DES BRUNS
Par bruns, on doit entendre les couleurs très-obscures, quelle que soit leur teinte. Unbrunabsolument incolore est ce qu'on doi^ appeler noir; certaines matières dites noires sont donc plutôt des bruns que des noirs ; c'est ainsi que
3Qo PROCÉDÉS MATÉBIELS.
le noîr d'os de porc n*est au fait qu'un brun -jaunâtre; le noir de pêche est souvent un brun-bleuâtre» etc. Il est vrai que l'idée de brun est surtout attachée aux couleurs sombres jaunâtres ou rougeâtres , et rarement aux couleurs bleuâtres. Cependant , malgré l'imperfection de notre vocabulaire \ et quoiqu'il convienne d'appeler le noir de pêche couleur sombre plutôt que brune, elle n'en est pas moins une couleur très-obscure bleuâtre, ou, pour parler selon le langage précis de la chromatique, un brunbleuâtre. Ainsi , nous ne confondrons pas ici les bruns avec les noirs , et , parmi les bruns , nous distinguerons les jaunâtres , les rougeâtres et les bleuâtres. Voyons d'abord quels ont été les brun^ des anciens.
Des bruns et des noirs des anciens.
Sir Davy trouva, en plusieurs endroits, des fragmens de stuc peints en noir. Après avoir gratté quesques-unes de ces couleurs et les avoir soumises à des expériences , il s'assura que les acides et les alcalis n'avaient aucune action sur elles. Elles faisaient déflagration avec le nître, et avaient toutes les propriétés d'une matière carbonacée pure.
Dans le vase rempli de couleurs mélangées , sir Davy ne trouva point de noir, mais bien, différentes espèces de brun. Cne de ces couleurs avait celle du tabac, une autre était d'un rouge-brun foncé , et la troisième était d'un brun-olive foncé. Les deux premières se trouvèrent être
1 Dans le Vocabulaire de Wailly , au mot noir, on lit tioir, adjectif, qui e«t de la conleor la plus obscure , opposée au blanc.
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des ocres, que sir Dayy considéra comme ayant probablement été calcinées en partie; la troisième contenait de Toxide de manganèse ainsi que de Toxide de fer , et donnait du chlore , quand on l'exposait à l'action de Facide muriatique.
Tous les anciens auteurs, observe sir Davy, décrivent les noirs artificiels , grecs ou romains , comme des substances carbonacées et faites » soit avec de la poudre de charbon , par le moyen de la décomposition des résines dans le genre du noir de fumée , soit préparées avec des lies de vin ou avec de la suie ordinaire. Pline assure » dit sir Davy, qu'on trouve aussi un noir fossile naturel, ainsi qu'un autre noir qu'on prépare avec une terre de la couleur du soufre: il est probable, selon sir Davy, que ces deux substances sont des mines de fer et de manganèse.
Il est évident , contiïiue-t-il , que les anciens connais saient les mines de manganèse , d'après l'usage qu'ils en faisaient dans la peinture du verre. Pline parle de différentes ocres brunes , et surtout d'une de ces ocres qu'il nomme eicerculum p venant d'Afrique, qui contient probablement du manganèse; et Théophraste fait mention d'un fossile qui s'enflammait lorsqu'on versait de l'huile dessus , propriété qui n'appartient, suivant sir Davy , à aucune autre substance fossile maintenant connue , si ce n'est à une mine de manganèse qui se trouve en Angleterre, dans le comté de Derby.
Les bruns , dans les peintures des Bains de Livie et dans la Noce Aldohrandine, sont c^onsidérés, par sir Davy, comme étant tous formés par le mélange d'une ocre avec des noirs* Ceux de la Noce Aldohrandine cèdent de l'oxide
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de fer à l'acide mtiriatique ; mais les teiotes foncées ne sont pas attaquées par cet acide, ni par des dissolutions alcalines.
— Des bruns-Jaunâtres. — ^ Brun de fer.
