CHAPITRE
QUESTIONS RELATIVES AUX REPRÉSENTATIONS INÉ- GALES, QUOIQUE SEMRLABLES, DES TEINTES; REPRÉ- SENTATIONS DANS LESQUELLES L'ÉNERGIE DES TEIN- TES DE LA PALETTE N'ÉGALE PAS CELLE DES OBJETS NATURELS SERVANT DE MODÈLES.
Oi 9 par une rigueur mal entendue » le peintre rejetait tous les objets ou cfTets naturels dont la couleur surpasse les moyens de sa palette, il se priverait d'une foule de beaux spectacles ou de beaux objets, qu'il lui importe au contraire de soumettre à ses imitations. Ce qui a été dit sur ce point au sujet du clair-obscur doit donc s'appliquer naturellement ici. D'un autre côté, vouloir outrepasser les limites de son art, et rivaliser avec les éclats de la nature , ou , pour dire autrement, se persuader que les représentations, toujours très-(aibles de la peinture , produiront néanmoins sur le spectateur de fortes émotions, ainsi qu'en produisent les admirables et surprenans effets de la nature , c'est tomber dans une prélculion funeste, et vouloir sortir du domaine de Tari. La peinture n'est point un art d'illusion, on en convient; mais U faut convenir de l'infériorité du résultat des couleurs, tempérées et si souvent mal illuminées, des tableaux comparés au résultat des couleurs énergiques, si ardentes et si fraîches de la nature. Tromper la vue n'est pas le but, cela est vrai; mais le peintre doit intéresser le cœur et produire de vives sensations. Or la seule iudi-
llH COLORIS.
calion dos r.ipporls qu'ont cnlre elles les teintes des objets naturels, indication que ne sauraient jamais accompai^uer cet éclat, cette énergie de la nature, ne peut pas rlie considérée comme un des grands moyens qu'on attend de l'art. Ainsi le peintre, tout en n'pétant proporlioniiellement et avec une grande justesse de rapports les couleurs brillantes des objets naturels, doit reconnaître la faiblesse de ses ressources optiques, et ne pas compter sur des impressions qu'il ne saurait eflectuer. Cependant il ne doit point non plus renoncer à ces indications, puisque, si elles ne sont pas égales à la nature, elles servent h la r.'i])peler et h produire ainsi sur le spectateur des idées et des sentimcns.
11 est évident qu'un grand nombre d'babiles coloristes ont cboisi dans la nature les eflets modérés qui sont acccbsibles. Ils ont adopté certaines beures du joiu^ et certains inslans où un éclat inimitable n'alleclc pas trop vivement la rétine. Lorsqu'on s'occupe de pareils cboix et qiuî l'on reclicrcbe les jours , les lieu\ sous lesquels les couleurs naturelles bont un peu amorties , quoicpje ilcbes et belles, on reconnaît les cboi.v qu'ont faits ces liommes babiles; on se dit voilà un Giorgione, voilà un Vandyek, un ïiziano; et Ton se persuade alors qu'il sufïil de bien employer les ressources de la palette, mais «ju'il ne faut point prétendre à des modèles qui surpas- .s( ni ces ressources. Cependant , répétons-le , bien qu'on jit' puisse augmenter l'éclat déterminé et liniilé des mali( les C(*loranh's de lapiMulure, il y a de certaines manières d'îndif[uer dans un tableau des teintes nalurello ])lus è'c'aLiiiîcs plus énergiques (pie celles qui sont à la (lîs'»esiliou de l'art, et le specttiteui" se prête \o!unli'rs
BEPBiâE!VTAT. INEGALES QUOIQUE SEMBLABLES. II9
il ces ÎDfidélilés. Les aiEûblissemeDs trop grands mais nécessités pour obtenir mieux la dégradation et le relief, il les justifie; et si ces allaiblissemens ou décolorations ne sont pas exactement tels que Texige la rigueur opti- (|ue , il ne tient pas compte de ces différences , il se prête à rîUusioa; et» en Toyant sur un tableau une draperie d'une teinte un peu outrée » il se complaît à y reconnaître la vigueur de la nature. Avec quels mén^gemens cependant ne doitroa pas user de ces licenees , et combien n'est-îl pas nécessaire que des proportions optiques viennent diriger le peintre dans ces écarts ! car, sans cette scieocê mathématique du coloris , il pourrait tomber dans de funestes excès.
