‹ Traité complet de la peinture (volume 3)Chapitre 56 sur 104 · COULEURS MATÉRIELLES. ^- LES BRUNS · texte numérisé non relu

COULEURS MATÉRIELLES. ^- LES BRUNS

naîlre qu'il ne s'y trouvait point d'asphalte , mais une résine végétale. (Voyez les Transactions philosophiques , tom. !*'•) On ne dit point si l'on y trouva du napht concret ou mou , ainsi qu'on en trouve dans un grand nombre de momies. On peut supposer qu'on n'a employé , pour les embaumemens , que des résines vulgaires » et que le napht» qui est si abondant en certaines régions, a dû être consacré au même objet. Au reste , il n*est guère prudent d'employer sans nécessité ces débris de cadavres , qui doivent contenir de l'ammoniac et des parties grasses / concrètes» qui pourraient plus ou moins endommager les couleurs auxquelles on les associerait.

Voyez, sur le bitume» les Mémoires de l'Académie, tom. IX.

Terre de Cologne.

On donne le nom de terre de Cologne à une substance brune » compacte et légère , dont on trouve des mines près de Cologne. Cette terre, espèce de terre d'ombre, parait formée d'ocre et de débris de végétaux résineux. Gomme la teinte brune de cette substance est fugace » on doit la rejeter. On n'imagina d'en faire usage que lorsque, n'employant ni l'asphalte ni la momie, on* ne possédait que les bruns de la terre d'ombre ou ceux qui peu* vent résulter du noir et du jaune. On a vu des chevelures brunes, représentées avec cette couleur, disparaître au bout de six mois. Tout le brun était évanoui ; il ne restait que quelques traits noirs de Tébanche.

Cette terre calcinée acquiert une teinte rougeâtre , qui est très-sensible quand on y mêle du blanc.

On doit calciner long-tems la terre de Cologne sur la

iyo pnocàDÉs matériels.

braise^ dans une cuiller d'argent ou dans un creuset. Quand on Taura tirée du feu toute rouge , on la portera dans un lieu aéré, pourTy laisser brûler^ jusqu'à ce qu'elle s'éteigne d'elle-même. Alors on la broiera long-tems arec de l'eau , et on l'arrosera abondamment. Elle deriendra d'un brun obscur.

Stil de grain brun, ou stil de grain d'Angleterre.

c La graine d'Avignon, ditTingry, le bois d'épine- » vinette (bois de berberis) , des cendres gravelées , et > une solution de sulfate d'alumine , composent le stil de » grain brun. Comme l'alumine ou l'argile y est pure , » cetle couleur est plus solide que le stil de grain jaune.» Le fustet ou fusticks entre encore» à ce qu'on croit , dans cette composition, et même la terre d'ombre non-brûlée.

L'Encyclopédie s'explique ainsi ( pag. 4^4 ) sur cette couleur : c Les stils de grain sont de très-mauraises couleurs; elles sont susceptibles de- s'évaporer et de noircir. Les anciens peintres , dit-on , ne les connaissaient point. C'est Antoine Coypel qui , le premier , en fit usage en France , lorsqu'il peignit la galerie du Palais-Royal , h Paris. On a pu voir le mauvais effet qu'ils ont produit. 9

C'est, en effet-, au commencement du xviii* siècle que l'on commença à employer le stil de grain brun. Lorsque les fabricans de couleurs virent les peintres séduits par la fraîcheur du stil de grain jaune , ils imaginèrent de leur procurer une couleur végétale brune , qu'ils appelèrent stil de grain brun. Mais cette dernière était aussi fugace que la première. Cependant , comme la pa-

COULEURS MAT^ItlfiLLES. LES BRUNS. O71

lette manquait alors de beaux bruns, et que l'asphalte, la momie, le brun de fer n^élaient pas en usage» on se servit volontiers de cette couleur transparente dont les effets étaient agréables.

Plusieurs Flamands et les Hollandais regrettent vivement un stil de grain brun, ou une laque brune qui , jadis , se fabriquait, disent-ils , à Anvers , mais qu'on ne trouve plus aujourd'hui dans le commerce. Ils assurent que Rubens et toute son école ne se sont pas servi d'autre brun. Ce brun était beaucoup moins intense de ton que le bitume, mais il était doux à l'emploi, au dire d'un Flamand qui m'a assuré en avoir trouvé un reste conservé précieusement par son père. Le brun de fer, dit brun de mars, mêlé avec un peu de laque de gaude , donne , au dire de ce même Flamand , la même teinte que ce brun.

