‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 57 sur 127 · DES BRUNS · texte numérisé non relu

DES BRUNS

Par bruns, on doit entendre les couleurs très-obscures, quelle que soit leur teinte. Un brun absolument incolore est ce qu'on doit appeler noir; certaines matières dites noires sont donc plutôt des bruns que des noirs ; c'est ainsi que

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le noir d'os de porc n'est au fait qu'un brun-jaunâtre; le noir de pêche est souvent un brun-bleuâtre, etc. Il est vrai que l'idée de brun est surtout attachée aux couleurs sombres jaunâtres ou rougeâtres , et rarement aux couleurs bleuâtres. Cependant, malgré l'imperfection de notre vocabulaire ^ , et quoiqu'il convienne d'appeler le noir de pêche couleur sombre plutôt que brune, elle n'en est pas moins une couleur très-obscure bleuâtre, ou, pour parler selon le langage précis de la chromatique, un brunbleuâtre. Ainsi , nous ne confondrons pas ici les bruns avec les noirs , et , parmi les bruns , nous distinguerons les jaunâtres , les rougeâtres et les bleuâtres. Voyons d'abord quels ont été les bruns des anciens.

Des bruns et des noirs des anciens.

Sir Davy trouva, en plusieurs endroits, des fragmens de stuc peints en noir. Après avoir gratté quesques-unes de ces couleurs et les avoir soumises à des expériences , il s'assura que les acides et les alcalis n'avaient aucune action sur elles. Elles faisaient déflagration avec le nitre, et avaient toutes les propriétés d'une matière carbonacée pure.

Dans le vase rempli de couleurs mélangées , sir Davy ne trouva point de noir, mais bien, différentes espèces de brun. Une de ces couleurs avait celle du tabac, une autre était d'un rouge -brun foncé, et la troisième était d'un brun-olive foncé. Les deux premières se trouvèrent être

1 Dans le Vocabulaire de Wailly , au mot noir, on lit noir, adjectif, 4111 est de la couleur la plus obscure , opposée au blanc.

des ocres, que sir Davy considéra comme ayant probablement été calcinées en partie; la troisième contenait de l'oxide de manganèse ainsi que de l'oxide de fer , et donnait du chlore , quand on l'exposait à l'action de l'acide muriatique.

Tous les anciens auteurs, observe sir Davy, décrivent les noirs artificiels , grecs ou romains , comme des substances carbonacées et faites , soit avec de la poudre de charbon , par le moyen de la décomposition des résines dans le genre du noir de fumée , soit préparées avec des lies de vin ou avec de la suie ordinaire. Pline assure , dit sir Davy, qu'on trouve aussi un noir fossile naturel, ainsi qu'un autre noir qu'on prépare avec une terre de la couleur du soufre: il est probable, selon sir Davy, que ces deux substances sont des mines de fer et de manganèse.

Il est évident , continue-t-il , que les anciens connais saient les mines de manganèse , d'après l'usage qu'ils en faisaient dans la peinture du verre. Pline parle de diiFérenies ocres brunes , et surtout d'une de ces ocres qu'il nomme clccrculum , venant d'Afrique, qui contient probablement du manganèse,* et Théophraste fait mention d'un fossile qui s'enflammait lorsqu'on versait de l'huile dessus , propriété qui n'appartient , suivant sir Davy , à aucune autre substance fossile maintenant connue, si ce n'est à une mine de manganèse qui se trouve en Angleterre, dans le comté de Derby.

Les bruns , dans les peintures des Bains de Livie et dans la Noce Aldobrandine, sont considérés, par sir Davy, comme étant tous formés par le mélange d'une ocre avec des noirs. Ceux de la Noce Aldobrandine cèdent de l'oxide

de fer à Tacide muriatique ; mais les teintes foncées ne sont pas attaquées par cet acide , ni par des dissolutions alcalines.

— Des bruns-jaunâtres. — Brun de fer.

Depuis quelque tems , les cliinfiistes ont fabriqué pour les peintres un brun , qu'ils ont nommé brun-mars , parce qu'il provient du fer j mais la teinte et le ton de cette couleur s'obtiennent d'une manière fort irrégulière; en sorte que, tantôt elle est rougeâtre et claire, tantôt elle est lourde et grisâtre; enfin , il s'en faut de beaucoup qu'elle offre le plus intense degré des tons jaunes. Mais , grâce à la publication que vient de donner M. Bouvier, du moyen d'obtenir un brun-jaunâtre pur , et grâce à M. Tœpffer , qui lui communiqua ce moyen ^ les peintres peuvent aisément obtenir aujourd'hui ce véritable brun-jaunâtre, qui est si nécessaire aux coloristes , lorsqu'ils procèdent selon la vraie méthode chromatique.

