‹ Traité complet de la peinture (volume 4)Chapitre 125 sur 142 · DE LA REPRÉSENTATION DES TUES · texte numérisé non relu

DE LA REPRÉSENTATION DES TUES

Vi'EST une question assez nouvelle que celle qui tend à admettre ou à ne pas admettre les représentations des vues parmi les productions de Tart libéral de la peinture. Si Ton examine ce point avec attention » et qu'on se base sur la vraie définition de cet art, on reconnaîtra qu'une vue représentée ne doit point être assimilée à un portrait, mais que ce n'est qu'une image exacte et sans aucuns embellissemens d'un site» d'un pays» dNin édifice, de quelques faces seulement d'un édifice quelconque. Dans un tableau-portrait il a fallu faire un choix , il a fallu saisir certains heureux instans de la pose et de la physionomie du modèle; il a fallu ajuster, draper, etc., tout enfin dan» ce modèle était mobile et fugitif; et cependant, malgré ces variétés passagères , c'est l'homme moral et l'individuportrait qu'il a fallu représenter. Mais une vue est simplement l'élévation perspective d'un plan topographique ; c'est une répétition précise des mesures et proportions ichnographiques, modifiées par Tapparence ou Taspect perspectif. Une vue est un calque exact d'un objet fixe et immobile : c'est uniquement l'aspect d'un des côtés d'un lieu ou d'un édifice , vu de telle ou telle

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distance; c'est l'exacte répétition des objets qui composent ce lieu; et l'on ne demande rien de plus que la parfaite ressemblance de toutes les parties individuelles et des détails qui le composent. Toutes les parties, grandes et petites de ce lieu ou de cet édiCce, doivent être reproduites dans Timage, car c'est ce lieu, c'est cet édiflce même que l'on attend de l'art perspectif, et rien de plus. La même rigueur des mesures qui est exigée dans un plan » dans une carte topographique, est donc exigée dans une vue perspective , avec la différence seulement que si dans les dessins des ingénieurs il est permis d'adopter des aspects imaginaires tels que les aspects à vue d'oiseau , par exemple, ce choix n'est pas admissible dans les vues en général, parce qu'elles doivent toujours être prises d'un point de hauteur vraisemblable et possible. Les vues de front, de coté doivent être telles que le permet le site et le lieu environnant; car, si l'on vouldit connaître toutes les faces non apparentes d'un édifice , faces que l'œil ne peut pas toujours découvrir à cause de quelqu'obstacle permanent , il faudrait employer , non le moyen des tableaux, mais le moyen de la graphie linéaire et architecturale , afin de donner l'idée de ces faces. Ainsi les vues, pour être vraies, doivent être telles qu'on les perçoit dans la nature. Celte condition démontre assez que la science des vues n'est point un art libéral, mais plutôt une science résultant seulement delà géométrie et aidée des couleurs de la peinture. Dans cet art de représenter des vues , il ne s'agit donc point d'un art de beauté. Le choix même du ciel et de l'atmosphère doit être non accidentel et pittoresque, mais il doit offrir l'atmosphère et le ciel le plus ordinaire à ce lieu. Enfin c'est le miroir de la chose qui doit être

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SOUS nos yeux, et non un tableau conforme aux lois du beau, soit dans les lignes , soit dans les couleurs et dans tout TefFet optique; aussi chacun peut-il élre juge du mérite d'une vue , parce que chacun peut comparer la répétilion au modèle. Ainsi l'exactitude la plus scrupuleuse, la plus stricte fidélité sont les qualités premières de ces sortes de représentations. Enfin, en considérant une vue, on doit croire voir l'objet individuel lui-même, et rien de plus. Si un volet manque à une fenêtre , il faut répéter ce manquement; si un mur cache désagréablement une partie de l'édifice principal , il iaut répéter ce mur et son effet désagréable , etc.

Mais , dira-t-on , pourquoi exclure du domaine de la peinture, art libéral, ces sortes de représentations ? Je répondrai que c'est parce que la vraisemblance , l'embellissement , la moralité du tableau , etc., ne sont point à exiger du graphiste qui retrace ces vues, et que si l'on regardait ces sortes d'images comme une production de l'art poétique de la peinture , il faudrait bien y ajouter, et ce vraisemblable, et ce beau, et cet idéal, et toutco choix enfin qui dénaturerait la répétition oplique de l'objet. Il ne faut rapprocher cet objet d'aucun type , il faut le laisser, et le reproduire tel qu'il est au lems et au moment oh on le représente; enfin on ne doit pas plus exiger d'embellissemens dans ces sortes de graphies que dans ces cartes ou ces plans qui sont les résultats du compas et des mesures des ingénieurs et des arpenteurs.

Au surplus le principe, ou la distinction que nous établissons ici ne saurait avoir des incon venions , tandis que le principe opposé conduit à des erreurs que chacun reconnaît et blâme tous les jours. En effet l'envie do pro-

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duire un effet agréable » Fenyie de finire un joU tableau oo un tableau de caractère , lorsqu'on ne devrait faire qu'un calque fidèle et dénué d'agrémens étrangers, domine presque tous les peintres. Aujourd'hui surtout où , sous le prétexte d'être naïf, on repète tant de niaiseries , tant d'objets insignifians qu'on a soin d'arranger, d'orner» de présenter sous des jours piquans; aujourd'hui, dis-je, on multiplie des vues que le public a peine à reconnaître , des Yues qui s'offrent à l'œil sous des aspects si étranges, sous des jours si inaccoutumés , que ces productions ne sont ni de beaux tableaux ni des yues fidèles. L'insouciance de certains artistes est étrange même sur ce point, et l'ancienne routine des peintres de ruines, dits peintres d'architecture , lesquels s'en vont arrangeant , tx>mposant , groupant de caprice toutes sortes de sites , de fiibriques , de débris , etc. , cette routine , dis-je , qui subsiste encore , laisse des idées très fausses au sujet d'images qui deyraient n'offrir que les spectacles les plus vrais et les plus exacts.

