‹ Traité complet de la peinture (volume 2)Chapitre 92 sur 127 · PEINTURE SUR VERRE · texte numérisé non relu

PEINTURE SUR VERRE

Aujourd'hui nos chimistes qui , à la vérité, ne produisent pas en verre teint des couleurs plus belles que celles des anciens peintres , f-ont parvenus à peindre les carnations d'une manière très-satisfaisante et très remarquable. Ce nouveau charme apporté à la peinture sur vilre aura des conséquences importantes , en ce qu'on adoptera fréquemment ce genre de peinture pour les églises , les palais , les galeries , etc. , puisque les figures ne seront plus décolorées comme elles l'ont été jusqu'ici , et que les t^ns seront bien plus modifiés, bien plus fondus que sur les anciens vitraux. Indépendamment de ce perfectionnement , nos peintres sur verre ont imaginé de découper les morceaux de verre, de manière que les liens ou les sutures en plomb n'aient lieu que sur des parties ou sur des lignes brunes; en sorte que l'obscurité de ces sutures n'a rien de choquant, et n'est même pas apparente, lorsque ce n'est pas un soleil vif qui traverse les vitraux.

Quelques observateurs ont prétendu, relativement à ces divers procédés, distinguer plusieurs manières de peindre : d'abord la peinture par pièces de rapport de verres teints dans la masse et choisis de telle ou telle couleur, et même variés dans tel ou tel ton , mais sans addition de hachures brunes pour exprimer les ombres; ils ont ensuite signalé le second procédé qui consiste dans l'emploi de verres teints, éclaircis et brunis par places. Ils ont voulu distinguer aussi la peinture appliquée au pinceau sur verre, et quelquefois derrière les verres teints; enfin on a signalé séparément le procédé nouveau de peinture sur glace et au pinceau. Mais, au fait, il n'y a qu'une espèce de peinture sur vitre, peinture dans laquelle on associe les différens moyens qui viennent d'être indiqués;

564 PROCÉDAS MATERIELS.

c'est-à-dire , les verres teints dans la masse et tout unis , les verres teints , éclaircis et obscurcis par le peintre , et les verres blancs , peints avec des couleurs appliquées au pinceau et rendues ensuite adhérentes par le feu dans la moufle.

Malgré la grossièreté et la barbarie de la plupart des vitraux peints à figures , il faut rendre justice à la sagacité des peintres des tems anciens , qui surent trèsbien calculer les effets de la distance , et qui eurent recours à plusieurs expédions très-ingénieux, d^nt on ne leur tient pas assez compte aujourd'hui. Par exemple, les traits si noirs des yeux, de la bouche, du nez , etc. , sont des exagérations sans lesquelles leurs représentations n'eussent point atteint le but , à raison de la grande distance qui sépare le spectateur des vitraux : sans ces moyens , les traits n'eussent point ressorti et l'effet en eût été neutralisé. L'étude des effets optiques de la lumière transmise leur apprit aussi h exagérer certaines couleurs; car un peintre qui ne jugerait sa peinture que dans un local rétréci , serait très-désappointé, lorsque son ouvrage serait élevé et posé h sa vraie place. Cette grossièreté du trait , et même ces lisérés noirs qni entourent certaines teintes, ne proviennent donc point de la grossièreté delà peinture; car, si l'on examine de près les barbes, les cheveux , les lumières enlevées au tourel pour obtenir le modelé des têtes sur les verres légèrement colorés en carnation, on reconnaîtra tout le soin, toute la patience et même la délicatesse de ces artistes qui excellèrent aussi par ces mêmes moyens dans une foule d'ornemens déliés et très-détaillés. Que Ton dise que le goût de ces vitraux à figures bariolées et couturées par des rubans

PlilNTURE SUR VKRRE. 565

de plomb a quelque chose de barbare : on peut le croire; mais l'artifice , le soin , la patience et l'adresse de ces mêmes artistes sont certainement très-dignes de fixer l'attention.

Les anciens peintres , en n'employant exclusivement que des verres teints , avaient pour but le plus grand éclat des couleurs ; car ils avaient remarqué que la lumière , transmise à travers ces verres, arrive presqu'aussi librement au spectateur lorsqu'elle est oblique que lorsqu'elle est perpendiculaire par rapport à lui ; tandis qu'à travers les couleurs peintes , la transmission oblique des rayons lumineux produit une obscurité sensible. On peut faire observer à ce sujet que les plus beaux vitraux , relative ment à l'efFet, sont ceux qui sont composés de verres teints , ou , comme on disait alors , teints dans la masse.

