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pas folie que de renouveler d'aussi triviales extravagances ? Salvaior Rosa a peint ses paysages d'une couleur terne et aride : Gaspard Poussin les .a souvent représentés par un vert noirâtre et lugubre. Greuze est harmonieux 9 mais son coloris est gris; et les plus habiles peintres anglais ont excellé plutôt dans le clair-obscur que dans le coloris : enfin de très-célèbres peintres ont été factices et sans mérite dans leurs teintes* Comment donc nos peintres , toujours privés d'écoles et de leçons positives , voyant le succès et les triomphes de tant de coloristes maniérés » s'assujettiraient-ils à des recherches pénibles pour réussir dans une condition de Fart qui , le répète-i-on , ne s'acquiert nullement par le travail , mais dont on reçoit de la nature le sentiment , condition enfin sans laquelle on ne peut obtenir une grande célébrité ; comment, dis-je, hésiteraient-ils dans leur dédain pour le coloris , lorsque tant d'artistes habiles et illustres l'ont eux-mêmes ou méconnu ou dédaigné ?
C'est à de bien grandes faussetés que doit conduire un semblable préjugé. Aussi , le jeune peintre donnera-t-il à ses teintes habituelles et factices et à tous ses contresens chromatiques les noms de teintes historiques, de jolis tons, de tons chauds, vigoureux, de tons à la Kubens, à la Tintoretto , etc. ; aussi aura-t-il pitié des spectateurs qui ne goûteront pas toutes ces laides exagérations , tous ces mensonges , tous ces lazzis , toutes ces taches plus ou moins bizarres, que jamais n'a offerts et ne saurait offrir b nature.
Les peintres, en général , se persuadent trop que le coloris ne doit être intelligible que pour les peintres; et » accoutumés qu'ils sont à ces teintes conventionnelles et
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h ces ombres obscures qu'ils perpétuent d'après les maîtres, ils tiennent peu compte du déplaisir et delà critique de certains spectateurs choqués de tant d'invraisemblance. Ce fut un tel peintre qui so mit à rire aux éclats , en voyant une dame prendre deux flambeaux pour voir au miroir si elle avait effectivement la tache rousse qu'il lui avait mise sous le nez dans son portrait.
Les artistes maniérés en leur coloris devraient cependant partager la répugnance bien naturelle du public, et ne pas croire , par la raison qu'ils se sont aisément familiarisés avec le langage énigmatique et fatiguant des coloristes factices, que tout le monde doit posséder cette habitude affectée de voir. Malheureusement il ne s'est trouvé que trop de gens qui ont vanté et encouragé ces manières , et qui ont osé appeler du nom de science , d'austérité et de poésie , ces licences ou ces libertinages excessifs de la palette. On doit donc dire que si les peintres ont gâté les yeux des prétendus connaisseurs , ceuxci ont à leur tour gâté les yeux des peintres , et influencé leur esprit.
c Michel-Ange , dit Paul Lomazzo , a concouru à la » fierté et à la profondeur de son dessin par son coloris; » aussi l'a-t-il fait universellement beau , robuste , con- » forme à son intention, de sorte que qui le voit à Rome , » avoue ne pouvoir faire plus ni dans le coloris ni dans » le dessin, i Ceux qui ont admiré et étudié les peintures de Yandyck et de Tiziano , savent à quoi s'en tenir au sujet d'un éloge semblable.
