CHAPITRE
DES PROCÉDÉS QU'IL CONVIENT D'EMPLOYER POUR ÉBAUCHER LES PEINTURES A HUILE.
JLes tableaux très-bien peints de Rubens et de Tiziano, de Raphaël et de Paul Véronèse, de Teniers et de Metzu, de Léonard de Vinci et de Greuze, de Salvator Rosa et de Claude Lorrain , de Wéeninx enfin et de Sneyders; ces tableaux , dis-je , sont exécutés dans des manières si différentes , les procédés par lesquels ils ont été ébauchés ont été si opposés entr'eux , qu'on est tenté d'en conclure qu'il peut y avoir plusieurs méthodes différentes pour exécuter les tableaux à huile. Les peintres de l'école des
PEINTURE A HUILE. — ÉBAUCHE. "bj
Carracci , tels que les Domenichino , les Lanfranco » empâtèrent beaucoup leurs teintes claires , et les peintres des écoles primitives apposaient au contraire des teintes minces et très-légères sur les clairs de leurs peintures. Les mieux conservées, les plus lumineuses sont ces dernières. Qu'en conclure? qu'il ne faut pas empâter? non; mais qu'il faut empâter quand on se sert de toiles qui tendent à s'obscurcir par l'effet de leur préparation à huile , et qu'il est convenable de ne pas empâter quand on se sert de toiles bien préparées à détrempe, c'est-à-dire à colle. Dans tous les livres il est dit : empâtez les clairs; peignez légèrement les ombres : on aurait du dire : empâtez aussi les ombres à l'ébauche, car l'assourdissement du dessous, son obscurcissement à venir et l'huile abondante des teintes d'ombre non empâtées altéreront et noirciront ces demi-ombres trop légèrement apposées et composées de couleurs très-fluides. Il est évident que toutes ces pratiques sont relatives à l'espèce de dessous , et nullement à des questions d'optique ou de chromatique, Rubens fit donc bien d'empâter, si ses toiles étaient fraîchement préparées à huile ; et il eût pu ne pas empâter , si ses toiles eussent été très-sèches et très-lumineuses.
L'idée de conservation ne doit se rapporter nullement à l'idée d'épaisseur des matières, puisque plus il y a d'épaisseur plus il y a d'huile , mais bien à l'idée de la préparation qui tend à brunir et qu'il convient de bien couvrir par des nouvelles couleurs pour empêcher cette communication des dessous avec le dessus. Les miniaturistes ne pensent jamais à empâter pour donner de la solidité à leur coloris, et les peintres à gouache n'empâtent que malgré eux leurs lumières. Ainsi il n'y a point de règle uni-
verselie sur ce point. Passons à d'autres questions relatives à l'ébauche.
Un point très-important qu'il faut considérer , c'est le rapport qu'il doit y avoir entre l'ébauche ou premier tra vail peint sur le tableau, et entre le carton ou toile d'essai recevant le travail préparatoire. Il n'y a eu et il n'y a encore que trop de peintres qui , pour expédier la besogne , ne préparent ni dessous ni cartons , qui même ne préparent point d'esquisses , et qui commencent à l'improviste leur tableau, le pinceau à la main. Cette manière impromptu, qui a réussi à quelques génies bizarres, déréglés et sans délicatesse, est la cause principale du peu d'éloquence , du peu de force expressive de tant de peintures modernes. Ainsi, ou le peintre est muni d'un carton d'essai, ou il n'est muni que d'une toile blanche et toute nue. Dans le premier cas l'artiste , débarrassé de toute incertitude au sujet du trait et des formes, et concevant parfaitement ce qu'il va exécuter , est libre de procéder avec les précautions nécessaires au matériel des couleurs ; il peut tout de suite peindre avec soin , avec propreté et varier ingénieusement l'apphcation de ses couleurs. Dans l'autre cas , il lui faut opérer un peu grossièrement et d'une manière fougueuse : souvent il faut qu'il tâtonne , qu'il refasse et qu'il charge sa toile d'huile et de couleurs pour obtenir certaines corrections , certaines indications que son esprit conçoit, et que sa main exécute rapidement.
