‹ Traité complet de la peinture (volume 3)Chapitre 7 sur 104 · DES GLACIS · texte numérisé non relu

DES GLACIS

JM ovs avons dit , au Dictionnaire, qu'un glacis n'est autre chose qu'une couche très-mince et très- unie de couleur plus ou moins fluide ou glutineuse. Cette définition est juste » bien qu'elle n'explique pas complètement le mot glacis y qui a été adopté assez inconsidérément; aussi dois-je dire tout de suite ici que le mot frottis le remplacerait très-bien. Un glacis peut se faire arec du blanc , qui est une couleur mate ; aussi les bons peintres à gouache peignent -ils beaucoup par glacis. L'idée de glace 9 de lustre, de vernis, ne doit donc point s'associer absolument à l'idée de frottis. Pour peindre les gazes , les fumées, on emploie des couleurs mates, mais leur peu d'épaisseur laisse apercevoir les couleurs du dessous. Les Italiens ont assez bien exprimé cette condition du coloris par le mot velatura, voile, gaze. Les Français, par le mot glacis entendent, il est vrai, la superposition d'une teinte dont l'efTet serait celui d'une glace colorée ; mais, je le répète, le peintre, dans le cas où il s'agit d'imiter des mousselines, des gazes, des fumées blanches , des opales , etc* , donne plutôt l'idée d'une glace dépolie que d'une glace pure et très-diaphane. L'exprès-

G*i PROCJ^D&S MATÂHIELS.

sioD glacer» glacis, n*est donc bien employée que lorsqu'il s'agit de teintes translucides et luisantes; et l'expression italienne vclatura (voile) conyient lorsqu'il s'agit de superposer des couches de couleur^ quelconques excessivement minces et légères.

Le mot glacis signifierait plutôt vernis : on dit glacer la pâtisserie , la vernir avec du sucre fondu , avec de l'œuf, etc.; enfin le terme frottis, qin, ainsi* que bien d'autres , manque à notre vocabulaire artistique , est gé^ néral , et s'applique aussi bien aux teintes très-diaphanes qu'aux teintes mates , légères, très-minces et apparaissant par cette raison demi-diaphanes. Au reste , nos peintres emploient tous les jours le mot frottis , mot qui n'ayant été créé que parce qu'il manquait à la langue de l'art, doit être considéré comme terme technique en peinture*

Puisqu'un glacis peut quelquefois être comparé à une lame extrêmement mince de verre coloré, lame diaphane, qui , faisant corps avec les couleurs qu'elle recouvre, leur restitue une force et un éclat que le plus ou moins d'embu ou de terne avait détruit , il faudrait toujours que les glacis ne fussent exécutés qu'avec des glutens, qui pussent rester translucides et très^purs ; mais c'est avec de l'huile que nos peintres les exécutent; or ces huiles en séchant se ternissent , perdent leur transparence, et de plus, bru^ nissent avec le tems. Le copal , mêlé d'un peu d'huile , serait donc la véritable matière qu'il conviendrait d'employer pour glacer et relever les tons et les teintes d'un tableau.

Passons maintenant à une espèce de controverse qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours au sujet des avantages et des inconvéniens des glacis. Il y a des peintres qui les

PElNTrRE A HUILE. — RBPfiINDRB. — GLACIS. 63

recommandent , et qui en font un usage constant ; et il jr en a d'autres qui les proscrivent, qui jamais n*en usent, et qui les déclarent funestes pour les tableaux. Toute cette 'question est bien simple. Les glacis ou frottis ne contiennent que très-peu de matière colorante; ce sont des layis à huile , des teintures à huile : or ces huiles noircissent avec le tems , en sorte que les places glacées d'un tahleau brunissent plus que les autres , et brunissent quelquefois jusqu'au noir. De plus , comme on nettoie souvent les tableaux à huile à cause du jaunissement de» vernis résineux dont on s'obstine à les décorer , il arrive que les nettoyeurs» en enlevant ces vernis» en les lavant avec des mordans, enlèvent aussi les glacis qui ordinairement étant très-minces » n'ont que très - peu de consistance : voilà pourquoi certains peintres proscrivent les glacis. Si l'on ajoute à leurs raisons le peu de connaissance et le peu de sentiment qu'ils ont en optique » ce qui les rend fort indifférons aux effets translucides et magiques delà peinture, on comprendra la répugnance de ces mêmes artistes pour l'emploi de ce moyen. Mais qu'on peigne avec des glutens inaltérables» et l'on pourra peindre par glacis comme les miniaturistes, comme les peintres de lavis, et même comme les peintres en porcelaine.

