‹ Traité complet de la peinture (volume 4)Chapitre 101 sur 142 · DES TABLEAUX DE PAYSAGES. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉ- RALES · texte numérisé non relu

DES TABLEAUX DE PAYSAGES. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉ- RALES

Un assez grand nombre de peintres , renommés par des tableaux de figures » ont aimé et ont réussi à représenter de^ tableaux de paysages. Tiziano , Giorgione , Corregio , Annibal-Carracci; et parmi les célèbres élèves de ce ~ dernier, Domenichino» Guercino, etc.; en Flandre, Ru~ bens, Rolhenamer et tant d'autres; enfin, parmi les Français, N. Poussin , Lahyre, S. Bourdon, etc. , etc. , ont été aussi exercés , aussi instruits dans la représentation des paysages que dana celle des tableaux de figures. Or je cite ici ces artistes pour faire remarquer de nouveau qu'il n'y a point de genres différens pas plus que de différens arts de peinture , et qu'un paysage n'est qu'un sujet particulier, choisi et traité par le peintre. En eûet , quelles conditions faut-il remplir pour réussir dans un tableau de paysage? Ne sera-ce pas toujours la vérité et la beauté , bases de tout bon tableau ; ne sera-ce pas la perspective, la touche, la composition qui feront les bons et les mauvais paysages? Enfin, juge-t-on autrement un paysage qu'un tableau de personnages , lequel doit toujours avoir un caractère et atteindre un but? Oui » un tableau de paysage doit , comme tous les sujets quelconques qun peut traiter la peinture, avoir un carac* tore déterminé. C'est pour cela qu'on a établi des dislinc-

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lions , cl qu'on a dilVérencié les paysages héroïques , le* paysages agrestes , etc. ; mais II faudrait bien d'autres épîthètes pour désigi^er toutes les variétés dont les sujets de paysage sont susceptibles. Au reste ces dénominations particulières importent fort peu au peintre, c'est l'affaire des critiques; mais ce qui lui importe, c'est de ne jamais manquer le caractère de son sujet de paysage , et de n'en produire aucuns qui soient mixtes , Incertains et équivoques , tels enfin qu'on en rencontre tant dans les cabinets , et dans lesquels on serait bien embarrassé pour reconnaître et goûter une unité ou une expression déterminée quelconque.

Je ne disserterai pas sur l'institution récente en France d'un nouveau prix en faveur du meilleur paysage héroïque; mais je dirai en passant , et pour rentrer dans la question qui nous occupe ici , qu'il n'était pas plus nécessaire d'encourager le paysage héroïque que toute autre espèce de paysage en général; car, malgré le mérite et rintérét qui peuvent résulter des compositions fort relevées des deux Poussin, de Francisque Mile, ou d'Annibal Carracci, on n'hésite pas à regarder comme tout aussi beaux , dans leur genre , les paysages de Claude Lorrain, et même de Ruisdaël; ceux de Salvator-Rosa , de Karel-Dujardin ou de Paul Bril , qui cependant ne sauraient être appelés héroïques. Au reste, une belle Tempêle de J. Vcrnet , ou le Déluge de Poussin, sont des sujets aussi importans pour l'art , aussi utiles pour les mœurs, que des paysages héroïques. Ainsi, dire aux peintres : nous ne récompenserons que les paysages héloïqucs seulement, parce qu'ils tiennent le premier rang j»arnii les paysages , ce n'est pas mieux servir la peinture

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que de leur dire : nous n'enverrons pensionnaires à Rome que les auteurs de tableaux héroïques. Il eût fallu leur dire : nous encouragerons» nous aiderons le peintre qui, dans un genre de sujets quelconques, semblera promettre de porter son art à un haut degré de perfection et d'utilité; et nous favoriserons particulièrement oelui qui adoptera ordinairement des sujets nobles et relevés. Mais revenons au point qui nous occupe ici.

