‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 58 sur 127 · DES NOIRS PURS OU INCOLORES · texte numérisé non relu

DES NOIRS PURS OU INCOLORES

Noir d'ivoire.

Calcinez jusqu'au rouge, dans des vaisseaux clos , les rapures et rognures d'ivoire, qui se trouvent assez abondamment chez les tabletiers , et broyez à l'eau et lavez le beau charbon qui résultera de cette calcinatioiio Tous les os compactes , et notamment les os longs des pieds de moutons , sont souvent substitués à Tivoire dans la fabrication de ce noir, mais il s'en faut bien que le produit soit égal en beauté , en finesse , en velouté.

L'Encyclopédie indique le procédé suivant : « On renferme le morceau d'ivoire dans un creuset ou dans un pot bien luté avec de la terre à potier, et on le met dans le four à potier pendant le temps que cuisent les poteries. Pour être bien cuit et devenir bien noir -, il ne faut pas qu'il y reste moins de tems que ces poteries ellesmêmes. Il faut surtout bien prendre garde qu'il n'y ait aucun jour au creuset ou au vase; car, au lieu de devenir noir , l'ivoire blanchirait et se consumerait. »

Quant au noir d'os de porc, noir-roussâtre et très-difficile à sécher, il semble inutile de le rechercher pour la peinture à huile , puisque le noir d'ivoire peut être coloré à volonté de cette même teinte roussâtre, à l'aide d'autres couleurs rousses elles-mêmes.

Le noir d'ivoire a toujours été regardé comme une excellente couleur : c'est d'ailleurs le plus incolore de tous les noirs.

COULEURS MATjiRIlîLLliS. — LES NOIRS. 38 1

ISoir de fer , dit noir de Prusse.

Yoici encore un noir que M. Bouvier indique comme excellent , parce que étant broyé avec l'huile , il sèche beaucoup plus vite que tous les autres noirs connus.

(f Prenez , dit-il , du bon bleu de Prusse , mais qui ne soit pas de fabrique anglaise.

» Concassez ce bleu en morceaux de la grosseur d'un petit noyau de cerise; remplissez-en votre boîte de fer, sans y introduire les morceaux trop petits, et encore moins le bleu en poudre; car votre noir alors , au lieu d'être d'une teinte pure et veloutée, deviendrait roussâtre comme de la suie. Secouez souvent la boîte , à mesure que vous introduisez les grains bleus, afin qu'ils s'arrangent d'eux-mêmes et se logent les uns près des autres , en sorte qu'il n'y ait entr'eux que le moins de vide possible.

» Votre boîte étant ainsi remplie , sans refouler ni briser la couleur , mettez-y le couvercle , îutez avec soin , faites sécher, puis rougir la boite, etc. » (Voyez ce qui a été dit au sujet du brun de café , page 377.)

JVoir de charbon.

L3 charbon des bois les pkis communs , tels que le chêne, le hêtre, l'ormeau, le charme, le peuplier, la vigne et autres , fournissent des noirs très-solides pour la peinture à l'huile , en détrempe et au pastel. Le bois doit aroir été brCdé à feu nu, et non dans un creuset couvert. Il faut en éteindre les charbons dans l'eau, pendant qu'ils sont bien embrasés.

Le charbon de noyaux de pêche donne un noir Irèçbleuâtre, que les coloristes froids emploient beaucoup , et qui, presque toujours, est faux et en désaccord avec les autres couleurs. Le charbon de sarment est encore trèsrecherché; il est difficile à broyer fin. On a de plus mis à contribution le liège qui donne aussi un noir très-bleuâtre. Quant au noir de He de vin, dit noir d'Allemagne et noir de fumée , il faut éviter d'en faire usage. Les teintes grises et violettes de plusieurs peintures de l'école de Michel- Ange et de Raphaël ont assez prouvé combien ces noirs sont dangereux. Par la même raison le noir de bougie peut être à redouter.

Noir de Russie.

Le noir de Russie est une terre naturelle, qui est d'un ton obscur , extrêmement intense. On sait que les peintres à fresque ont souvent fait usage d'un noir qu'ils ont appelé noir de terre, ou terre noire de Venise, de Rome, etc. Voici encore l'indication d'un noir qu'on a appelé souscarbonate de manganèse.

« On ne se procure le sous-carbonate de manganèse , pour l'emploi en peinture , que dans la vue de le décomposer parla chaleur, afin d'obtenir, de cette manière, un oxide noir de manganèse très-pur et comme velouté.

» Prenez muriate de manganèse restant dans les vases qui ont servi à la fabrication du chlore pour le blanchiment. Décomposez par la potasse, lavez le précipité, faites-le sécher, et chaufFez-le ensuite doucement sur une plaque de tôle. Vous obtiendrez ainsi un bel oxide noir de manganèse. »

Enfin disons que la Revue encyclopédique annonce un noir anti-septique , inventé à Londres en 1822.

« Les propriétés de cette couleur noire ne peuvent être altérées , dit-on , ni par l'effet de l'eau salée, ni par l'effet de l'eau douce. »

Conclusion.

