PEINTURE A HUILE. ÉBAUCHE
voir plus revenir sans danger sur ces couches glutineuses , qu'ils ternissent quandils veulent y toucher de nouvreau. Un certain degré de viscosité du gluten , est donc recherché souvent par les praticiens qui tendent à exécuter leur peinture, dans la manière pratique des vieux maîtres : ils exigent que leurs couleurs soient visqueuses, parce qu'un gluten visqueux et ductile couvre plus également, c'est-à-dire, offre une unité d'absorption de lumière plus parfaite et plus régulière que les glutens fluides. Très -peu de blanc incorporé dans un gluten visqueux couvre beaucoup mieux des dessous bruns, que ne le ferait cette même quantité de blanc mêlée à un gluten délié et liquide. Par ce moyen, les peintres, avec une seule teinte et du premier coup, peuvent pohr, unir et même finir leur travail. C'est pour cela que, lorsqu'ils peignent h huile, ils attendent que cette huile tire et commence à sécher sur le tableau; et c'est alors qu'ils la remanient avec la brosse, qu'ils retendent de nouveau : la combinaison qui résulte de cette sorte de remaniement est toute particulière , et elle produit le lisse et la transparence : les touches vont se fondre d'elles mêmes les unes dans les autres et reprennent leur niveau , comme cela arrive à tous les corps visqueux que l'on rapproche et que l'on réunit. Enfin, par ce procédé, on obtient une espèce de vernis huileux qui donne un aspect émaillé, semblable à celui qu'on remarque dans les peintures deLuini, de Sébastien del Piombo, deCorregio et autres. Lorsqu'au contraire la couleur est courte, à défaut de viscosité, les couches paraissent mal liées et plus ou moins éraillées.
Quelques praticiens prétendent qu'il résulte de ce procédé un effet assez particulier : c'est que les couleurs à
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huile, ainsi reprises et parfondues avec des brosses douces, jaunissent moins que les couleurs qui, ayant été broyées et apposées dans leur état liquide, sont abandonnées après les premières touches. Mais ce n'est pas ici le lieu de tenter des explications au sujet de cet ejDTet qui, je crois, n'est pas général ; d'ailleurs , il faudrait savoir précisément quels sont les rapports chimiques des ingrédiens employés dans ces cas. On remarque, il est vrai, que certains tableaux de Carlo Doice, de Corregio, etc., sont assez frais; mais ceux de Vander-WerlT, de Mieris et autres, exécutés de la même manière, ont certainement beaucoup jauni.
Au surplus, une telle pratique employée par un artiste ignorant dans la perspective ou l'optique de la peinture . peut se changer en une manière très- monotone et opposée à l'effet naturel. Telle n'était point celle qui fut par ~ ticulière à Rembrandt,* car ce peintre ébauchait ses portraits avec précision, quoiqu'avec une fonte remarquable de couleurs; il revenait sur cette préparation par des touches vigoureuses , et chargeait quelquefois les clairs d'une telle épaisseur de couleurs , qu'il semblait plutôt modeler que peindre. On cite de lui une tête où le nez a presqu'autant de saiUie que le nez naturel qu'il copiait. Cet excès était fort ridicule , car il eût fallu que l'ombrage de cette saillie restât toujours conforme à l'incidence du jour adoptée pour son tableau.
Plusieurs peintres ont eu l'idée fort naturelle de préparer en camaïeu leur ébauche première : par ce moyen ils purent construire un ensemble de clair-obscur, et même indiquer suffisamment le modelé des parties. Corregio usa de ce procédé monochrome; il ébauchait en grisaille, d'après nature et d'après les petits modèles en terre on
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en cire qu'il avait lui-même exécutés, puis il peignait sur ces ébauches. On sait que les peintres de l'antiquité exécutèrent beaucoup de monochromes, surtout avant que le coloris ne fût perfectionné , et cet usage qui dut contribuer à conserver la science , la sévérité et la vie du dessin, s'est probablement perpétué long-tems dans le premier travail des tableaux coloriés.
