TOME IX
5o PROCÉDÉS MA.TERI1ÏLS.
» iis se gardaient bien de recouvrir de couleurs tous les » objets, toutes les figures; mais ils les embellissaient, » pour ainsi dire, par des touches vigoureuses, et voilaient » souvent les bruns avec l'asphalte. Dans tous les cas, ils » avaient grand soin de ménager de grandes masses de » demi-teintes, beaucoup de masses obscures, et peu de » claires. »
Cette analyse est un peu confuse , mais on voit qu'elle est faite dans l'atelier d'un Vénitien.
Tous les coloristes n'ont pas précisément procédé ds cette manière. Ceux, par exemple, qui ont établi d'abord des masses d'une seule couleur, telle que la couleur rose ou rosée, ont employé quelquefois une manière expédilive et harmonieuse, en glaçant sur ce camaïeu rose des teintes où dominait l'ocre, et des teintes où dominait l'outremer. Je ne dirai rien sur cette méthode. Enfin, dès qu'on opère sans aucune mesure de teintes et de tons , il est naturel qu'on imagine toutes sortes de procédés ; il est naturel même qu'on en change souvent, et qu'on soit assez embarrassé de justifier par de bonnes raisons telle ou telle préférence.
Maintenant, demandera-t-on, comment le peintre doitil procéder sous le rapport de l'ébauche des masses : fautil qu'il ébauche en indiquant l'harmonie et la dégradation aérienne, ou bien peut-il traiter une partie isolément, et en avancer même le premier travail , sans s'occuper des autres parties , en sorte que sa toile reste blanche en certains endroits , tandis que d'autres seront presque terminés? On voit que nous revenons à la question que nous avons déjà examinée , c'est-à-dire au cas où le peintre sait par avance, et par calcul mathéma-
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tique, ses Ions; et qu'il peut dans ce cas les poser tout de suite et commencer par où bon lui semble; et ensuite au cas où le peintre, n'ayant pour régulateur et pour guide que son sentiment, s'essaie d'abord vaguement et d'une manière indécise. Dans ce cas , il est donc fort avantageux, fort nécessaire de préparer tout selon l'harmonie, et de passer du vague au déterminé, en conservant toutefois dans ces diverses modifications de l'accord dans l'ensemble. Voici ce que G. Lairesse dit au sujet de cette dernière méthode : « Je recommande , pour ne pas faire un travail » inutile, d'observer dès l'ébauche la perspective aérienne » et de disposer les couleurs et les teintes de manière » qu'en regardant le tableau à un certain éloignement , il » y ait déjà un parfait accord dans l'ensemble. » Il juge avec raison que cette méthode procurera beaucoup de facilité pour la suite du travail.
Ailleurs il blâme les peintres qui « ne suivent que leur
» caprice dans le choix de la partie du tableau , par la-
» quelle ils commencent leur ébauche ; qui , si leur ima-
» gination est flattée de la représentation d'un vase d'or,
» commenceront par ce vase , pour passer ensuite , sans
» un dessein bien déterminé, à une draperie bleue, puis
» à une draperie rouge, etc. Le même inconvénient a lieu
» si l'on peint d'abord et si l'on termine entièrement le
» nu, pour passer ensuite aux draperies et à tous les
» accessoires. Les ouvrages commencés par cette mé-
» thode vicieuse n'offrent le plus souvent qu'une inco-
» hérence qui embarrasse plus l'artiste que s'il n'avait
» sous les yeux qu'une toile blanche. Mais quand la dis-
') position , le coloris , l'entente générale ont été bien
» observés dans la première couche de couleurs qui forme
» l'ébauche; quand tout y a été le produit de la réflexion » sur l'ouvrage qui doit suivre, l'artiste peut s'appliquer » avec goût à la meilleure manière de finir ce qu'il a si » bien indiqué. »
Pour en revenir aux deux moyens dont l'un ou l'autre sera employé par le peintre , je veux dire les cartons ou graphies préparatoires , et l'ébauche préparatoire sur le tableau ou le subjectile lui-même, j'observerai, au sujet des cartons préparatoires ou toiles d'essai , que tous les procédés matériels , pour peindre ou exécuter sur ces cartons, sont bons. Le plus simple de tous est d'y peindre à huile, et même, au besoin, au vernis; on peut même toucher à colle quelques parties , et rehausser ainsi en lumière. Enfin , c'est sur ce carton ou essai que l'on ôte et que l'on ajoute, que l'on modifie, que l'on fait enfin mille corrections. Au chap. 611 nous parlerons du matériel des cartons, des châssis, des toiles, papiers préparés, etc.
