TOME. VIII
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n'ayant pas su ou n'ayant pas voulu imiter avec j^istease et naïveté les couleurs de la nature, ont cru devoir déclarer que le coloris est une chose superflue ou inutile si elle n'est pas dangereuse et préjudiciable à l'art. Ces deux classes de peintres sont en effet les auteurs de ces milliers de tableaux coloriés de laz2is et en imitation d'autres peintres; ils sont les propagateurs de ces teintes crues, froides» sèches» sans perspective» et imitées d'après tant de fresques dont fut couverte l'Italie par des décorateurs » qui se contentaient de répéter les enluminures des grands cartons sur lesquels ils avaient tracé leurs compositions.
11 semble que les chefs-d'œuvre de la Flandre et de la Hollande n'ont été d'aucune influence en Italie , et soit ignorance» soit entêtement national» soit mal-entendu» les peintres des églises» des jpalais » etc« » se sont crus nonseulement autorisés» mais encore obligés à perpétuer respectueusement les teintes &ctices et crues de l'école romaine. Ce respect aveugle se propage aujourd'hui; les élèves étrangers » pensionnés à Rome » croient faire une c^ose très-méritoire en répétant des ciels d'un bleu de faïence» sur lesquels se détachent des carnations briquetées. Nos académiciens applaudissent» et appellent ces lazzis les inspirations» les influences du beau ciel du Midi ; comme si le ciel de Rome ou de Naples était ou pouvait être d'an autre bleu que le ciel de Paris ou de Berlin dans les jours sereins de Tété ! Quant aux ombres briquetées ou olivâtres» c'est encore» disent-ils» l'effet riche de la chaleur du clinaat* EnJQn les paysagistes qui font voir des ombrages tout mordorés» malgré l'azur du firmament qui communique sa teinte bleue aux ombrages»
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sont justifiés par plusieurs exemples de certains maîtres
très-fameux.
Voici des réflexions fort justes de Gochin sur le coloris
des fresques de Rome : < Les tableaux des plus gr(|nds maîtres de l'école romaine , et surtout leurs fresques , pourraient être r^ardés , si je puis m'exprimer ainsi , célame des ouvrages de clair-obscor enluminés. La pratique ordinaire de ces artistes était de faire des cartons ou dessins fort étudiés des différentes parties de leurs ouvrages. C'était d'après ces dessins d'une seule couleur qu'ils peignaient, sans prendre la nature « pour imiter la couleur propre des objets ; aussi voit-on , quelles que soient les couleurs de leurs draperies rouges, jaunes , bleues , qu'ils les peignaient sur les mêmes principes que si elles eussent été blanches^ Une draperie roUge , par exemple , est peinte chez eux comme s'ils eussent copié une étoffe blanche avec une couleur rouge f ou à peu près conmie on £èt*ait l'étude d'une draperie blanche avec du crayon de sanguine] c'était aiasi que peignait RaphacL.. Dans la plupart des fresques» dont l'Italie est remplie» tous verrez souvent une draperie bleue ou^ rouge , ombrée seulement avec le même bleu ou le même rouge , dans lequel seulement il est entré moins de blano, mais sans aucune rupture ni mélange d'autres couleurs qui puissent modfifier la teiaie de ce Ueu ou de ce rouge. Ils n'ont point connu ce secret de la pehiture , ce secret d'harmonie, qui a été habilement employé par tous ceux
qui se sont rendus cétèbres comme coloristes , et particoHèrement par les Vénitiens. »
Oui , l'on a vu souvent des gens d'esprit chercher Ra-
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phaël au milieu de Raphaël lui-même. L'idée qu'ils avaient conçue de ce grand génie n'était pas remplie en voyant ses productions conservées au Vatican, et ils ne pouvaient s'imaginer que l'imitation de la nature ne se fit pas sentir dans toute sa vigueur, dans toute sa perfection et dans le charme de son coloris , à la vue des ouvrages d'un peintre si merveilleux. Accourez , venez voir RapBliël ; entrez dans les chambres du Vatican , s'empresse-t-on de dire à un élève dès l'instant qu'il arrive à Rome; c'est ici ofa est le trône de la peinture , trône que les étrangers viennent admirer de tous les endroits du monde. Mais qu'on l'interroge , cet élève, s'il est naïf et s'il possède ce feu propre aux beaux génies , qu'on l'observe lorsqu'il parcourt ces salles si vantées; il est stupéfait , il est triste; il ne peut en croire ses yeux... Quoi! se dit-il, c'est Ih Raphaël dans toute sa gloire , et moi je n'admire pas ! quels sont donc mes organes? Partout mes yeux sont repoussés ; partout ils se détournent sans pouvoir se reposer sur rien, sans pouvoir rien admirer. Ohl quel coloris , répète-t-il , quel clair-obscur ! quoi ! c'est là le triomphe de Raphaël et de la peinture? Ne faut -^ il pas à un tel élève de la force , du courage pour résister à la prévention ? Oui , se dit-il enfin dans sa naïveté , en s'armant de tout son sang-froid et en sacrifiant tout à la vérité ; oui « Raphaël a ignoré l'art de représenter par le coloris les objets, l'art de retracer aux yeux les ejDTet» optiques delà nature. Je les découvre cependant , parce que je suis initié dans l'art , ces beautés qui exciteront l'envie et seront longtems le modèle des autres peintres ; mais Raphaël , comment a-t-il pu les caeher, les déguiser sou* ces couleurs discordantes ? comment son œil naïf a-t-il pu s'y accoutu-
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mer? comment a>t-il pu ne pas redouter» pour sa gloire, de repousser ceux qui voudraient lire, et goûter ses sublimes et gracieuses pensées dans ses ouvrages ?
