PEINTURE A HUILE. — OBSBBVAT. TECHNIQUES
de leintes que les premiers; parce que toute la page peinte a» par ce moyen , un aspect vigoureui^ et imposant, et qu'elle semble être le résultat d'une sarante énergie , par ces raisons , dis-je , faut-il oublier les lois de l'optique, les besoins et les plaisirs de la vue» le charme de la dégradation naturelle et les effets do l'atmosphère ? Non certes; il faut en revenir toujours à la nature toute naïve et à l'organe de la vision humaine.
Si donc 9 répétons-le , la vérité et l'illusion du coloris sont attachées à la justesse extrême du ton ; si un degré endeçà, ou au-delà de ce ton ôte l'idée de l'enfoncement et de la distance , détruit la magie , et produit une dissonance semblable à celle qui résulterait d'uoe corde trop tendue sur la lyre, de quelle importance ne doit pas être la solidité de la matière colorée ou son inaltérable constitution I
Y a-t-il rien de plus désagréable à entendre qu'un orgue dont les tuyaux produisent des sons &ux? Y a-t-il rien de plus désagréable à voir qu'un tableau dans lequel certains tons» certaines teintes sont devenues discordantes? Cette comparaison est fort juste. Dans un morceau de musique exécuté sur un tel instrument » on reconnaît , il est vrai 9 l'idée du compositeur , le motif du chant , le mouvement , etc. ; de même , en voyant un tableau discord chromatiquement y on comprend bien la composition» l'idée du dessin et le mouvement des lignes; mais ces discordances sont pénibles , ces faussetés sont quelquefois rebutantes. Enfin non-seulement on reconnaît » à la première vue et en tenant compte de la fralcheilrdes couleurs 9 si un tableau peint à huile est nouveau ou ancien» mais on le reconnaît parce que l'on s'aperçoit que les
bruns ont poussé inégalement à Tobscur. Si notre peinture brunissait également partout comme une estampe qui se salit , ce serait un petit mal; mais l'harmonie est détruite par des ravages et par des altérations de toute espèce.
Quant aux difficultés pratiques et aux embarras fiislidieux que cause la peinture à huile , ils sont avoués par tous les peintres; et les écrits , où Ton a recueilli d'utiles avertissemens à ce sujet, prouvent assez à combien de précautions gênantes un artiste soigneux et jaloux de sa réputation , est assujetti dans la pratique de ce procédé. Qu'on lise, par exemple, le Manuel nouveau de M. Bouvier, et Ton verra que le peintre à huile se réduit à un véritable esclavage , et que la perfection du coloris lui est pour ainsi dire interdite.
J'oserai donc affirmer que cette peinture à huile , si vantée parce qu'elle laisse au peintre le tems de parfondre ses couleurs (notre nouveau procédé offre le même avantage, outre celui de la dessication lente ou prompte à volonté ) , est cependant pour la plupart des peintres un véritable supplice. Y a-t-il rien de plus contrariant que les èmbus , ou l'effet terne, mais passager, qui a lieu sur certaines places du tableau ? Y a-t-il rien déplus affligeant que cette nécessité d'attendre plusieurs jours et plusieurs semaines la dessication de l'ébauche ? Y a-t-il rien de plus triste que de la voir baissée d'éclat après ce tems; que de voir le deuxième travail baissé d'éclat h son tour, et de ne pouvoir , sans risque de peindre lourd , reprendre en clair sur les bruns; d'être obligé enfin d'empâter les couches de couleur, empâtement qui augmente la quantité d'huile, et par conséquent l'obscurcissement résultont de ces couches superposées ?
PEINTUBfi A HUILE. — OBSERVAT. TECHNIQUES. 29
Rappellerai-je l'effet de Thuile qui^ mêlée avec certaines couleurs qui en absorbent beaucoup , telles que les noirs , les laques» matières qui ne sèchent qu'à l'aide de la lithai^e ou des sels de plomb , altère plus ou moins les teintes ? Parlerai-je des changemens qu'éprouvent les couleurs métalliques combinées avec l'huile; de l'obscurcissement» par exemple» du vermillon» lorsqu'il est mêlé dans les carnations ; de l'opacité des clairs qu'il faut tenir empalés » et du nébuleux des bruns ; nébuleux ou faiblesse de ton qui fait recourir aux obscurités tranchantes» si communes chez certains peintres» tels que Guercino, Carra vagio» etc. ; défaut de transparence qui d'ailleurs empêche d'exprimer la diaphanéité de certains corps » les diversités de la carnation» etc. » etc. ? Ces inconvéniens sont si sensibles» que les peintres ont imaginé toutes sortes de combinaisons » toutes sortes de vernis et d'huiles » etc. , pour y remédier.
A quelles précautions » à quelles minutieuses réserves n'ont pas été assujettis les peintres hollandais et flamands» peintres si fins » si délicats » si recherchés dans l'emploi du matériel de la peinture ! Combien de tems et de force d'esprit n'ont pas absorbés ces soins » ces méfiances » ces préroyances ! Quant aux praticiens» habiles dans cet art de la peinture à huile» ne reconnalt-on pas tous les jours que ce même iaire facile « ce même métier» cette conduite des couleurs» cctle pratique enfin de la palette, ont été acquis aux dépens des naïvetés et des variétés infinies de la nature » et que ce même mécanisme leur a fait contracter une manière » de laquelle il a fallu qu'ils dépendissent malgré eux?