C'est donc avec une grande discrétion qu'il faut retenir le passage suivant , dans lequel Félibieu cherche h expliquer les raisons de Poussin au sujet du point qui Qous occupe icL c Le Poussin , dit-il , cherchait à imiter » cet aspect qui est le résultat d'une grande quantité 1 d'air interposé entre le spectateur et les petites figures
> représentées , et il cherchait à imiter cet air interposé
> qui les rend plus grises » et fiiit que la carnation n'est
> pas si vive et si agréable. Cependant , ajoute*t-il » quoi- » que la raison reconnaisse cette règle comme très-natu-
> relie, les peintres qui ne l'ont pas suivie et qui s'en » sont dispensés , tels que le Titien » Paul Véronèse » etc. , • ont été plus agréables que les autres daos leurs earna- » tiens 9 parce que l'œil ne se ^ucie pas toujours que les » choses soient conduites par les règles de la raison ,
> pourvu qu'elles lui plaisent; et de même que les lu- » nettes à longue vue font mieux discerner et connaître » les objets éloignés, de même le peintre, en fortifiant
1 20 COLOBIS. ,
» les couleurs et en les rendant plus sensibles, fait un 9 effet semblable , et représente les choses plutôt belles » et agréables que régulières ; de sorte qu*il faut mettre » une différence entre le jugement que l'œil iait d'un ta- » bleau et celui que la raison en donne. »
Rentrons donc dans la question purement mathématique des couleurs inégales , quoique semblables , et offrons un guide ou une règle à l'artiste judicieux qui sait se méfier des ambitions de l'imagination. Ayant déjà exposé cette règle au chap. 4^9 » P&g* 348 du précédent volume, il n'y a plus à dire ici que, comme l'opération se fait sur le ton et sur la teinte réunis , il feut avoir égard et à la force du ton et à la force de la teinte, en sorte que l'on rapproche ou que l'on éloigne à volonté l'un de l'autre, ces deux extrêmes, lesquels par conséquent comprennent aussi et la teinte et le ton. Si donc l'échantillon clair , comparé à la couleur éclairée de l'objet , en est éloigné de trois ou quatre degrés (voy. la leçon, pag. 35o du précédent volume ) , il faudra que l'échantillon ombré soit décoloré de trois ou quatre degrés ( ce qui s'obtient en prenant du noir pour comparaison). Ces deux extrêmes étant ainsi déterminés , on connaît tous les degrés intermédiaires qui coïncident avec les obliquités des surfaces au luminaire.
Je crois pouvoir terminer ce chapitre par un précepte recueilli à l'école de David : c Les demi-teinles du côté » de l'ombre , disait-il , doivent être toujours , et sont en » effet plus fortes et plus décolorées que du côté du » clair; c'est d'ailleurs le moyen de ne pas faire paraître » les ombres noires. »
BÉU5101f DES TEINTES PBINCIPALES SUR LB PLAN. 121
COMMENT ON PEUT RÉUNIR TOUTES LES TEl NTES DES OBJETS SUR UN PLAN OU SUR UN TABLEAU PRÉPARA- TOICFS.
L/MS exercices , destinés à rinstruction des élèves et institués pour les former dans les comparaisons , dans les compositions des teintes selon teb ou tels cas; des exercices enfin imaginés pour accoutumer leur organe , et les familiariser avec les plus légères différences et précisions indKspeilMbles dans l'art ^icat de la chromatique , ne sont plus nécessaires, il est vrai, lorsqu'il s'agit d'édifier un tableau et d'opérer en peintre ; mais îké dokent être indiqués dans un livre tkéorique deatioé h être consulté soit par des commençans» soit par .des artistes qui veulent 66 rendre raison de tout» dans leurs travaux. Ainsi nous disons qu'«n peut déposer chaque couleur principale et perspective des objets sur un plan» et là mémo où sont figurés ces objets sur le plan. Ces couleurs , qui auront été modifiées selon leur obliquité, selon l'air et le luminaire du site, etc., serviront , étant ainsi réunies, ou à soulager la mémoire des peintres studieux et trèsexacts, ou à étendre et fixer les idées des commençans et des dcbutans qui doivent s'initier peu à peu dans cet art très-démontrable du coloris. Nous supposons donc qu'il est plus utile de faire <^s exercices sur le plan même des objets qui «ont à représenter , que sur une toile h part , CB mettant des numéros à chaque échantillon de couleur.
Adoptons y pour premier exemple 9 le plan des trois cuhes représeotés sous la figure 369 , et correspondant aux chap. 5o8 et 44o* ^^^ faces aperçues de ces trois cubes peuvent apparaître de mille façons quant à leur couleur : ces cubes peuvent être géométriquement gris ou noirs , on blancs 9 ou bleuâtres ou jaunâtres , etc. ; le luminaire qui les éclaire peut être ou serré et TÎf, ou vague» voilé et large. Ce luminaire pourra de plus être coloré de telle ou telle façon; enfin la distance pourra ôtre ou courte ou éloignée » et les modifications perspectives varieront selon la place de Tœil. L'élève pourra donc multiplier et diversifier ses exercices de toutes sortes de façons , en employant à volonté des élémens variés cux>mêmes«
Si lo peintre prend la précaution de déposer, comme par mosaïques» sur le pian » les teintes rendues ainsi perspectives et mesurées selon les règles de l'art; s'il les place à côté de chaque objet qui a été tracé sur ce pian ( voy. ce qui a été dit à ce sujet au chap. 44^ > p^g* 3^4)» il pourra » en contemplant ce plan ainsi accompagné des couleurs perspectives » se rendre compte des effets » des modifications et des altérations chromatiqueff » et 'par ce moyen soumettre \oute l'imitation à une rigoureuse analyse mathématique. Il est évident encore que le peintre retirera un grand avantage de cette réunion de toutes les principales teintes sur un plan , parce qu'il pourra convertir à volonté le perspectif en géométrique ou. en géométral , et faire des changemens de choix , ou des corrections relatives aux mesures des couleurs; changemens auxquels il se déterminera par la vue du tableau perspectif, auquel il pourra procéder en même tems qu'il com-
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pose les teintes de ce plan. IXailleurs , lorsqu'on dépose les couleurs sur le tableau perspectif» on est tenté , comme malgré soi, de juger les teintes et Teffet des leintes par sentiment; or ee sentiment est ^Ltrémement trompeur, et cela provient des oppositions des parties do la toile non couvertes encore de couleur $ mais lorsqu'on dépose hss échantillons perapedift sur le plan , il ne s'agit nullement d'illusion ou de spectacle collectif ;x il n'est question <pi6 de justesse de mesures particulières» et cette exactitude requiert exclusivement toute l'attention.