On objectera qu'en laissant bien sécher une telle ébauche préparatoire, en la ratissant bien ensuite, elle ne nuira point au travail final. Ainsi penseront les personnes qui tiennent peu compte de la dissonance optique des tons et des teintes, ou de l'affaissement du coloris; mais les
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personnes qui requièrent , qui exigent un coloris presqu'aussi beau que celui de la nature , veulent soumettnî les peintres aux: essais d'un carton ; elles veulent que ce soit sur ce carton seulement que soient exécutés les repentirs, les jets de couleurs, les pochades indicatives, les frottis rapides du pinceau , sans lesquels le peintre imagineriait et exprimerait froidement ses pensées et ses formes. La conduite seule du clair-obscur , quant aux formes , exige tant de justesse qu'un carton n'est pas de trop pour fixer l'artiste sur le volume de ces masses d'obscur et de clair, sur leur fusion, sur leur intensité, enfin sur ce qu'on appelle le modelé.
Souvent on voit des peintres qui esquissent sur la toile même servant au tableau ; on en voit qui font des cartons très -arrêtés : il y en a qui préparent tout en camaïeu , et d'autres qui ne peignent qu'au premier coup. Le résultat plus ou moins bien conservé de leurs couleurs ne semble point provenir de ces procédés , mais de la quantité d'huile du dessus et du dessous; de la quantité de litharge employée pour la préparation ; du peu d'ancienneté des toiles dont l'enduit n'étant point sec altère les couleurs par sa dessication. Toute la question se réduit donc là : l'huile et ses ravages. Qu'un peintre fasse de la même manière deux copies d'un tableau ; qu'une de ces copies soit exécutée sur une toile préparée à colle; que l'autre copie soit peinte sur une belle toile blanche bien chargée de couleurs, bien poncée et polie, toile que les marchands appellent toile fine, et qui nécessairement coûte plus cher que les autres, on verra au bout de quelques mois quelle difFérepce optique se manifestera dans ces deux copies.
4o FROCÉDÉS BIAT^RIELS.
L'influence de la litharge et de l'huile a lieu si longtems après la préparation des toiles ou panneaux, que des panneaux de voiture très-anciens ont été souvent nuisibles aux ébauches des peintres qui les ont employés. Dans ces cas il eût été nécessaire qu'ils empâtassent, qu'ils couvrissent de couleur leur tableau dès l'ébauche.
On comprend déjà de quelle importance est la préparation ou le dessous , et combien la prétendue règle qui veut qu'on pose les couleurs bien empâtées et qu'on en nourrisse la toile , est subordonnée à ces dessous.
Dans les livres on répète encore qu'il faut se garder de brouiller et de salir les couleurs en les fondant trop avec le pinceau. Cette leçon n'a jamais été bien expliquée aux élèves. En effet , on remuerait pendant deux heures une teinte binaire composée de jaune et de rouge ou de rouge et de bleu , que cela ne les ternirait en rien ; mais si on brouille avec la couleur orangée une teinte voisine qui est bleuâtre , il se fera un achromatisme , et en un instant , sans brouiller long-tems , la teinte orangée se trouvera salie. La teinte verte le sera de même si on la brouille avec une teinte rougeâtre.
On a mal posé aussi le précepte qui oblige à appliquer chaque ton, chaque teinte juste, et à ne les fondre entr'eux que par d'autres tons et teintes justes et intermédiaires , déposés aussi sans mélange avec les tons voisins* Cette espèce de mosaïque n'est pas nécessaire absolument , quoique le principe en soit bon , mais il importait d'expliquer avant tout le principe d'achromatisme qui se rapporte à cette question. Posez le ton juste; tracez les lignes justes : c'est un conseil bientôt donné; mais comment faire juste ce ton; comment tracer juste