‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 90 sur 127 · DE LA PEINTURE SUR TERRE · texte numérisé non relu

DE LA PEINTURE SUR TERRE

A-T-Ox\ examiné sans prévention et avec une vue philosophique la destination et le caractère particulier de la peinture en verre ou sur verre? L'espèce d'admiration un peu irréfléchie qui résulte le plus souvent de la vue des grands vitraux colorés de nos églises ; la sorte de mystère qui semble ajouter à cette admiration; le préjugé enfin qui nous laisse supposer que les procédés secrets de ce coloris translucide, si éclatant, si extraordinaire, ont été perdus, et que nous ne saurons jamais reproduire l'antique beauté de ce genre de peinture , tout concourt, dis -je, à nous égarer dans l'examen qu'il serait nécessaire de faire, avec beaucoup d'attention, de ce sujet intéressant.

Que les modernes aient emprunté aux Orientaux le procédé de la peinture sur verre , qu'ils l'aient connu par les Chinois ou par d'autres peuples industrieux , ceci importe peu à notre sujet ; la véritable question est de savoir en quoi peuvent être utiles à l'art de la peinture ces couleurs ou cette teinture inaltérable du verre; quelles sont les ressources que ce genre offre aux peintres quant à la représentation, et enfin jusqu'où s'étend naturellement son domaine. Il est évident qu'on ne peut se promettre aucune illusion de ce procédé éclatant. La transmission uniforme delà lumière au travers des vitraux

VEIiNTURE SUR VERRE. SÔQ

colorés, considérés à contre-jour , s'opposera toujours v à la justesse optique d'imitation. Les corps opaques représentés dans ces images de cristal ont nécessairement l'air d'être diaphanes, sans consistance, sans solidité. Ces figures ne sont , quoi qu'on en dise , que des fantômes lumineux , ce sont des apparences idéales fort peu conformes à la réalité. Malgré tout , le spectacle de ces couleurs si animées et qui nous enchantent , ces cristaux de pourpre et d'azur, ces masses d'émeraude et de topaze, développées par les rayons directs du jour, doivent former un langage; elles doivent être le moyen de certaines décorations éloquentes. Enfin, employées par des génies heureux , ces vives couleurs doivent assurément inspirer aux spectateurs des idées, des sentimens; et, s'il n'est pas donné au peintre sur verre de répéter avec justesse l'harmonie naturelle des objets, il peut avec elles produire un certain concert exalté et pittoresque; il peut parvenir à de grandes expressions , à de poétiques résultats. Cette première définition de la peinture sur verre ne semble pas avoir été admise lors de ces tems de barbarie, où tout paraissait admirable dans les productions de l'industrie, pourvu que ces productions étonnassent les esprits vulgaires. On trouvait bien plus merveilleux de représenter par des teintes fausses , mais éclatantes , des figures fausses elles-mêmes par leur choix, que d'indiquer par des masses et des détails de simples ornemens convenables au lieu où on les exposait. On s'appliqua même très-peu au choix d'ornemens symboliques, significatifs, et bien appropriés au sujet et au caractère moral de& édifices. Enfin, aucune philosophie ne dirigea les artistes dans l'étalage de toutes ces couleurs , de tous ces effets ;

56o PROCÉDÉS MATÉRIELS.

au moins ne remarque-t-on qu'un très-petit nombre d'égïises qui offrent en cela des modèles,* les vitraux successivement fournis par tel ou tel donataire opulent n'ayant le plus souvent aucune concordance entr'eux, ni aucun rapport avec la décoration générale de l'édifice.

S'il est vrai qu'il soit permis , et qu'on doive même demander à cette espèce de peinture les images des divins personnages de notre religion , les images de Dieu , etc. , combien ces images ne doivent-elles pas être savantes , belles et attachantes? Or sera-ce avec des couleurs toutes diaphanes , avec des masses assemblées par de noires coutures de plomb, etc., qu'on pourra représenter dignement ces saints objets? N'y a-t-il pas quelqu'effet optique ridicule à craindre dans ces représentations étranges; et si quelque chose d'idéal doit en effet ressortir dans les images de la divinité, les peintures en verre n'offrentelles pas un aspect fantasmagorique trop opposé au noble but que l'on doit toujours se proposer dans les fictions de la peinture ? D'ailleurs un certain silence poétique des couleurs est nécessaire dans quelques sujets des saintes histoires , et ces éclats constans du rubis et de la topaze s'opposent souvent aux sages calculs du clair obscur et de tout l'effet qui doit constituer une harmonie sacrée ?

Comment donc rendre touchans, vénérables, majestueux les traits de Dieu et des saints, à l'aide d'ombres et d'effets bizarres ? Les yeux , les bouches , les pieds dans ces images ne sauraient offrir cette belle vérité que peut rendre la peinture ordinaire ,• enfin n'est-il pas en quelque sorte imprudent et irrévérencieux de confier aux cou-

PFIJSTURK SUR VKRRE. 56 1

leurs brillantes des vitraux les représentations relatives à notre sainte religion ?

Cependant, je suis loin de le nier; un artiste trèshabile peut tirer un grand parti de ces mêmes effets translucides et vivement colorés, lorsque surtout il veut donner l'idée de ces apparitions miraculeuses et consacrées dans notre histoire sainte; lorsqu'il veut représenter les béatitudes éternelles des êtres inondés de la lumière céleste. Quelque chose d'éminemment poétique peut ressortir en effet de ces spectacles météoriques, surnaturels et si splendides qui accompagnent soit l'apparition des anges , soit la transfiguration de notre Seigneur, etc. Mais, nous le répétons, l'expression des formes corporelles et là vraisemblance dans l'imitation de ces formes sont soumises , dans cette espèce de peinture , à des conventions qui ne seront approuvées que dans le cas où la plus grande beauté de contours et de proportions dédommagera les spectateurs du caractère factice de l'image.

Mais non, circonscrivons la peinture sur verre dans son domaine réel : et en la destinant aux embellissemens des temples et des palais, faisons-la servir à des ornemens dont les couleurs composeront de grandes masses ingénieusement assorties. Dans ce cas , disons-le, quels effets majestueux , quelles décorations ne peut-on pas en espérer? L'éclat magnifique des rubis , la suavité céleste des azurs, la richesse des émeraudes, la solennité des pourpres-violets , l'énergie toute entière de tant de nuances diaphanes peuvent , étant bien combinées , produire autant d'enchantemens. Ainsi le perfectionnement de la peinture sur verre dépend moins des efforts de quelques peintres chimistes que des efforts d'artistes véritablement philosophes.

Page 1