Dans ces vitraux en verres teints, on admire l'art avec lequel ces artistes combinaient , associaient et contrastaient les teintes : ils avaient soin assez souvent de faire dominer une couleur dans laquelle une foule de nuances diverses apportaient une brillante variété. Certains essais modernes font voir en verres teints des vitraux ou tout bleus ou tout jaunes (cette couleur jaune s'obtient à la cuisson par l'effet de la fumée ) ; mais ces vitraux ont un aspect nu , comparés aux vitraux du xv^ et du xvi^ siècle. Dans ceux-ci, quelque chose de prismatique, d'animé, de "scintillant réjouit la rétine et rappelle les variétés si vives des couleurs du diamant. A ces effets s'associaient ceux des ornemens dont la diversité est trèsremarquable; enfin, malgré le dédain de certaines personnes prévenues , on peut affirmer que tout le monde reconnaît beaucoup d'art dans ces combinaisons opti--

566 PKOCÉDlis MiTéRIKLS.

ques , combinaisons frappantes, par exemple, dans les rosaces vitrées de certaines cathédrales, rosaces qui sont si souvent surprenantes et admirables.

Cependant il arriva une époque où les vitriers seuls s'emparèrent de la peinture sur verre; et Leviel nous apprend que les artistes habiles finirent par renoncer à un genre de travail dans lequel ils avaient des rivaux au rabais : Bernard Palissy, qui pratiquait cette peinture, l'abandonna par cette seule raison.

De nos jours, les succès de la chimie vinrent s'appliquer à Fart de la peinture sur verre j et dans toute l'Europe on s'exerce dans ce genre de décoration. Paris n'est pas resté en arrière sur ce point. Il est donc à désirer que cette espèce de lutte tourne au profit du bon goût, et que la philosophie dirige enfin les travaux des artistes persévérans qui se destinent à ce genre difficile , mais dont le domaine vient de s'étendre par le perfectionnement de nos couleurs applicables au pinceau.

Bien qu'il n'y ait point de mystère dans l'art de la peinture sur verre, c'est à des peintres exercés exclusivement dans la chimie des couleurs vitrifiables et dans la pratique de cette espèce de peinture , et même dans l'art de la verrerie, qu'il appartient de produire les descriptions techniques et scientifiques qui se rapportent à ce genre d'industrie , à cette espèce de procédé. On donnerait au public aujourd'hui un extrait bien fait' du livre de Leviel , de ceux de Haudiquier, de Néri, de Kunkel, etc., que nos chimistes n'en seraient pas satisfaits : ces livres ont été beaucoup consultés , mais le plus souvent sans fruit , par nos fabricans de couleurs et par nos peintres sur verre. La peinture sur verre est le résultat de la pratique et de

PIîIAïURE SUR VERRE. 56^

la philosophie de l'art; le choix importe doQC beaucoup, la partie technique n'est pas moins importante : espérons que dans toute l'Europe celle espèce de peinture ne sera cultivée que par des artistes qui posséderont l'une et l'autre qualité.

Les auteurs suivans ont écrit sur l'art de la peinture sur verre : De Murr, d'Holbach, Fleuret, Fougeroux de Bauderoy, Hawkins ( John-Sidney ) , Haudiquier d'Ablancourt (voy. Houdiquier) , Langlois, Lebas de Gourmont, Lenoir , P. Leviel , Meusel , Néri , Parois , Vigny. L'ouvrage de Leviel (Pierre) , pelit-fîls de Guillaume Leviel , peintre sur verre , a pour titre : Vart de la peinture sur verre; Paris, 1770. Nous avons encore indiqué d'autres ouvrages sur cette matière sous les n°' 24 , 108, 120, 169, 229. Félibien parle au long de ce genre de peinture, dans son traité d'aùchitecture , pag. 244 ^t suiv.

On peut consulter encore, sur l'histoire de la peinture sur verre, Lanzi (tom. i^"^, pag. 182 et suiv.); Percier et Guillot ( Musée des monumens français ). Voyez encore la Revue encyclopédique , tom. xxiii , pag. 4^5 , et tom. xxv, pag, 282; et la même Revue (année 1819). Voyez encore les Archives des découvertes (1811); le Moniteur du i5 avril 1 81 1 ; Millin , au mot Apprêt et au mot Peinture sur verre. M. Alexandre Brongniart vient de faire imprimer un Mémoire très-intéressant sur la peinture sur verre; Paris, 1829: (ce mémoire ne se vend pas ) l'auteur en a promis la suite.

5G8 PROCÉDÉS MATliRIELS.

Page 1