrent caractériser de nouveau la maladie. Rien ne put en entraver la marche , tant qu'il y eut les souffrances et les sensations de toute espèce qui torturaient la malade et rembrunissaient son imagination. Cette hypochondrie ne fut que passagère comme la précédente. Elle dura six mois et elle se dissipa avec la cessation des accidents nerveux.
Un an et demi s'écoula dans un état de santé convenable. Alors recommencèrent les phénomènes de la
155 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
pléthore. Je luttai longtemps contre la nécessité eTÎdente d'une émission sanguine. Enfin les étourdissements étaient si inquiétants, que je ne pus me dispenser de pratiquer une saignée modérée. Pour la troisième fois, les accidents nerveux se réveillèrent avec la même intensité et les mêmes caractères que les deux premières fois. Pour la troisième fois , ils agirent sur l'encéphaie et sur l'imagination , de manière à en vicier les actes et à leur faire transformer des sensations en maladies. Cette fois Thypochondrie ' ne dura que cinq mois.
Dix-huit mois environ s'écoulèrent encore dans cet étal de bien-être qui ne laissait rien à désirer. Pour la quatrième fois, les accidents de la pléthore se reproduisirent comme les années précédentes. Malgré l'indication qui me paraissait si impérieuse , je ne pratiquai point de saignée. La pléthore fit des progrès et força bientôt la malade àgarder lelit. Les accidents précédemment observés se développèrent. Il y eut impossibilité de soulever la tête et même de la remuer sans être me* nacé de perdre connaissance ; impossibilité de remuer aucune partie du corps , sans éprouver des douleurs vives , et la sensation de cordes tendues qui vont se briser; palpitations , impossibilité de faire supporter la moindre boisson à l'estomac. L'imagination marcha presque de pair avec leur apparition. Elle se tourmenta aussitôt et à mesure qu'une sensation nouvelle se faisait sentir ou se reproduisait. Cette crise hypocbondriaque dura sept mois.
Dix-huit mois encore après, un nouveau paroxisme eut lieu et de la même manière que le précédent, parce que je refusai de saigner la malade. Il dura cinq mois et demi.
Un sixième paroxisme parut commencer avec les mêmes phénomènes de pléthore vingt-mois après. Je cédai à l'indication , je pratiquai une saignée de quatre
palettes. Quelques accidents nerveux eurent lieu ; mais l'impossibilité de remuer et les désordres de l'imagination ne se présentèrent pas ; et quinze jours après la malade put reprendre ses occupations.
Deux ans après, une nouvelle pléthore nous fit craindre de nouveaux accidents nerveux. Je n'hésitai pas , j'ouvris la veine et je tirai quatre palettes de sang. A peine y eut-il quelques phénomènes nerveux , et la malade ne cessa pas de sortir.
Depuis près de quatre ans , M"" G... se porte bien , et elle n'a point éprouvé de retour d'hypochondrie , quoique ses règles aient cessé de paraître depuis plus de trois ans, et que l'année dernière elle ait été en proie à un rhumatisme aigu des plus intenses. Je l'ai saignée trois fois , dans cet espace de temps, lorsque des signes de pléthore dans la poitrine se prononçaient , et chaque fois un repos de trois jours a suffi pour dissiper les craintes qu'on aurait pu avoir sur le retour des accidents nerveux.
Réflexions. — Voilà une observation qui mérite de nous occuper un instant. Une apparence de pléthore sanguine se manifeste sans cause appréciable , un état nerveux singulier vient la compliquer et lui succéder , et l'hypochondrie s'établit. Enfin , cette maladie se reproduit périodiquement tous les deux ans , et cela déjà sept fois de suite. Une congestion sanguine est facile à concevoir ; rien n'est plus commun. Des accidents à la suite d'une saignée s'expliquaient encore facilement ; on en observe très-souvent. Mais des accidents aussi intenses , aussi graves que ceux qu'a éprouvés M""* G..., sont rares ; je dirai même qu'ils ne se rencontrent jamais , lorsqu'ils reconnaissent pour cause la saignée. Je devais donc les regarder d'abord comme indépendants de cette évacuation sanguine. Mais lorsque, deux ans après, ils ont suivi l'application des
154 TRAITÉ DE l'hYPOCHONDRIE.
sangsues , et que , deux années encore plus tard , ils ont succédé à une nouvelle saignée , j'avoue que je les ai attribués à cette évacuation. Je me suis en conséquence abstenu de la saignée aux deux époques suivantes de pléthore. Cette mesure de prudence n'a pas empêclié les accidents nerveux, de se développer avec une intensité au moins aussi grande que les premières fois. Dès-lors , je ne pus plus regarder cette opération comme la cause de ces accidents. Aussi , lorsque les signes d'une pléthore se sont présentés de nouveau , je n'ai pas balancé , j'ai pratiqué la saignée. Alors elle a été avantageuse : non-seulement elle a combattu la pléthore et rassuré sur les accidents inflammatoires ou héraostasiques qu'elle pouvait favoriser ; mais elle a diminué la violence des accidents nerveux. Plusieurs réflexions se présentent ici.
On se demande d'abord comment une saignée a pu trois fois être suivie d'accidents aussi graves, tandis que maintenant elle produit les effets les plus heureux. En supposant que la saignée eût coopéré à la production des accidents qui lui ont succédé dans les trois premiers paroxismes , on pourrait comprendre pourquoi les évacuations sanguines agissent différemment chez une femme à l'âge de 30 à U5 ans , et chez la même femme à l'âge de ^5 à 50 ans. Les changements physiologiques survenus dans la constitution par les progrès de l'âge, surtout chez une femme , suffiraient pour nous donner le mot de cette énigme , lorsque surtout cette personne approche de l'âge de retour , de cet âge où la cessation de la menstruation opère de si grands changements dans la vie de la femme. Mais laissons ces explications théoriques , et cherchons quelle a dû être la cause de l'hypocondrie. Mes recherches ont été viïines, j(; n'ai rien trouvé qui pût me fournir une explication satisfaisanle de la production de cette maladie. M"'" G... a éprouvé plusieurs fois des revers ;
OBSERVATIONS ET RJÉFLEXIONS. 155
plusieurs fois, par conséquent , elle a dû éprouver des secousses morales propres à agir sur l'imagination et son organe. Mais comment trouver là une cause satisfaisante, lorsque ces revers n'ont eu aucun rapport avec le retour régulier des accès ! Plusieurs fois même il a eu lieu, sans que , dans l'intervalle, M™^ G... eût éprouvé aucune perte ni aucun chagrin. Epouse et mère, elle est doublement heureuse ; parce que son mari et son fils ne lui donnent que des sujets de satisfaction par les qualités les plus solides du cœur et de l'esprit. Il n'y a donc point eu de cause déterminante. La maladie est venue , parce qu'elle avait à venir ; mais elle est venue périodiquement tous les deux ans. Elle constitue donc une hypochondrie d'un nouveau genre, une hypochondrie intermittente. Je dis hypochondrie intermittente , et je la distingue bien des rechutes qui peuvent être et qui sont si communes. Ici l'hypochondrie et ses antécédents ont été le résultat d'une maladie nouvelle et non d'une rechute. Quoique indépendante de la précédente , chacune d'elles se trouve liée par un ordre de succession et de régularité fort remarquable. Cette forme est rare, cependant, elle se présente quelquefois. Louyer- Villermay , Georget , et MM. Falret et Dubois d'Amiens l'ont signalée, sans en donner aucune «observation. M. Barras en a cité plusieurs qui sont très-intéressantes.
Si nous voulions chercher la cause de l'intermittence de l'hypochondrie , nous serions tout aussi embarrassés que le sont tous les pathologistes , lorsqu'ils veulent chercher la cause de l'intermittence de la fièvre. Aussi, plutôt que de nous engager dans le vague des opinions théoriques , de ces hypothèses si rar-ement vraies , nous abandonnons cette question , quelque intéressante qu'elle puisse paraître. Ce qu'il nous importe d'établir, c'est la succession des phénomènes et les rapports qu'ils ont eus entre eux.