Si Raphaël, si Jules Romain » son élèye, n'a)outèrent point à leur peinture le coloris » c'est qu'ils en ignoraient les rudmens; et peut-être que» s*ils firent peu d'efforts pour posséder ce moyen de la peinture , c'est que ceux qui le pratiquaient de leur tems leur semblaient avoir n^Iigé les principales conditions du dessin. Plus tard , les Caracci , et tous leurs élèves , une fois jetés dans le iatras» dans l'agencement et les combinaisons académiques du clair-obscur , firent peu de ci^s des coloristes qui n'avaient en partage que la naïveté des teintes, t Enfin la t peintore tomba tout-à-coup à Venise ( conmie l'observe t très-justement R. Mengs que nous copions ici ) , parce » que les successeurs de Tisiano , de Girgione » de Paul
> Véronèse et de Tintoretto , recherchèrent plutôt la fa-
• cilité que les principes fondamentaux qui firent excel-
> 1er dans le coloris » et qui rendirent si célèbres leurs
• prédécesseurs, t En général , lorsqu'une condition est en vogue, et domine le goût des artistes à certaines époques» ils sacrifient les autres conditions pour obtenir celle-là. Hais pourquoi l'obtiennent-Ik» c'est qu'ils finissent , à Ibrce de recherches et d'exemples » par la comprendre» et que leur instruction limitée leur laisse toujours ignorer les autres. Si au contraire oq démontrait dans des écoles publiques toutes les parties de la peinture , on ne porterait pas ces pféiërences à de semblables excès; et la sympathie, qu'on aurait manifestée dans les premières éludes pour telle ou telle condition de l'art; on la conserverait toute la vie, malgré la tyrnii-
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nie de la mode ou des académies. Aujourd'hui un élève voit tous ses condisciples, tous ses maîtres rechercher telle ou telle qualité , disons plus , telle ou telle manière introduite soit par le hasard « soit par quelque sectaire heureux; il voit tous les artistes ses contemporains négliger des conditions capitales : qu'a-t-il de mieux à faire, Tû son peu d'instruction» que de sainre le torrent? Si donc c'est le coloris qui est délaissé de son tems > il le délaissera et il se croira tout-à-fait excusable; si c'est le dessin , il estropiera toutes les formes : la cause de cette marche de peinture barbare n'est-elle pas toute dans le défaut d'écoles complètes?
Les coloristes flamands ont disparu; quelques peintres courageux cherchent, de nos jours» à les rappeler dans leurs ouvrages; mais la théorie des maîtres morts a disparu avec eux. D'autres influences ont pénétré dans cette école; les peintres y ont cherché le style élevé, la beauté des formes humaines , enfin cette grandeur héroïque que David a fait revivre parmi nous; mais les secrets de David n'ont point été compris en Flandre , et les critiques ont attribué à ces nouvelles et très-louables recherches l'abandon de ce coloris , de cette vérité de teintes qui illustra tant d'hommes fameux de ces contrées. O^i en senties Flamands au jourd'hui ? A retrouver les méthodes de leurs aïeux ; méthodes que jadis perpétuaient les traditions , mais qui semblent avoir cessé avec les hommes qui les transmettaient dans leurs écoles. Qu'on établisse des écoles , qu'on y démontre le coloris, qu'on y démontre le dessin , la beauté du dessin ; que ces leçons soient publiques , que ces écoles aient lieu dans toute l'Europe , et on verra des Flamands devenir grands dessinateurs ,
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les Italreno devîeadront grands coloristes , les Français composeront avec profondeur et gravité , et les Anglais seront homériques mais châtiés <lans leurs ouvrages.
II n'est donc pas dangereux de dire aux élèves que Raphaël a ignoré le coloris; mais il est dangereux de leur dire que» pour être dessinateur et compositeur expressif, ce grand peintre a V0ulu négliger le coloris. Il est dangereux de leur dire que Tiziaoo, que Tintoretto» que Metzu ont excellé dans le coloris parce qu'ils ont fait peu de cas du dessin; enfin il est fort dangereux de déclarer aux élèves que Poussin, que David avaient du mépris pour le coloris ; assertion très-fausse , puisque Poussin en cherchait la coQTeaance, et que Dairid recherchait la naïve justesse des teintes : mais , ce qu'il &ut dire , e'est que ce fut par manque d'instruction sur la perspective des couleur» que ces deux célèbres peintres français ont manqué, l'un de vie dans les teintes, l'autre (je veax dire David) , de dégradation aérienne.
Enfin , ce qu'il n'est pas dangereux de dire , de répéter aux peintres , c'est que l'exemple des habiles maîtres non coloristes ne saurait en rien justifier ceux qui déiabsent cette partie de l'art; et que, si ces anciens maîtres emsent connu et pratiqué le colorb, ils eussent été bien plus touchans , bien plus poétiques et bien plus admirables encore.
4o COLORIS.