Pourquoi Tiziano , Giorgione , et tant d'habiles Vénitiens ont-ils peint si souvent par glacis ? C'est qu'ils étaient coloristes; mais leur inexpérience ne leur permettait pas de se défier des ravages de l'huile* Aussi combien de beaux tableaux de cette école sont -ils devenus d'un roux sombre et d'un aspect monochrome I

On peut à cet égard suivre un juste milieu lorsque l'on peint sdon le procédé matériel actuellement usité : il con-

sisle à bien sjnslruire de la géométrie des couleurs, et do ne poser que des teintes justes. Or dans ce cas, on pourra les tenir empâtées , et il restera peu de frottis à ajouter. Mais un autre moyen que nous croyons devoir conseiller, c'est l'emploi d'un meilleur gluten; or celui que je proposerai ne rend pas dangereuse l'influence de l'huile, et il produit une grande force par sa diaphanéité. Toutes les couleurs peuvent donc , lorsqu'elles sont froltées, donner des glacis; mais les glacis les plus purs ne peuvent s'obtenir qu'au moyen des couleurs transparentes elles-mêmes.

Glacer en clairs sur des bruns , c'est vouloir voir soimême périr ces clairs; car l'huile du dessous les tuera. On dit que G. Yanloo commettait souvent cette faute. Glacer d'huile, c'est mettre trop d'huile, c'est emprisonner les huiles des dessous qui poussent à la fin audehors , et qui flétrissent ainsi et abîment les teintes de ces glacis. C'est d'après ce principe que les ennemis des glacis les défendent; cependant, la coutume de les employer pour les premières couches, caractérise les peintres de l'école de Rubens, Les glacis employés par eux sur une impression ou sur une ébauche vieille et dure , toute disposée à les recevoir, ont peu changé; mais, je le répète, quel peintre, jaloux d'une grande recherche de formes, pourra , sans revenir sur son ouvrage , réunir du premier coup le coloris et l'efiet à toutes les parties qui dépendent du dessin ?

Voici ce que disait Descamps en parlant d*un tableau de Rubens : c La légèreté de la touche , la transparence 9 de la couleur est ici portée au plus haut point do pcr- 9 fection; tout le fond n'est qu'un lavis léger, qui laisse > apercevoir l'impression en blanc qui couvre le pan-

l'embu des couleurs. 65

• neau. ■ En parlant d'un excellent tableau de G. Crayer , le même auteur dit encore : < J'ai vu ce tableau de près;

I le feu , les cuirasses , etc , tout ne parait être qu'un

B lavis d'huile colorée : or on sait que ce maître avait » une couleur fort vraie et fort vigoureuse, i

Finissons par citer, à ce sujet , un mot de J. Reynolds : < Les artistes , dit-il , qui ne sont pas partisans des glacis B devront du moins convenir que cette pratique n'est > pas celle de l'ignorance. » Mais disons plus; les couleurs légères et diaphanes sont un besoin de la peinture. Les teintes matériellement transparentes , comme nous Tavons déjà expliqué ailleurs , ouvrent un passage à la lumière; elles laissent entrevoir la couleur qu'elles recouvrent et qu'elles voilent , en lui prêtant plus ou moins do la teinte qui leur est propre. Enfin les couleurs légèrement frottées servent non-seulement à déterminer les teintes par le résultat de ces superpositions , mais elles accordent» et rendent sympathiques des nuances qui , sans ce moyen , seraient restées disparates et sans harmome.

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