Lorsqu'on examine avec attention les tableaux des écoles flamande et hollandaise , on reconnaît en effet que les tons bruns , tels que ceux des ombrages , par exemple , n'ont pas été exécutés avec de l'asphalte, mais avec une couleur diaphane plus moelleuse, plus douce que l'asphalte. Cependant , la présence de l'asphalte est manifeste dans plusieurs tableaux de ces mêmes écoles. Il est difficile de croire que Rubens, 6. Grayer, Jacq. Jordaens, ne s'en servirent pas quelquefois. Toutefois les meilleurs peintres de ces écoles surent peut-être préparer l'asphalte mieux que nous le faisons aujourd'hui.

Quelques tableaux flamands représentant des palettes chargées de couleurs , font voir cette laque brune placée et rangée immédiatement après les jaunes clairs.

072 PROCÉDÉS MATÉBIBLS.

Terre d'ombre ou d'Ombria.

Il faut ranger encore parmi les bruns-jaunâtres, la terre brune qu'on tire de Nocèra , dans l'Ombrie , district d'Italie. C'est une espèce d'argile mêlée de fer un peu oxidé : c'est moins une ocre brune qu'une terre bitumineuse, légèrement ferrugineuse. Si on lui fait subir un brûlement, en l'enfermant dans une boite de fer , sa couleur sera plus brune , plus moelleuse , et tirera au rougeâtre. On a tout-à-fait abandonné cette couleur, parce qu'elle pousse évidemment au noir , même lorsqu'elle est calcinée. Elle est très-bonne cependant pour la peinture à colle.

— Des bruns-rougeâtreê, —

Parmi les bruns-rougeâtres , il faut compter les bruns de fer , dits bruns-mars. Il y en a peu qui ne participent de la teinte rouge , à l'exception du brun obtenu par le bleu de Prusse.

Terre de CasseL

La couleur brune-rougeâtre la plus usitée aujourd'hui , c'est la terre de CasseL

La terre de Gassel est d'un brun très-obscur et légèrement rougeâtre; c'est une substance qui paraît de la nature des bitumes, par l'analogie qu'elle offre arec eux dans sa combustion. Cette espèce de brun dont l'emploi est facile, est d'un assez fréquent usage dans la peinture. On n'a pas remarqué qu'il poussât au noir , et toute l'école de David en a usé sans en redouter aucuns fâcheux

GOULEVRS MATÉRIELLES. — LES BAUNS. 070

résultats chimiques. Jem'en dis pas autant sous le rapport chromatique, caries teintes produites par cotte couleur » mêlée au blanc, ont quelque chose de lourd et de trouble qui n'est pas favorable à l'expression du modelé.

Je ne reviendrai pas sur la terre d'ombre , qui offre aussi un brun rougeâtre après qu'elle a passé au feu.

Parlons d'une couleur nouvelle, imaginée par M. Bouvier , et qu'il appelle laque ou carmin brûlé : nous l'appellerons brun de cochenille.

Brun de cochenille.

Peu de laques , dites de cochenille , sont propres à être brûlées ; il faut donc faire des essais de toutes celles qu'on pourra se procurer, jusqu'à ce qu'il s'en trouve une qui devienne pourpre très-foncé, sans prendre une teinte grisâtre. Il convient de préférer celle qui est bien fournie eu couleur et de teinte foncée , sans être violâtre. La bonne laque de Venise ne doit pas changer par le jus de citron , par l'alcali fixe en liqueur, ou bien encore par l'effet du vinaigre blanc distiUé. EUesera bonne, si elle ne devient pas violette à l'alcali et jaunâtre au vinaigre. Ces laques de Venise, ou celles qu'on fabrique ailleurs sous ce nom , sont donc ordinairement les meilleures. Elles doivent être un produit de la cochenille , ainsi que le bon carmin qui est préférable aux laques pour obtenir ce résultat. Mais , comme on vend partout pour de bonnes laques ou de bons carmins des couleurs qui ne sont souvent tirées que des bois de teinture , ou de drogues qui ne peuvent fournir rien de solide , il faut prendre beaucoup de précautions à ce sujet. Quant au carmin ou à la laque de garance , ils ne peu-

074 PROCÉDAS MATÉRIELS.

vent aucunement atteindre ce but , ne possédant point les qualités exigées pour ce brun.