Voici le procédé par lequel on peut produire ce brun précieux, inaltérable, au dire de M. Bouvier, et qu'il a employé depuis plus de vingt ans , lui et quelques-uns de ses amis seulement.

«Mettez sur un feu assez vif une cuiller de fer; faites-la rougir; jetez-y quelques morceaux de bleu de Prusse, de la grosseur d'une noisette, à peu près : il faut choisir du beau bleu de Prusse foncé en couleur , et jamais du bleu de Prusse de fabrique anglaise; bientôt chaque morceau éclatera de soi-même et se dégradera par écailles , iv me-

sure qu'il s'échauffera , jusqu'à devenir rouge lui-même. Retirez la cuiller du feu et faites-la refroidir : si vous la laissiez plus long-tems sur le feu , vous n'obtiendriez pas la teinte désirée. Quand vous concasserez la couleur , il s'y trouvera des parties noirâtres , et d'autres bruns-jaunâtres : c'est précisément ce qu'il faut. Broyez le tout ensemble; il en résultera un brun couleur de bistre ou d'asphalte , fort transparent.

» L'opération de brûler le bleu de Prusse ne réussit pas toujours également; cela dépend des différentes qualités du bleu , et aussi du degré de chaleur qu'on donne , et même de l'état actuel de l'atmosphère. Il ne faut pas pour cela se rebuter; quoique les diverses teintes qu'on obtient soient plus rousses , plus verdâtres , ou plus noirâtres qu'on ne le voudrait , ces essais ne sont pas perdus, l'on peut toujours en faire usage dans beaucoup de cas. Mais , comme la teinte la plus désirable est celle de l'asphalte, il n'y a qu'à recommencer avec différons bleus, et en différons tems , jusqu'à ce qu'on obtienne ce qu'on désire.

f) On aura l'attention de brûler celte couleur à feu découvert , sans quoi l'on n'obtiendrait que du noir, comme on le verra plus loin. »

Je ne manquai pas, aussitôt que j'eus pris connaissance de cette espèce de découverte , d'en faire moi - même l'essai ; car , pénétré du besoin de compléter la palette des peintres par un brun très-profond , assez opaque et essentiellement jaunâtre, sans mélange, j'avais fait longtems des vœux pour qu'on pût suppléer à la terre de canel qui est rougeâtre et lourde, à l'asphalte qui n'a point de corps , aux bruns-mars qui sont trop clairs , à la terre

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d'ombre et à la terre de Cologne qui sont des couleurs pernicieuses, au mélange assez fade du jaune-doré du fer et du noir d'ivoire , avec lesquels on n'obtient qu'un brun sale et sans vigueur, etc. Je parvins donc, avec le bleu de Prusse brûlé, à obtenir un brun d'une force admirable et sans aucune nuance de rouge. Voici quelle est la méthode bien simple que j'ai suivie.

Mettez sur une plaque de fer posée au-dessus de charbons ardens , des morceaux de beau bleu de Prusse, non anglais et gros comme des noyaux de cerises : remuezles et retournez-les doucement jusqu'à ce qu'on voie s'évanouir la teinte bleue. Retirez la plaque du feu aussitôt que cette teinte est entièrement anéantie.

Il est à remarquer qu'un plus long séjour sur le feu donnerait à la couleur brune une teinte orangée très-sensible, ( Cet excès de séjour sur le feu peut , soit dit en passant, être utile au peintre, dans le cas où , manquant de couleur orangé-foncé , il voudrait promptement s'en procurer. ) Quant au choix qu'on ferait du bleu de Prusse de fabrique anglaise , il en résulterait une couleur bruneorangée très-riche; mais les couleurs orangées provenant du fer ne sont pas rares. La découverte de ce brun de Prusse est donc un service important rendu à la peinture.

Quels tons puissans acquiert ce brun, lorsqu'il est paré de la pourpre si riche de la garance ! Quels verts profonds, lorsqu'on lui associe le bleu de Prusse! Quelle force de jaune inconnu jusqu'ici, lorsque le jaune indien y développe sa teinte élémentaire ! Qu'on l'ajoute à l'asphalte, il en résulte une valeur inattendue. Enfin, si l'azur admirable de l'outremer jette en extase, et nous transporte, pour ainsi dire, au centre des régions étliérées,.