Il est difficile de préciser par où chaque paroxisme
1Ô6 TRAITÉ DE L'flTPOCnONDEIE.
de cette singulière maladie a commencé. Une pléthore sanguine a paru la première ; le système nerveux s'est ensuite compromis. La pléthore ne formait pas une congestion locale. Elle n'avait pas lieu à la tête , plus qu'à la poitrine ou à l'estomac. Chacune de ces parties ou de ces régions paraissait y prendre part. C'est toujours par ce phénomène que le mal a commencé. L'hypochondrie ou les idées inquiétantes ne sont vernies qu'après, lorsque l'imagination a pu interpréter les actes physiologiques nerveux, et leur prêter la couleur qu'elle a voulu, ou qu'elle a été obligée de leur prêter , d'après la modification qu'elle avait éprouvée. N'oublions pas que l'affection a toujours été consécutive aux sensations douloureuses et pénibles , aux vertiges , aux éblouissements. Notons aussi que l'hypochondrie n'a véritablement eu lieu qu'à dater du moment où l'imagination , peivertie dans sa manière de recevoir les sensations douloureuses et de les interpréter, les a transformées successivement en différentes maladies.
Il est inutile de nous arrêter à l'analyse des phénomènes qui ont existé. Quelque bizarres qu'ils aient paru , ils peuvent se renfermer dans les deux ordres d'actes vitaux , cérébraux et organiques.
Chaque paroxisme a guéri : le dernier a été si faible, qu'il doit nous faire espérer que la maladie ne reparaîtra "pas. Le pronostic n'a rien offert de dangereux , et pour l'avenir , il ne fait rien craindre d'inquiétant ;, à moins qu'elle ne change de nature, ou plutôt qu'elle ne soit remplacée par une autre maladie.
Le traitement a été extrêmement varié. Des remèdes de toutes les façons ont été successivement employés. Ils ont pu avoir de l'influence sur les phénomènes contre lesquels ils étaient spécialement administrés ; mais ils n'en ont exercé aucune sur la marche de l'hypochondrie. Celle-ci a toujouis parcouru ses périodes avec une régularité et une précision presque mathématiques;
OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS. lo7
elle a duré cinq à six mois. Ce sont presque les évolutions d'une fièvre intermittente aiguë. Cependant les consolations et les encouragements de toute espèce étaient prodigués à la malade , en même temps que je lui faisais administrer des remèdes, qui , bien souvent, n'avaient pour but que d'agir sur le système nerveux, irrité , que de tranquilliser l'imagination tourmentée. Aussi, le traitement moral a été le seul ou à peu près , qui ait été dirigé contre l'bypocbondrie.
XXTIF OBSERVATION. — Charlcs L. était né à la campagne, de parents ricbes pour la commune qu'ils babitaient. 11 reçut, dans sa famille vraiment patriarcbale , une éducation aussi soignée qu'on pouvait la donner à l'époque de désolation qui couvrait la France de sang et de misère. Il se développa , comme on se développe à la campagne , lorsqu'on y a de l'aisance. Il jouissait d'une bonne santé ; lorsqu'à l'âge de I4 ans, en jouant avec ses camarades , l'un d'eux lui sauta sur les reins et lui fit éprouver une douleur vive comme de décbirement. 21 heures après il rendit ses urines , elles étaient rouges de sang. Celte hématurie dura plusieurs jours. La douleur des lombes dura beaucoup plus longtemps, et quelques années plus tard elle se faisait encore sentir. Elle ne se borna pas à la région des reins, elle s'étendit dans la région inférieure de l'abdomen. Un exercice violent ou longtemps soutenu l'augmentait, il était obligé de le suspendre ou de le cesser complètement. Son caractère changea : naturellement gai. il ne le fut plus que par boutades. Le plus souvent il était sombre , triste et rêveur. Il se plaignait sans cesse de ses souffrances , et l'impossibilité de faire, comme les autres, tout ce qu'il voulait , l'impatientait au dernier point. Il devint bizarre dans ses goûts, contrariant et taquin avec
158 ÏRAITÉ DE l'hYPOCIIONDRIE.
ses camarades et surtout jaloux de leur santé. Ils lui faisaient tous ombrage , au moins par moment , et il les prit tous oiï presque tous à grippe. Souvent il ne pouvait sentir personne. Il se passionna pour la culture des fleurs. Il put se satisfaire : son père possédait un jardin immense. Cette occupation l'absorbait tout entier. Mais il ne fallait pas toucher à ses plantes , il ne fallait pas marcher sur ses bordures ni sur ses plates-bandes. Son imagination rembrunie y voyait un plan arrêté de le contrarier et de le persécuter , et c'était une guerre de reproches pendant longtemps. Il passa ainsi toute sa jeunesse et la partagea entre ses souffrances , son jardin et son humeur sauvage. Quelquefois cependant il se livrait aux éclats d'une joie excessive et bruyante. Camarade et parent du malheureux L... , je le sollicitai d'entreprendre une profession , lorsque moi-même je quittai son village pour venir à Lyon étudier la médecine. Il avait alors vingt-ans. Où veux-tu que j'aille , me dit-il? que veux-tu que je fasse ? je ne suis capable de rien. D'ailleurs, tout conspire contre moi ; tout le monde m'en veut et me persécute. On se liguerait pour m'empêcher de réussir
Un habile opérateur, M. Viricel, était alors à la tête de la chirurgie de l'Hôpital. Il eut de fréquentes occasions de pratiquer lalithotritie et avec un succès inouï. Je lui ai vu opérer 35 malades de suite sans en perdre aucun. Témoin de cette habileté , et réfléchissant sur les phénomènes de la pierre , j'en fis l'application à mon parent et je l'engageai à venir consulter. L'existence d'un calcul vésical fut constatée , et Charles vint à la ville s'y faire opérer. La pierre était énorme et murale : elle se brisa sous les tenettes , et l'on reconnut qu'elle avait eu pour noyau un caillot de sang qui s'était conservé intact au centre delà concrétion lilbique. Un peu d'infiltration urineuse dans le tissu cellulaire du périnée et des bourses occasionna la gangrène de toutes
ces parties ; Charles faillit succomber : les grands soins et sa bonne constitution triomphèrent.
Il alla passer un an de convalescence chez lui. Bien que débarrassé de la cause de ses souffrances , de cette cause matérielle , de cette épine qui les entretenait , il continua de se plaindre comme auparavant et son humeur chagrine ne l'abandonna pas. Ses forces revinrent et il put supporter de longues courses et des travaux plus pénibles. Il se décida à prendre un état , et il entra comme commis dans une maison de commerce. Je quittai Lyon pour aller à Paris poursuivre mes études , et je le perdis de vue pendant les six ans que dura cette absence.
Lorsque je revins , je trouvai mon parent toujours placé dans la maison où il était entré. Il remplissait ses devoirs avec exactitude ; mais , sombre et rêveur , tout lui faisait ombrage. On l'aimait et on l'estimait à cause de ses bonnes qualités ; son isolement et son humeur chagrine l'avaient fait baptiser du sobriquet de pleureur. Son moral était toujours abattu , et toujours il désespérait de tout , parce qu'il voyait tout en noir et que tous les hommes lui semblaient autant d'ennemis. J'essayai de remonter son courage et de lui faire sentir la nécessité de devenir maître à son tour. Je lui fis entrevoir la possibilité et la certitude du succès , s'il le voulait. Il se décida enfin et il s'associa avec un jeune homme rempli d'activité et d'intelligence. La première année fut heureuse , et quoique toujours morose , il commença à rêver un meilleur avenir. Son associé , trop jeune pour être solide, lui donna du chagrin. Son humeur noire et quinteuse reprit le dessus et nuisit à un commerce qui avait commencé sous les plus heureux auspices , et auquel il renonça, sans avoir éprouvé aucune perte. Comme on peut le prévoir, sa misanthropie en fut augmentée.