Quel nom donner aux paysages de Wouvormans» peintre qui a si souvent mêlé dans ses tableaux le riche , le champêtre, Tindividnel et le fantastique? Quel nom donner à ces mille et mille paysages , où il y a un peu de toal , et beaucoup de petits riens ? Par quel nom enfin caractériser ces imitations, ces pastiches que produisent tous. les jours des artistes qui ne connaissent pas la pein> ture , mais qui connaissent si bien les tableaux ? Geux-lb seuls , parmi les tableaux de paysages , nous toucheront donc, nous plairont dans lesquels Tunité de caractère sera conservée et respectée, je veux dire Tunité dans le caractère intéressant et moral; tandis que ceux qui offrent un mélange de divers styles , de divers caractères , nous plairont infiniment moins. Les paysages dans lesquels on voit, par exemple, un arbre d'un grand style avec des fabriques mesquines et des fonds insignifians , un ciel sans expression , des sites de toute espèce , des effets optiques qui n'appartiennent à aucun mode fixe; les tableaux enfin où. Ton ne sait trop quel spectacle l<^ peintre a voulu représenter, n'intéressent point le speclateur, et ne peuvent être remarqués qu'à cause de l'art avec lequel est conduite l'imitation, («ombion delnbKnux de paysages ne se Irouvrùt- ils pas cou Aminés par ccUr

3(j6 DIFFÉBENS GENRES EN PEIITTURE.

théorie critique? Combien de tableaux ne signale- t-el le pas comme étant les œuvres d'ouvriers sans génie , de copistes sans chaleur et d'imitateurs minutieux» trèspatiens, mais sans art?

11 importe ici et dès à présent de distinguer ce qu'on a appelé vues d'avec ce qu'on nomme tableaux de paysages (bientôt je dirai quelque chose des vues en particulier). Il nous faut donc avertir que si le peintre de paysages, méconnaissant les grands préceptes de la peinture, ne s'attache qu'à l'individuel, qu'au topographique, s'excusant sur son respect pour la vérité , il n'atteindra point le but; car il donnera des vues pour des tableaux. Si , d'un autre côté , il ne se déclare pas dans ses inventions l'ami constant du vrai , il produira des compositions sans naïveté , et donnera des combinaisons dénuées de vraisemblance pour des grands choix faits sur la nature. Aucune raison que je connaisse n'exempte donc les peintres qui choisissent des paysages pour sujets de leurs tableaux de tenir compte et de se dégager des règles immuables du grand art de la peinture.

Quoique les indications laissées par Pline et parVitruve semblent ne signaler dans les paysages des peintres de l'antiquité que des vues , il est certain qu'ils cherchaient ù remplir dans ces sortes de tableaux les conditions de la beauté. Au reste, une lettre de Pline le jeune à Appollinaire ( liv. 5 , lettre 6) peut nous convaincre sur ce point. tt Vous ne croirez point , dit-il , voir des terres , mais un 0 paysage peint d'une grande beauté , tant la vérité et la » symétrie des objets enchantent les regards de quelque 9 côté qu'on se retourne. » — Nequc enim terras tibi , >) sed fortiiam , aliquam ad cximiam pulchritudinettt

TADLE AUX DB PAYSAGES. CONSIDiR. GéllÉRALES. Sqj

» pictatn vidôberts ccrturc^ ta varietate, eâ descriptionc » tfuoeumquc inciderint oouli, reficientur, »