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avec ce brun puissant le peintre peut descendre et s'enfoncer jusques dans les plus sombres profondeurs des abîmes.

Jsplialte ou bitume de Judée,

L'asphalte sort liquide du fond du lac Asphaltide, situé en Judée , d'où il tire aussi le nom de bitume de Judée; il s'élève à la surface de l'eau , où il se dessèche par l'action combinée de l'air et du soleil.

Cette substance est une espèce de poix minérale, susceptible d'acquérir un certain degré de consistance : les volcans souterrains opèrent ce que nos procédés chimiques parviennent quelquefois à imiter. Notre poix noire , ou goudron, est une espèce de bitume artificiel , que l'art peut dégager de toute substance hétérogène et nuisible; mais, jusqu'à présent, rien n'a détourné de la préférence que les peintres donnent au véritable asphalte.

L'asphalte est souvent falsifié avec le pissaphalta , ou le maltha , poix ou bitume moins solide dont les Asiatiques enduisent leurs muraillss , et dont l'odeur tient le milieu entre la poix et le bitume; il faut donc choisir l'asphalte cassant, d'une surface brillante, polie et presque noire. Pline dit qu'il faut le choisir brillant et lourd, parce que celui qui est léger a été sophistiqué avec de la poix. Mais une bonne preuve que l'asphalte n'a point été sophistiqué, c'est quand, en le cassant nettement, on n'y découvre point de bulles , et qu'en outre il fait voir des ondulations dans ses cassures; en effet , ces ondulations proviennent du mouvement qu'il a éprouvé sur les flots de la mer, lorsqu'il était encore liquide; en-

suite , il a conservé dans l'état concret cette forme de cristallisation. Si, au contraire , il a été fondu et altéré, il a pris un autre caractère de contexture en se refroidissant , et ses molécules se présentent à l'œil dans un état de désordre.

Le vrai bitume doit être odorant , et rester bien lié lorsqu'il est prêt à se fondre.

Il est évident que cette couleur a été employée par les Vénitiens dans les tems les plus anciens.

«Le bitume de Judée, dit R. Boschini, est appelé » noir de spalte (pour dire noir d'asphalte). Il flotte sur » le lac de Sodome , et se coagule sur le rivage , où il se » durcit : on colorie à huile avec cette couleur. Pag. 207 ; » édition de Florence, i584. » ^

Abraham Bosse vantait , vers le milieu du 17"°^ siècle, l'excellence de l'asphalte , qu'il appelle aussi spalt , nom qu'il conserve encore en Italie; mais cent ans plus tard, Leblon , élève de Garl. Maratti^ disait positivement « que l'asphalte est une couleur que l'on ne connaît pas en France. » Ce fut au commencement du 19°"^ siècle que quelques jeunes peintres de Paris en essayèrent sur leurs palettes; mais les peintres plus anciens n'en firent point usage : David ne s'en est jamais servi.

Plusieurs chimistes font peu de cas aujourd'hui de l'asphalte, et doutent de sa solidité; mais il y a beaucoup de choix à faire dans les espèces d'asphaltes qui se présentent dans le commerce; et il faut observer de plus que rien n'empêche d'y associer soit du noir d'ivoire, soit du brun de Prusse , qui , sans altérer sa transparence, en rendra la teinte fixe et durable. Les peintres qui cherchent la transparence et la magie l'aiment beau-

coup; ceux qui empâtent , et forcent les tons par des noirs durs , s'en passent volontiers , et aiment à faire révoquer en doute sa fixité : d'autres , indifFérens sur l'elTet que procure cette couleur forte et translucide, la délaissent par routine, ou ne l'emploient que dans certains cas, par glacis et pour ajouter de la force à certains tons de leurs tableaux.

Il est évident que Tiziano , Giorgione , Paul Véronese , etc. , employaient l'asphalte jusque dans les couleurs claires , ce qui procure des demi-teintes légères et magiques. Cependant, les Flamands s'en méfièrent; ils préférèrent une certaine laque brune alors en crédit; mais ces préférences ne furent jamais bien motivées. Hagedorns nous dit , par exemple , que l'asphalte embellissait les peintures de Manyocks , et qu'il altérait celles de Joseph Grespi , qui employait cette couleur pour les clairs. On sera d'accord, si , comme je viens de le dire, on ne choisit que celui qui aura été éprouvé à la lumière du soleil, et qui aura été mêlé d'un peu de brun de Prusse et d'un peu de noir d'ivoire.