» Prenez une cuiller d'argent à soupe; placez-la sur des charbons ardens , et jetez-y votre laque ou votre carmin réduit en poudre. Remuez sans interruption la couleur avec un petit bâton de bois dur; il s'exhalera bientôt une fumée de mauvaise odeur, que vous éviterez de respirer. Soufflez légèrement sur les charbons» sans faire entrer de la cendre dans la cuiller, mais maintenez un feu vif, en remuant toujours la poudre, jusqu'à ce qu'elle devienne d'un beau brun foncé et pourpré couleur d'œillet : alors retirez la cuiller du feu. La couleur « en se refroidissant, devient moins foncée; c'est pourquoi , il ne faut pas craindre de la voir devenir très-sombre sur le feu. N'attendez pas néanmoins qu'elle prenne feu; cela la gâterait tout-à-fait , et la réduirait en mauvais charbon : retirez-la à tems , et versez-la dans une assiette bien nette et qui n'ait jamais contenu de graisse. Vous verrez si elle est parvenue à son point. Si vous ne la trouvez pas assez brune , remettez-la sur le feu dans la cuiller. Si votre laque est de bonne qualité , vous obtiendrez une couleur qu'on ne peut imiter par aucun mélange : elle aura toutes les qualités et presque la solidité , ainsi que la teinte du précipité d'or de Gassius, dont on fait usage en miniature , et dont on compose le pourpre en émail. Mais la laque ne pourrait point servir à l'usage des émaux.

» Cette couleur devient fixe et solide étant ainsi brûlée; elle sèche moins difficilement à l'huile que quand on l'emploie ^ans être brûlée; mais encore est -il nécessaire do la délayer avec une portion d'huile grasse , soit qu'on

COULEURS MATÉRIELLES. — ^ LES BBUMS. Syâ

l'emploie pure« soit qu'on la mélange avec de la terre de Sienne brûlée , ou a?ec des terres rouges.

» J'ai souvent essayé de brûler des laques de garance » qui sont naturellement si solides; mais cela ne m*a jamais réussi.' Le feu leur fait perdre leur couleur; elles deviennent terreuses et grisâtres : d^ailleurs, elles ne portent pas une teinte assez nourrie» assez foncée « pour atteindre le but qu'on se propose; il vaut beaucoup mieux les employer pures à d'autres usages.

On conçoit que la liste de tous les bruns- rougeâtres qu'on peut employer pour la peinture serait d'une trèsgrande étendue; nous n'en citerons plus que deux.

Voici ce qu'on lit , au sujet d'un nouveau brun% dans le journal de TAube, s4 février 1827 : c On vient de découvrir » dans les environs de Besançon» un nouveau minéral » quia été essayé pour la peinture. Il donne une couleur d'un brun-noisette» inaltérable par tous les agens cbimiques et physiques qui peuvent influer sur la peinture » et conserve le même ton » broyé à l'eau » à la colle» à la gomme » au vernis ou à l'huile. Mêlée au blanc de plomb ou d'ai^ent» cette couleur donne le ton vrai de la transition du clair à l'ombre dans les carnations ; on lui a donné le nom de brun de Burgmont. »

H. Pelouze indique une nouvelle couleur» qu'il appelle prussiate brun de cuivre. Cette couleur» dit-il , est trèsriche» très-belle et paratt être durable. On n'a encore fait que l'essayer.

< On peut l'obtenir en versant du prussiate de potasse» soit dans le sul&te de cuivre ( vitriol bleu ) » soit dans l'acétate , ou le nitrate ou le muriate de cuivre. Il parait cependant que c'est avec le muriate de cuivre que Ton

076 PROCÉDAS MATÉBIBLS.

obtient le plus beau produit. Dans ce cas , il sera mieux d'employer le prussiate de chaux que celui de potasse.

V Faites dissoudre le muriate de cuivre dans environ dix fois son poids d'eau distillée ou de belle eau de rivière filtrée , et versez dessus la solution de prussiate de chaux jusqu'à ce qu'il ne se précipite plus rien. Recueillez le précipité; lavez exactement à l'eau froide, et faites sécher à l'ombre.

