DE LA PEINTURE A LA GOMME OU A GOUACHE
J-JES mots italiens guazzo^ que l'on traduit en français par gouache; tempera , que l'on traduit en français par détrempe, n'expriment rien de technique, puisqu'ils signifient seulement l'action de détremper ou de gâcher, sans spécifier la nature du liquide ou celle de la substance qui forme le gluten» Il n'y aurait point d'équivoque à ce sujet , dans le langage de l'art , si l'on se servait des expressions : peinture à colle , peinture à gomme , etc. , expressions que nous avons cru devoir adopter : quant aux mots peinture à huile, au vernis, h fresque, à l'aquarelle, ils indiquent au moins quelque chose de précis qu'il est facile de comprendre.
La peinture à la gomme se distingue de la peinture à la colle en ce que c'est avec de l'eau chargée de gomme que l'on détrempe les couleurs déjà broyées à l'eau. On
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emploie ordinairement la gomme arabique pour cette espèce de peinture, qui s'exécute sur papier, sur bois , sur toile , sur vélin , etc. Les peintres à gouache , puisqu'il est i^eçu de les appeler ainsi, n'ont peut-être pas assez étudié , répétons-le , l'efFet des autres gommes, telles que la gomme adragant , la gomme du Sénégal et nos gommes indigènes; ils n'ont presque jamais fait d'essais avec la sarcocolle , gomme-résine employée par les peintres de l'antiquité.
Ce que recherchent les coloristes , qui peignent à la gomme , c'est la transparence et la force des tons ; et cependant ils redoutent l'effet des couleurs qui , par leur luisant, interrompent l'aspect mat qui est le propre de cette peinture à gouache ainsi que de la peinture à colle, aspect mat qui fait même un des charmes de ces genres de peinture; ils désirent donc des bruns vigoureux et translucides, et ils exigent le mat. Or ces conditions s'obtiendraient, si , à la gomme ils associaient soit le jaune d'œuf, soit la sarcocolle, soit quelque gomme moins translucide que la gomme arabique , et telle , par exemple, que la gomme adragant.
Le procédé de peinture à gomme est d'une grande ressource pour les paysagistes, parce que, par son moyen, ils peuvent aisément représenter d'après nature ; les peintres de figures s'en servent avec avantage pour la composition de leurs esquisses , car ils peuvent en un instant changer et déterminer des effets , des poses , des fonds , et conserver de l'éclat et de la lumière dans ces mêmes esquisses. Le procédé à gomme est très-commode , puisqu'avec un pinceau chargé d'eau on détrempe en un instant les tas de couleurs déposées et séchées sur la pa-
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iette; en sorte qu*ii n'y a aucun apprêt à faire, et que sur du papier on peut exprimer aussitôt sa pensée.
Pour bien peindre à la gomme, ii ne faut pas être débutant en peinture. Il faut savoir ce que c'est que transparence, glacis, couleurs rompues; il faut déjà avoir peint et étudié le coloris; aussi voit-on très-peu de belles peintures de ce genre, parce que le plus souvent elles sont exécutées par des artistes qui ont commencé leurs études dans l'art par le métier de la gouache , et qui n'ont jamais bien appris la peinture.
L'aridité qu'on remarque sur la plupart des paysages peints à gouache ne provient pas précisément du caractère matériel de cette peinture, mais du peu d'études optiques des peintres qui en général la pratiquent. Sous le pinceau d'un coloriste habile , les couleurs de la gouache prennent une grande suavité : la fraîcheur des ciels est accompagnée de douceur et du vague de l'atmosphère; les ombres sont diaphanes et légères, et les objets rapprochés sont sans dureté, sans découpure, quoique fermes et forts de teintes et de ton. Chez les peintres ignorans rien n'est plus cru , plus cerné , plus plat que leurs représentations; ils font ressortir tout ce que ce genre a de sec, tout ce qu'il a d'aride; leurs verts sont entiers , leurs jaunes ne sont jamais azurés par l'air ou par le firmament, et souvent le bleu du cobalt tranche faussement sur quelques vêtemens avec le ton rouge d'un horizon qu'ils ont par singerie trop enflammé.
