‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 80 sur 127 · TOME IX · texte numérisé non relu

TOME IX

498 PBOCÉD^S MATÉRIELS.

ciers, avaient obtenu des mêmes coquiîiages coiidus des anciens différentes nuances de rouge sans vivacité. Fallaitil croire pour cela que ces savans avaient trouvé le secret de la pourpre? Il appartenait à un chimiste, qui a enrichi l'art de la teinture dotant d'observations importantes, de remarquer que les substances tinctoriales ne produisent des nuances vives et durables que lorsqu'on les traite de la manière la plus convenable , et qu'on les applique avec leur mordant approprié; et qu'ainsi il est tout aussi ridicule de prétendre avoir découvert la pourpre , parce qu'on obtient une couleur rouge avec des buccins , qu'il le serait de dire qu'on sait teindre en écarlate, ou en rouge des Indes, lorsqu'on produit avec la cochenille un rouge sur laine , ou qu'on colore le coton en rouge avec la garance. » Nous ajouterons à ces détails sur l'art de la teinture chez les peuples de l'antiquité, que cet art, oublié totalement en Europe depuis l'invasion des barbares, repassa en Italie , aux xii® et xiii^ siècles , par suite des relations commerciales que Venise et Gênes étabHrent avec l'Orient. Au XVI* siècle, cet art commença à s'introduire en France; mais il ne fut pratiqué avec succès que dans le courant du xvii° , où le gouvernement lui accorda une protection particulière. Dans le xviii^, de savans chimistes s'appliquèrent à débrouiller les théories de cet art; mais il ne commença h. se perfectionner véritablement en Europe qu'après la révolution qui s'opéra dans la chimie à la fin du siècle dernier. C'est vers cette époque que l'on s'efforça plus que jamais de porter , dans l'appréciation àes recettes de la teinture , toutes les lumières que pouvait fournir la chimie, et que l'art d'imprimer les toiles reçut, en pou d'années, les perfeclionnemens les plus imporlans.

PEINTURE A l'aqUABELLE. 499

Cependant les circonstances qui peuvent se rencontrer dans la teinture sont si variées , les nialières colorantes en si grand nombre , et les sujets à teindre si difFérens de nature , que les théories présentées pour lier les faits sont restées jusqu'à ce jour incomplètes. »

Nous allons dire quelque chose maintenant sur le technique de la peinture à l'aquarelle; mais d'après ce que nous avons recueilli sur la peinture en miniature il reste peu d'explications à communiquer concernant le lavis. Voici ce qu'indiquent presque tous les livres à ce sujet.

Le trait ayant été arrêté sur le papier, on prend avec le pinceau beaucoup de couleur bien délayée, pour établir les grandes masses , tout à plat , sans s'occuper des détails. Pour parvenir aux demi-teintes légères , on trempe le pinceau dans l'eau , sans reprendre de couleur, et l'on étend , en approchant des lumières , la masse déjà établie, jusqu'à ce qu'elle s'accorde doucement avec le blanc du papier : on sent bien qu'il faut opérer promptement , pour ne pas laisser à la couleur le tems de sécher. Ce lavage grippe le papier : il faut donc, avant d'y procéder , surtout quand on veut faire un dessin fini et agréable, tendre le papier sur une planche, en le collant sur les bords.

Quand les masses sont étabhes, on passe aux détails. On tient à côté de soi un morceau de papier blanc , sur lequel on essaie ses teintes avant de les porter sur le dessin. On adoucit et l'on fond les teintes en prenant dans le pinceau de l'eau sans couleur; on finit par frapper les touches. Quelquefois on fait des touches à la plume.

On peut suivre une manière inverse de celle que nous venons de proposer , c'est-à-dire , établir d'abord les dé-

5oO PEOCéBâs MATÉRIELS.

taiîs , et glacer ensuite les masses pardessus : ce procédé donne plus de brillant et de transparence au dessin.

La manière de se corriger , dans ce genre de dessin , est assez difficile : elle consiste à passer une éponge mouillée sur ce qu'on a fait; ce qui affaiblît tout l'ouvrage, et rend maître de faire des changemens à l'effet; mais cette opération gâte le papier et nuit h la propreté du travail : le papier deviendra même spongieux, si l'on ne se sert pas d'eau alunée. D'ailleurs on ne peut changer le trait , et les formes restent telles qu'elles ont été d'abord établies : tout ce que l'on peut faire, c'est d'en perdre quelques-uns dans les ombres , et de dissimuler au moins les défauts qu'on ne peut détruire. Mais on peut , tant que l'on veut , retoucher son dessin , en étendre , en renforcer les masses d'ombres, et en donnant aux touches plus de vigueur, en rendre l'effet plus fier et plus piquant : aussi voit-on des dessins ébauchés au lavis , et terminés à la plume ou au crayon. Tous les procédés sont bons , quand on s'en sert avec habileté.