On peut donc avancer qu'en général les édifices des capitales de l'Europe sont représentés très-faussement, et que les images qu'en multiplient la gravure et la lithographie donnent aux spectateurs qui ne connaissent pas ces monumens une idée contraire à celle que leur donneraient les originaux eux-mêmes.

Voici ce qu'écrivait de Rome un observateur sans préjugés : f A l'entrée de Rome, j'ai été vraiment désappointé. » Avant d'arriver à la place du Peuple , qui est la prei mîère chose qu'aperçoit le voyageur , je m'étais pré- > paré au plaisir de la comparaison avec les représentait tipns gravées et peintes de cette place, que je croyais.

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» d*après ces images êlro la plus belle du monde : je m*at- » tendais donc à admirer bien autrement en royant la » réalité. Mais quel fut mon élonnemet I Yous vous rap- » pelez Yous-même ces Tues perspectives où cette place » est représentée, ornée d*un obélisque immense» décorée » de deux belles églises» que séparent trois rues régu- » Hères, etc. On y roit une foule de peuple joyeux» et un » luxe qui annonce l'opulence d'une des grandes villes • du monde. Eh bien ! je passe sous cette étroite porte » du Peuple, je me trouve dans la place; et que vois-je ! 9 deux petites églises » trois rues noires , un obélisque 9 de moyenne grandeur , du linge qui sèche aux fenêtres » de maisons fort sales , trois ou quatre charrettes » un » vieux carrosse et quelques mendians. Par souvenir» je » cherche en vain cett(? grande et superbe perspective que » m'offraient mes estampes ; je me rappelle en vain ce coup 9 d'œil imposant qui m'avait tant séduit. Yoilà comment » sont traitées presque toules les vues; il n'y en a pas une » qui soit vraie; voilà comment font ceux qui écrivent des » descriptions : Us mentent» et ne savent pas se résigner à » être naïfs.

9 Si vous fussiez venu avec moi à Saint-Pierre, vous eusi siez été plus étonné encore. J'y ai déjà passé plusieurs 9 fois» et toujours je cherche à retrouver l'impression que 9 me firent ces grandes estampes de Piranesi ou d'autres» 9 sur lesquelles le spectateur tourne autour de cette grande 1 colonnade circulaire qui précède l'église. Je ne prétends 9 pas dire que cette colonnade » ouvrage de Bemini » ne » soit pas une très-belle conception, mais je parle de ces 9 niaudites représentations que l'on donne aux étrangers 9 pour des images véritables. Croiriez- vous que le point de

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• Tue naturel de cette colonnade est bas, puisque le terrain » est plat; et cependant, pour avoir dessiné ce raste péris- » tyle circulaire» comme Font fait ces dessinateurs, il a fallu » qu'ils cherchassent un siège sur quelque cheminée. 11 se » trouve y sur le lieu même, des maisons qui masquent de 9 chaque côté le commencement de cette colonnade; et 1 cependant les dessinateurs ont isolé ce grand édifice , » comme si Ton eût sacrifié artistement du terrain pour

> dégager toute cette belle masse. Des peintres de renom » TOUS mettent malgré vous de mauvaise humeur par ces » mêmes faussetés. Hier encore» j*ai tu un tableau fort bien 9 exécuté, ob Ton Toit enperspecllTe celte même place su- » perbe; eh bien! toute la colonnade, toute l'église, qui est 1 construite en pierre de traTcrtln, dont la teinte est jaune-

• clair , se trouTont représentées dans ce tableau par une 1 couleur presque verte et d'un terne choquant.

» Vous avez dû voir cent fois des représentations du Pan-

> théon; vous l'avez tu peint en mosaïque, peint à gouache, » peint à l'huile , etc. ; tantôt on vous l'a représenté aTec » une teinte rougeâtre , d'autres fols moucheté noir et

> blanc , tantôt tu de haut en bas , tantôt de bas en haut. 1 Sachez donc que ce superbe reste de l'antiquité est au- » jourd'hui d'un ton gris , sombre , mais égal , et que les 9 incendiés qui ont déT^sté cette capitale du monde l'ont 9 conmie empreignée d'une teinte de cendre. Enfin s! nos

• peintres de ruines, nos Vanvîtelli, nos Robert, nos des- 9 sinateurs de Tues pittoresques, sont de fort habiles gens» 9 leur habileté ne sert qu'à nous tromper ; ce sont autant de » craqueurs; ils mentent conmie des sorciers. >

Ne peut-on pas conclure des réflexions qui précèdent , que les peintres devraient beaucoup se méfier de leur

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imaginiilîon lorsque le soio de reproduire des vues leur est confié; et que les personnes qui leur demandent ces ¥ues devraient leur prescrire une rigueur extrême d'imitation. II est yrai que peu d'entr'eux eu sont capables , et que le peu de sévérité de leurs éludes graphiques s*y oppose. Il convient donc de leur recommander l'usage de la chambre obscure ou de la vitre» comme étant un excellent moyen expédilif et préservatif dans ces sortes d'ouvrages. Une fois que les masses sont établies avec justesse à l'aide de ces instrumens , les détails s'exprimeront aisément après coup; et si quelques irrégularités dans le calque ont eu lieu , il est facile de les réparer.

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