Il y a eu des peintres qui , sans arrêter de contours , ont ébauché par des masses et dans des masses de clairobscur. Le clair-obscur seul les guidait, et ils purent ainsi exprimer des formes sans délinéations. Ce procédé qui a été pratiqué par quelques élèves de J. Reynolds , par Prudhon et par d'autres, n'est pas sans avantage lorsqu'on possède à fond la perspective ou la science du dessin. Mais quant à ceux qui ne sentent pas, qui ne savent pas le dessin, ce moyen peut leur nuire , en ce qu'il borne leur talent. En effet, si ces indications par masses , vaguement fondues et contournées produisent beaucoup de plaisir à la vue, elles laissent deviner plus qu'elles ne signifient et qu'elles n'expriment positivement. J'ai vu exécuter ainsi des portraits anglais qui , fort ressemblans de loin, étaient cependant sans paupières , sans prunelles , et n'offraient, vus de près, qu'une masse demi-sombre pour exprimer l'enchâssement de l'orbite. Quelques Italiens de l'école de Gorregio , de Schidone, etc. , ont ébauché de la sorte, c'est-à-dire qu'ils firent dans le principe ce qu'avaient fait à la fm les Tiziano , les Gorregio , etc., qui, pour exprimer les tournans , mettaient dans leur dernier travail beaucoup de demi-tons. Gependant l'école d'Italie et surtout l'école romaine ont eu pour principe de ne jamais apposer de couleurs que dans un trait bien
arrêté. Au reste ces mêmes peintres dont je viens de parler s'attachèrent bien plus, dans ces ébauches, h. la justesse des masses du clair-obscur qu'à la justesse deà teintes; car c'était plutôt un camaïeu et un brouillard un peu rosé qu'ils disposaient, qu'un dessous bien entendu pour chaque couleur qui devait être posée pardessus. Dans tous les cas , comme ces préparations monochromes sont exécutées à huile, l'influence de cette huile est toujours dangereuse pour les couleurs et pour les glacis du dessus.
Voici ce qu'on lit au sujet du procédé des Vénitiens dans l'ouvrage de Boschinî [Rlcche minere, etc.) :
« Palme, le jeune, m'a dit, au sujet de ïiziano, que » cet excellent maître , dont il avait eu le bonheur de » recevoir des leçons, ébauchait fièrement ses tableaux, » et qu'il les commençait par une esquisse faite à grands » coups; qu'il retournait ensuite cette esquisse pour ne » la plus voir de quelques mois (les connaisseurs, ajoute- » t-il , recherchaient beaucoup ces ébauches ). Ensuite il » reprenait ces mêmes ébauches et les examinait avec la » même sévérité que si elles eussent été ses plus grands ?) ennemis, pour les trouver en défaut; il entreprenait A alors de les corriger , de les peindre et de les terminer, » ce qu'il faisait en revenant souvent dessus. Tiziano » avait coutume de dire que celui qui chante d'inpromptu : » Non puo formare verso erudito ne ben aggiustato. Il » retouchait souvent les tons et les glaçait [fregazzava] » avec le doigt, se servant ainsi fort souvent de ses doigts, » et même autant que de son pinceau. »
Raphaël Boschini dit encore ailleurs : « Les peintres » vénitiens , j'entends dire les plus habiles dans l'art de
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» peindre , après avoir tracé sur leur grande toile les li- » gures historiques ou mythologiques qu'ils voulaient » représenter, commençaient, avant d'ébaucher, par jeter » de grandes masses de couleurs qui servaient de dessous » à leurs ingénieuses et originales compositions; et les » premiers traits, les premières masses, ils les emprun- » taient à leur seul génie , sans se servir ni de modèle vi- » vant , ni de statues, ni d'aucun relief: en cela, ils se » proposaient surtout d'établir des masses de clair-obscur » qui de prime abord pussent faire distinguer très-bien » les objets et les figures , le clair-obscur étant à leurs » yeux un des points les plus importans du coloris , du » dessin et de l'invention. Quand ce travail était fait et » que le tableau était sec, ils consultaient la nature et les » statues , sans toutefois trop s'assujétir à leur imitation, » mais en transportant sur des papiers à part les traits )> qu'ils croyaient devoir leur emprunter. Ensuite ilsrepre- » naient le pinceau; et après avoir retracé les contours » avec la laque, le cinabre ou le minium, ils exprimaient, » par des touches libres la carnation , se servant plutôt » de terres pour couleurs que de toutes autres matières ; » car ils avaient horreur des Bladettl, des GlalU-Fantl, » des Smaltlni, verdi aziiri, gialloiiiii 6 similmente i Liis- » tri e le vernici. Enfin quand ce second travail était » terminé et que les couleurs étaient sèches , ils allaient » voilant une figure , par exemple , de quelque teinte » rompue et sourde (bassa), pour faire valoir une teinte » voisine et lui donner du relief et de l'éclat. Ils retou- » chaient ensuite en clair les parties saillantes et luisantes; » et, en muhipliant ainsi ces touches bien entendues, ils » parvenaient à produire un concert harmonieux. Au reste