BBS TABLEAUX DE FLEURS , DE FRUITS ET D'AUTRES OBJETS INANIMÉS
vjoMiiB beaucoup de peintres se sont livrés à la représentation des fleurs exclusivement » on a cru devoir reconnaître un genre de peinture dans ces sortes de représentations. Un des inconvéoiens attachés à cette classification arbitraire , c'est que les peintres de fleurs se sont persuadés que le fini le plus précieux et l'illusion par le fini étaient les grandes et précieuses conditions de ce genre de tableaux , et il ne leur est point venu à Tesprit que les règles fondamentales de la peinture en général étaient applicables à ces espèces de représentations en particulier. Limités ainsi dans leur théorie, les peintres de fleurs nous ont fait voir de minutieuses copies individuelles» et tous les efforts d'une patience. infatigable; mais rien de métaphysique , rien de moral n'est ressorti de leurs images. La rose y étale » il est vrai» ses tendres couleurs , et le jasmin la légèreté de son feuillage : la pêche pourprée semble douce au toucher » son velouté nous enchante » ainsi que la transparence des mûrs chasselas» dont les grains ne sont qu'un peu défleuris. La prune embaume, la pivoine développe la pompeuse parure de ses larges pétales carminées ; des gouttes de rosée rafraîchissent ces objets délicats; un cristal brillant les contient y un marbre superbe les supporte, etc. Mais
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est-ce assez de ce spectacle , est-ce assez de cette surprise de l'œil , qui tantôt suit les plus petites parties de ces tiges déliées , de ces étamines si fines , de ces nervures si régulières , et qui tantôt découvre Tinsecteailé, tout brillant de vie , tout éclatant des teintes de Tor et du bronze : est-ce assez de tout cet ensemble délicat et plein de pureté; est-ce assez du spectacle inaccoutumé d'une superficie lisse et magique ^ de laquelle ressortent tant d'objets charmans ? Non , les spectateurs attendent quelque chose déplus encore. Ces fleurs sont vraies; mais que nous disent ces fleurs ? Quelles idées attachantes réveillent-elles; quelle activité l'esprit reçoit- il de l'image fidèle de tous ces objets ? L'adresse de l'ouvrier nous plaît; ses soins, son artifice méritent des louanges; mais pourra-t-il nous prouver qu'il a travaillé à notre profit ? Oui, il y a un caractère moral attaché à l'association de telles ou telles fleurs , à la manière de les assembler, de les exposer. Les couronnes de Glycère, cette célèbre bouquetière d'Athènes» devaient avoir chacune leur caractère. Que me fait la représentation vraie de ce gros vase tout rempli d'un paquet de fleurs? Il semble qu'on ait voulu y entasser toutes celles d*un grand jardin. Les anachronismes même n'y manquent pas. A côté du lilas je vois des œillets ; les fleurs rares, mais bizarres, sont mises en parade : cette confusion fatigue , ce spectacle ne s'adresse pas à des intelligences délicates ni à des esprits élevés.
Et ces fruits divers , et ce gros melon , ces corbeilles pleines dépêches, ces noix, ces cerises vermeilles, puis ce nid d'oiseaux, ce homard, ce colimaçon, etc. , que signifie tout cet assemblage ? Si au moins on retrouvait assemblées les fleurs du printems, celles de l'été, ceUes de
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Tautonme» celles même qui bravent les hivers; si au moins le caractère ou le mode de ces bouquets était distinct» comme Test en musique un adagio ou un allegro , comme une romance est distincte d'un chant bachique! Mais non , le peintre s'est diverti en jetant par caprice tels ou tels objets sur son tableau, comme ces musiciens qui s'en vont fredonnant et nous ennuyant pas leur capricieux galimatias. Plus de respect cependant est dû aux spectateurs; plus de respect se doit même un artiste peintre de fleurs; il doit s'estimer presqu'à la hauteur du peintre de figures.