Maintenant cherchons s'il n'y aurait pas un moyen d'exécuter tous les essais sur le tableau lui-même, sans nuire aux couleurs. Nous supposons donc que le peintre n'a encore fait qu'une petite esquisse coloriée de son sujet, et qu'il veut procéder à l'exécution de son tableau. Nous avons reconnu que, s'il fait son travail d'essai sur la toile même de son tableau , il sera forcé de la couvrir de couleurs , dont l'huile pourra altérer celles qu'il apposera ensuite pour peindre et pour terminer le tout; il faudrait donc procéder autrement. Or je propose, pour satisfaire l'impatience du peintre qui veut ébaucher son tableau sans cartons d'essai , de préparer sa toile en détrempe , de la revêtir d'une légère couche de poudre de ponce propre à retenir le pastel, d'ébaucher sur cette
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îoile avec des pastels faits de bonnes couleurs ; puis de fixer et emprisonner avec un peu d'huile ce dessous , ce travail préparatoire, ce travail-carton, cette première ébauche enfin : ce procédé est facilement praticable. La cire doit être exclue dans cette opération. Le plus 'difficile serait de passer ou d'étendre la couche d'huile nécessaire sans enlever le pastel , et de n'en pas déposer une couche trop abondante; mais en mêlant une juste quantité d'huile d'œillet avec de l'essence soit d'aspic, soit de cire, on obtiendra ce résultat. En effet, ce liquide étant versé par inclinaison sur la surface peinte à l'estompe, et l'huile volatile étant évaporée, il ne restera précisément que ce qu'il faut d'huile fixe , pour faire adhérer le pastel à la préparation,* ce dessous étant ensuite bien séché, le peintre pourrait terminer son tableau par ses procédés ordinaires , ce qui fixant tout-à-fait les matières du pastel composerait un tout exécuté à huile. Peut-être aussi que si l'on introduisait dans les pastels une poudre d'une résine facile à se fondre au feu, on obtiendrait encore un bon résultat ; car le dessin préparatoire du pastel étant fini , et le cautérium étant présenté devant le tableau, la résine qui s'amollirait suffirait peut-être pour fixer assez ce dessous pour qu'on pût ensuite le recouvrir d'huile , ou le repeindre sans l'effacer. Enfin on sait , que, pour fixer la peinture des tableaux en pastel, on emploie le moyen d'une aspersion d'eau gommée en état de pluie , et qu'on emploie aussi une gaze tendue sur un châssis et posée avec précaution sur le tableau , gaze à travers laquelle on dépose l'eau gommée , ce qui empêche tout frottement : or il ne s'agirait que de substituer un vernis à la gomme.
Ce que je viens de proposer ne diffère pas beaucoup du moyen employé par certains peintres vénitiens et autres : car ils commençaient leur tableau à détrempe , à l'œuf, par exemple ; ils l'avançaient beaucoup par ce procédé matériel; puis ils le finissaient par de légères couches de couleurs préparées avec l'huile. On reconnaît ce procédé dans plusieurs anciens tableaux. Paul Véronèse a peint d'abord à détrempe plusieurs de ses draperies ; on le remarque dans son grand tableau des Noces de Cana , dont l'architecture a été ébauchée par ce même procédé. Les peintres pourraient ainsi se dispenser des cartons d'essai et procureraient une grande fraîcheur à leurs couleurs.