Une femme habile vint suspendre un moment les pro-
160 TRAITÉ DE l'iIYPOCHONDRIE.
grès de cette affection mentale , en lui inspirant une passion assez vive. Malheureusement elle le trompait. Il voulut dissimuler sa position et se traiter lui-même. Le mal fit des progrès effrayants , et il restait gisant sur son lit , en maudissant toute l'espèce humaine. Des in' jections intempestives avaient fait enflammer la vessie et consécutivemeni les reins. Je le trouvai donc aux prises avec une cytrite et une néphrite intense. Les antiphlogistiques les plus énergiques bridèrent cette maladie inflammatoire. Les souffrances du malade exaspérèrent son imagination. Se concentrant alors tout entier sur elles , il ne rêva "plus que tous les maux ensemble et la mort. Les organes qui avaient été le théâtre de la maladie , furent aussi les premiers dans lesquels il trouva les affections les plus graves. C'étaient des abcès , des catarrhes chroniques , un nouveau calcul ou l'ancien qui n'avait pas été enlevé en totalité. Il ne s'en tint pas là : il fut bientôt en proie à tous les phénomènes de l'iiypochondrie , palpitations , toux particulière , battements dans différentes parties , appétit variable , constipation , douleurs ou sensations bizarres dans les membres. Il reporta son imagination alternativement sur tous ces points, et il en fit le siège de tous les maux dont il avait entendu parler ou dont on lui parlait. Si quelqu'un lui racontait qu'il avait eu la même maladie et qu'il en était guéri , il s'en offensait en prétendant que la sienne était bien plus grave et qu'elle ne guérirail pas, parce que surtout il était l'objet de persécutions continuelles.
Sa maladie génito-urinaire fut guérie. Malgré la disparition (le cette cause matérielle de ses souffrances , son système nerveux , modifié bien plus qu'irrité , continua de lui faire éprouver les mêmes sensations douloureuses ou singulières , et d'entretenir son imagination dans ses idées fantastiques. Entouré des soins les plus empressés de la part d'une personne qui s'intéressait
OBSERVATIONS ET RÉFLEXiOxNS. 161
à lui , il prenait quelquefois plaisir à l'entendre , et c'étaient des moments de suspension à ses maux. Cette personne , remplie d'esprit et d'agrément , trouva le moyen de s'insinuer peu à peu dans son affection , au point qu^il ne pouvait plus se passer d'elle et qu'elle seule avait le talent de le calmer. Ses idées noires lui laissèrent donc quelques instants de repos ; mais aussitôt qu'il était seul, et bien souvent même en présence des personnes , un mot ou une sensation réveillait tous ses souvenirs. Ses plaintes recommençaient aulant sur ses maux que sur sa malheureuse destinée. Nous l'envoyâmes passer quelques jours à la campagne. Il y reprit des forces ; sa morosité et ses craintes ne changèrent point. Il aurait désiré trouver une place pour s'occuper. Gomme elle n'arrivait pas aussi vite qu'il l'espérait , il l'attribuait à la malveillance dont il était l'objet, ou au malheur qui s'était attaché à lui et dont il était le seul exemple. H parvint enfin à se placer assez avantageusement. Obligé de ne plus s'écouter ni se plaindre pendant son séjour dans son magasin , il s'en trouva mieux. L'hypochondrie se dissipa peu à peu , surtout lorsqu'il eut contracté les liens du mariage avec la personne qui lui avait prodigué avec tant de zèle les soins de l'amitié la plus tendre. Après deux ans de durée l'hypochondrie a complètement cessé , mais son humeur chagrine dure toujours ; toujours il se plaint de son malheur d'être le seul au monde comme il est , d'être toujours exposé à la méchanceté des hommes. Cependant il occupe toujours son emploi , et , depuis quinze ans , il en remplit les devoirs avec satisfaction.
Réflexions, — Ce n'est point pour la cause de l'hypochondrie que j'ai cité cette observation ; elle ressemble à beaucoup d'autres causes que nous avons déjà mentionnées. Une atfection compliquée des organes génitourinaires se déclare chez un sujet déjà en proie à toutes
162 TRAITÉ DE l'hYPOCHOND
les terreurs de la mélancolie. Il n'y a rien d'étonnant que celte affection exalte et pervertisse le système nerveux et y fasse développer toutes sortes de sensations bizarres et douloureuses 11 n'est pas étonnant non plus que ces sensations , perçues par une imagination déjà malade , déjà tourmentée par des idées tristes , l'aient amenée à les interpréter d'une manière vicieuse, en un mot l'aient pervertie. Cette cause ressemble à beaucoup d'autres causes analogues dont nous avons cité des exemples. Nous ne devons donc fixer notre attention que sur la complication de l'hypochondrie avec la mélancolie.
C'est ici une véritable complication , parce que l'hypocbondrie a été en partie occasionnée par la mélancolie et qu'elle a marcVié avec elle pendant toute sa durée. Je profiterai en outre de ce fait pour bien faire ressortir la différence des deux maladies , afin d'en établir un diagnostic plus certain. Je fais cette remarque à cause de la facilité avec laquelle on les confond souvent , surtout lorsqu'elles niarcbent ensemble. Pour peu qu'on y ait fait attention , on a dû saisir les signes différents des deux maladies ; on a dû voir la mélancolie se compliquer avec l'hypocbondrie , et , pendant la durée de cetle complication , conserver son caractère spécial et laisser à l'bypocbondrie le sien particulier, au point qu'il n'était pas possible de les confondre. J'insiste sur ce fait , parce que , bien mieux que tous les raisonnements et que tous les tableaux , il est propre à faire établir le diagnostic précis de ces deux affections. La distinction a été si patente , que l'hypocbondrie est guérie et que la mélancolie lui a survécu. L'bypocbondrie n'a donc été en quelque sorte qu'une maladie intercurrente pour la mélancolie, puisqu'elle l'a laissée telle qu'elle l'avait trouvée. Cependant elle a duré deux ans. Ce n'est pas beaucoup si l'on envisage sa durée quelquefois si longue ; mais ce qui est encore
bien long, si on la compare à celles que nous avons déjà citées et qui ont été , comme celle-ci , occasionnées accidentellement par une modification nerveuse, consécutive à une vaste inflammation de l'appareil génitourinaire. Ne pourrions-nous pas attribuer cette différence à l'état différent dans lequel se trouvaient les sujets? N'est-ce point parce que M. L. était prédisposé par sa mélancolie à recevoir plus facilement une impression profonde de la part de ses souffrances , que son bypocbondrie a été plus longue? Je le pense. Malgré cela , je ne puis m'empécber de regarder cette cure comme assez prompte , eu égard aux antécédents de la maladie. En effet , cette constitution mélancolique , si voisine de l'bypochondrie , devait faire craindre une durée illimitée et son passage à l'état constitutionnel. Ce n'est que par cette analyse sévère de tous les phénomènes et de toutes les conditions dans lesquelles ils se trouvent , que nous pouvons les apprécier à leur juste valeur , et nous en servir pour asseoir à la fois un diagnostic certain et un pronostic de plus en plus positif.
Les moyens mis en usage ont tous été pris dans l'hygiène. C'est à l'exercice , c'est à la distraction , c'est à l'habitation fréquente à la campagne , c'est aux soins affectueux d'une femme aimable, que nous avons emprunté toute notre thérapeutique. Les remèdes que nous avons souvent administrés contre telle ou telle douleur , contre telle ou telle prétendue maladie , étaient encore des remèdes destinés à agir sur le moral , en opérant un calme physique , et surtout en ne révoltant pas l'imagination du malade. Je ne cesse pas de faire cette observation ; elle est importante. Cette médecine morale par les remèdes a souvent fait beaucoup plus de bien que la médecine morale toute nue. S'il est des cas où il faut tromper le malade pour son bien , c'est ici le premier. En se contentant de raisonner , on
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révolte le malade, on exaspère son imagination qui sent ses souffrances et qui ne peut pas supporter l'idée d'être traité de malade imaginaire.
Je vais citer un autre fait d'hypocbondrie compliquée de mélancolie , parce qu'il a présenté quelques particularités et un résultat différents.