Le bitume est une substance analogue à la houille , au charbon de terre, au jeai; et s'il est vrai qu'il provient de végétaux réduits en état de bitume concret , il est vraisemblable qu'il doit y en avoir dont la teinte est plus ou moins fixe et solide. On en a trouvé dans le comté de Neufchâtel , en Suisse. M. Rey a fait, à Paris, des expériences sur les diverses variétés de bitume , et il en a distingué qui étaient extrêmement fixes , solides , et très-propres à être apprêtés pour la peinture.

Pour préparer l'asphalte, il convient de le hquéfier au feu , et d'y introduire de l'huile dans l'état chaud. On

prend un petit pot vernissé , on le place sur un feu doux, et l'asphalte qu'il contient se fond peu à peu. On y ajoute un peu d'huile volatile d'aspic et de Thuile dessicative dite huile grasse; et comme cette couleur résineuse serait trop fluide , on y ajoute un peu de cire , pour la rendre moins coulante. On remue le tout et on évite l'ébuHition. La présence de l'huile d'aspic est préférable à la présence de l'huile de térébenthine. Quant à la présence de la cire, elle n'est pas sans inconvéniens, et je pense que l'addition du brun de Prusse peut en dispenser. On devrait d'ailleurs préférer le spermaceti et ajouter un peu de cristal pilé.

Cette couleur est très-précieuse pour les coloristes , en ce qu'elle est diaphane et favorable aux glacis. Cependant , l'emploi du copal est préférable , en ce qu'il permet de faire usage de bruns et de noirs dont la fixité est éprouvée. (Voyez au chap. ôgS la manière d'employer le copal avec l'huile.)

Brun de momies.

De nos jours, avant qu'on employât l'asphalte, on imagina de recourir au brun des momies , et cet exemple avait été donné par les Egyptiens mêmes. Cette couleur , qui coûte fort cher en Europe, a eu peu de crédit. Quelques personnes se persuadèrent que la transparence de cette couleur étant due à la présence de l'asphalte , selon elles, il était inutile d'avoir recours à la momie, puisque l'asphalte est à notre disposition. D'autres croient , au contraire , que les Egyptiens n'usaient point d'asphalte pour leurs embaumemens, mais bien d'une autre résine. L'analyse d'une momie , faite à Londres , en 1 760 , fit recon-

COULEURS MATÉRIliLLES. ' LES BRUNS. «oGcj

naître qu'il ne s'y trouvait point d'asphalte, mais une résine végétale. (Voyez les Transactions philosophiques , tom. i".) On ne dit point si l'on y trouva du napht concret ou mou , ainsi qu'on en trouve dans un grand nombre de momies. On peut supposer qu'on n'a employé , pour les embaumemens , que des résines vulgaires , et que le napht , qui est si abondant en certaines régions , a du

être consacré au même objet. Au reste , il n'est guère prudent d'employer sans nécessité ces débris de cadavres ,

qui doivent contenir de l'ammoniac et des parties grasses

concrètes, qui pourraient plus ou moins endommager les

couleurs auxquelles on les associerait.

Voyez , sur le bitume , les Mémoires de l'Académie ,

tom. IX.

Terre de Cologne,

On donne le nom de terre de Cologne aune substance brune , compacte et légère , dont on trouve des mines près de Cologne. Cette terre, espèce de terre d'ombre, paraît formée d'ocre et de débris de végétaux résineux. Comme la teinte brune de cette substance est fugace , on doit la rejeter. On n'imagina d'en faire usage que lorsque, n'employant ni l'asphalte ni la momie, on ne possédait que les bruns de la terre d'ombre ou ceux qui peuvent résulter du noir et du jaune. On a vu des chevelures brunes, représentées avec cette couleur, disparaître au bout de six mois. Tout le brun était évanoui; il ne restait que quelques traits noirs de l'ébauche.

Cette terre calcinée acquiert une teiate~rougeâtre , qui est très -sensible quand on y, mêle du blanc.