En considérant attentivement les anciens tableaux qui
3o PROCÉDÉS HATjéRIELS.
datent de la découverte de la peinture à huile , ou remarque que les clairs s'y sont assez bien conservés, et que les obscurs sont fort noircis. La raison en est très-facile à comprendre. Les clairs étant composés de beaucoup de matière colorée 9 l'huile a été divisée par tous ces molécules colorés» et n'a pu éprouver le même changement que dans les bruns où elle s'est trouvée presque seule , et teinte seulement de quelques couleurs souvent végétales et sans corps. Il est donc certain que l'huile dessicative s'obscurcit avec le tems ^ étant même posée seule et sans couleur sur une superficie quelconque.
Cette même remarque doit se faire aussi au sujet de ces nombreux portraits de l'école de Mignard , lesquels portraits ont été exécutés sur les toiles préparées avec beaucoup d'essence de térébenthine» et par conséquent peu d'huile. Dans ces portraits les clairs sont assez frais et rosés^ bien que mats et sans magie ; mais les bruns qui ont été obtenus par des glacis d'huile superposés sont devenus très-obscurs et forttranchans. Lorsqu'au lieu d'ajouter de l'essence » on n'a employé que de l'huile pour ces préparationSy il est arrivé que cette huile, revenue toute à la superficie du tableau , a entraîné avec elle les molécules quelquefois rouges qui la composaient, et a altéré les couleurs du tableau; c'est ainsi que certains tableaux de Poussin sont devenus presque tout rouges par cet effet.
Yoici ce qu'on lit, page i56, dans le livre qui traite de la peinture à huile «-cire, procédé inventé il y a cinquante ans par le baron de Taubenhein :
« Les parties huileuses dont le tableau est surchargé, 9 disposées à sécher , veulent sécher éternellement , ou , » pour mieux dire^ chercher constamment à quitter leurs
PBIBITURE A HUILE. — OOSBBTAT. TECHNIQUES. 3l
» cellules» pour se mettre en liberté au moyen de Téva-
> poratîon. Arrivées à la superficie , elles y rencontrent 9 une pellicule formée par les parties des huiles desi séchées les premières et fixées à la surface , ou quel-
> quefois un vernis impénétrable qui les empêche de s'é-
* vaporer» et toutes ces particules huileuses dans leur dé- ■ sertion arrêtées aux frontières de la couleur , y forment V un amas de graisse qui se condense insensiblement et
• jaunit le tableau. >
L*air est nécessaire pour la conservation de la peinture à huile. Des tableaux à huile, récemment peints et que l'on enfermerait dans un lieu étroit et obscur, se terniraient sensiblement. Placés sous verre, ils jauniraient aussi. M. Dazara fait sur ce sujet les réflexions suivantes : • L'estimeque S. M. (le roi d'Espagne) fait d'un tableau de R. Mengs est assez connue par l'ordre qu'elle a donné de le couvrir d'un verre de la même grandeur. Cette méthode de couvrir les tableaux de verre a ses inconvéniens , parce qu'ils ne peuvent pas recevoir une lumière qui permet de les bien voir en entier sous un même point de vue , de manière que le spectateur doit se placer en différens endroits pour en parcourir successivement le champ entier; d'ailleurs les couleurs obscures réfléchissent la lumière et font l'effet d'un miroir. L'art n'a pas encore pu trouver le moyen de faire les deux surfaces d'un verre également parallèles , et plus cette surface est grande , plus aussi cette difliculte augmente. Cette différence entre les surfaces , quelqu'imperceptible qu'elle soit , altère toujours la réflexion de la lumière , et par conséquent l'image de l'objet. Si la pâte du verre a quelque couleur, comme
02 PROCBDÉS MATàniBLS.
» celle qu'on fait avec de la soude , qui lui donne un œil » verdâtre , toutes les teintes du tableau sont dégradées » par cette nuance. L*air qui se trouve renfermé entre le » verre et le tableau , ne pouvant pas être renouvelé , se » corrompt nécessairement et endommage les couleurs , » d'où suit la perte totale du tableau. »
Enfin les couches réitérées sont tellement à redouter , qu'il serait souvent bien plus avantageux à un artiste qui , par incertitude de caractère ou par d'autres raisons» se détermine à faire dans un tableau de grands changemens, soit dans le clair-obscur^ soit dans la composition, qu'il lui serait 9 dis-je, plus avantageux de prendre une autre toile ou bien d'enlever tout son travail , que de s'obstiner dans des cbangemens si dangereux pour les couleurs.
On ne cesse d'attribuer à l'oxide de plomb et autres, servant de matières colorantes , les cbangemens des tableaux exécutés à huile, cependant les altérations que cet oxide éprouve à l'air sont presqu'insensibles; c'est donc toujours l'huile qui ternit les couleurs. Lorsqu'on a dit que l'atmosphère de certaines villes est funeste aux peintures; lorsqu'on attribue à l'humidité de Venise » par exemple, l'obscurcissement de certains tableaux» on envisage mal la question. Des tableaux bien exécutés, chimiquement parlant, se conservent dans les villes humides et populeuses comme ils se conserveraient sur lo haut des montagnes. Aussi l'idée de substituer à l'oxide de plomb l'oxide de zinc ou autre est une idée superflue. Il existe , il est vrai, des couleurs qui s'altèrent promptement à l'air, mais le blanc de plomb employé abondamment sur tant d'enseignes , dont l'huile a été dévorée par le soleil , y resle blanc malgré l'atmosphère.