XXIVe OBSERVATION. — M. P... , fils uniquc , étais doué d'une imagination ardente et quelquefois bizarre. Il courait toujours après l'extraordinaire. Déjà cette singularité s'était dévoilée pendant ses études scolastiques et surtout dans ses compositions. A Tâgede 18 ans, il fut placé dans une maison de commerce. Libre alors de ses actions, il se livra à ses passions avec une fureur que secondaient les complaisances d'une mère idolâtre , tandis que le père apportait dans ses réprimandes une sévérité peut-être un peu trop grande. Ce mélange d'excès dans les plaisirs et de contrainte du côté paternel rendit son caractère encore plus quinteux. De la joie la plus grande , il passait quelquefois brusquement à une morosité que rien ne pouvait dissiper. Il vécut ainsi trois ans. Ayant alors obtenu un appointement satisfaisant, il quitta la maison paleinelle. Devenu lout-àfail libre et favorisé par les largesses secrètes de sa mère , il céda à tout l'entraînement de la violence de ses passions. Tout le temps qu'il pouvait dérober à ses occupations commerciales était consacré aux femmes et à des amis de café. Sa vie , ainsi partagée entre les boissons spirilueuses et écliauffanles, et les excès des plaisirs vénériens, semblait s'user à vue d'œil. Rien ne ralentissait son impétuosité. Son imagination se créait toujours de nouvelles ressources et de nouveaux plaisirs. Souvent aussi ses conceptions étaient gigantesques et
OBSERVATIONS ET l'.I^.FLliXlOXS. 1 fiS
dignes d'un homme blasé auquel ii faut des impressions outrées. Au milieu de ces désordres , il contracta plusieurs fois la syphilis. Les traitements ne purent jamais être réguliers : son imagination bouillante et désorganisée lui faisait négliger ou dépasser les conseils qu'on lui donnait. Aussi, à l'âge de 25 ans, la maladie devint à peu près constitutionnelle. Son impatience ne lui permettait pas de s'assujettir assez longtemps aux soins réguliers et sévèresqu'aurait exigés un traitemeiît com.plet.ll éprouva quelques maux d'estomac , et la digestion devint quelquefois un peu difficile. Il n'y fit pas d'abord beaucoup d'attention. Au bout de quelque mois il s'y joignit une toux sèche avec expectoration muqueuse rare, tantôt limpide tantôt grisâtre. Cette double indisposition commença à le préoccuper : il se crut poitrinaire. En même temps il faisait quelquefois un retour sur sa conduite et sa position , surtout relativement à son père , qui ne voulait plus le voir. Il tombait alors dans un état de morosité d'où rien ne pouvait le sortir. Mais aussitôt qu'il était soulagé , il oubliait ses idées et les bonnes résolutions qu'elles lui avaient inspirées , et il recomcommençait sa vie accoutumée, jusqu'à ce que de nouveaux accidents ou le retour d'accidents mal guéris vinssent l'arrêter. Sa chambre était voisine de la demeure d'une famille estimable , dans laquelle se trouvait une demoiselle qui , à une beauté remarquable, joignait les plus belles qualités de l'âme. Lorsqu'il était malade , cette maison avait quelque attention pour lui , et on le recevait avec bienveillance. Il ne fut point insensible aux charmes de sa jeune voisine. Mais aussitôt qu'il allait bien , la violence de ses passions l'entraînait toujours. Quand , épuisé de fatigues , d'excès , il rentrait , et qu'il songeait à son père, dont il faisait le malheur, et à sa charmante voisine qu'il croyait offenser par son inconduite , il tombait dans une tristesse voisine du désespoir : il pleurait, il s'accusait, il se regardait comme
166 TRAITÉ DE l'hTPOCHONDRîE.
le dernier et le plus misérable des hommes. Ces tribulations durèrent trois ans , pendant lesquels son imagination se dérangea réellement en exagérant sa tendance à la morosité. Son père refusait de le voir. Ses voisins lui conseillaient de changer de conduite pour rentrer dans ses bonnes grâces. Il prenait ces conseils pour des reproches et il en était navré au dernier point. Peu à peu il se crut un objet d'horreur pour tout le monde. Sa santé souvent dérangée occasionna toutes sortes de souffrances bizarres , des palpitations, de l'oppression , de la constipation. Il passa d'une maladie à l'autre, et se crut en proie successivement à toutes les misères de l'humanité. Sa mère le consolait quelquefois en cachette. Quelques paroles agréables surtout de sa voisine , suffisaient pour chasser ses idées moroses et lui donner l'espérance du plus bel avenir.
Tout-à-coup on lui annonce que son père vient de prendre une attaque d'apoplexie. Il court chez luietle trouve sans connaissance. Il passa trois jours à son chevet sans boire et sans manger , et sollicitant son pardon. Mais , hélas ! ce malheureux père ne put pas jouir des remords de son fils ; il ne reprit pas sa connaissance. Doublement accablé par cette mort, et ayant toujours devant les yeux la longue agonie de son père , M. P... se livra au désespoir le plus violent. On eut beaucoup de peine à l'arracher de dessus le cadavre de son père , pour l'entraîner chez une tante. Il s'y livra à toutes les lamentions. Au bout de quelques heures, lorsqu'un peu de calme semblait revenir , il crut sentir ses membres se paralyser et sa langue s'embarrasser. Il se crut frappé de la métne maladie que son père. On vint me chercher au milieu de la nuit. Je ne trouvai qu'une imagination identifiée avec le tableau de mort qu'elle avait eu devant les yeux pendant trois jours , et qui le réfléchissait sur un corps déjà en proie à toutes les sensations bizarres des hypochondriaques. Il me fut impos-
sible de le rassurer par les raisonnements; je ne pus le tranquilliser qu'en lui pratiquant une légère saignée que je lui dis être bien forte.
Les accidents parurent un peu calmés; mais à chaque instant il sentait la paralysie revenir et la mort s'avancer. Peu à peu il se laissa dissuader. Son chagrin lui faisait regarder le monde avec horreur; il se faisait horreur à lui-même. Son père était mort sans lui donner sa bénédiction ; c'était lui qui était la cause de la mort de son père : il devait être un objet de mépris et d'horreur. Tantôt il pleurait , tantôt il se mettait en fureur. Bientôt quelques phénomènes insolites sa faisaient sentir, et il était victime de mille maladies différentes. Cependant l'apoplexie et la phthisie pulmonaire se présentaient le plus souvent. Il y eut plusieurs consultations. Elles furent unanimes dans le conseil de faire prendre le plus de distraction possible au malade et de le faire voyager.
Un peu moins d'agitation lui permit d'^entendre mieux les conseils de la médecine. Quoiqu'il désirât de guérir, il se laissait toujours dominer par des idées de misanthropie et d'hypochondrie. Il fit un voyage de quelques mois, et lorsqu'il revint, son éiat était bien plus satisfaisant. Cependant il lui prenait de temps en temps des crises de frayeur ou de désespoir , et il fallait être à lui sur-le-champ. Les bontés inépuisables de sa mère, les consolations de l'amitié et surtout de la personne qu'il affectionnait semblaient avoir ramené plus de calme , et l'on entrevoyait les préludes d'une guérison prochaine , lorsque, sans aucune cause connue, la détonation d'une arme à feu dans la chambre du malade vint annoncer à sa mère qu'elle n'avait plus de fils.
Ce ne fut point ici l'effet d'un transport instantané ou d'un délire spontané; un testament écrit depuis plusieurs jours et une lettre firent connaître que cet événement avait étéprémédilé; et peut-être est-ceà la résolution
168 TRAITÉ DE l'hYPOCROXDRIE.
qu'il en avait prise, qu'il faut attribuer le calme apparent qui semblait plus grand depuis quelque temps.
Réflexions, — Cette observation a la pliis grande analogie avec la précédente. Elle est , comme elle , une complication de l'hypochondrie avec la mélancolie. Elle en diffère cependant en ce que , dans la première, l'hypochondrie n'est venue compliquer la mélancolie que momentanément , tandis que , dans celle-ci , elle en a été une complication constante. Les deux maladies se sont développées et ont marché ensemble. Cette association , celte combinaison des deux maladies ne lésa pourtant pas confondues. On a toujours pu saisir les signes caractéristiques de chacune. Les deux affections ont même reconnu une cause différente. La mélancolie s'est développée dans une constitution bizarie et déjà prédisposée à cette affection , sous l'influence de toutes les tracasseries qu'un jeune homme ardent peut éprouvei' lorsqu'il ne met plus de frein à ses passions, et des retours de sentimetils honnêtes sur sa conduite envers un père qui , jusqu'alors, n'avait cessé de lui donner des preuves de sa tendresse. L'hypochondrie a trouvé la même prédisposition aux affections nerveuses cérébrales ; mais elle a été déterminée par des souffrances physiques ou pathologiques , par des maladies sans cesse renaissantes et par des traitements actifs et toujours nuisibles à l'état normal du système nerveux cérébral. Une fois qu'elles ont été développées, les deux maladies ont marché de concert et se sont même prêté un aliment réciproque. Les craintes toujours nouvelles de quelques maladies ajoutaient aux idées noires du malade , et ces idées entretenaient l'imagination et le système nerveux dans les conditions les plus favorables à l'hypochondrie.