On doit calciner long-tems la terre de Cologne sur îa TOME IX. 24

braise, dans une cuiller d'argent ou dans un creuset. Quand on l'aura tirée du feu toute rouge, on la portera dans un lieu aéré, pour l'y laisser brûler, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne d'elle-même. Alors on la broiera long-tems avec de l'eau , et on l'arrosera abondamment. Elle deviendra d'un brun obscur.

Stil de grain brun, ou stil de grain d'Angleterre,

«La graine d'Avignon, ditTingry, le bois d'épine - » vinette (bois de berberis) , des cendres gravelées , et » une solution de sulfate d'alumine , composent le stil de » grain brun. Comme l'alumine ou l'argile y est pure , » cette couleur est plus solide que le stil de grain jaune.» Le fustet ou fusticks entre encore, à ce qu'on croit , dans cette composition, et même la terre d'ombre non-brûlée.

L'Encyclopédie s'explique ainsi ( pag. 4^4 ) sur cette couleur : « Les stils de grain sont de très-mauvaises couleurs ; elles sont susceptibles de s'évaporer et de noircir. Les anciens peintres , dit-on , ne les connaissaient point. C'est Antoine Coypel qui , le premier , en fit usage en France , lorsqu'il peignit la galerie du Palais-Royal , à Paris. On a pu voir le mauvais effet qu'ils ont produit. »

C'est, en effet, au commencement du xviii^ siècle que l'on commença a employer le stil de grain brun. Lorsque les fabricans de couleurs virent les peintres séduits par la fraîcheur du stil de grain jaune , ils imaginèrent de leur procurer une couleur végétale brune , qu'ils appelèrent stil de grain brun. Mais cette dernière était aussi fugace que la première. Cependant , comme la pa-

couleurs' MATÉRIEÏ.LKS. LES BRUNS. 07 l

lettc manquait alors de beaux bruns, et que l'aiphalte, la momie, le brun de fer n'étaient pas en usage, on se servit volontiers de cette couleur transparente dont les effets

étaient agréables.

Plusieurs Flamands et les Hollandais regrettent vivement un stil de grain brun, ou une laque brune qui , jadis, se fabriquait, disent-ils, à Anvers, mais qu'on ne trouve plus aujourd'hui dans le commerce* Ils assurent que Rubens et toute son école ne se sont pas servi d'autre brun. Ce brun était beaucoup moins intense de ton que le bitume, mais il était doux à l'emploi, au dire d'un Flamand qui m'a assuré en avoir trouvé un reste conservé précieusement par son père. Le brun de fer, dit brun de mars, mêlé avec un peu de laque de gaude , donne , au dire de ce même Flamand , la même teinte que ce brun.

Lorsqu'on examine avec attention les tableaux des écoles flamande et hollandaise , on reconnaît en effet que les tons bruns , tels que ceux des ombrages , par exemple , n'ont pas été exécutés avec de l'asphalte, mais avec une couleur diaphane plus moelleuse, plus douce que l'asphalte. Cependant, la présence de l'asphalte est manifeste dans plusieurs tableaux de ces mêmes écoles. Il est difficile de croire que Rubens, G. Crayer, Jacq. Jordaens, ne s'en servirent pas quelquefois. Toutefois les meilleurs peintres de ces écoles surent peut-être préparer l'asphalte mieux que nous le faisons aujourd'hui.

Quelques tableaux flamands représentant des palettes chargées de couleurs , font voir cette laque brune placée et rangée immédiatement après les jaunes clairs.

Terre d'ombre ou d'Ombria,

Il faut ranger encore parmi les bruns-jaunâtres, la terre brune qu'on tire de Nocèra , dans l'Ombrie , district d'Italie. C'est une espèce d'argile mêlée de fer un peu oxidé : c'est moins une ocre brune qu'une terre bitumineuse, légèrement ferrugineuse. Si on lui fait subir un brûlement, en l'enfermant dans une boîte de fer, sa couleur sera plus brune , plus moelleuse , et tirera au rougeâtre. On a tout-à-fait abandonné cette couleur, parce qu'elle pousse évidemment au noir , même lorsqu'elle est calcinée. Elle est très-bonne cependant pour la peinture à colle.

— Des bruns-rougeâtres. —

Parmi les bruns-rougeâtres , il faut compter les bruns de fer, dits bruns-mars. Il y en a peu qui ne participent de la teinte rouge , à l'exception du brun obtenu par le bleu de Prusse.

Terre de CasseL

La couleur brune-rougeâtre la plus usitée aujourd'hui , c'est la terre de Cassel.

