DE LA PEINTURE EN ÉMAIL SUR MÉTAUX
-LiA peinture en émail sur métaux mérite , sans contredit , notre admiration et toute notre affection. Peut-il y avoir rien de plus honorable pour l'industrie humaine , de plus charmant et de plus surprenant^pour la vue , de plus précieux enfin , soit par sa durée , soit par sa délicatesse , qu'une peinture qui nous représente , dans un espace très-petit , des objets qui nous sont chers , des objets que nous pouvons constamment presser sur notre cœur, des images enfin qui ne sauraient périr ! Le charme d'un émail, sorti du pinceau d'un artiste très-habile, a quelque chose de magique. Quel doux poli , quelle fine transparence, quelle fraîcheur, et en même tems quelle vivacité et quelle énergie de couleurs ! Oui , il est admirable, l'art d'opérer à l'aide du feu , et d'éprouver, par ce puissant élément , ces productions délicates de la peinture , l'art de convertir des images , des ressemblances intéressantes en bijoux précieux.
Pourquoi ceux qui prétendent diriger et protéger les arts n'ont-ils pas, dans tous les tems, confié à d'excellens pinceaux, à des talens très-distingués, des travaux en ce genre de peinture? Pourquoi laisser cet art inimitable entre les mains seulement de quelques artistes industrieux , patiens , plus ou moins adroits , il est vrai , mais dépourvus de ce feu sacré, de ce savoii" , de ce sentiment
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qui font naître sous le pinceau les grâces et les attraits de la beauté ? Si les couleurs de l'émail restent inaltérables, si de plus, elles se prêtent à l'imitation; si, indépendamment de cela , elles ne doivent être employées que par des artistes coloristes , et qui sachent pressentir les changemens ou funestes ou heureux des matières colorantes dont le feu doit développer les teintes avec tant de variété , n'est-il pas évident que des artistes de génie peuvent seuls atteindre ce but , et qu'un talent ordinaire n'est point capable de faire ressortir les charmes d'un pareil procédé?
Mais quelle résignation , quelle étude , quel tems ne faut-il pas pour réussir, par ses propres forces, dans ce genre de travail? A. quel prix l'artiste n'a-t-il pas obtenu ses succès,* combien de tentatives, d'accidens fâcheux chagrinans ? Enfin qui le dédommagera de tant de peines; qui récompensera tant de zèle , tant de persévérance , tant d'ardeur dans le désir d'arriver à la perfection ? Accoutumé que l'on est à contempler des émaux produits par des peintres médiocres, on jette un simple regard d'approbation sur des chefs-d'œuvre; on ne pense pas à la reconnaissance que l'on doit à l'artiste; on ne sait pas proportionner la récompense au mérite : on paie ses productions comme des ouvrages soignés et délicats , on ne les paie jamais d'après leur valeur. Les protecteurs des arts doivent donc encourager ceux qui réunissent au talent de peintre les dispositions particulières qu'exige ce genre diiïicile de peinture; ils doivent penser à déplacer du premier rang les Petitot, les Touron, les étrangers même , et 5 favoriser un procédé propre , je le répète, à faire naître l'admiration. Enfin, s'il n'est ni
difficile ni rare de produire de médiocres peintures en émail sur métaux, c'est une chose très-rare qu'un ouvrage de ce genre qui réunisse à la belle exécution la vivacité et la beauté de l'expression.
La peinture en émail sur métaux s'exécute ordinaire ment sur l'émail blanc, dit pâte; cet émail s'applique sur l'or et sur le cuivre rouge. Cet émail blanc, dit pâte , porte une teinte légèrement jaunâtre; quant à l'émail blanc, dit émail dur, ou à l'émail blanc dit tendre, ou encore aux émaux de diverses couleurs , ou aux émaux transparens et colorés, ils sont réservés pour les bijoux, et leur étude appartient à l'art de l'émailleur.
La peinture en émail sur métaux diffère de la peinture en émail sur porcelaine, en ce que, dans cette dernière espèce de peinture , l'artiste ménage ou épargne le blanc du dessous, à l'instar des peintres au lavis pour toutes les masses de lumière. En effet, il ne peut retoucher par clairs empâtés que de très-petites surfaces, telles que les perles , les luisans des métaux , les clairs du feuille , qu'il obtient avec des jaunes fixes; le peintre en émail sur métaux peut au contraire ou réserver les blancs du fond , si cela lui convient , ou couvrir à son gré , par des empâtemens, toute la surface de sa peinture.
Dans la peinture sur porcelaine, ce n'est pas l'émail de la couverte qui entre en fusion , proprement dit , mais bien les couleurs qui s'y trouvent appliquées : dans la peinture sur métaux , au contraire , l'émail même , ainsi que les couleurs, entrent en fusion; en sorte que celles-ci pénètrent , par l'effet du feu , plus ou moins avant dans l'émail : ce qui procure à cette peinture une transparence très-propre à la justesse de l'imitation en petit. Un autre
avantage résulte de cette transparence et de ce gîacé , ou vernis émaillé, si remarquable à la superficie des peintures en émail sur métaux , c'est qu'elles n'ont pas besoin d'être garanties par une glace comme les miniatures h la gomme, glace qui , si elle n'est pas en cristal , mais en verre commun , peut nuire beaucoup aux couleurs. En effet , certaines matières vitreuses ont de l'affinité avec l'humidilé , l'attirent et produisent ces taches , ces chancissures qui détruisent souvent les couleurs ainsi recouvertes de glaces communes , et qu'on ne devrait jamais garantir que par glaces en cristal.
Le peintre en émail sur métaux peut multiplier les feux à volonté , afin d'obtenir des effets analogues à ceux que donnent les glacis de la peinture à huile ou au vernis ; le peintre sur porcelaine ne possède point ces ressources au même degré : il ne peut guère recourir qu'à deux ou trois cuissons.
