‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 2 sur 127 · TOME IX · texte numérisé non relu

TOME IX

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leurs, espérer d'atteindre à la beauté, à la pureté, à la solidité ou fixité chromatique? Non; ce procédé si vanté ne nous cause le plus souvent que des regrets : en effet cette nouvelle pratique a souillé la virginité du coloris. Malgré les vues très-louables de Van-Eyck, ce peintre n'avait point prévu que des successeurs routiniers et inhabiles prodigueraient sans soins et inconsidérément cette huile trompeuse qui corrompt les peintures; il n'avait point pressenti non plus les ravages que les années accumulent sur les matières détrempées avec l'huile. A qui appartenait-il donc de rejeter ce moyen fallacieux qui séduisit les écoles du xv^ siècle, si ce n'est aux artistes qui ont gémi depuis en apercevant ces mêmes ravages? Il faut des siècles pour triompher des coutumes aveugles et pour faire triompher la raison : cela est vrai ; mais cette marche lente des choses n'ôte rien à la force et à l'évidence de la vérité.

Van-Eyck employa l'huile pour donner plus d'intensité, de force et de diaphanéité à ses couleurs. îl les rendit dessicatives par des moyens métalliques dont les effets destructeurs lui échappèrent. Il ignora que ce gluten ne pourrait véritablement se cristalliser, c'est-h-dire devenir fixe et concret qu'après plusieurs années ; mais , d'un autre côté , il eut l'avantage de peindre, suivant l'usage de son tems , sur des fonds préparés en détrempe et quelquefois recouverts d'une feuille d'or. Il peignit aussi par lavis, c'est-à-dire, légèrement et avec soin et propreté. On a long>tems peint, depuis Yan-Eyck, sur détrempe ou sur une préparation à l'œuf; et, tant que ce dessous a été usité, la peinture conserva sa fraîcheur dans les parties peu chargées d'huile. Nos musées offrent des ta-

bleàux de Perrugino, de Gonegllano, etc., très-peu altérés. Mais depuis l'emploi de la toile comme suhjectile , et depuis qu'on a eu le désir de transporter les tableaux en les roulant , il a fallu exiger des fonds souples et chargés de beaucoup d'huile; alors le ravage que les couleurs éprouvèrent sur ces préparations fut incalculable. Les peintres, devenus insoucians sur ce point par TefFet de l'habitude , laissèrent le soin des préparations et des précautions chimiques aux marchands de couleurs; enfin on voit tous les jours des jeunes artistes qui , sous les yeux de leurs maîtres, font preuve d'une ignorance pratique tout-à-fait affligeante ; mais ils s'en affligent peu parce que, sous leur peinceau, la nouveauté et l'éclat des teintes les mettent hors de tout pressentiment. Enfin, si un grand nombre d'ouvrages du siècle dernier offrent un aspect tout-à-fait rebutant , qui les ferait prendre pour des tableaux exécutés il y a trois ou quatre siècles, si leur style ne dénotait pas la nouveauté de leur époque; il se rencontre des tableaux exécutés à huile vers le tems de Van-Eyck, lesquels sont encore parés d'une jeunesse qui surprend les personnes peu instruites de ces causes toutes physiques. Ainsi nous n'avons rien de mieux à faire dans cet état de choses qu'à reprendre l'art de plus loin , et qu'à remonter aux sources fraîches, et vraiment pures de la belle antiquité , ou à n'user qu'avec beaucoup de retenue de cette peinture à huile , si gênante et si incertaine pour les artistes qui font des tableaux , si trompeuse pour ceux qui les achètent.

Il n'y a donc que des ignorans, de faux connaisseurs, ou des amateurs vaniteux et de mauvaise foi qui puissent estimer l'obscurité monotone et discordante de tant de

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tableaux^ ainsi que la docte fumée qui, selon eux, attire le respect ; et c'est sûrement au parti pris de déprécier les anciens en faveur des modernes qu'il faut attribuer l'idée fausse de ces vers recueillis par Félibien. Il s'agit du tems qui , selon cet écrivain , copiste de Perrault , ajoute au tableau mille grâces nouvelles que lui seul peut lui donner.

Il les rendait plus beaux en les rendant plus sombres , Leur donnait ce teint brun qui les fait respecter , Et qu'un pinceau mortel ne saurait imiter.

On ne s'attendait guère à entendre la poésie vanter le teint noir de sa sœur.

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