Ce n'est pas tout non plus qu'un peintre de fleurs sache très-bien la partie de la botanique qui le concerne; car il va sans dire qu'il connaît les objets qu'il nous représente; mais entre lui et le fabricant de fleurs artificielles il y a une différence : c'est que ce dernier nous fait voir en tout relief, réellement, matériellement enfin, les objets artificiels qu'il a exécutés , tandis que le peintre n'en fait voir que la fictioq , que l'apparence , que la peinture plate de ces fleurs. Or quel ne doit pas être le degré de son talent , de son expérience dans l'imitation pour produire sur l'œil et sur l'esprit l'effet et l'illusion que produit la nature , et que produisent mémo les fleurs artificielles. Malheureusement peu de peintres de fleurs connaissent les véritables lois de la perspective linéaire et celles du coloris. Aussi combien ne voit-on pas de ces groupes de fleurs qui manquent de relief, qui ne s'ari*ondissent pas , parce que la touche est aussi arrêtée , aussi détaillée sur les fleurs fuyantes fleurs du premier plan. Examinez dai jets situés en avant : ils sont souvent i
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rendus par les délaiis que ne le sont les fleurs situées en arrière , situées obliquement par rapport au spectateur. Enfin les plus petits détails , les détails microscopiques absorbent toute l'attention du peintre sur une feuille » sur une fleurette enfoncée dans le tableau , ou^ pour dire autrement , éloignée du cadre ou de la vitre qui est le tableau. L'artiste, pour rendre ces détails» a pâli , a retenu son haleitiei et , pour imiter sur les deyans les veines» les tâches et tous les détails de ce marbre ou bien les fleurs qui sont les plus saillantes perspectivement » il a usé d'une touche large» et a négligé le rendu de ces| détails , qui sont sî sensibles » si multipliés et si bien saisis par l'œil supposé proche de ces objets.
On ne fera donc jamais un habile peintre de fleurs d'un élève à qui on fera dessiner froidement» soit au lavis» soit à la mine de plomb » des fleurs imitées» et surtout des fleurs imitées par la gravure , ou en lui mettant le pinceau à la main pour le faire copier des Yanhuysum » des Batiste » des Yanspendouck. Lui prescrire celte méthode» c*est folie; car c'est d'abord le dessin» le clair-obscur, le coloris; c'est la théorie de la beauté qu'il lui faut apprendre. Une feuille recoquillée» raccourcie à la vue n'est pas chose facile à représenter. Un habile dessinateur seul dessinera habillement cette feuille. Ainsi laissons aux demoiselles et aux religieuses le soin amusant de copier froidement et proprement des tableaux de fleurs; mais apprenons d'abord la peinture au peintre de fleurs » et laissons-le prendre souvent des fleurs pour objets et pour modèles dans ses exercices.
D'après la définition que nous avons donnée de Fart » c'est en atteindre le but que d'exposer de beaux spec*
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(acies; en sorlo qu'un beau coloris^ un beau clair-obscur, une belle disposition de lignes et de masses» un beau choix d'objets produiront ce résultat sur un tableau de fleurs. Mais, dans ce beau choix, dans cette harmonie géoérale il y a une beauté métaphysique et une condition morale ({u'il faut obtenir. Or un tableau de fleurs et de fruits doit avoir un caractère, un mode, une expression; il doit dire quelque chose de positif à Tesprit, et à l'âme quelque chose de touchant. Non-seulement chaque fleur en particulier, mais un groupe de fleurs a son mode , son caractère. Un peintre peut , avec un tableau de fleurs , émettre des idées, produire un langage éloquent qui laisse quelque chose dans le cœur. II y a des bouquets joyeux et magnifiques , il yen a de tristes et de modestes, il y en a de fiers et d*éclatans , il y en a de suaves et de tranquiUes. La verdure, la blancheur y ajoutent aussi leurs expressions , car leur quantité, leur espèce , etc. , disent et expriment quelque chose dans le tout. N'est-ce pas ainsi que, dans l'art de la musique , les sons et les accords ont leur expression et leur caractère. Ainsi la botanique , la perspective ne suflisent pas; la patience de l'outil ne suffit pas; le beau choix de claire-obscur et de coloris ne suflisent pas non plus : il faut quelque chose de plus; ce quelque chose est tout ce qui fait les beaux ouvrages et les grands talens; ce quelque chose, on peut l'attester, c'est la philosophie de l'art.