La terre de Cassel est d'un brun très-obscur et légèrement rougeâtre; c'est une substance qui paraît de la nature des bitumes, par l'analogie qu'elle offre avec eux dans sa combustion. Cette espèce de brun dont l'emploi est facile, est d'un assez fréquent usage dans la peinture. On n'a pas remarqué qu'il poussât au noir , et toute l'école de David en a usé sans en redouter aucuns fâcheux

COULEURS MA.TJiRIIîLLliS. — LES lîTlUNS. O7O

résultats chimiques. Je n'en dis pas autant sous le rapport chromatique, caries teintes produites par cette couleur, mêlée au blanc, ont quelque chose de lourd et de trouble qui n'est pas favorable à l'expression du modelé.

Je ne reviendrai pas sur la terre d'ombre , qui offre aussi un brun rougeâtre après qu'elle a passé au feu.

Parlons d'une couleur nouvelle, imaginée par M. Bouvier , et qu'il appelle laque ou carmin brûlé : nous l'appellerons brun de cochenille.

Brun de cochenille.

Peu de laques , dites de cochenille , sont propres à être brûlées ; il faut donc faire des essais de toutes celles qu'on pourra se procurer, jusqu'à ce qu'il s'en trouve une qui devienne pourpre très -foncé, sans prendre une teinte grisâtre. Il convient de préférer celle qui est bien fournie en couleur et de teinte foncée , sans être violâtre. La bonne laque de Venise ne doit pas changer par le jus de citron , par l'alcali fixe en liqueur, ou bien encore par l'effet du vinaigre blanc distillé. Elle sera bonne, si elle ne devient pas violette à l'alcali et jaunâtre au vinaigre. Ces laques de Venise, ou celles qu'on fabrique ailleurs sous ce nom, sont donc ordinairement les meilleures. Elles doivent être un produit de la cochenille , ainsi que le bon carmin qui est préférable aux laques pour obtenir ce résultat. Mais , comme on vend partout pour de bonnes laques ou de bons carmins des couleurs qui ne sont souvent tirées que des bois de teinture , ou de drogues qui ne peuvent fournir rien de solide , il faut prendre beaucoup de précautions à ce sujet. Quant au carmin ou à la laque de garance , ils ne peu-

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vent aucunement atteindre ce but , ne possédant point les qualités exigées pour ce brun.

» Prenez une cuiller d'argent à soupe; placez-la sur des charbons ardens , et jetez-y votre laque ou votre carmin réduit en poudre. Remuez sans interruption la couleur avec un petit bâton de bois dur,* il s'exhalera bientôt une fumée de mauvaise odeur , que vous éviterez de respirer. Soufflez légèrement sur les charbons, sans faire entrer de la cendre dans la cuiller, mais maintenez un feu vif, en remuant toujours la poudre, jusqu'à ce qu'elle devienne d'un beau brun foncé et pourpré couleur d'œillet : alors retirez la cuiller du feu. La couleur , en se refroidissant, devient moins foncée; c'est pourquoi , il ne faut pas craindre de la voir devenir très-sombre sur le feu. N'attendez pas néanmoins qu'elle prenne feu; cela la gâterait tout-à-fait , et la réduirait en mauvais charbon : retirez-la à tems , et versez-la dans une assiette bien nette et qui n'ait jamais contenu de graisse. Vous verrez si elle est parvenue à son point. Si vous ne la trouvez pas assez brune , remettez-la sur le feu dans la cuiller. Si votre laque est de bonne qualité , vous obtiendrez une couleur qu'on ne peut imiter par aucun mélange : elle aura toutes les qualités et presque la soHdité, ainsi que la teinte du précipité d'or de Cassius, dont on fait usage en miniature , et dont on compose le pourpre en émail. Mais la laque ne pourrait point servir à l'usage des émaux.

» Cette couleur devient fixe et solide étant ainsi brûlée; elle sèche moins difficilement à l'huile que quand on l'emploie sans être brûlée; mais encore est-il nécessaire de la délayer avec une portion d'huile grasse , soit qu'on

COULEURS MAT^lUliLLIiS. LliS BRUNS. OyO

l'emploie pure, soit qu'on la mélange avec de la terre de Sienne brûlée , ou avec des terres rouges.