Nous trouvons encore dans cette observations une circonstance bien propre 5 nous fournir un des caraclè-
OBSERVATIONS ET RÉFLEXIOXS. KJO
res dislinctifs les plus essentiels des deux maladies. D'une part, M. P... ne cessait de parler de ses souffrances , de ses maux et de sa mort prochaine, mais il en parlait pour se faire détromper , pour se faire donner des raisons à l'aide desquelles il pût se rattacher à la vie ; c'était Thypochondrie. D'autre part, son imagination était tourmentée par les idées des sentiments d'horreur qu'il devait inspirer. Alors il se faisait horreur à lui-même , et il prenait le monde et la vie à dégoAl ; y met ire fin lui semblait le seul terme à une existence aussi pénible : c'était la mélancolie. Aussi qu'on y fasse bien attention : l'hypochondriaque n'attente pas à ses jours : il paraît désirer la mort pour mettre fin à ses souffrances. Mais aussitôt que vous avez pu faire entrevoir la possibilité d'une guérison, aussitôt que vous avez pu faire pénétrer un rayon d'espér-ance dans son âme flétrie , vous voyez sa figure s'animer , il a l'air de douter pour se faire bien confirmer ce qu'il désire si bien , et il se rattache avec avidité à cette ancre de salut que vous lui présentez. Dans la mélancolie , au contraire , on parle moins de la mort ; et c'est dans l'ombre qu'on médite les projets de destruction; et on les met à exécution au moment qu'on s'y attend le moins , parce qu'on a pris soin de tromper tous les regards et de détourner toutes les attentions et tous les soupçons.
Lorsque les deux maladies existent en même femps , il y a combinaison de ces deux états de l'ânie, et il est plus difficile de les isoler , parce que l'imagination est tiraillée par ces deux sentiments : la crainte de la mort qui en fait toujours parler pour se faire donner les moyens de l'éviter, et l'abîme du malheur qu'on suppose d'être en butte à l'univers entier et auquel on cherche à mettre fin. Aussi la complication de l'hypochondrie avec la mélancolie, en reçoit-elle un degré de gravité de plus. Cependant il ne faut pas croire que
170 TRAITÉ DE l'hTPOCHONDRIE.
tous les mélancoliques soient suicides, c'est le cas le plus rare.
L'analyse des phénomènes , le traitement de la maladie ne nous ont présenté rien de particulier. En nous en occupant, nous ne ferions que répéter ce que nous avons déjà dit bien des fois.
XXVe OBSERVATION. — M"^ Cl..., appartenait à une famille peu fortunée. Elle fut , en conséquence , forcée de bonne heure de subvenir à ses besoins. Née sensible, elle souffrait , moins de son sort que de ce qu'elle ne pouvait pas procurer à ses parents tout le bien-être qu'elle aurait désiré. Elle s'était mise dans le commerce et avait pris un magasin de détail. Bonne et aimante , elle s'était fait de l'espèce humaine une opinion trop favorable. Les déceptions fréquentes auxquelles elle fut exposée , exaltèrent peu à peu sa sensibilité. Bientôt elle éprouva de petits mouvements nerveux dans différentes parties du corps. Cet état spasmodique fil des progrès. La moindre sensation un peu vive, la moindre surprise suffisait pour lui donner une espèce de crise nerveuse , dans laquelle, sans perdre connaissance, elle éprouvait un spasme de suffocation hystérique bien marqué. Du reste, sa santé se soutenait et son commerce prospérait.
Des projets de mariage contrariés ajoutèrent à cette disposition nerveuse : les crises devinrent plus fréquentes et plus fortes. Enfin elle se maria. Elle eût été la plus heureuse des femmes , si le bonheur qu'elle goûtait dans son ménage n'avait pas été altéré, par la nécessité où le maii était de s'al)senter régulièrement trois jours de la semaine. Cette absence était un crève-cœur bien amer pour cette femme intéressante. Sa disposition hystci ique en reçut un nouvel accroissement. Celte
malheureuse ne cessait presque pas de verser des larmes pendant les trois jours d'absence. Rien ne pouvait la calmer, et au bout de quelques jours, elle pleurait même pendant que son mari était auprès d'elle , parce qu'elle était tourmentée de l'idée qu'il devait repartir. C'était une véritable manie , à laquelle se joignirent bientôt des douleurs d'estomac , des palpitations et des douleurs abdominales qui agirent sur l'imagination déjà si malade de M'"^ M... Elle commença à se tourmenter de ces différents phénomènes , et elle se crut d'autant plus malade qu'elle ne passait plus de jour sans prendre au moins une crise hystérique assf z forte. Les phénomènes de l'hypochondrie s'acciurent aussi. La malade, presque toujours plongée dans les larmes , se désolait de l'absence réelle ou prochaine de son mari , et encore plus du malheur de le perdre bientôt : car elle se croyait vouée à une mort inévitable. Ce fut en vainque j'employai tous les raisonnements et tous les remèdes que son état parut nécessiter. Je ne pus rien obtenir. Je commençais à craindre pour les jours de cette malheureuse victime de son amour mal entendu et de son hypochondrie, lorsqu'un jour , après un examen plus attentif , je lui dis avec un ton d'assurance : Ce n'est plus pour vous, Madame , que vous devez vivre, puisque le sacrifice de votre vie est fait ; c'est pour votre enfant : vous êtes enceinte. Ces paroles produisirent un effet magique. Il se fit subitement une révolution dans les idées de la malade : elle ne rêva plus que le bonheur d'être mère. Toute préoccupée de cette pensée , elle ne songea plus à ses maux , qui diminuèrent rapidement et disparurent bientôt. J'ignore si , en effet , elle était enceinte ; mais, si elle ne l'était pas , elle le devint sur ces entrefaites , et huit mois et demi après, elle accoucha d'une fille , sexe qu'elle avait longtemps désiré.
Vingt-deux ans se sont écoulés depuis, M"'*= M... n'a plus rien ressenti de ses crises hystériques ni de son hypo-
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cbondrie , parce que , toujours occupée de sa fîlle , autant que de son mari, ses sentiments partagés ont trouvé de quoi se satisfaire toujours.
Réflexions . — Dans cette observation, il y a eu complication momentanée de l'hypochondrie avec l'hystérie. Cette dernière a commencé : l'hypochondrie n'est venue que plus tard la compliquer , et les deux maladies ont marché ensemble assez longtemps. Il était facile de distinguer ce qui appartenait à chacune. L'une et l'autre ont été le résultat d'affections vives et pénibles de l'âme; mais l'hystérie a débuté la première avant qu'aucune lésion organique ou vitale se fît sentir nulle part. Elle a été le résultat direct des affections mentales sur l'encéphale et de la réaction de cet organe sur l'économie. Une fois que le cerveau et le système nerveux se sont trouvés montés au rhythme le mieux approprié à l'hystérie, la moindre émotion, le moindre souvenir pénible suffisait pour provoquer une crise plus ou moins forte. L'hypochondrie, au contraire , ne s'est fait sentir que lorsque , par suite de la modification nerveuse occasionnée par l'hystérie , IM'"^ M... a éprouvé différents phénomènes dans la respiration , dans la circulation , dans la digestion et dans les sensations, et que son imagination viciée leur a rattaché des maux qui ne leur appartenaient pas. Ainsi , pour la cause, nous trouvons des affections morales, par conséquent leur action sui- le cerveau et sur l'imagination ; mais en même temps nous voyons que le premier effet de ces affections a produit l'hystérie, et que ce n'est que secondairement que l'hypochondrie s'est déclarée, lorsque des phénomènes insolites sont venus vicier les opérations de l'entendement et servir d'aliment à l'imagination déréglée. Il n'y a rien ici que nous n'ayons remarqué dans les faits précédemment cités. C'est toujours le même enchaînement pathologique : Sensations
OBSERVATIONS Eï RÉFLEXIONS. 173
perverties , pliénomèiies désordonnés , et opérations intellecluelles , bizarres et perverties sous le rapport seulement de ces sensations et de la santé.