— Des brans-bleuâtres. —

Après ce que nous avons dit, en parlant des bruns en général (page 369) , il nous faut signaler plusieurs substances appelées noires, et les appeler bruns -bleuâtres , conformément à notre théorie. Nous pourrions donc placer ici les articles : noir de pêche, noir de sarment , qui sont en effet bleuâtres, etc. ; mais, pour ne pas paraître singuliers , nous nous contenterons de signaler une seule de ces couleurs; elle est nouvelle : les artistes en doivent la connaissance à M. Bouvier, qui l'a soumise aux épreuves de l'art. C'est celle qu'on obtient du café , et qu'il appelle noir de café. Ce brun, facile à broyer, sèche bien et procure une teinte très-fine.

Brun de café,

c Procurez-vous une certaine quantité de marc de café , qui ne renfermera aucun mélange de chicorée ou d'autres substances étrangères. Il faut que vous en ayez assez pour remplir complètement la boite de fer dont on va parler tout à l'heure. Faites sécher ce marc , en sorte

C0ULB1;RS MAT^BIfiLLES. ^*- LBS BRUNS. 377

qu'il n'y reste plus la moindre humidité; remplissez-en une boite de fer ^ en la refoulant fortement. Il est trèsessentiel que la poudre soit très-serrée dans la botte et qu'elle la remplisse complètement jusqu'en haut, en sorte que le couvercle » une fois appliqué dessus » la touche immédiatementy et qu'il n'y ait point de vide entre les deux. Mettez alors le couvercle de fer, et enfoncez-le bien à fond. Procurez-vous d'avance » non pas simplement de la terre glaise , qui éclate facilement au feu , mais de la terre dont les poéliers se servent pour mastiquer et bâtir les poêles de faïence. Délayez cette terre , comme eux , avec un peu d'eau, et pétrissez-la jusqu'à ce qu'elle ait la consistance d'un bon ciment : cela est fait en un instant. Garnissez-en tout l'extérieur de votre boîte , épaisseur de trois lignes environ, et même un peu davantage aux jointures, de façon que nulle part le fer ne reste à découvert. Faites sécher cet enduit devant le feu ou à l'ardeur du soleil , jusqu'à ce qu'il n'y reste plus aucune humidité. Alors, et en ayant bien soin de ne pas enlever l'enduit, faites rougir la botte à un feu très^vif, tel que celui d'une forge ou d'un poêle qui ne flambe plus, mais qui contient encore un bon brasier de charbons. A mesure que la boite s'échauffera, vous en verrez sortir, malgré le fer et l'enduit de terre , des flammèches bleuâtres , qui s'échapperont de toutes parts comme si elles étaient poussées par des chalumeaux : ce sont les restes de l'huile essentielle du café, qui s'enflanunent et se font jour malgré les obstacles.

» Quand vous n'apercevrez plus ces jets de flammes bleues , et que toute votre boite sera d'un rouge vif. retirez-la du feu , en prenant des précautions pour que les pinces ne la dégarnissent pas de l'enduit de terre. Lais-

378 PB0CàD&8 HAT&RIBLS.

sez-la 86 refroidir : le noir est fait. Mais , avant d'ouvrir la boite , enlevés avec un couteau toute la terre qui Tentoure » et prenez surtout de grandes précautions pour n'en laisser aucune trace à la jonction du couvercle. A cet effet , ne vous contentez pas simplement de la gratter avec la lame du couteau ; prenez , de plus , une forte vergette à poils durs et courts , et , pour terminer le nettoyage , mouillez la brosse , et après en avoir frotté régulièrement cette place» essuyez -la bien avant de iaire l'ouverture de la boite; car, s'il entrait la moindre parcelle de cette terre dans votre noir , votre opération serait manquée, et la couleur serait gâtée. Gela fait, ouvrez la botte , et videz le noir qu'elle renferme dans une assiette propre qui n'ait jamais contenu aucune graisse. Vous aurez un noir doux, 4m peu gris^bleuâtre, déjà presqu'impalpable. Le volume en sera fort diminué , cela ne peut être autrement; c'est pour cela qu'il faut serrer, autant que possible , dans la botte de fer , toutes les matières en poudre dont on veut &ire du noir , afin qu'il ne s'y introduise que peu d'air; sans cela, ces matières entrent en combustion, et produisent des cendres qui les altèrent considérablement.