Le dessin au lavis est prompt et expéditif , et les ouvrages faits dans ce genre sont fixés au même instant où ils sont secs; ils ne craignent pas le frottement comme les dessins au crayon relevés de blanc.

Papier, — L'espèce et la qualité du papier sont d'une grande importance dans ce genre de peinture : aujourd'hui c'est le papier connu sous le nom de Wathmann , qui est employé le plus généralement. (Voyez ce qui sera dit au chapitre 610 sur ce point.) On est dans l'usage , lorsqu'on tend le papier soit sur la planchette, soit sur le stiratore , d'imbiber par derrière la fouille avec une eau légère d'amidon.

PlilNïURE A L AQUAnf-LLE. 00 i

Pinceaux. — On doit, dans ce genre Ae peinture, se servir plutôt de gros que de petits pinceaux pour les fonds : on fera bien de les choisir carrés; et pour les carnations et les objets délicats , on les prend de petit-gris. Il faut , après qu'on a fini, les bien laver et les tenir toujours nets.

L'outremer. — 11 faut n'employer que l'outremer broyé très -fin , et le mêler dans de l'eau un peu gommée , à laquelle on ajoute une pointe de sucre candi.

Uencre de Chine. — Lorsqu'on casse de la bonne encre de Chine, elle doit faire voir une surface d'un beau noir luisant. Desséchée après qu'on l'a délayée dans le godet, elle doit offrir une superficie brillante et comme cuivrée; enfin sa pâte doit être homogène et excessivement fine. La composition de la véritable encre de Chine n'est pas encore connue : ce que nous savons se réduit à ce que nous apprend le père Duhalde, qui assure que l'on prépare l'encre de Chine de la manière suivante : On met ensemble, dans de l'eau, dit-il, les plantes Hohiang et Kangsung , des gousses d'un arbrisseau nommé Tchu liia; les Chinois y ajoutent un peu de musc. Quelques personnes croient que cette encre se compose en Chine avec le noir d'une espèce de pêche. On imite plus ou moins bien en Europe l'encre de Chine : de la gélatine préparée d'une certaine façon , et du noir de fumée composent cette imitation. Le Dictionnaire d'industrie , au mot Encre, indique le noir du charbon provenant des noyaux d'abricots , comme donnant une encre aussi bonne que l'encre de Chine : il faut mêler ce noir avec de la gomme.

Le bistre. — Le bistre est une couleur qui est faite avec la suie : celle qui provient de la combustion de la

002 PBOCj^DÉS MATÉRIELS.

houilk est la meilleure ; il ne s'agit que fie broyer cette soie à l'eau , de faire bouillir et de décanter cette eau. Un bon bistre toul fait est la liqueur qui découle des tuyaux de poêle : le bistre porte avec lui un gluten , et on n'y ajoute point de gomme.

Le noir de chicorée. — On fait un beau noir roussâtre pour l'aquarelle avec la chicorée , en prenant une certaine quantité de racine de chièorée brûlée et en poudre, semblableà celle qu'on emploie quelquefois pour mêler avec le café. Faites bouillir cette poudre dans un litre d'eau, pendant quatre heures consécutives : passez ensuite le tout dans un linge fin et blanc, et faites évaporer la liqueur au bain-marie , le résidu sera la couleur cherchée. Vous ferez sécher cette couleur , à l'ombre , dans un vase vernissé , et vous la préserverez de la trop grande chaleur ou de l'humidité.

Seppia, — «La seppia, dit M. C. Viguier, provient de la liqueur noirâtre contenue dans la vessie d'un poisson , qu'en France on nomme seiche ou sèche, en latin, sepia, et en itahen , seppia. Cet animal est de la classe des mollusques, ainsi que le calmar ou cornet, qui lui ressemble beaucoup, et qui, comme lui, possède également la même liqueur noire.

«Lorsque ces animaux se sentent poursuivis par un ennemi quelconque , ils lâchent la liqueur que contient une vessie qu'ils ont ad hoc, troublent toute l'eau qui les environne, et parviennent , par ce moyen, à se soustraire au danger qui les menace. On en trouve beaucoup dans la Méditerranée , dans la mer Adriatique , dans l'Océan Atlantique et dans le canal de la Manche.

» On fait sécher au soleil la vessie de ce poisson, remplie

rKiNTCRE A l'aquarelle. '5o5

Je sa liqueur , et avec un grand nombre de ces vessies , on forme des espèces de grappes, qu'on vend aux fabricans de couleurs.

» C'est ordinairement après une tempête et après le reflux dans les grandes marées , qu'on trouve , sur la plage, une grande quantité de ces poissons ou de leurs os.