Mais ce qui mérite le plus de fixer notre attention , c'est la complication des deux maladies et leur concomittence. Celte particularité n'est pas rare sans doute: cependant je n'ai pas eu de bien nombreuses occasions de l'observer. Â-utant l'hystérie est fréquente chez la femme, autant l'hypochondrie est rare. On l'observe , puisque nous en avons cité plusieurs observations ; mais nous avons bien rencontré cent crises hystériques pour une hypochondrie caractérisée chez la femme. Il paraît qu'il n'en est pas de même en Angleterre. Selon toute apparence, l'hypochondrie y est aussi fréquente que l'hystérie , et les deux maladies se compliquent habituellement. Ce n'est que de cette manière qu'on peut expliquer comment Sydenham a pu confondre les deux maladies, au point de ne pas les différencier l'une de l'autre et de n'en faire qu'une. Il faut que, dans cette patrie mère des affections nerveuses, ces deux affections marchent ainsi ensemble, pour qu'un observateur aussi judicieux ait pu commettre une si grande méprise. Ce n'est qu'en les trouvant toujours réunies, qu'il a pu croire à leur simultanéité constante, à leur existence commune et identique. Il n'est pas étonnant que cet homme célèbre ait ensuite eu de nombreux imitateurs : tels que Hunauld, Fracassinus, Raulin, Pome, Whytt, Yieussens , Pressavin, Tissot , etc. Mais aujourd'hui, en France surtout , une semblable confusion n'est plus permise. Chacune de ces affections a ses caractères bien tranchés ; et l'on peut les reconnaître toujours , même lorsqu'elles marchent ensemble , comme on en trouve un exemple dans l'ouvrage de M. Voisin, sur les causes des maladies mentales.
La maladie a guéri. Elle infirme de plus en plus le pronostic désolant de quelques auteurs. Elle a guéri par
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une impression vive produite sur l'imaginalion. Rien n'avait réussi. Le mal faisait des progrès et la malade s'affaiblissait, lorsque ces mots : Vous devez vivre pour votre enfant , vinrent opérer un changement favorable qui amena une bien rapide guérison. C'est donc sur le moral qu'il faut principalement agir. Dans ce cas il a seul opéré la cure. Mais le plus souvent , il est vrai, il faut plus de temps et il faut lui associer bien d'autres moyens hygiéniques et même thérapeutiques.
XXVie OBSERVATION. — M'"^ B... , âgée de 30 ans , et d'une constitution éminemment nerveuse , comme le sont tous les habitants du midi , quitte son pays natal en l8/ii pour venir se fixer à Lyon. Elle a été mère de plusieurs enfants, et ses couches n'ont rien présenté qui ne fût très-naturel. Pendant ses grossesses et pendant l'intervalle de ses règles , elle jouit d'une santé parfaite, quoique éminemment irascible. Mais deux jours avant l'apparition des menstrues , elle éprouve une tristesse profonde occasionnée par une plénitude, uue pesanteur et une tuméfaction dont l'abdomen devient le siège. Cet état s'accompagne de douleurs vagues dans différentes parties du ventre ou des lombes. Il n'a rien d'alarmant ; mais il réagit d'une manière si grande sur le système nerveux cérébral et sur l'appareil ganglionaire , que cette malade présente alors tous les signes de l'hypochondrie portée au plus haut degré. Le sang se met à couler, et, 24 heures après, tout ce collège effiayant d'hypochondrie s'évanouit. L'habitude qu'on a de les voir se terminer ainsi , fait qu'on n'emploie rien contre eux. Cette disposition est fort curieuse. Pendant ces trois jours de morosité et de désespoir , la malade n'est capable de rien ; ce qui la contrarie grandement , parce qu'elle est à la léle d'un établissement qui en souffre
beaucoup. Pendant l'intervalle de santé , elle prend la ferme résolution de surmonter ses souffrances et de chasser les idées noires qu'elles lui inspirent. Cela a toujours été impossible ; son imagination se rembrunit aux mêmes époques , pour trois jours.
Le 21 septembre dernier , je fus appelé auprès de M'"^ B... Elle était en proie à des douleurs extraordinaires dans les membres inférieurs. 11 n'y avait ni tuméfaction , ni sensibilité plus grande au toucher ; mais le moindre mouvement lui arrachait des cris aigus , et même sans bouger elle éprouvait des douleurs comme de déchirement dans les membres. Ce phénomène avait remplacé Thypochondrie ; l'imagination , malgré ces souffrances atroces , conservait toute son intégrité : la malade souffrait et se plaignait , mais elle ne donnait point d'interprétation fâcheuse à ce qu'elle éprouvait. Une potion fortement opiacée et quelques topiques de même nature , et plus encore l'apparition des règles , firent cesser cet état de souffrance comme par enchantement. Il s'est reproduit une seconde fois le 20 octobre suivant.
Réflexions. — Je ne mets point cette observation au nombre des véritables hypochondries , quoique elle en présente tous les caractères périodiquement tous les mois pendant trois jours. Je ne l'ai rapportée que parce que je la regarde comme le plus puissant argument qu'on puisse opposer à ceux qui croient encore à la lésion purement intellectuelle dans l'hypochondrie. Nous avons ici une femme qui , sans chagrin , sans affection morale aucune , éprouve un dérangement intellectuel régulièrement tous les mois , au moment où la congestion sanguine mensuelle s'opère sur l'utérus et sur tout le bas-ventre, au moment où les viscères entrent dans une sorte de turgescence et d'éréthisme. Ces organes sont donc seuls malades. Les phénomènes qui
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ont lieu dans les systèmes nerveux et dans le moral en sont la conséquence. Ils ne sont et ne peuvent être que le produit d'une réaction. Bien loin de reconnaître des causes morales , la malade se fortifie d'avance l'imagination , elle cherche à la prémunir contre cette réaction tout-à-fait physique et vitale. Ainsi tout concourt à nous faire rejeter toute cause métaphysique dans ce cas. Cela est si vrai, que dans les mois de septembre et d'octobre , la réaction , au lieu de se faire sur l'organe de l'intelligence , s'est opérée sur le système nerveux cérébral des membres inférieurs , et dans ces deux accès , malgré les douleurs plus vives que dans les précédents, Timaginalion est restée calme. Ce fait est précieux , il me semble tout-à fait péremptoire , et propre à répandre le plus grand jour sur la question et poi ter la conviction avec lui.
XX Vile oBSERVATioiîf. — M. J... , artistc distingué , quitta son pays à l'âge de 24 ans , et vint se fixer à Lyon. Son talent le fit bientôt rechercher. Pendant plusieurs années, sa vie fut un tourbillon d'occupations. Il partageait son temps entre quelques élèves auxquels il allait donner des leçons , les soirées amicales dans lesquelles il développait son talent admirable, et l'étude et la composition. Quoiqtj^e éminemment nerveux , il a conservé une santé satisfaisante pendant plusieurs années. Cependant il éprouvait parfois des maux d'estomac , qui exigeaient quelques jours de repos ou de modération. H cessa de donner des leçons. Se trouvant alors plus isolé , plus livré à lui-même , il ne s'occupa presque plus que de la composition. Ce travail de l'imaginai ion , joint à une vie trop sédentaire, altéra sa santé , ses maux d'estomac devinrent plus fré(iuenls et plus habituels ; il devint plus impressionnable , ou , comme
on le dit , plus nerveux. A plusieurs reprises le malaise fut assez grand pour lui faire naître des craintes sérieuses. Comme ses souffrances se faisaient sentir dans l'épigastre et s'étendaient , en «'irradiant , sur le devant de la poitrine , son attention fixée sur ces deux points lui faisait croire tantôt à l'exîstence d'une gastrite, mot effrayant à Ijyon , tantôt à une maladie de poitrine ou plithisie pulmonaire. Il devint en conséquence plus minutieux , plus occupé de ses maux et plus morose. Il fit plusieurs voyages , soit à Paris , soit en Suisse , soit en Italie , de façon que le mal ne fît pas des progrès rapides. Cependant le malaise qu'il éprouvait dans l'intérieur du corps ramenait toujours sa pensée sur ses souffrances ; et peu à peu il se trouva en proie à toutes les bizarreries de l'hypochondrie commençante, autant du côté de l'imagination que du côté des phénomènes physiologiques.