Ce .qui apporte une confusion inexprimable dans l'esprit des élèves , ce ne sont pas seulement les louanges outrées et les déclamations générales et non motivées , au
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sujet du coloris des peintres de renom , mais c*est l'inconséquence de ces louangeurs , qui s'extasient sur des qualités contradictoires. En effet , les couleurs diaprées et si exaltées de Rubens sont citées comme des modèles; et les teintes rompues et très-assourdies de Gorrégio ou de Rembrandt sont Tantées aussi comme des exemples précieux , qu'il convient d'admirer et de suivre. Ici , l^élève voit des tableaux noirs , ouvrages d'assez mauvais coloristes; là, il lui faut admirer des Tiziano , des Gior- ^one , fort noirs aussi , et vantés cependant pour leur excellent coloris ; tantôt il remarque des Dominichino , des Gnido-Reni toi^t aussi satisfaisans , quant à l'aspect coloré, que de bons ouvrages vénitiens. Ici il aperçoit des fresques bien claires , bien crues de teinte , mais fort estimées cependant en tant que fresques; là des Carravagio d'une aridité et d'une obscurité de couleurs insupportables, mais fort savamment combinées au dire des admirateurs ; on lui signale aussi des peintres qui ont bien colorié des parties seulement, et on exige qu'il admire le coloris général de ces peintres. Enfin il entend vanter des tableaux de l'école française du tems de Louis XV, et cependant il n'y reconnaît qu'une harmonie exprimée par des tons pauvres et affadis. Eh ! que penser au milieu de toutes ces contradictions , résultat de la marche barbare de nos arts et de nos écoles ? A quoi s'en tenir , si l'on n'est pas guidé par une théorie simple, lumineuse, et dont l'unité puisse rallier et contenir toutes les opinions comme vers un centre commun , théorie qui fut bien certainement possédée dans les écoles antiques , parce qu'elle résulte du bon sens et de la philosophie.
Chacun sait combien est grande Tinfluence des pein-
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turesj et surtout des peintures récentes» sur Tesprit et sur les yeux d'un élève. Fixe-t-il ses regards sur un objet quelconque de la nature , pour en découvrir les caractères qu'il lui faudrait transporter immédiatement et sans détour sur son tableau , il commence par être préoccupé et par se ressouvenir des imitations analogues qu'il a vues dans tels ou tels ouvrages des maîtres; il semble craindre de se charger lui-même d'une imitation originale , naïve , fidèle , et il appelle à son secours des mains étrangères. Il a retenu les signes des tableaux , et il ne peut retenir les signes de la nature; il imite la manière d'un certain maître ^ les teintes, le pinceau d'un autre maître» et il ne peut imiter les caractères des modèles vivans qu'il a sous les yeux. Pourquoi ces préoccupations de l'élève? c'est qu'il n'existe qu'un très-petit nombre d'images vraies , et que les maniéristes en coloris ont produit des milliers de peintures mensongères; c'est que les peintres se sont dédommagés par un prétendu charme ou plutôt par une adresse conventionnelle d'exécution, et que c'est ce charme que l'élève a retenu et qu'il veut répéter, tandis que le charme naturel fait peu d'impression sur son esprit. Ce charme » par cela qu'il est simple et sans fard, est moins à la portée des sens vulgaires. Les nuances et les teintes naturelles, sont donc traduites et parodiées par l'artiste au lieu d'être scrupuleusement répétées dans son tableau. O Grecs ! vous aimiez , vous connaissiez , vous répétiez la nature ! Peintres modernes , vous n'aimez , vous ne sentez , vous n'imitez que les imitations !