Mais, pourra-t-on demander, n'y a-t-il pas des sujels qui comportent et qui commandent plutôt le vrai que le beau » plutôt rexcelleoce d'imitation que Texcellence du chaix? par exemple, un sujet d'objets inanimés, appelé sujet de nature morte , n'est-il pas plus attachant lorsqu'il est très-?rai que lorsqu'il est très-bien imaginé. Cette question , qui semble délicate , et que nous appliquons ici aux paysages , sera promptement décidée si nous réfléchissons et à la définition de la peinture, et aux ressources que sait se ménager le génie. Le vrai n'est donc ni plus oi moins nécessaire , ni plus ni moins indispensable que le beau dans les paysages comme dans tout autre sujet ; mais aujourd'hui les peintres ont plutôt l'idée du beau que l'idée du vrai en &it de paysages. Ils ont vu assez souvent de belles combinaisons de lignes , de belles inventions dans les ouvrages de peintres et dans les portefeuilles ; mais bien rarement ont-ils vu des teintes trèsjustes dans les ouvrages des maîtres , des tons très-exacts et trèfr-vrais , des formes et des diminutions très-correctement exprimées : c'est pour cela que je pense qu'on ne saurait trop recommander la vérité aux peintres de paysages ; en effet , n'est-on pas infesté de tous côtés d'une foule de tableaux durs de perspective , crus dans leurs tons, monotones dans leur touche, et faits par des routiniers qui ne recherchent que la facilité du métier, que les suffrages des appréciateurs de cette misérable facilité ?

Si les belles combinaisons plaisent, intéressent, exercent l'esprit, remuent les idées et excitent des sentimens; d'un autre côté ce qui touche, ce qui attache et emchantc

5c)8 DIFl/îRKNS GElVnES EN PEINTUllE.

le plus dans un pny.sagc, ircsl-cepas la vérité, la justesse, rillusîon? Qu'est-ce qu'une campagne sans air, sans fraîcheur? Qu'est-ce qu'un ciel sans finesse, sans profondeur? Les nuages et les ciels de Salvator Rosa sont peutctre piquans, entrainans parfois, quand ils s'accordent avec les sites sauvages qu'il aimait à choisir pour ses tableaux; mais ils déplaisent, ils chagrinent par la grossièreté de la touche , qui rapproche du cadre ces nuages et ce ciel ; ces touches rappellent la palette et le matériel au lieu de rappeler l'espace immense , le vide incommensurable de l'almosphère et du firmament. Qu'y a-^-il d'agréable dans la peinture de ce lac tranquille, dont l'eau n'est point d'une couleur vraie et vraisemblable ; dont la louche est opaque et n'offre que des indications sans finesse ou à contre-sens ? L'indifférence du public et sa répugnance pour les paysages faits de pratique et do manière , quelque facile qu'en soit le pinceau , et quel qu'ingénieuse que soit la composition , est remarquée de tout le monde. Cependant ces mômes compositions bien pensées seraient admirables, si elles étaient rendues avec vérité; de même que les paysages vrais de couleur seraient réellement intéressans s'ils étaient le résultat de meilleurs choix. Nous voici donc revenus, et je désirais faire revenir le lecteur h celte nécessité de ne jamais , par des préférences ou des préjugés, méconnaître ou perdre de vue la rigoureuse définition de la peinture , déflnîlion d'après laquelle le vrai ne saurait être désassocié du beau.

Que dirais-je de plus dansées considérations préliminaires sur les paysages ? Parleraî-je de la difficnlté ou du mérite qti'ilya h exceller dans ces sortes de tableaux; vanlerai-je

TABLEAVX DE PAYSAGES. — lHVETïTIOlf , COUPOS. T^Jf)

le charme attaché à Tétude de celle espèce de modèles; ferai -je réiogo de la douceur des mœurs des artistes qai » plaçant leurs affections dans la contemplation des objets champêtres, ne s'inspirent que de modèles faits pour jeter un calme bienfaisant dans leur âme, et qui gofttent innocemment une espèce d'ivresse en représentant des objets toujours charmans et toujours nouveaux ? Ce ciel dont ils savourent la pureté , ce soleil dont les e&ts les réjouit sans cesse , ces prairies , ces arbres , ces . eaux animées sont en effet la source de mille ptaisirs bien doux pour le peintre qui est occupé à contempler et à répéter ces beautés. Mais assez d'écrivains ont vanté, ont chanté ces plaisirs , et Ce n'est pas là ce qui doit faire le sujet de nos observations. Ce sont donc les plaisirs utiles à tous qu'il importe de vanter et de rechercher, car ce paysagiste si heureux , mais qui ne connaît pas le but de la peinture , peut être un homme très^inutUe à la société.

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