DE LA PEINTURE A L'AQUARELLE OU AU LAVIS
Xj'aquarelle est une espèce de peinture sans empâtement; elle s'exécute à l'eau très-peu gommée , et chargée de couleurs légères et très-transparentes ; c'est pour cela qu'on l'appelle aussi lavis , parce qu'on délave , pour ainsi dire, toutes ces couleurs, et qu'on les étend d'eau; en sorte que cette eau n'est que teinte. Les Italiens l'ont appelée aqua tinta ou eau teinte; ils l'ont appelée aussi aquarelta , d'où est venu le mot français aquarelle : les Anglais disent water colors , couleurs à l'eau,
11 y a cela de différent entre l'aquarelle et l'enluminure, que celle-ci n'est qu'une teinture variée superposée sur des estampes , tandis que l'aquarelle est apposée sur le papier nu ^ et que le dessin et les effets sont l'ouvrage d'une seule main. Les enlumineurs sont des espèces d'ouvriers qui suivent un patron; les aquarellistes sont des peintres inventeurs qui ont pour moyen matériel des couleurs transparentes délayées à l'eau. Il est à croire que l'expression enluminure vient du mot alun, parce que les imagers qui colorent les estampes les frottent d'abord d'une certaine eau de colle et d'alun, pour empêcher l'imbibition qui aurait lieu sur les papiers d'imprimeur non collés. Les peintres en lavis n'usent pas du même procédé , parce qu'ils emploient des papiers collés et fabriqués pour leur genre de peinture.
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Beaucoup de peintres ont exécuté à l'aquarelle leurs esquisses ou leurs croquis : ils les ont exécutés quelquefois avec la couleur monochrome de l'encre de Chine , du bistre , ou de la seppia ; quelquefois avec les diverses teintes ou nuances aquarelles. La netteté de ce travail, fait avec des couleurs aussi fluides, aussi légères, plaît quelquefois. Mais les coloristes habiles sont seuls capables d'en tirer un heureux parti. Sous la main des mauvais peintres, étrangers à la perspective des teintes , ce genre de peinture est toujours factice , aride et froid. Aujourd'hui on recherche l'aquarelle pour deux raisons : la première , c'est que l'on aime beaucoup le petit, le délicat, le léger, le badiné; le second, c'est que la peinture à huile en petit est loin de la fraîcheur et de la gaîté de l'aquarelle. Outre cela , l'outil ou le métier est bien plus apparent dans ce genre que dans d'autres, et les petits connaisseurs sont de grands juges en ce genre de peinture, dans lequel c'est la main qui , presque toujours, joue le principal rôle.
Puisque chez nous la mode règne et prédomine dans les arts , il est bien naturel qu'elle prédomine dans les procédés. Il y a soixante ans , le pastel était de mode. Tous nos papas figuraient sous glace en habit de velours noir, veste d'or à ramages; aujourtl'hui les portraits de nos jolis-cœurs, de nos élégantes sont suspendus à la cheminée, dans un petit cadre très-large, bien doré, et plus ou moins romantique; leurs boucles, leurs touffes de cheveux , leurs gazes bouillonnées et colorées , leur air penché , leur afféterie de bon ton , tout cela est peint joliment à l'aquarelle souvent sans fond , et le tout allant se perdre aux alentours sur le papier , comme un soufle. Enfin le lavis , noble expédient d'autrefois , employé sans
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prétention par le génie des Raphaël , des Poussin , des Claude Lorrain , etc. , est devenu le métier principal , le moyen d'adresse de nos maîtres à^album, de nos donneurs de bon goût.
Par la critique que j'ose faire ici, je ne prétends pas insinuer que la peinture aquarelle ne soit point un moyen précieux , ni que ce procédé , auquel se livrent tant de personnes du sexe , soit indigne des jolies mains qui le pratiquent à Londres surtout et à Paris; mais je répéterai ce que j'ai cru devoir dire au sujet de la miniature, c'est que , pour produire de bonnes choses par ce procédé , il ne suffit pas d'avoir de la main et de l'adresse de singerie, mais il faut encore bien connaître les règles positives de la peinture.
Les couleurs à l'aquarelle ne sont pas plus sujettes à s'évanouir que les couleurs des autres peintures , lorsque ces couleurs sont d'un bon choix. On voit tous les jours des fleurs , des insectes qui , représentés anciennement par ce procédé , offrent encore aujourd'hui les nuances les plus vives, soit de l'outremer, soit de la garance.
Il est à remarquer que les peintres de l'antiquité employaient beaucoup les couleurs par lavis ou teintures , afin d'obtenir la transparence propre à exprimer les ombres et les fuyans. Quant à la fixité de ces couleurs antiques par lavis , nous allons en parler en rappelant la fixité de la teinture de leurs étoffes.