Les anciens eux-mêmes, s'ils revenaient parmi nous, ne nous accableraient-ils pas de ces reproches, et ne les
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entendrions-nons pas dire comme Quintilien : « On s'ima- » giae que Tart manque» s*il ne saute aux yeux; pour » moi , au contraire , je tiens qu'il cesse au moment qu*il » deyient si remarquable?! ( Inst, oral. , lîv. iv , ch. 2. )
Nous venons de nous expliquer assez positivement, pour ne pas donner prise à ces dépréciateurs du coloris qui, comme nous l'avons dit» confondent les abus du coloris avec la nécessité d'être vrai par le coloris, avec la nécessité d'ajouter la vérité des teintes à la force et à la vivacité des expressions. Ce n'est pas le coloris académisé» fardé , ni le coloris d'apparat » que nous recommandons ici, mais bien la justesse de représentation par le coloris. C'est donc une bien pitoyable raison que donnent ces ennemis du coloris» lorsque» pour justifier leur indifféreoce pour cette partie de l'art , ils disent que le spectacle des belles couleurs distrait l'âme » et la détourne des préoccupations et des senlimens qui doivent principalement la tenir agitée. Un moment de réflexion suffit pour anéantir cette ridicule proposition. Cessent les faussetés en coloris qui détournent l'esprit et le cœur des idées et des sentimens que le peintre se propose d'entretenir; ce sont les teintes rebutantes » bizarres » étranges » choquantes qui paralysent le sentiment. Tous ces mensonges inattendus resserrent l'âme» anéantissent l'illusion» dépitent même le spectateur qui voudrait s'imaginer être en présence de la réalité » et qui cherche h s'identifier avec le sujet. Cette partie du' coloris» je veux dire la justesse» la vérité» est donc indispensable. Quant à la beauté ou au choix, si des maîtres ont mal choisi » s'ils ont produit des contresens » si à tout propos et pour tous les sujets ils ont visé à des concerts éclatans et à des
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effets calculés pour attirer et fasciner les yeux, cet excès, cette prétention n'ont rien de commun avec la justesse que nous recommandons ici. Dès que le sujet le comporte , le peintre a raison d'étaler l'éclat des couleurs; et la suavité, le piquant, la magnificence peuvent très-bien ne pas être des contresens. Mais parce que ces caractères sont offerts à tout propos par certains peintres routi> niers, parce qu'ils traitent un sujet grave, dorique » pathétique, avec leur coloris toujours riant et fleuri , est-ce donc le moyen qui est à blâmer, à dépriser, et n'est-ce pas plutôt l'emploi, l'application de ce moyen? Notre musique produit souvent des concerts insignifians faute de caractère; devons-nous pour cela bannir de cet art la magnificence , l'éclat de l'harmonie , ou la douceur de la mélodie?
Mais soyons de bonne foi; il n'est pas vrai , comme on affecte de le répéter , qu'il existe un nombre si dangereux de ces syrènes en peinture , de ces tableaux qui produisent des enchantemens chromatiques, par lesquels l'esprit et l'âme sentent leurs facultés et leurs sentimens suspendus. Nos coupoles, nos plafonds, nos galeries toutes chamarrées de couleurs ne sont pas, quoi qu'on en dise, si attrayantes ni si séduisantes. On reproche aux peintres de machines de trop flatter la vue; mais quelle manière de flatter ! Le fameux et très-immense tableau des Noces de Gana, de Paul Yéronèse, offre-t-il donc tant d'attraits chromatiques, que nous oubliions la convenance avec laquelle il importait de représenter Jésus et tous les personnages de cette scène ? Enfin , dans les sujets graves et mystiques de la religion , qui sont peints sur les voûtes j sur les murs des églises de l'Italie , les couleurs
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sont évidemment ou trop brunes parce qu'elles sont mê« lées à l*huile , ou trop crues , trop âpres , parce qu'elles sont mal employées à fresque. Loin d'offrir de l'attrait , ces couleurs attristent donc ou blessent les yeux , et leur monotonie, tantôt sourde tantôt criarde , ne rappelle en rien les charmes si bienfaisans de la nature.
Ne manquons pas de faire remarquer à ce sujet que » parmi les peintres , ce sont ceux qui parlent avec dédain du coloris, et qui se disent amis et jaloux de l'austérité et de la philosophie de l'art, qui sont les premiers à nous offrir des draperies, des étoffes de couleurs entières et toutes pures , dont la rivacilé et l'âpreté peurent distraire l'esprit , et dont l'éclat est souvent fort inconvenant avec le sujet. Le grand Poussin , appelé mauvais coloriste par tant de gens qui voyent et pensent par les autres , n'a pas donné dans ces grossiers contresens , et il possédait plus de coloris qu'on ne pense, bien qu'il ait fait voir peu de vérité dans ses teintes; mais on peut affirmer qu'il en apprendrait à bien des critiques qui se persuadent faussement que cet artiste ne faisait que très-peu de cas de cette condition si efficace de l'art. En supposant donc que les organes de Poussin, et que seâ inclinations innées le portassent ou à préférer le dessin et la composition au coloris , ou à préférer la sculpture à la printure , ou si l'on veut la forme à la teinte , il faut croire que la connaissance de son art , et que l'idée qu'il s'était faite de sa définition , l'ont fait combattre ses prédUections , et ont fait naître chez lui , sinon une affection marquée, au moins un respect vrai pour la justesse du coloris et surtout pour la convenance du coloris. C'est ainsi, que malgré leur tendance à négliger les règles
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grammaticales , quelques écrivains célèbres ont triomphé de cette insouciance » et se sont reitidus corrects et purs afin de devenir forts et expressifs.