Au printemps dernier , la gastralgie prit de l'accroissement et parvint à un degré d'intensité extraordinaire. Il arriva au point de ne pouvoir plus rien supporter pendant quelques jours. Je lui conseillai l'habitation de la campagne . et l'usage du lait d'ânesse , en même temps que des lavements faits avec le bouillon de tripes* Le lait ne passa d'abord pas mieux que le reste. J'insistai, et en modifiant les auxiliaires , pour le mieux faire supporter et digérer , j'eus le bonheur de réussir. L'es^ tomac reprenait lentement ses fonctions , et déjà quelques aliments pouvaient être digérés. Bien que toujours occupé de ses maux , il commençait à sourire à l'idée de la possibilité de sa guérison , lorsque dans la nuit du 21 août , il fut pris d'une congestion sanguine céphalique , dans laquelle la face et principalement le nez furent frappés d'une tuméfaction bien sensible. Son imagination effrayée lui fit voir une attaque d'apoplexie. Toute la maison partagea ses frayeurs, et l'éloignement de tout secours fit qu'on chargea le malade sur le dos
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d'un homme , et qu'au milieu de la nuit on le rapporta chez lui , semant l'épouvante sur son passage par les cris que jetait une famille désolée , et dans un accoutrement digne du pinceau deCallot. Une personne dépêchée d'avance était venue me chercher. J'arrivai à son logis en même temps que lui. La frayeur était peinte sur tous les visages ; et cependant, en examinant bien attentivement le malade , je ne trouvai rien qui pût la juslifier. La partie latérale droite du nez présentait seule une tuméfaction bien sensible. Je fis voir que celte enflure qu'on avait trouvée si énorme , était bien minime auprès des exagérations du malade, qui soutenait qu'elle était toujours la même et qu'il sentait l'attaque qui le frappait. Tout le monde m'assura si bien qu'elle avait été bien plus forte et que la tête avait acquis un moment un volume prodigieux , que je crus devoir céder aux sollicitations du malade et des assistants. Je pratiquai une saignée de 350 grammes environ et je prescrivis quelques boissons tempérantes , des pédiluves , des lavements laxatifs.
Le moral du malade fut plus calme, parce que je lui assurai qu'il n'avait rien à craindre , que la possibilité physique d'une attaque n'y était plus. Malgré cette tranquillité morale plus grande , les accidents nerveux ont beaucoup augmenté, et la faiblesse est devenue extrême. Toutes les palpitations , tous les trémoussements se font sentir avec une intensité remarquable ; et le malheureux malade, en proie à toutes ses craintes , les exagère et se crée une foule de maux qui ne reposent que sur des sensations souvent bien passagères. Après ce premier accident , il en est survenu de semblables bien des fois, et ils avaient pris un moment une sorte de marche périodique : ils paraissaient tous les soirs à sept heures. Je le vis plusieurs fois dans ce moment. Une tuméfaction légère occupait la face et le côté droit du nez principalement. Ses frayeurs se communiquaient aux per-
sonnes qui l'entouraient, et sa léle était monstrueuse, à leurs yeux. Quelques instants de consolation ramenaient le calme moral et peu à peu tout le physique rentrait aussi dans l'ordre. Cependant cette périodicité, que j'attribuais en grande partie à l'imagination , avait un caractère physiologique : la tuméfaction ne pouvait pas en dépendre. Je crus devoir l'attaquer par des fébrifuges. Je prescrivis le sirop de quina à prendre dans l'aprés-midi , en même temps que je fis administrer un lavement de quina. Cette médication continuée plusieurs jours , arrêta le retour de ces crises ; mais elle n'eut aucune influence sur les autres phénomènes nerveux. Le malade reprenait des forces et il commençait à s'aventurera sortir quelquefois, quoiqu'en tremblant et en tâtonnant bien tout son corps, pour savoir s'il n'allait pas tomber de défaillance. Cependant , le 15 novembre dernier , sans cause connue , et au moment oii son imagination était aussi calme , aussi bercée d'idées riantes qu'elle l'eût jamais été , il sentit la face se tuméfier brusquement et le menacer d'une attaque avec plus d'intensité que jamais. Je me rendis en toute hâte auprès du malade , et quelques instants après le docteur Brun , jeune médecin du plus grand mérit»^ , y arriva aussi. Nous pûmes constater la tuméfaction légère des téguments du front et de la face, et le volume réellement beaucoup plus considérable de la partie droite du nez. Quelques cataplasmes légèrement sinapisés aux pieds , quelques boissons calmantes et notre tranquillité sur l'état du malade , ramenèrent la sérénité dans son arae consternée , et nous vîmes diminuer peu à peu cette légère tuméfaction qu'on trouvait prodigieuse, aujourd'hui le malade est revenu dans l'état où il était auparavant. Son système nerveux a acquis cet état de mobilité ataxique qui lui fait à chaque instant éprouver les sensations les plus pénibles. Sa faiblesse est encore très-grande , et son imagination , tour*
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inenlée par la réalité de ses sensations , ne peut que se livrer à des pensées noires et chagrines. Je me plais à croire que M. J... ne tardera pas à aller chercher sous le beau ciel de l'ilalie , la santé qu'il a perdue, et que s'il revient dans nos climats , il est essentiel qu'il associe les exercices corporels aux travaux de la composition. Au moment où je corrige cette épreuve, je me plais à dire que le sieur J... va beaucoup mieux au physique et au moral , quoiqu'il n'ait pas encore quitté Lyon.
Réflexions. — Une constitution éminemment nerveuse, une imagination ardente et féconde , la nature des occupations , le changement de climat , et plus encore la suspension d'un exercice habituel pour se livrer presque sans interruption à la composition, ^voilà quelles ont été les causes prédisposantes et efficientes de la maladie chez M. J... Aussi nous ne nous appesantirons pas sur ces points et sur leur manière d'agir sur l'économie , parce que nous les avons suffisamment développés dans les observations précédentes. Nous ne fixerons notre attention que sur un seul phénomène , c'est cette tuméfaction de la face et du nez , qui survenait ainsi périodiquement et qui effrayait si fort le malade et les assistants, parce que ce phénomène a frappé d'étonnement mon estimable confrère le D"^ Brun. Il ne voyait pas le moyen de le rattacher d'une manière satisfaisante aux phénomènes ordinaires de l'hypochondrie. Cependant , d'après l'analyse de tous les faits que nous avons relatés jusqu'à ce moment, il n'a ritn qui doive nous surprendre. Celte tuméfaction brusque de la face est due à une sorte de congestion capillaire. Quelle en est la cause ? Rien ne la fait présumer ; elle arrive au moment que l'on s'y attend le moins , sans affection morale , sans irritation physique préalable auxquelles, on puisse l'attribuer. Elle dépend donc uniquement de l'action
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des capillaires de la face. Or nous savons que cette action est sous la dépendance du système nerveux ganglionaire ; nous voyons donc là un acte dépendant de ce système nerveux , et déjà nous savons qu'il participe h la maladie. Ce phénomène nous présente en outre une irrégularité, une bizarrerie dans son apparition et son développement. Pourquoi cette espèce de congestion , qui diffère de la véritable congestion sanguine , vient-elle à la face plutôt qu'ailleurs? Pourquoi le côté gauche droit du nez est-il plus luméfié que tous les autres ? Pourquoi t Parce qu'il y a désordre , parce qu'il y a viciation dans l'innervation du système ganglionaire , et que dans ses caprices cette innervation viciée ne donne aucuue raison de ses actes. Aujourd'hui elle produit ce phénomène , demain elle en produira un autre; aujourd'hui elle l'opère d'une façon , demain ce sera d'une autre. Ainsi , le phénomèjie de congestion capillaire observé chez M. J... ne présente rien de plus extraordinaire ; il vient , comme les autres , se ranger dans le cadre physiologique des deux^systèmes nerveux, il vient prendre sa place parmi les anomalies du système nerveux ganglionaire.