» J'ai souvent essayé de brûler des laques de garance , qui sont naturellement si solides; mais cela ne m'a jamais réussi. Le feu leur fait perdre leur couleur; elles deviennent terreuses et grisâtres : d'ailleurs, elles ne portent pas une teinte assez nourrie, assez foncée, pour atteindre le but qu'on se propose; il vaut beaucoup mieux les employer pures à d'autres usages.

On conçoit que la liste de tous les bruns- rougeâtres qu'on peut employer pour la peinture serait d'une trèsgrande étendue; nous n'en citerons plus que deux.

Voici ce qu'on lit, au sujet d'un nouveau brun, dans le journal de l'Aube, 24 février 1827 : « On vient de découvrir, dans les environs de Besançon, un nouveau minéral , qui a été essayé pour la peinture. Il donne une couleur d'un brun-noisette, inaltérable par tous les agens chimiques et physiques qui peuvent influer sur la peinture , et conserve le même ton , broyé à l'eau , à la colle, à la gomme , au vernis ou à l'huile. Mêlée au blanc de plomb ou d'argent , cette couleur donne le ton vrai de la transition du clair à l'ombre dans les carnations ; on lui a donné le nom de brun de Burgmont. »

M. Pelouze indique une nouvelle couleur, qu'il appelle prussiate brun de cuivre. Cette couleur, dit-il, est trèsriche , très-belle et paraît être durable. On n'a encore fait que l'essayer.

« On peut l'obtenir en versant du prussiate de potasse, soit dans le sulfate de cuivre ( vitriol bleu ) , soit dans l'acétate, ou le nitrate ou le muriate de cuivre. Il parait cependant que c'est avec le muriate de cuivre que l'on

obtient le plus beau produit. Dans ce cas , il sera mieux d'employer le prussiate de chaux que celui de potasse.

» Faites dissoudre le muriate de cuivre dans environ dix fois son poids d'eau distillée ou de belle eau de rivière filtrée , et versez dessus la solution de prussiate de chaux jusqu'à ce qu'il ne se précipite plus rien. Recueillez le précipité; lavez exactement à l'eau froide, et faites sécher à l'ombre.

— Des brans- bleuâtres. —

Après ce que nous avons dit, en parlant des bruns en général (page 569) , il nous faut signaler plusieurs substances appelées noires, et les appeler bruns -bleuâtres , conformément à notre théorie. Nous pourrions donc placer ici les articles ; noir de pêche, noir de sarment , qui sont en effet bleuâtres , etc. ; mais , pour ne pas paraître singuliers , nous nous contenterons de signaler une seule de ces couleurs; elle est nouvelle : les artistes en doivent la connaissance à M. Bouvier , qui l'a soumise aux épreuves de l'art. C'est celle qu'on obtient du café , et qu'il appelle noir de café. Ce brun, facile à broyer, sèche bien et procure une teinte très-fine.

Brun de café.

« Procurez-vous une certaine quantité de marc de café , qui ne renfermera aucun mélange de chicorée ou d'autres substances étrangères. Il faut que vous en ayez assez pour remplir complètement la boîte de fer dont on va parler tout à l'heure. Faites sécher ce marc, en sorte

C0ULET;RS MATIiRIELLIiS. LES RRUNS. Syj

qu'il n'y reste plus la moindre humidité; remplissez-en une boîte de fer^ en la refoulant fortement. Il est trèsessentiel que la poudre soit très serrée dans la boîte et qu'elle la remplisse complètement jusqu'en haut, en sorte que le couvercle, une fois appliqué dessus, la touche immédiatement, et qu'il n'y ait point de vide entre les deux. Mettez alors le couvercle de fer, et enfoncez-le bien à fond. Procurez-vous d'avance , non pas simplement de la terre glaise , qui éclate facilement au feu , mais de la terre dont les poêliers se servent pour mastiquer et bâtir les poêles de faïence. Délayez cette terre , comme eux , avec un peu d'eau, et pétrissez-la jusqu'à ce qu'elle ait la consistance d'un bon ciment : cela est fait en un instant. Garnissez-en tout l'extérieur de voire boîte , épaisseur de trois lignes environ, et même un peu davantage aux jointures, de façon que nulle part le fer ne reste à découvert. Faites sécher cet enduit devant le feu ou à l'ardeur du soleil, jusqu'à ce qu'il n'y reste plus aucune humidité. Alors , et en ayant bien soin de ne pas enlever l'enduit , faites rougir la boîte à un feu très -vif, tel que celui d'une forge ou d'un poêle qui ne flambe plus, mais qui contient encore un bon brasier de charbons. A mesure que la boîte s'échauffera, vous en verrez sortir, malgré le fer et l'enduit de terre , des flammèches bleuâtres , qui s'échapperont de toutes parts comme si elles étaient poussées par des chalumeaux : ce sont les restes de l'huile essentielle du café, qui s'enflamment et se font jour malgré les obstacles.