Depuis quelque tems ^ les chimistes ont iàbriqué pour les peintres un brun , qu'ils ont nommé brun-mars , parce qu'il provient du fer; mais la teinte et le ton de cette couleur s'obtiennent d'une manière fort irrégulière; en sorte que, tantôt elle est rougeâtre et claire» tantôt elle est lourde et grisâtre; enfin , il s'en faut de beaucoup qu'elle offre le plus intense degré des tons jaunes. Mais , grâce à la publication que vient de donner M. Bouvier « du moyen d'obtenir un brun* jaunâtre pur , et grâce à M. Tœpffer , qui lui communiqua ce moyen » les peintres peuvent aisément obtenir aujourd'hui ce véritable brun-jaunâtre , qui est si nécessaire aux coloristes , lorsqu'ils procèdent selon la vraie méthode chromatique.
Voici le procédé par lequel on peut produire ce brun précieux, inaltérable, au dire de M. Bouvier, et qu'il a employé depuis plus de vingt ans , lui et quelques-uns de ses amis seulement.
c Mettez sur un feu assez vif une cuiller de fer; foites-la rougir; jetez-y quelques morceaux de bleu de Prusse, de la grosseur d'une noisette , à peu près : il faut choisir du beau bleu de Prusse foncé en couleur , et jamais du bleu de Prusse de fabrique anglaise; bientôt chaque morceau éclatera de soi-même et se dégradera par écailles , à me-
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sure qa*il s'échaufFera , jusqu'à devenir rouge lui-même. Retirez la cuiller du feu et faites-la refroidir : si tous la laissiez plus long-tems sur le feu , vous n'obtiendriez pas la teinte désirée. Quand vous concasserez la couleur , il s'y trouvera des parties noirfttres , et d'autres bruns- jaunâtres : c'est précisément ce qu'il faut. Broyez le tout ensemble; il en résultera un brun couleur de bistre ou d'asphalte , fort transparent.
» L'opération de brûler le bleu de Prusse ne réussit pas toujours également; cela dépend des différentes qualités du bleu , et aussi du degré de chaleur qu'on donne , et même de l'état actuel de l'atmosphère. Il ne faut pas pour cela se rebuter; quoique les diverses teintes qu'on obtient soient plus rousses , plus verdâtres » ou plus noirâtres qu'on ne le voudrait » ces essais ne sont pas perdus » l'on peut toujours en faire usage dans beaucoup de cas. Mais , comme la teinte la plus désirable est celle de l'a^halte, il n'y a qu'à recommencer avec différons bleus , et en différons tems , jusqu'à ce qu'on obtienne ce qu'on désire.
i On aura l'attention de brûler celte couleur à feu découvert 9 sans quoi l'on n'obtiendrait que du noir, comme on le verra plus loin, i
Je ne manquai pas, aussitôt que j'eus pris connaissance de cette espèce de découverte , d'en faire moi - même l'essai ; car , pénétré du besoin de compléter la palette des peintres par un brun très-profond , assez opaque et essentiellement jaunâtre» sans mélange , j'avais fait long« tems des vœux pour qu'on pût suppléer à la terre de ca« nel qui est rougeâtre et lourde, à l'asphalte qui n'a point de corps , aux bruns-mars qui sont trop clairs , à la terre
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d'ombre et à la terre de Cologne qui sont des couleur» pernicieuses , au mélange assez fade du jaune-doré du fer et du noir d'ivoire , avec lesquels on n'obtient qu'un brun sale et sans vigueur , etc. Je parvins donc » avec le bleu de Prusse brûlé, à obtenir un brun d'une force admirable et sans aucune nuance de rouge. Voici quelle est la méthode bien simple que j'ai suivie.
Mettez sur une plaque de fer posée au-dessus de charbons ardens , des morceaux de beau bleu de Prusse» non anglais et gros comme des noyaux de cerises : remuezles et retournez-les doucement jusqu'à ce qu'on voie s'évanouir la teinte bleue. Retirez la plaque du feu aussitôt que cette teinte est entièrement anéantie.
Il est à remarquer qu'un plus long séjour sur le feu donnerait à la couleur brune une teinte orangée très-sensible. ( Cet excès de séjour sur le feu peut , soit dit en passant, être utile au peintre, dans le cas où , manquant de couleur orangé-foncé , il voudrait promptement s'en procurer. ) Quant au choix qu'on ferait du bleu de Prusse de fabrique anglaise , il en résulterait une couleur bruneorangée très-riche; mais les couleurs orangées provenant du fer ne sont pas rares. La découverte de ce brun de Prusse est donc un service important rendu à la peinture.