Plusieurs peintres ont excellé de nos jours dans le genre de l'aquarelle. On a vu exposés à Paris des fleurs admirables , des oiseaux superbes représentés par ce procédé avec le plus grand éclat de couleurs. Plusieurs aquarellistes ont acquis une célébrité européenne très-méritée;
l'EIiNTTJRK A l/AQUARliLLJK. /^QO
je m'abstiens de les nommer ici. Enfin on a vu à Pionie , au commencement de ce siècle , un peintre napolitain qui exécuta au lavis des portraits bustes grands comme nature, et qui sut leur donner une force, une vie, une chaleur tellemenl remarquable qu'en leur opposant des chefs-d'œuvre des célèbres portraitistes flamands ou hollandais , ceux-ci paraissaient sortir de la cendre ; mais un grand savoir , une grande patience pouvaient seuls produire de tels résultats.
Voici ce qu'on lit dans l'ouvrage remarquable de M. E. Martin (Elémens de chimie appliquée aux manufactures, aux arts et à Tagriculture. Paris, 1829; 2 vol. Chez Audin, quai des Augustins, n° 2 5. )
« L'art de la teinture appartient aux premières périodes de l'histoire , et l'on ne peut douter qu'il n'eût fait les plus grands progrès dès les tems les plus reculés. Homère nous parle de ses héros comme parés de robes de pourpre et de tissus imprimés ; et il est certain que , dès cette époque, les peuples de l'Egypte, de la Perse et de la Syrie avaient porté l'art de la teinture à un degré de perfection que nous avons lieu de croire ne pas avoir été surpassé , ou même atteint de nos jours , sous le rapport de l'éclat et de la solidité des couleurs. Nulle part on ne voit les anciens auteurs se plaindre de la fugacité des nuances que l'on savait communiquer aux tissus; et l'on rencontre à cet égard , au contraire , des témoignages irrécusables , qui prouvent combien peu ces nuances étaient altérables. On trouva , dit Plutarque , dans les trésors de Darius , après sa défaite par Alexandre, des étoffes teintes en pourpre d'un prix infini , et qui avaient le même éclat que le premier jour , quoique plusieurs fussent déjà fa-
briquées depuis deux cents ans. Les Phéniciens , qui se livrèrent avec tant de succès au commerce et aux arts de luxe , répandirent en Europe la connaissance de différens procédés de teinture , et la supériorité qu'ils conservèrent dans cet art ne fut jamais contestée. Ils attachaient une telle importance à l'éclat et à la vivacité des couleurs , qu'ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que les vases d'étain étaient plus propres que ceux de cuivre à la préparation des bains de teinture , et ils tiraient de l'Angleterre une grande quantité d'étain fin , dont une partie servait à confectionner leurs chaudières. Cette précaution de leur part prouve que les mordans qu'ils employaient étaient purs; car , sans cela , ils n'auraient jamais remarqué l'altération légère qu'apporte dans les nuances qu'on doit obtenir l'usage des vaisseaux d'airain ou de cuivre.
Il est fâcheux que les écrivains romains , à qui seuls nous pouvons emprunter quelque lumière sur l'antiquité, aient dédaigné d'entrer dans aucun détail sur les arts industriels qu'ils appelaient arts serviles ; leurs leçons eussent épargné des tâtonnemens infinis aux modernes dont les opinions sont opposées, sous le rapport de l'estime accordée aux arts , à celles du peuple romain qui n'estimait comme digne de lui, sous la république, que l'agriculture, maintien de sa liberté politique, et les armes. Nous sommes réduits, quand nous parlons des arts chez les anciens peuples , à nous en tenir à quelques faits isolés qui se trouvent par hasard consignés dans les ouvrages de leurs écrivains. Pline , qui déclare en termes exprès qu'il n'entrera dans aucun détail sur la teinture , parce que c'est un art abandonné aux esclaves , nous apprend cependant en termes précis combien l'art de teindre était
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exercé avec perfcclioii en Egypte. Il est curieux , dit-il , de voir chez ce peuple des étoffes blanches , après avoir été recouvertes de substances incolores , prendre dans le même bain de teinture les nuances les plus variées , qui ne reçoivent aucune altération de l'air. Ces expressions sont une déclaration incontestable que l'art d'imprimer les tissus était connu des Egyptiens. Ces peuples appliquaient surtout leurs préparations sur les étoffes de coton qui étaient fort recherchées à Rome , et qui avaient , à ce qu'il paraît , cette finesse et cette perfection de tissu que l'on ne retrouve que dans les produits des Indes; mais les Égyptiens n'étaient pas les seuls qui connussent l'art d'imprimer les tissus. Des peuples , qui pouvaient passer pour barbares auprès d'eux, le connaissaient aussi dès les tems les plus reculés, et on en trouve la preuve dans un passage d'Hérodote , qui assure que les habitans du Caucase imprimaient sur leurs vêtemens des figures de différons animaux , à l'aide de divers mordans , et que les couleurs qu'ils appliquaient de cette manière duraient autant que l'étoffe.