Une des difficultés de ce procédé de peinture, c'est la prompte dessication de l'eau , qui ne permet pas de conduire et de fondre les couleurs au gré du peintre. Il conviendrait donc , je le répète , d'associer à la gomme et à
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l'eau quelque corps glutineux, visqueux, qui pût raleutir la dessication : le suc des limaçons, la jujube, la mauve, le lait de figuier, etc. , peuvent donc être utiles en ce point; mais le jaune d'œuf est peut-être la substance que l'on doit préférer : on le délaie dans un peu de vinaigre, pour empêcher la corruption. On sait que le jaune d'œuf desséché acquiert une très-grande dureté.
Quant au moyen d'entretenir dans l'état humide le subjectile qui reçoit la peinture à gomme ou à colle , il semble devoir être aussi d'un grand secours. On lit dans un ancien écrit qu'un peintre, qui travaillait dans un couvent , demandait très-fréquemment du vin pour asperger, disait-il, sa peinture.
Il paraît que quelques décorateurs anglais sont dans l'usage d'employer la bière comme glacis dans la peinture en détrempe.
Enfin la peinture à gomme , ainsi que la peinture à colle, est très-fraîche et très-durable : tous les anciens manuscrits sont peints à gomme; il y en a plusieurs qui offrent encore aujourd'hui un vif éclat. Quant ami peintures à l'œuf, il s'en trouve aussi qui ont conservé toute leur vivacité. Descamps cite de Jean Hemmelsng , élève de Yan-Eyck , un reliquaire peint à Tœuf et d'une fraîcheur extraordinaire : on le conserve, dit-il, dans l'hôpital de Saint-Jean de Bruges.
Les ciels sont assez difficiles à exécuter à la gomme ; lorsqu'ils sont un peu grands , ils exigent beaucoup de pratique et d'adresse , parce que , les couleurs séchant sous le pinceau , il est difficile de fondre les nuances. Un très-bon moyen dans ce cas , c'est d'employer trois larges pinceaux (dits queue de morue), et d'avoir les trois teintes
principales du ciel prêtes dans trois vases distincts. En posant lestement ces trois tons avec ces larges pinceaux , on peut les unir suffisamment : par ce moyen , les ciels auront l'air d'avoir été faits d'une seule fonte, et la dégradation en sera insensible et très-suave '.
Quant aux couleurs matérielles qu'il convient d'employer dans la peinture à la gomme , elles sont à peu près les mêmes que celles dont on se sert dans la peinture à la colle : le minium et les orpins , le bleu de Prusse , l'indigo , le carmin de cochenille , n'offrent pas sous ce rapport les inconvéniens qu'ils présentent dans la peinture à huile» Nous répéterons ici la réflexion que nous avons émise précédemment au sujet du nombre trop considérable des matières colorantes employées aujourd'hui par les peintres. Le peintre à la gomme peut, s'il a sur sa palette les trois couleurs primaires jaune, rouge et bleu , auxquelles il associera un brun convenable et un blanc éclatant, obtenir toutes les teintes dont il aura besoin. La trop grande diversité des couleurs matérielles ne peut que l'embarrasser, surtout s'il n'a pas fait antérieurement des études positives et méthodiques sur le coloris.
Le peintre , qui a quelques décorations à associer à ses peintures à gouache^ désire souvent les orner d'or ou d'argent. Voici le moyen de faire l'or ou l'argent en coquille.
Jetez des feuilles d'or sur un marbre bien net , selon la quantité que vous en voulez faire; broyez-le avec du miel sortant de la ruche, et pur, jusqu'à ce qu'il soit
X Ce procédé est celui de M. Leroi de Liancourt, qui traite la gouache avec une magie, une transparence et une vérité très -remarquables.