» Quand vous n'apercevrez plus ces jets de flammes bleues , et que toute votre boîte sera d'un rouge vif, retirez-la du feu , en prenant des précautions pour que les pinces ne la dégarnissent pas de l'enduit de terre. Lais-

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sez-Ia se refroidir : le noir est fait. Mais , avant d'ouvrir la boîte , enlevez avec un couteau toute la terre qui l'entoure , et prenez surtout de grandes précautions pour n'en laisser aucune trace à la jonction du couvercle. A cet effet , ne vous contentez pas simplement de la gratter avec la lame du couteau; prenez, déplus, une forte vergette à poils durs et courts, et7 pour terminer le nettoyage , mouillez la brosse , et après en avoir frotté régulièrement cette place , essuyez - la bien avant de faire l'ouverture de la boîte,* car, s'il entrait la moindre parcelle de cette terre dans votre noir, votre opération serait manquée , et la couleur serait gâtée. Gela fait, ouvrez la boîte , et videz le noir qu'elle renferme dans une assiette propre qui n'ait jamais contenu aucune graisse. Vous aurez un noir doux, un peu gris-bleuâtre, déjà presqu'impalpable. Le volume en sera fort diminué, cela ne peut être autrement; c'est pour cela qu'il faut serrer, autant que possible, dans la boîte de fer, toutes les matières en poudre dont on veut faire du noir , afin qu'il ne s'y introduise que peu d'air; sans cela, ces matières entrent en combustion, et produisent des cendres qui les altèrent considérablement.

» Le noir de café se trouve déjà si fin. en sortant de la boîte , qu'il semble qu'on pourrait s'en servir en le délayant tout de suite , soit à l'huile , soit à l'eau. Mais il y a une précaution à prendre auparavant , précaution essentielle pour toutes les couleurs qu'on élabore au feu : il faut les laver à l'eau bouillante , et à plusieurs eaux, jusqu'à ce qu'on en ait séparé les sels qu'elles contiennent ; ce qui est aisé à connaître, quand l'eau du lavage n'a plus aucun goût à la bouche. Vous décanterez l'eau et vous re-

COULEUBS MATjiRIELLES. — LES BRUNS. ^JC)

cueillerez la couleur : j'insiste sur ce lavage préalable h plusieurs eaux bouillantes.

» Pour laver le noir de café , mettez toute votre poudre noire dans une cuvette de faïence propre et neuve , ou dans une soucoupe, si vous n'en avez brûlé qu'une petite quantité. Versez dessus quelques gouttes d'alcohol (ou esprit-de-vin); il pénétrera le noir très-promptement, etvous le verrez s'affaisser tout de suite, ce qui vous permettra de le délayer et d'en faire une pâte épaisse. Vous ajouterez peu à peu assez d'eau filtrée pour pouvoir broyer le noir , si telle est actuellement votre intention ; et si vous ne voulez encore faire que le lavage, vous pourrez sans difficulté remplir la cuvette d'eau bouillante : la poudre ne surnagera plus. Quand vous voulez laver la couleur pour en dégager tous les sels , il faut vous servir d'eau très-chaude, et agiter le mélange, afin d'en accélérer la dissolution. Vous laisserez ensuite la poudre se précipiter. Vous décanterez cette première eau , et vous en substituerez de la nouvelle, toujours chaude, jusqu'à ce que l'eau reste parfaitement incolore , et qu'elle ne laisse plus la moindre saveur sur la langue. Vous laisserez s'opérer la précipitation ; vous décanterez l'eau comme on l'a indiqué. Vous recueillerez la poudre bien sèche , et vous l'enfermerez soigneusement dans un flacon. »

Nous ne ferons pas de plus longues recherches sur les diverses couleurs brunes. Quand nous parlerons de la fresque , nous aurons occasion d'en signaler d'autres encore. Enfin, nous ferons mention de l'encre delà Chine, du bistre et delà seppia, lorsqu'il sera question de la pein ture au lavis.

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