Si le plan linéaire de toute une composition» ou de toute une figure» ou d'une tête seulement » est nécessaire pour bien connaître les formes » les positions » les raccourcis orthographiques de cette tête , de cette figure » de cette composition; et si l'usage si facile d'une échelle de réduction perspective nous fait connaître immédiatement quelle altération visuelle tel on tel raccourci géométral doit éprouver » n'en estril pas de même au sujet du ton et de la teiole soit d'un objet seul » soit de plusi^irs? Ainsi leurs tons et leurs teintes étant ajoutés au plan» on obtient» par ce moyen, la connaissance scientifique complète delà partie optique .du tableau; connaissance sans laquelle on risque de s'égarer dans les plus grandes £u»setés.
N'est-eUepas vraiment aussi bdle que nécessaire » cette théorie qui nous permet de tout analyser » de tout mesurer » de tout compara*» soit dans le dessin » l'aspect et la disposîtioa » soit dans le coloris 4e tous les objets ? et si ces analyses sont snperflues pour l'artiste qui a fait de bonnes études» ne sont^llcs pas indispensables , répétonsle, pour l'élève qui n'en est encore qu'à ces mêmes études ?
OU , pour dire autrement , ne sont-ce pas ces mêmes études qui constituent l'instruction primaire , par laquelle tout peintre doit commencer ?
Redirons-nous que le subjectile qui doit recevoir ce plan et ces échantillons doit être de la même matière , ou de la même nuance que le tableau qu'on exécutera d'après ce plan , ainsi que de la même nuance que l'amassète qui aura servi à former ces échantillons; et ne semblet-il pas inutile de répéter que les teintes des échantillons» ])lacées sur un plan réduit en petit » sont cependant les leintes, soit réelles , soit modifiées , selon le véritable éloignement; en sorte qu'il peut se faire que sur ce plan réduit on place la teinte d'une montagne ou d'un édifice enfoncé d'une demi-lieue et plus ? Toutes ces remarques viendront à l'esprit de tout le monde.
On pourra très-bien , si l'on prend pour exemple le tableau qui représente l'Intérieur d'une église souterraine (voy. les fig. 375 et suiv.) » associer au plan de chaque objet principal un échantillon de la couleur apparente. On en peut faire autant au sujet de la petite Maison de campagne et de la Vue représentant une porte de ville; puis si Ton veut représenter ces mêmes tableaux» soit par un air rougeâtre et au soleil couchant , soit par un air sombre interrompu par quelques échappées accidentelles de lumière , soit en changeaol même la teinte géométrique des objets » leur distance , etc. , il sera aisé d'exécuter tous ces changemens. De même le souterrain pourra être plus ou moins éclairci, et composé d'objets de toutes autres couleurs que celles qu'on a d'abord adoptées. Y at-Il des exercices plus attrayans pour un élève studieux ? et cette conscience du positif dans la représentation
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n'est-elle pas la source d'un vrai bonheur , surtout, si on la compare à cette iscerlitude cruelle où laissent Tignorance des règles , l'envie de répéter les maîtres, et ce conflit entre notre propre goût et le sentiment du vrai , sentiment qui , quoi qu'on en dise , domine chez tous les hommes ?
J'ajouterai que ce serait un excellent exercice que de réunir les teintes sur le plan d'un objet unique^ tels qu'une tête p un fruit , etc. , en ce qu'il y aurait peu de complication , et qu'on se rendrait un compte exact des plus petites surfaces; et , si l'on trouvait plus commode de déposer ces teintes , non entre les traits mêmes de l'ichnographie , mais à part et à côté » il n'en résulterait pas moins d'utilité ; car c'est la comparaison des teintes de toutes ces surfaces aperçues selon un système d'optique adopté , qui est surtout la leçon qu'on se propose. Un élève qui aurait suivi de semblables études ne tolérerait jamais l'association do ces demi-teintes vertes et briquetées, de ces ombres rousses ou couleur d'encre, ni de toutes ces couleurs ridicules des maniérîstes; et l'habitude de ne composer ij^e des teintes vraies, accordées par la môme cause , soit d'air , soil de luminaire , et variées selon le géométrique, etc. , ne mancpiera pas de reudre cet élève extré<nement exact, extrêmement vrai, et même poétique par les choix toujours vraisemblables qu'il saurait faire ?