Ce phénomène était tout-h-fait indépendant de l'imagination et de l'influence cérébrale : c'est lui au contraire qui opérait sur l'encéphale et sur l'imagination une réaction bien évidente. Il vient donc confirmer ce que l'analyse des faits nous a de plus en plus révélé , que la maladie n'appartient exclusivement ni a l'imagination , ni au cerveau , ni aux nerfs cérébraux et ganglionaires ; elle n'est l'apanage d'aucun en particulier, elle est la propriété de tous , tous y participent également, mais avec une foule de modifications et de formes variées.
INous ne pouvons nous dispenser de faire remarquer aussi combien la saignée a été nuisible chez M. J... Au moins, elle nous paraît l'avoir été. Jamais il n'avait
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éprouvé une faiblesse aussi grande , jamais les phénomènes nerveux n'avaient été portés aussi loin , jamais non plus leur réaction sur l'imagination n'avait été aussi puissante. Cette remarque vient confirmer l'observation faite dès la plus haute antiquité sur les mauvais effets de la saignée en général dans les maladies nerveuses. Les auteurs en citent de nombreuses observations que M. Réveillé Parisse s'est plu à recueillir dans son excellent ouvrage sur la physiologie et l'hygiène des gens de lettres , et dont M. Barras a recueilli des exemples multipliés. Il faut savoir avouer ses fautes pour les faire tourner au profit de la science ; l'erreur d'un praticien est souvent plus utile que les préceptes: d'ailleurs il n'y a que les médecins sans malades qui ne se trompent jamais. Cependant , soyons justes et n'allons pas pour un fait proscrire la saignée, elle a été utile bien d'autres fois , et bien souvent elle pourra l'être. Seulement nous recommandons la plus grande et la plus scrupuleuse attention pour ne pas s'y décider trop légèrement. Il faut souvent s'armer de beaucoup de force pour résister aux sollicitations des malades.
Je ne citerai pas un plus grand nombre d'observations. Je pense que celles que j'ai rapportées, en les choisissant entre mille , suffiront pour nous aider à résoudre la question si vaste demandée par l'Académie : L'histoire physiologique et pathologique de l'hypochondrie. Je m'étais proposé d'abord de joindre aux faits que j'avais observés moi-même , les faits semblables , analogues ou différents, que les auteurs avaient recueillis ; mais ce travail eût dépassé de beaucoup les bornes que nous devons nous imposer. J'ai donc cru devoir sacrifier ces innombrables citations. Quoique l'hypochondrie se présente sous mille formes différentes , et que les observations soient utiles pour en faire connaître les nombreuses variétés , je pense qu'il est moins essentiel de tenir au nombre des faits qu'à leur valeur intrinsèque.
Je dois faire observer que cette réunion de faits ne doit point être regardée comme une statistique. On ne pourrait point l'établir d'après eux. Car à ce compte la plupart des hypochondries ne dépendraient point des affections morales. Leur' immense majorité reconnaîtrait une toute autre cause, tans dis qu'il en est autrement. Les affections morales sont la cause la plus fréquente de l'hypochondrie. Si je n'en ai pas cité un plus grand nombre de ^faits, ce n'est pas pour décliner leur fréquence et leur grande influence, c'est tout simplement pour chercher la véritable étiologie de la maladie , en en multipliant les causes , de quelque part qu'elles vinssent : c'est pour éviter le reproche si bien mérité par la plupart des auteurs , de n'avoir cité que les faits qui pouvaient être favorables à mon opinion. J'ai voulu dire tout ce que j'avais vu , tout sans restriction aucune. De cette manière je ne m'exposerai pas à créer des erreurs nouvelles , ni à étayer les anciennes. Je ne pourrai guère m'égarer , parce qu'en ne disant que ce j'ai vu, et en ne taisant rien de ce que j'ai vu, les faits seront toujours là pour appuyer ou rec-
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tifier ce que j'aurai à dire. Comme des faits semblables ont été observés mille fois par les auteurs, ils ne feront que rappeler des vérités déjà connues. Mais en même temps, comme ils nous serviront à combattre beaucoup d'erreurs , et à renverser beaucoup d'bypothèses trop exclusives, ils pourront quelquefois paraître nouveaux. Mais nous sommes bien pénétré de cette maxime importante de Morgagni : JSon numerandœ , sed perpendendœ obserçationes . Mille observations peuvent se réunir pour établir un fait. Il est une chose acquise et bien constatée; rien ne peut ni la détruire , ni en altérer la valeur, parce que qu'un fait est toujours fait , et qu'un autre fait ne peut pas le détruire. Mais lorsque avec ces mille observations on a établi une théorie générale , et qu'un fait , un seul fait vient se mettre en de-* hors de cette théorie , ce fait seul suffit pour la renverser. Ce fait seul a autant de valeur et de puissance que mille autres, parce que tous les raisonnements ne peuvent rien contre lui. C'est dans ces cas que la méthode numérique est impuissante. Nous ne craignons point de le dire : elle n'a pas toujours été la meilleure marche à suivre en médecine. On réunit beaucoup de faits, afin de présenter une autorité plus imposante. Le plus souvent ensuite on ne s'en sert pas pour examiner le parti qu'il faut prendre, pour en déduire tous les corollaires (|ni en émanent ; on n'y prend que les raisons qui sont favorables au parti qu'on a pris. Une idée préconçue domine, elle prêle sa couleur aux faits, et elle les fait torturer pour les adapter à ses exigences. Alors , véritable lit de Procusle, elle les fait alonger ou raccourcir à volonté , et leur donne cette élasticité qu'ils ont acquise aujourd'hui ; ou bien , ce qui est le plus ordinaire , elle se contente de deux ou trois faits, et elle suppose semblables tous les autres. On ne pourra donc pas nous adresser un pareil reproche. Nous avons voulu voir la question par toutes ses faces , et pour
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cela nous avons interrogé tous les faits qui se présentaient avec un aspect différent. Ce sont donc les faits qui nous serviront de guide. Sans eux , il n'y a point de certitude, il n'y a point de progrès. On peut bien créer une théorie brillante; mais elle s'écroule aussitôt qu'on la met en présence de l'observation rigoureuse. Bacon était bien pénétré de ce principe lorsqu'il disait :«Ecrire, parler, méditer, agir quand on n'est pas bien pourvu de faits qui jallonnent les pensées , c'est naviguer sans pilote le long d'une côte hérissée de dangers ; c'est s'élancer dans l'immensité de l'océan sans boussole et sans gouvernail. » Ce n'est qu'en suivant cette marche, ce n'est qu'api es avoir longtemps observé et longtemps médité sur les faits qu'ils avaient vus, que les Sydenham , les Dehaën, les StoU , les Lorry, les Tissot , et tant d'autres , nous ont donné des ouvrages qui immortalisent leurs noms. Cette méthode n'est malheureusement pas la plus suivie aujourd'hui ; on écrit sur la médecine pratique , même avant d'avoir vu des malades: de là cette foule de productions au moins inutiles quand elles ne sont pas dangereuses.
Quoique nous ne les ayions point cités , nous ne rejetions point les faits qu'ont recueillis les observateurs ; ils sont tous l'expression d'une vérité. Mais , comme ils peuvent tous se groupper ^autour de ceux que nous avons rapportés , comme ils ne font en conséquence que confirmer les corollaires que nous en avons déduits et que nous pourrons en déduire encore , comme ils ne feraient que nous encombrer sans nous enrichir , nous avons cru pouvoir nous en passer , d'autant mieux que la plupart ont été recueillis dans un esprit systématique, qui les a fait souvent présenter sous un fanx jour et avec des couleurs empruntées qui les défigurent. Cependant nous ne les avons point néidigés, nous avons fouillé partout, afin de les consulter, et de découvrir les connaissances éparses sur le sujet que nous traitons, et
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de nous aider à élucider la question proposée. Trop heureux , si à travers les exagérations systématiques , nous avons pu distinguer la vérité de l'erreur, et la dépouiller d'une foule d'interprétations hypothétiques qui l'obscurcissent et lui contestent si souvent ses droits légitimes!
DKCILIÈIIC: PARTIS}.