> Le noir de café se trouve déjà si fin en sortant de la boite , qu'il semble qu'on pourrait s'en servir en le délayant tout de suite , soit à l'huile , soit à l'eau. Mais il y a une précaution à prendre auparavant , précaution essentielle pour toutes les couleurs qu'on élabore au feu : il faut les laver à l'eau bouillante , et à plusieurs eaux , jusqu'à ce qu'on en ait séparé les seb qu'elles «ontiennent ; ce qui est aisé à connaitre , quand l'eau du lavage n'a plus aucun goût à la bouche. Vous décanterez l'eau et vous re-

GOULBIJAS MATÉBIBLLB8. LES BliUlfS. 379

cueillerez la couleur : j'insiste sur ce lavage préalable à plusieurs eaux bouillantes.

> Pour laver le noir de café , mettez toute votre poudre noire dans une cuvette de faïence propre et neuve» ou dans une soucoupe » si vous n'en avez brftié qu'une petite quantité. Versez dessus quelques gouttes d'alcohol (ou esprit-de-vin); il pénétrera le noir très-promptement, et vous le verrez s'affaisser tout de suite , ce qui vous permettra de le délayer et d'en faire une pâte épaisse. Vous ajouterez peu à peu assez d'eau filtrée pour pouvoir broyer le noir, si telle est actuellement votre intention; et si vous ne voulez encore faire que le lavage, vous pourrez sans di£Glculté remplir la cuvette d'eau bouillante : la poudre ne surnagera plus. Quand vous voulez laver la couleur pour en dégager tous les sels , il faut vous servir d'eau très-chaude , et agiter le mélange, afin d'en accélérer la dissolution. Vous laisserez ensuite la poudre se précipiter. Vous décanterez cette première eau , et vous en substituerez de la nouvelle , toujours chaude , jusqu'à ce que l'eau reste par&itement incolore , et qu'elle ne laisse plus la moindre saveur sur la langue. Vous laisserez s'opérer la précipitation ; vous décanterez l'eau comme on l'a indiqué. Vous recueillerez la poudre bien sèche , et vous l'enfermerez soigneusement dans un flacon. »

Nous ne ferons pas de plus longues recherches sur

les diverses couleurs brunes. Quand nous parlerons de

la firesque , nous aurons occasion d'en signaler d'autres

encore. Enfin, nous ferons mention de l'encre delà Chine,

du bistre et delà seppia, lorsqu'il sera question de là peinture au lavis.

080 PBOCiD^S HATÉRIELS.

DES NOIRS PUnS OU INCOLORES.

Noir d* ivoire.

Calcinez jusqu'au rouge » dans des vaisseaux clos , les rapures et rognures d'ivoire, qirî se trouvent assez abondamment chez les tabletiers , et broyez à l'eau et lavez le beau charbon qui résultera de cette calcination. Tous les os compactes , et notamment les os longs des pieds de moutons » sont souvent substitués à l'ivoire dans la fabrication de ce noir, mais il s'en faut bien que le produit soit égal en beauté ; en finesse , en velouté.

L'Encyclopédie indique le procédé suivant : c On renferme le morceau d'ivoire dans un creuset ou dans un pot bien luté avec de la terre à potier, et on le met dans le four à potier pendant le temps que cuisent les poteries. Pour être bien cuit et devenir bien noir , il ne faut pas qu'il y reste moins de tems que ces poteries ellesmêmes. Il faut surtout bien prendre garde qu'il n'y ait aucun jour au creuset ou au vase; car, au lieu de devenir noir , l'ivoire blanchirait et se consumerait. »

Quant au noir d'os de porc , noir-roussâtre et très-difficile à sécher , il semble inutile de le rechercher pour la peinture à huile , puisque le noir d'ivoire peut être coloré à volonté de cette même teinte roussâtre, à l'aide d'autres couleurs rousses elles-mêmes.

Le noir d'ivoire a toujours été regardé comme une excellente couleur : c'est d'ailleurs le plus incolore de tous les noirs.

Cet'LEVBS MATÉBIELLKS. — LBS NOIRS. 38 1

Noir de fer , dit noir de Prusse.

Voici encore un noir que M. Bouvier indique comme excellent , parce que étant broyé avec l'huile » il sèche beaucoup plus vite que tous les autres noirs connus.

€ Prenez, dit-il > du bon bleu de Prusse , mais qui ne soit pas de fabrique anglaise.