Les peintres, qui méprisent le coloris en général, agissent et parlent très-inconsidérément , car c'est avec des couleurs qu'ils peignent; et soit qu'ils employent les couleurs entières comme les enlumineurs , soit qu'ils les rendent monotones en les salissant toutes, et d'une certaine façon, ils produisent dans tous les cas un effet chromatique quelconque. Or , cet effist est ou une convenance ou un contresens; ou il est vrai ou il est faux. Puisque ces mêmes peintres blâment ceux qui méprisent le dessin , les partisans du coloris ont le droit de blâmer ceux qui le dédaignent. En effet, le dessinateur s'exprime et opère avec- des contours, des lignes, des formes, qui nécessairement sont vraies ou fausses; et le coloriste s'exprime avec des teintes qui sont ou des mensonges ou des vérités, ou des convenances , ou des choix opposés au sujet. Rien donc ne saurait justifier le mépris qu'on porterait au coloris , pas plus que celui qu'on porterait au dessin; il est seulement permis de lui préférer d'autres parties , mais il faut absolument qu'on reconnaisse la condition du coloris , comme étant essentielle à la pejnture et comme un des grands moyens d'attirer ou de repousser le spectateur.
Mais pour rentrer dans la question qui fait l'objet de ce chapitré , je dois tâcher de démontrer que l'exemple des maîtres qui ont délaissé ou ignoré le coloris , et qui se sont ainsi éloignés du but de l'art malgré toute leur célébrité ( qui au reste diminuerait beaucoup , si la peinture était enseignée et démontrée complètement dans les
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écoles ) , que leur exemple , dis-je , ne doit eu aucune Giçon servir de règle ni justifier les peintres qui négligent d'étudier la nature et Tart sous ce rapport. Que certains maîtres des écoles anciennes d^Italie aient peu connu les finesses et k rupture des teintes : qu'ils se soient contentés d'un clair-obscur simple , grand •débrouillé et fa- Yorable à l'expression des formes : qu'indépendamment de cela , ces anciens maîtres aient évité l'éclat , le pétil^iiDt des couleurs , dans la crainte de nuire à l'expression des pensées nobles si souvent sages , sévères et tranquilles que , dans leurs peintures , ils ont indiquées avec tant de force et de talent » certes on est disposé à tolérer ce peu d'art , ce peu d'illusion et de magie , que d'ailleurs les rayages de l'huile n'ont pu qu'altérer ; mais qu'on s'autorise détentes les prétendues décorations des peintres d'apparat et d'effet , de tous ces étalages buriesques de lambeaux rouges, bleus , jaunes , de tous ces cbocs arides , de ce tableau impertinent et qui insulte au spectatetir; qu'on s'appuie, dis-je, sur la célébrité de ces mille et mille maniérés, vraiment hideux > pour étaler de nouveau ces mêmes teintes fausses , ces mêmes monstruosités chromatiques auxquelles le lias peuple même ne saurait applaudir : n'est-ce pas le comble de la barbarie et le résultat d'une pitoyable routine?
L'histoire du coloris, depuis la renaissance de t'art fasqu'à nos jours , serait une matière assez difficile à traiter ; mais elle démontrerait que si les peintres ont beaucoup imité les peintres , c'est que les règles du coloris ne leur étaient pas connues: en sorte que dans cette histoire on distinguerait la classe des imitateurs ou des parodistes, créateurs de pastiches , et la classe des peintres qui ,