» Pour préparer la couleur contenue dans la vessie, on commence par briser un grand nombre de ces vessies, et on met la couleur sèche qu'elles contiennent à tremper dans un vase verni, rempli d'eau pure et bouillante : on délaie bien cette couleur , et on a soin de la remuer cinq ou six fois et de la laisser reposer ensuite.

0 On décante l'eau à quatre reprises différentes , et les sédimens qu'elle laisse servent aux tablettes fines. Le surplus sert pour la couleur de seconde qualité.

» Quand les différens sédimens sont bien secs , on les broie chacun à part sur un porphyre, en y mêlant de l'eau de gomme arabique avec une légère partie de sucre candie et on la ramasse avec un couteau de corne ou d'ivoire, pour la mettre dans des formes et en faire des tablettes,

» Quelques fabricans de couleurs y mêlent ou du bislre, ou de la terre de Gassel ou de la laque de garance. La plus pure est la meilleure.

B Les os de sèche servent aux orfèvres pour dépolir les métaux. En calcinant ces os, et en les réduisant en poudre une et bien tamisée, on se procure à peu de frais un excellent moyen de dépolir les ivoires , pour y peindre la miniature. On s'en sert aussi en aquarelle pour enlever des blancs : c'est ce qu'on nomme os de sèche porphyrisé. »

Noir de bougie. — = Pour faire le noir de bougie, ayez

5o4 PROCÉDÉS MATÉRIELS.

un vase de porcelaine, que vous suspendrez renversé, par un moyen quelconque , au-dessus de la flamme d'une bougie de cire pure. Au bout d'un quart d'heure , quand la fumée aura formé du noir en quantité suffisante , dans ce vase que vous baisserez à mesure que la bougie se consume, éteignez la bougie et laissez refroidir le vase. Alors, avec un pinceau sec , vous réunirez tout votre noir de bougie , et avec de l'eau de gomme arabique, mêlée d'un peu de sucre candi , vous délaierez ce noir avec un vieux pinceau , que vous laverez ensuite , et que vous garderez pour cet usage; plus cette couleur sera mêlée, plus elle sera foncée.

Je crois devoir répéter ici que l'emploi des trois couleurs élémentaires qu'on peut se procurer avec le jaune indien , le rouge de garance et le bleu de lazulite , épargnerait bien des soins, et diminuerait le nombre infini des couleurs matérielles que les aquarellistes étalent sur leur palette; ils y trouveraient de plus l'avantage d'avoir fixes et durables toutes les teintes qui résulteraient de ces trois couleurs génératrices et solides; ils auraient aussi, par le mélange de ces trois couleurs , cette teinte neutre qu'on appelle aujourd'hui teinte neutre de Newman, et qui sert à achromatiser les couleurs , pour produire , comme par glacis , soit les ombres , soit les ombrages , soit les obliquités.

Fid de bœuf, — Quant au fiel de bœuf employé à l'aquarelle , il provient du fiel extrait des anguilles , et desséché à l'air. Lorsqu'on veut s'en servir , on le détrempe dans un peu d'eau-de-vie , et on le mêle avec la couleur dont il augmente l'énergie et le ion.

On appelle encore pierre de fiel une pierre qui se trouve

PEINTURli A l'aquarelle. 5o5

dans la vôsîculc du fiel des bœufs et autres animaux ruminans. Ces pierres sont de différentes grosseurs et plus ou moins arrondies. Broyées sur le porphyre , elles donnent un beau jaune franc qui s'emploie dans la miniature et à la détrempe ; on pourrait les préparer pour la peinture à huile. La bile même des animaux ruminans , après avoir été desséchée , peut être employée à faire une couleur jaune.

Voyez, sur la manière de conserver le fiel de bœuf pour les peintres , la Bibliothèque britannique , janvier 1812 , n° 385. — Les Annales des Arts indiquent le fiel de bœuf décoloré à l'usage de la peinture, vol. n° i65, pag. 270, mars i8i5.

Parmi les auteurs qui ont écrit sur la peinture à l'aquarelle ou au lavis, on peut citer A. Bosse, Buchotte, Gauthier (Emmanuel), Goérée , Kratzeinfteins , Lanselles, Lefébure de Saint-Alphonse, Mansion , Mayol, Melignan, Salmon , Smith. Les ouvrages de ces auteurs ont été cités au Catalogue, vol. i^''. Voyez aussi, dans ce même Catalogue, les ouvrages indiqués sous les n°* 28, 43, i55, 232. Nous avons déjà signalé le Manuel du peintre au Lavis et à C aquarelle, par M. Langlois de Longueville; Paris 1828. Quant au traité que vient de publier récemment M. Duménil , nous n'avons pas été à tems pour le consulter.

boO PilOCÉDÈS MATEFilELS,

Page 1