» Concassez ce bleu en morceaux de la grosseur d'un petit noyau de cerise; remplissez-en votre boite do fer , sans y introduire les morceaux trop petits» et encore moins le bleu en poudre; car votre noir alors , au lieu d'être d'une teinte pure et veloutée, deviendrait roussâtre comme de la suie. Secouez souvent la boite , à mesure que vous introduisez les grains bleus , afin qu'ils s'arrangent d'eux-mêmes^ et se logent les uns près des autres , en sorte qu'il n'y ait entr'eux que le moins de vide possible.

1 Votre boite étant ainsi remplie , sans refouler ni briser la couleur, mettez-y le couvercle, lutez avec soin, faites sécher , puis rougir la boite , etc. » (Voyez ce qui a été dit au sujet du brun de café , page 377.)

Noir de charbon.

L3 charbon des bois les plus communs , tels que le chêne, le hêtre, l'ormeau, le charme, le peuplier « la vigne et autres, fournissent des noirs très-solides pour la peinture à l'huile , en détrempe et au pastel. Le bois doit avoir été brûlé à feu nu, et non dans un creuset couvert. Il faut en éteindre les charbons dans l'eau, pendant qu'ils sont bien embrasés.

382 PROCÉDAS HiLTiBlELS.

Le charbon de noyaux de pêche donne un noir trè»bleuâtre , que les coloristes froids emploient beaucoup » et qui» presque toujours, est faux et en désaccord avec les autres couleurs. Le charbon de sarment est encore trèsrecherché; il est diiBcile à broyer fin. On a de plus mis à contribution le liège qui donne aussi un noir très-bleuâtre. Quant au noir de lie de vin, dit noir d'Allemagne et noir, de fumée , il faut éviter d'en faire usage. Les teintes grises et yiolettes de plusieurs peintures de Técole de Michel- Ange et de Raphaël ont assez prouvé combien ces noirs sont dangereux. Par la même raison le noir de bougie peut être à redouter. .

Noir de Russie.

o Le noir de Russie est une terre naturelle^^ qui est d'un ton obscur , extrêmement intense. On sait que les peintres à fresque ont souvent fait usage d'un noir qu'ils ont appelé noir de terre, ou terre noire de Venise, de Rome, etc. Voici encore l'indication d'un noir qu'on a appelé souscarbonate de manganèse.

« On ne se procure le sous-carbonate de manganèse , pour l'emploi en peinture , que dans la vue de le décomposer parla chaleur, afin d'obtenir, de cette manière, un oxide noir de manganèse très-pur et comme velouté.

9 Prenez muriate de manganèse restant dans les vases qui ont servi à la fabrication du chlore pour le blanchiment. Décomposez par la potasse, lavez le précipité, faites-le sécher, et chauffez-le ensuite doucement sur une plaque de tôle. Vous obtiendrez ainsi un bel oxide noir de manganèse. »

G0ULBUR8 MATÉRIELLES. — CONCLUSION. 383

Enfin disons que la Revue encyclopédique annonce un noir anti-sep tique » inventé à Londres en 182 s.

c Les propriétés de cette couleur noire ne peuvent être altérées , dit-on , ni par l'effet de Teau salée» ni par l'effet de l'eau douce, v *

Conclusion»

Nous trouvons dans Pline une conclusion toute faite pour terminer ce chapitre des couleurs matérielles. Voici ce qu'écrivait » U y a •dix-huit cents ans , ce célèbre naturaliste, dans son trente-cinquième livre consacré entièrement à la peinture :

c La grande diversité des couleurs en vogue aujourd'hui nous force à admirer la retenue des anciens à cet égard. En efibt , tous ces che&-d'œuvre immortels sortis de leur pinceau sont le résultat de quatre couleurs. C'est avec quatre couleurs qu'Apelle , Echion , Mélanthe, Nicomaque, peintres si célèbres, exécutèrent ces tableaux dont le prix était évalué le revenu d'une ville : et ces quatre couleurs étaient le blanc de Mélos , l'ocre attîque» le rouge de synopis pontique , et le noir. Aujourd'hui que la pourpre revêt jusqu'à nos murail«les , et que l'Inde nous fournit le limon coloré de ses fleuves» et les couleurs tirées du sang de ses dragons et de ses éléphans » nous ne possédons plus de noble peinture. Nous étions donc plus riches du côté de l'art , quand nous étions plus pauvres en matières. Je l'ai déjà dît» ce n'est plus l'âme, c'est la matière que l'on apprécie aujourd'hui dans les arts. • Et cependant» ce fut vers Tépoque de cette critique se* vère que , dans le palais de Titus » on voyait le marbre