Dans les contrées de l'Inde, l'art de la teinture était, du tems des Romains , au même point de perfection où il est encore aujourd'hui; mais en Perse, on peut dire qu'il a décliné , depuis cette époque , par suite des dévastations des barbares qui ont désolé ces contrées, et de TétabHssement du mahométisme. Les conquêtes d'Alexandre et la formation des empires macédoniens en Asie, firent connaître aux Grecs, qui jusque là ne s'étaient occupés que de beaux arts et de liberté, les arts de luxe qui avaient énervé les peuples qu'ils nommaient barbares; et c'est alors que fart de la teinture fut cultivé avec quel-
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que succès dans la Grèce. C'est de là qu'il fut transporté à Rome deux cents ans après; et les Romains l'introduisirent vers la même époque dans la plupart des autres contrées. Cependant la supériorité dans les pratiques de la teinture resta toujours aux Orientaux, et la pourpre de Tyr , de Perse, ou des Indes l'emporta jusqu'à la fin sur la pourpre de la Laconie qui , en comparaison , était sans éclat.
« Quand on pense que, il y a un demisiècle , personne , ni en France , ni en Angleterre , ne savait teindre le rouge des Indes, et que, dans ce tems, l'art de l'impression n'était encore que fort grossièrement pratiqué , on appréciera les assertions prématurées de ceux qui dépréciaient l'antiquité pour exalter leur propre science , et qui ne songeaient pas qu'en Orient , depuis plus de trois mille ans , on imprimait les tissus avec la même perfection qu'aujourd'hui dans l'Inde, et qu'on savait obtenir des nuances dont l'inaltérabilité et l'éclat font le désespoir de tous ceux qui s'occupent de teinture aujourd'hui. Ce qui fait en ce moment la supériorité de nos produits sur ceux des Indiens , ce n'est ni la grande perfection des tissus, ni l'éclat, ni la solidité des couleurs , c'est la célérité avec laquelle nous travaillons , et que nous devons à la mécanique , et à la beauté des dessins , à la distribution desquels préside ce goût exquis dont nous avons hérité des Grecs; goût précieux qui naquit et se perfectionna au plus haut degré chez ce peuple admirable sous tant de rapports , et le distingua de tous les autres peuples du monde.
» Mais pour en revenir aux connaissances des anciens en teinture , nous allons rapporter succinctement quel-
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ques opinions qui feront voir à quel point on a décidé sans connaissance de cause dans cette affaire , et combien des hommes , très-savans du reste , ont présenté d'assertions ridicules sur cette matière. M. de Jussieu, ayant fait un voyage en Amérique, il y a un siècle environ, remarqua que certaines peuplades de cette contrée teignaient en rouge leurs vêtemens de coton , avec le suc qu'ils exprimaient d'un coquillage. Ce savant n'hésita pas h conclure de là que ces sauvages connaissaient le secret de la pourpre antique , et que les anciens avaient dû ne jamais teindre en cette couleur que des tissus de coton ; opinion qu'il est ridicule de mettre en avant, puisqu'elle est contraire au témoignage unanime des anciens auteurs qui ont parlé de leur pourpre. Un autre savant, celui-là était un Anglais , imagina que les Phéniciens employaient comme nous la cochenille pour teindre le pourpre; mais que, dans la vue de dérouter leurs imitateurs, ils avaient feint d'employer un coquillage pour cette teinture , et, de cette manière, avaient entretenu dans l'erreur tous les peuples de l'antiquité. Il serait curieux de savoir comment ce savant Anglais a pu être désabusé le premier, et dans quel manuscrit il a trouvé l'explication d'une ruse dont Aristote j Pline et Plutarque avaient été la dupe dans des siècles et dans des pays différons. Du reste, il faut coiivenir que les anciens connaissaient la cochenille , efc que les Orientaux en tiraient une grande quantité de l'Inde; et l'on ne peut en douter , lorsqu'on lit la description que Ctésias et OElien font de cet insecte et de la plante qui le nourrit. Ce qui a pu engager Berthoîet à comparer la pourpre des anciens à nos couleurs rouges ternes , c'e^i que différons chimistes , ses contemporains ou ses devan-