Cependant 9 quoique les fleurs aient quelquefois un langage allégorique et même conventionnel , ce serait forcer les choses 9 ce serait subtiliser de vouloir qu'on trouve l'expression de telle ou telle idée dans la présence de telle ou telle fleur. Certains esprits recherchés ont
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étalé ces subtilités; mais le peintre doit se méfier de cet excès » il«doit généraliser et ne supposer à telle ou telle fleur que le caractère métaphysique que tout le monde en général est tenté de lui reconnaître.
Un auteur moderne est donc allé peut-^ètre trop loin dans ridéal de ces caractères lorsqu'il dit : c Quelle grâce » et quelle coquetterie dans la rose, quand elle élaleavec » complaisance ses riantes couleurs, et qu'elle entr'ouTre » son sein parfumé 1 quelle sévérité de physionomie dans la » tubéreuse ! quelle noblesse dans le lis ! quelledouceurdans » la jonquille et le jasmin I quelle modestie dans la violette » et la pensée ! quelle fierté dans le magnolia ! quel éclat
> dans la tulipe et Tœillet Ii (Suë\ Physiol. , pag. 275). Malgré tout , si ces exagérations sont à redouter; les peintres de fleurs n'en doivent pas moins voir leurs modèles avec enthousiasme » et ne point borner leur travail ni Tentraver par les seules comparaisons qui appartiennent au technique de Tart.
« Le choix des fleurs» dit Millin , et la manière de les dis- 1 poser dans les guirlandes constituaient, dans l'antiquité, » un art particulier qui avait ses règles, et que les femmes 9 employaient souvent pour faire connaître leurs senti- 9 mens , et même certaines nouvelles aux personnes aux- 9 quelles elles envoyaientdes couronnes. L'odeur de chaque 9 fleur servait aussi à établir ce langage symbolique; plu- 9 sieurs épigrammes de l'Anthologie nous fait connaître
> les fleurs qu'on employait le plus fréquemment pour 9 en faire des couronnes, et la signification de plusieurs » d'entr'elles. Dans le livre de Songes , d'Arthémîdore, » on trouve plusieurs détails sur la signification de chai cune des fleurs dont on composait une couronne. »
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Revenons à une observation qui pourra servir de conseil aux peintres. Ordinairement un élève qui se destine à l'art de peindre les fleurs commence par copier d^es dessins qu'il ne comprend pas; puis il se met à copier des tableaux de fleurs : il apprend à polir des feuilles de roses, k faire finement les tiges, les étamines et les brins déliés de ses modèles , etc. Mais ne vaut-il pas mieux lui apprendre k dessiner d'abord des solides réguliers et à les représenter en perspective; lui«apprendre enfin la science graphique , celle des ombres et, toutes les règles fondamentales de la peinture ? Qu'est-ce que l'image d'une fleur sans la perspective, sans le juste raccourci de ses parties, sans l'exacte représentation de sa position, de son mouvement , du tour qui l'anime et lui donne de l'expression et du caractère ? Qu'est-ce que l'image d'une fleur sans la fidèle répétition de sa couleur , des nuances de ses parties, soit que ces parties soient placées obliquement au jour ou au spectateur, soit qu'elles se présentent en face ? Enfin comment supposer qu'au sujet de l'image d'une rose ou d'un œillet on soit dispensé de dessiner , de colorier rigoureusement et selon toutes les règles ?
Maintenant rappelons que le principal caractère des fleurs , c'est l'éclat et la fraîcheur enchanteresse de leurs teintes. Or , si ce principal caractère ne se retrouve pas dans l'imitation, plus de plaisir pour le spectateur; son âme se resserre , et il plaint l'art et l'artiste couleurs apposées par le pinceau sur une sup et qu'on place toujours obliquement pour le cet éclat, dis-je, est si subordonné à celui c ritables» dont les surfaces , présentées à la 1 rejaillir des tons éclatans et des couleurs v