384 PBOCiD&S MATÉRIELS.

respirer sous les traits de Laocoon : c'était dans ces tems que MarcrAurèle était représenté en bronze sur un cheval si animé que Michel- Ange lui disait : Marche ! car tu es vivant ; c'était alors que Tacite écrivait l'histoire; que Quinlilien recueillait et pratiquait les graves règles de l'éloquence. Yespasien venait d'embellir Rome et d'y construire le Coiysée et le temple de la Paix orné de tant de tableaux. Titus, vainqueur de Jérusalem, faisait élever un arc de triomphe admiré encore aujourd'hui; et Trajan cherchait à rappeler dans l'art les beaux tems de Phidias et d'Apelle. Enfin , Dorothée remplaçait, par une Vénus sortie de son pinceau , la fameuse Yénus-Anadyomène d'Apelle , conservée dans le temple des Césars , et trop altérée par le tems.

. Dans quels termes Pline aurait-il donc gourmande aujourd'hui nos peintres qui insultent au bon goût par tant d'étalages optiques, imaginés à contre-sens? qu'eût-il pensé de cette manie d'exhumer tant de costumes barbares et effrayans de nos pères, pour en exagérer , en peinture, les couleurs bigarrées; et d'abandonner, par dépit et par ignorance, ces beaux types qui , dajas tous les lems , en offrant aux yeux la beauté du corps humain, rappellent les spectateurs à la dignité morale? «On ne peint plus l'âme, disait Pline, on peint le luxe des personnages. • Ne pouvons-nQUÀ pas dire que, dans nos tableaux, l'âme semble déguisée sous les déguisemens des vêtemens ? Cependant , c'est sur le nu surtout que l'âme , avec toute sa beauté , peut être aperçue. Ce ne sera pas du milieu de couleurs chamarrées , confuses et piquantes, que ressortira avec éclat le spectacle "de là vertu.

Les couleurs matérielles employées OTdinairement par

GOCLE17B8 KATjiBIBLLSS. — CONCLUSION. 383

rantîquité n'ont pas été toutes signalées dans ce chapitre; mais ce serait un travail long^ et qu'on ne pourrait Rendre utile qu'à Faide de digressions exclusivement chimiques, d'examiner toutes les matières que Pline, Dioscoridei Théophraste, et tant d'autres auteurs, ont seulement indiquées tomme ayant pu servir à la peinture. D'ailleurs, les sites où se trouvaient alors ces mêmes matières , sont ou maccessibles à nos recherchée , ou dénaturés par le tems : au reste la chimie des modernes doit indubitahlement suppléer tôt ou tarf aux avantages dont nous nous trouvons privés.

Cependant, répétons-le, ce n'est pas réellement en couleurs matérielles que nous sommes pauvres ; et si les teintes de nos tableaux s'altèrent, on n'en doit attribuer la &ute qu'à notre gluten, et non à nos couleurs; c'est l'huile enfin qui abime le coloris.

Voici la nomenclature que l'on trouve dans le trentecinquième livre de Pline, chap. 7, au sujet des matières colorantes employées de son tems dans la peinture; on y a réuni quelques autres couleurs que Plioe cite ailleurs en passant.

La craie de Selinunte , — d'un blanc laiteiix. La craie annulaire ; — elle servait aux carnations. La craie d'firétrie. — Il y en avait de la blanche et de la grise.

Le paraclronium , — blanc tenace.

Le cimoleum , — ; espèce de craie.

Le saxum , — autre espèce de craie.

Le melinum, — terre rubrique blanche de Melos-

La craie de Sardaigne.

Le blanc de plomb.

TOHB IX. jlg

386 PROCÉDÉS HàTÉaiELS.

La céruse brûlée, — ou massicot » ou sandaraque pÂle. L'ocre jaune » • — ou sil de TAttique* L'auripigmentum > — » orpiment , ou sulfure d'arsenic jaune.

Le purpurissimum , — laque tirée de la pourpre. L'arcane , — rouge d'ocre brûlée.

La sandix , — couleur pesante : rouge-jaunatre composé d'ocre et de sandaraque.

La sandaraque » — sulfure d'arsenic rouge. .

La sinopis pontique » — rouge-orangé.

Le syr^um » — ou mélange de sinopis et de sandix.

Le minium ; — (ils donnaient ce nom à notre cinabre.)