Quels tons puissans acquiert ce brun , lorsqu'il est paré de la pourpre si riche de la garance I Quels verts profonds, lorsqu'on lui associe le bleu de Prusse! Quelle force de jaune inconnu jusqu'ici , lorsque le jaune indien y développe sa teinte élémentaire ! Qu'on l'ajoute à l'asphalte, il en résulte une valeur Inattendue. Enfin, si l'azur admirable de l'outremer jette en extase , et nous transporte, pour ainsi dire , au centre des régions éthérées ,
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avec ce brun puîssani le peintre peut descendre et s'enfoncer jusques dans les plus sombres profondeurs des abîmes.
Jsphalte ou bitume de Judée.
L'asphalte sort liquide du fond du lac Asphaltide, situé en Judée , d'où il tire aussi le nom de bitume de Judée; il s'élève à la surface de l'eau , oh il se dessèche par l'action combinée de l'air et du soleil.
Cette substance est une espèce de poix minérale ^ susceptible d'acquérir un certain degré de consistance : les volcans souterrains opèrent ce que nos procédés chimiques parviennent quelquefois ^ imiter. Notre poix noire , ou goudron , est une espèce de bitume artificiel , que l'art peut dégager de toute substance hétérogène et nuisible; mais, jusqu'à présent, rien n'a détourné de la préférence que les peintres donnent aU véritable asphalte.
L'asphalte est souvent falsifié avec le pissaphalta , ou le maltha , poix ou bitume moins solide dont les Asiatiques enduisent leurs murailles , et dont l'odeur tient le milieu entre la poix et le bitume; il faut donc choisir l'asphalte cassant 9 d'une surface brillante, polie et presque noire. Pline dit qu'il faut le choisir brillant et lourd, parce que celui qui est léger a été sophistiqué avec de la poix. Mai» une bonne preuve que l'asphalte n'a point été sophistiqué, c'est quand, en le cassant nettement, ou n'y découvre point de bulles , et qu'en outre il fait voir des ondulations dans ses cassures; en effet, ces ondulations proviennent du mouvement qu'il a éprouvé sur les flots de la mer, lorsqu'il était encore liquide; en-
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suite , it a conservé dans l'état concret cette forme de cristallisation. Si, au contraire , il a été fondu et altéré, il a pris un autre caractère de contexture en se refroidissant 9 et ses molécules se présentent à l'œil dans un état de désordre.
Le vrai bitume doit être odorant , et rester bien lié lorsqu'il est prêt à se fondre.
Il est évident que cette couleur a été employée par les Vénitiens dans les tems les plus anciens.
cLe bitume de Judée, dit R. Boschini, est appelé » noir de spalte (pour dire noir d'asphalte). Il flotte sur » le lac de Sodome, et se coagule sur le rivage , où il se » durcit : on colorie à huile avec cette couleur. Pag. S07 ; 1 édition de Florence, i584* >
Abraham Bosse vantait, vers le milieu du 17"*" siècle, l'excellence de l'asphalte , qu'il appelle aussi spah , nom qu'il conserve encore en Italie; mais cent ans plus tard , Leblon, élève de Cari. Maratti, disait positivement c que l'asphalte est une couleur que l'on ne connaît pas en France. 1 Ce fut au commencement du 19""* siècle que quelques jeunes peintres de Paris en essayèrent sur leurs palettes; mais les peintres plus anciens n'en firent point usage : David ne s'en est jamais servi.
Plusieurs chimistes font peu de cas aujourd'hui de l'asphalte, et doutent de sa solidité; mais il y a beaucoup de choix à £Biire dans les espèces d'asphaltes qui se présentent dans le commerce; et il faut observer de plus que rien n'empêche d'y associer soit du noir d'ivoire, soit du brun de Prusse , qui , sans altérer sa transparence, en rendra la teinte fixe et durable. Les peintres qui cherchent la transparence et la magie l'aiment beau-