Le peintre en émail sur porcelaine, lorsqu'il veut imiter les carnations , emploie des rouges ainsi que des bruns provenant du fer, couleurs qui n'offrent pas une différence très-sensible avant ou après la cuisson ; mais dans la peinture sur métal, les carnations étant composées de pourpre d'or et de jaunes clairs ou foncés, provenant de l'antimoine , leur mélange avant la cuisson offre une teinte d'un vert sale, qui, bien qu'elle doive, après le feu, se convertir en une vive carnation , n'en laisse pas moins le peintre dans une permanente perplexité.
D'un autre côté , la peinture en émail sur métaux a un avantage que n'a pas la peinture sur porcelaine, c'est que les carnations en émail sur métaux s'obtiennent avec des oxides pourpres d'or , avec des jaunes clairs ou
foncés et avec du bleu de cobalt, couleurs qui ne se détruisent point réciproquement au feu. Dans la peinture en porcelaine , au contraire , la présence du cobalt mêlé aux oxides de fer , qui produisent les carnations , occasionne des excès bleuâtres qui résultent de la disparition assez fréquente des rouges; aussi les gris des carnations sont-ils moins altérables au feu dans la peinture en émail sur métaux que dans la peinture sur porcelaine. Le bleu du cobalt est le seul bleu employé ordinairement dans l'une et l'autre peinture; et plus il éprouve de feu, plus il se développe : aussi obtient-on des vases d'un bleu surprenant , en appliquant le cobalt sur la pièce même de biscuit , et en cuisant ce bleu en même tems que la matière même.
Une autre différence consiste dans la surveillance, que le peintre en émail sur métal peut donner à sa pièce, tant qu'elle est sur le feu , parce que c'est à découvert qu'il la cuit et qu'il en peut suivre toutes les colorations; mais la pièce en porcelaine est enfermée et cachée dans la moufle , et le peintre ne peut que présenter de tems en tems au feu de petits échantillons d'essai , à l'aide d'une broche qu'il introduit par une petite ouverture à travers laquelle il n'aperçoit rien.
Il serait, pour ainsi dire, nécessaire que le peintre pût préparer lui-même son émail , le fixer par le feu , sur sa plaque, etc.; qu'il pût même composer, ou au moins modifier ses couleurs , afin de ne pas dépendre ainsi du fabricant ou de l'émailleur. Il arrive donc quelquefois que l'émail de la plaque se fend , qu'il laisse paraître , quand on le présente au feu qui doit cuire les couleurs , des points noirs , des bulles , etc. , accidens qui causent de
très-grands dommages à l'ouvrage. Quant au choix des couleurs , il y en a qui bouillonnent au feu et qui trouent l'émail; d'autres ne donnent pas un beau glacé; d'autres enfin qui ayant été mal conservées , qui étant resté longtems exposées à l'humidité et à l'influence de l'air , oiife perdu leur qualité.
L'art de cuire les couleurs dans la moufle est une affaire de pratique et d'intelligence. Tel peintre qui dans les commencemens tremble en exposant ainsi son travail dans le feu de réverbère ( c'est-à-dire , dans le petit four environné de feu et usité pour ce genre de peinture ) , acquiert à la fin de la hardiesse et du sang-froid pendant cette opération. L'eflet de l'air , le moindre courant de vent est à observer et à redouter, vu l'activité qu'acquiert le feu par ces influences; le peintre a donc soin de retourner sa plaque avec une pince, afin qu'elle cuise également sur tous les points , puis il la laisse refroidir peu à peu.
Quelques peintres emploient, pour liquéfier et broyer leurs couleurs , de l'huile d'olive , parce que, ne séchant jamais, elle laisse le tems de parfondre et de peindre; mais il faut ensuite la faire évaporer au feu. Or , pendant le tems que nécessite cette opération , et qui est assez long , on a à redouter les étincelles, les ordures , etc. , et déplus le déplacement des molécules des couleurs. L'huile volatile de cire est donc une découverte qui peut être très-utile pour les peintres en émail sur métaux , puisqu'elle est lente à sécher et qu'elle s'évapore entièrement à un feu modéré. Je ferai remarquer ici la propriété qu'a l'huile d'olive de s'évaporer au feu; nous n'avions pas assez attiré l'attention sur ce point, quand nous avons parlé de la peinture à huile d'olive sur cire.
PEINTURE EN ÉMAIL. SSy
Quant à la préférence que l'on donne, avec raison, aux plaques d'or sur celles de cuivre, préférence déterminée par la différence de beauté des couleurs appliquées sur l'un ou sur l'autre métal émaillé , ainsi que par la plus grande adhérence de l'émail sur les plaques d'or , je dirai que quelques peintres opposent à cette raison l'imprudence qu'il y a d'exposer à la cupidité le métal précieux de l'or; ils font observer qu'on a vu souvent des brocanteurs briser des émaux superbes , afin d'en obtenir seulement la plaque.
Je croîs devoir m'en tenir à ces indications , car la pratique en ce genre de peinture donnera plus de lumières aux peintres que toutes les explications possibles ; d'ail- • leurs il est évident que pour réussir il ne faut pas seulement posséder le mécanisme et l'expérience du métier, il faut connaître avant tout la théorie de la peinture.
Je dois une partie des observations que je viens d'exposer aux communications bienveillantes de M. Duchesne des Argillières , peintre de la cour , auquel on doit , entre autres émaux, les portraits des enfans de France, portraits où la naïveté , la finesse du coloris et la grâce du dessin sont portés à un degré très-remarquable. Ces émaux, où ressort tout son talent, sont entr'autres la preuve de son savoir dans le genre si difficile de la peinture en émail sur métaux.
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