La céruse pourprée > — ou céruse d'Asie.

L'Indicum purpurissimum.

L'arménium » — bleu-clair.

L'indicum. — (Pline n'en connaissait pas la composition : c'était probablement notre indigo. )

Les arenœ 9 -— sables bleus de Scythie» d'Egypte et d'autres pays.

La chrysokole , — couleur verte.

Le yert appien ; — il imitait la chrysokole. ( Pline ne cite pas le yert-de-gris comme couleur employée dans la peinture ; mais Yîtruye en fait mention sous ce rapport. )

La terre brune d'Ampélos , — terre bitumineuse. Le cicerculum» — ocre brune d'Afrique.

L'asphalte.

Le noir d'ivoire.

Le noir de marc de raisin » — appelé tryginon.

GOULEUBS MATÉBIBLLES. CONCLUSION. SSy

L*atrament indien.

Le noir de la sèche, polype de mer; «*-^on l'emploie aujourd'hui sous le nom de seppia.

Le noir indicum , «— provenant probablement de l'indigo.

Les artistes désireront peut-être « qu'après avoir parlé assez au long des couleurs matérielles qui peuvent servir à la peinture en général » nous exposions ici un tableau des couleurs solides et fixes reconnues utiles à la peinture à huile , et que nous les distinguions de celles dont l'usage serait trompeur. Yolci» à ce sujet, l'opinion le plus généralement accréditée.

L'oxide blanc de plomb est une bonne couleur : tous les ocres et oxtdes de fer sont solides. L'ocre de ru , qui est une ocre naturelle, est souvent impure; il faut s'en méfier dans les carnations. En général, les oxides artifi* ciels , dits jaune-mars , orangé^mars , rouge-mars , violetmars , sont excellons. Le jaune de Naples n'est pas une mauvaise couleur; le fer de i'amassète le verdit : il faut ne le remuer qu'avec une amassèteen corne ou en ivoire* Le jaune d'antimoine est aussi solide que le jaune de Naples; il verdit aussi sous la lame d'aeiei^. Le massicot est une très-mauvaise couleur , ainsi que l'orpin jaune ou rouge , qui sont des poisons pour l'art comme pour l'artiste; le jaune indien semble très-solide : les jaunes de gaude, de gutte , le stil de grain , sont d'une fixité douteuse. Le jaune de chrome est à redouter, bien que, dans certains cas, c'est-à-dire, dans certains mélanges, il change peu. La garance est une couleur très-fixe; les laques et les carmins qu'elle produit ne changent point. Le cinabre

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en aiguille est assez bon ; mais on doit craindre tous les vermillons embellis. Le carmin de cochenille ne vaut rien employé à huile. Le minium est uii poison. L'outremer est la couleur par excellence. Le bleu de Prusse est bon ; mais souvent il verdit et ne se combine pas heureusement avec les carnations qui sont un composé d'oxide de plomb » de rouge et de jaune. Le bleu de cobalt est assez solide; mais il pousse au bleu et laisse une teinte fausse» Tous les bleus , provenant du cuivre » sont dangereux , à raison de Fhuile et de Foxide de plomb. Ainsi les cendres bleues » les azurs » etc. , doivent être exclus de la peinture à huile. Le vert de cobalt est excellent Le vert de schéele semble assez bon; cependant il provient du cuivre : il vaut mieux n'en pas faire usage dans les carnations. La terre verte est dangereuse. Le brun de Prusse ou de fer est excellent. La terre de Cassel est solide; la terre de Cologne est fugace; la terre d'ombre pousse au noir. Le bitume est d'une grande ressource ; mais il faut le choisir et l'éprouver » parce qu'il est quelquefois fugace. La momie est au moins inutile. Le stil de grain brun n'est point' solide. Tous tes noirs de charbon sont solides; on doit rejeter le noir de fumée.

Je crois devoir terminer tout ce sujet des couleurs par un exposé des termes propres à désigner toutes les teintes et tous les tons sensibles des objets , soit dans la nature» soit dans l'art : ce vocabulaire tout nouveau est fort important. On remarquera que la découverte si utile du principe do l'achromatisme nécessite , dans nos dictionnaires» l'adoption des mots orangeâtre» violâtre et verdâtre. (Voyez sur cette question en général le chapitre 44? f vol* 7 ^^ coloris. )

COVIm MATiB. — TOCABULAlBB CBBOMATIQUB. SSg

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