Quant au travail d'essai exécuté sur des toiles ordinaires préparées à huile, si le peintre veut éviter l'abus de l'huile dans ce travail , il peut encore essayer de procéder par lavis, en employant pour liquide l'huile volatile de cire ou d'aspic , et pour matières colorantes et glutineuses les couleurs ordinaires broyées extrêmement fin et légèrement chargées de résine-élémi ou de copahu. Il se méfiera surtout des épaisseurs , et fixera par le feu ce lavis sur la toile. Ces couleurs privées ainsi d'huile n'auraient peut-être qu'une faible adhérence ; mais , si après qu'elles sont bien sèches on passe par dessus une légère couche d'huile, et qu'à l'aide du feu on la fasse pénétrer à travers cette couche jusqu'à la toile, cette huile en se séchant fixera d'une manière très-sohde cette ébauche sur le tableau.
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DES PROCÉDÉS QU'IL CONVIENT D'EMPLOYER POUR REPEINDRE ET POUR TERMINER LES PEINTURES A HUILE.
JLj'imperfection de la peinture à huile se manifeste encore clans la difficulté qu'éprouve l'artiste lorsqu'il veut reprendre et terminer sa peinture. En eiFet , comme il arrive que les couleurs de l'ébauche ont baissé d'éclat , il arrive aussi que les nouvelles couleurs qu'il veut superposer se lient mal avec celles du dessous , et qu'elles ne se fondent pas avec elles d'une manière insensible. Pour cela , le peintre est dans l'obligation de frotter d'huile la place qu'il veut retoucher , afin que les confins des retouches s'évanouissent et soient inaperçues. Mais cette même nécessité d'ajouter de l'huile a l'inconvénient d'assourdir bientôt ces teintes légères que le peintre a crues nécessaires pour accorder les nuances, et pour perfectionner les formes et le coloris.
Il y a des peintres qui ont une telle méfiance des retouches, que souvent ils préfèrent ne pas corriger un passage vicieux de leur tableau, que de le reprendre en sous-œuvre; il leur semble qu'il doit en être de leur peinture comme de la fonte d'une statue , dont les fautes sont sans remède. Ce préjugé est, comme chacun peut l'imaginer, très-nuisible à la peinture; car ce n'est qu'en retouchant, qu'en remettant sans cesse l'ouvrage sur
le métier, que l'auteur parvient à le rendre excellent. La peinture à huile exige donc des improvisations; et cependant Tiziano s'évertuait, avec des petits pinceaux, à perfectionner par des retouches savantes les masses de ses vivantes carnations; certains coloristes flamands et hollandais revinrent cent fois sur leur travail; enfin tous les maîtres , excepté Rubens^ Vandyck et quelques autres, ont retouché, ont modifié fréquemment leurs compositions.
Les Espagnols ne semblent pas non plus avoir été ennemis des retouches; et il paraît certain que Morillo, Velasquès , Coello , Mudo et plusieurs habiles portraitistes de Séville et de Madrid , ont été en ceci moins esclaves du métier que beaucoup de peintres subalternes de l'école de Vandyck. Chez ces maîtres espagnols, on voit des retouches libres qui , disparaissant à une petite distance, contribuent à l'imitation exacte de la nature. Enfin beaucoup de peintres à huile se donnent leur tâche, comme on se la donne à fresque; ils se hâtent de finir, pour ainsi dire, au premier coup , voulant éviter un second travail qu'ils redoutent par-dessus tout.
David peignit presque toujours au premier coup; aussi , quand il était mécontent d'une de ses figures , il FefFaçait en faisant gratter sa toile, puis il recommençait. Il exigeait de ses élèves le même procédé, mais plusieurs ne purent s'y accoutumer. Sa belle figure de Léonidas fut exécutée deux fois : la première disparut , la seconde subsiste. Un jour que j'étais seul avec lui , en présence de cette première figure , je me permis quelques observations qu'il voulut bien écouter avec attention. Cette figure me semblait un peu pauvre de formes et de mouvement : j'csai dire à cet habile maître qu'il était trop retenu par