Nous trouvons dans Pline une conclusion toute faite pour terminer ce chapitre des couleurs matérielles. Yoici ce qu'écrivait , il y a dix-huit cents ans , ce célèbre naturaliste , dans son trente-cinquième hvre consacré entièrement à la peinture :

« La grande diversité des couleurs en vogue aujour- » d'hui nous force à admirer la retenue des anciens à cet » égard. En effet , tous ces chefs-d'œuvre immoilels sortis » de leur pinceau sont le résultat de quatre couleurs. » C'est avec quatre couleurs qu'Apelle, Echion, Mélan- » the , Nicomaque , peintres si célèbres , exécutèrent » ces tableaux dont le prix était évalué le revenu d'une » ville : et ces quatre couleurs étaient le blanc de Mélos , » l'ocre attique, le rouge de synopis pontique , et le noir. » Aujourd'hui que la pourpre revêt jusqu'à nos murail- » les , et que l'Inde nous fournit le limon coloré de ses » fleuves, et les couleurs tirées du sang de ses dragons et » de ses éiéphans , nous ne possédons plus de noble pein- » ture. Nous étions donc plus riches du côté de l'art , » quand nous étions plus pauvres en matières. Je l'ai déjà » dit , ce n'est plus l'âme , c'est la matière que l'on ap- » précie aujourd'hui dans les arts. »

Et cependant, ce fut vers l'époque de cette critique sévère que , dans le palais de Titus , on voyait le marbre

respirer sous les traits de Laocoon : c'était dans ces tems que Marc-Aurèle était représenté en bronze sur un cheval si animé que Michel- Ange lui disait : Marche ! car tu es vivant; c'était alors que Tacite écrivait l'histoire; que Quintiiien recueillait et pratiquait les graves règles de l'éloquence. Vespasien venait d'embellir Rome et d'y construire le Colysée et le temple de la Paix orné de tant de tableaux. Titus, vainqueur de Jérusalem, faisait élever un arc de triomphe admiré encore aujourd'hui; et Trajan cherchait à rappeler dans l'art les beaux tems de Phidias et d'Apelle. Enfin , Dorothée remplaçait, par une Vénus sortie de son pinceau , la fameuse Vénus-Anadyomène d'Apelle , conservée dans le temple des Césars , et trop altérée par le tems.

Dans quels termes Pline aurait-il donc gourmande aujourd'hui nos peintres qui insultent au bon goût par tant d'étalages optiques , imaginés à contre-sens ? qu'eût-il pensé de cette manie d'exhumer tant de costumes barbares et effrayans de nos pères , pour en exagérer , en peinture, les couleurs bigarrées; et d'abandonner, par dépit et par ignorance, ces beaux types qui , dans tous les tems , en offrant aux yeux la beauté du corps humain , rappellent les spectateurs à la dignité morale ? « On ne peint plus l'âme, disait Pline, on peint le luxe des personnages. » Ne pouvons-nous pas dire que, dans nos tableaux, l'âme semble déguisée sous les déguisemens des vêtemens ? Cependant , c'est sur le nu surtout que l'âme , avec toute sa beauté, peut être aperçue. Ce ne sera pas du milieu de couleurs chamarrées , confuses et piquantes, que ressortira avec éclat le spectacle de la vertu.

Les couleurs matérielles eiBployées ordinairement par

COULEURS MATI^niELLES. CONCLUSION. 385

l'antiquité n'ont pas été toutes signalées dans ce chapitre; mais ce serait un travail long, et qu'on ne pourrait rendre utile qu'à l'aide de digressions exclusivement chimiques, d'examiner toutes les matières que Pline, Dioscoride, Théophraste, et tant d'autres auteurs, ont seulement indiquées comme ayant pu servir à la peinture. D'ailleurs, les sites où se trouvaient alors ces mêmes matières , sont ou inaccessibles à nos recherches , ou dénaturés par le tems : au reste la chimie des modernes doit indubitablement suppléer tôt ou tard aux avantages dont nous nous trouvons privés.

Cependant, répétOns-Ie, ce n*est pas réellement en couleurs matérielles que nous sommes pauvres; et si les teintes de nos tableaux s'altèrent, on n'en doit attribuer la faute qu'à notre gluten, et non à nos couleurs; c'est l'huile enfin qui abime le coloris.

Voici la nomenclature que l'on trouve dans le trentecinquième livre de Pline, chap. 7 , au sujet des matières colorantes employées de son tems dans la peinture; on y a réuni quelques autres couleurs que Pline cite ailleurs en passant.

La craie de Selinunte , — d'un blanc laiteux.

La craie annulaire ; — elle servait aux carnations.

La craie d'Erétrie. — Il y en avait de la blanche et de la grise.

Le paraclronium , — blanc tenace.

Le cimoleum , ■^— espèce de craie.

Le saxum , — autre espèce de craie.

Le melinum , — terre rubrique blanche de Melos.

La craie de Sardaigne.

Le blanc de plomb.

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