‹ Traité complet de la peinture (volume 4)Chapitre 47 sur 142 · DU SENTIMENT GÉOMÉTRIQUE ET PERSPECTIF DES TEINTES · texte numérisé non relu

DU SENTIMENT GÉOMÉTRIQUE ET PERSPECTIF DES TEINTES

ÏS ous avons dit que toutes les couleurs étaient mesurables et calculables dans l'art de la peinture. Ici nous ajoutons qu'un certain sentiment chromatique est d'ailleurs nécessaire au peintre , afin qu'il soit dispensé de mesurer continuellement, et afin qu'il puisse, dans certains cas particuliers , exprimer en plus ou en moins et toujours daps le sens de la nature. Cependant je suis loin d'affirmer qu'il faille opérer par sensation seulement, et sans s'en rapporter aux mesures; je dis an contraire que la sensation est extrêmement trompeuse, et qu'il faut ne l'interroger qu'avec réserve et seulement après que le calcul a produit ses résultats. Pour comprendre ce point assez délicat de chromatique , il importe de bien se rappeler ce qui a été dit au sujet du sentiment géométrique et perspectif des lignes (voy. tom. n, pag. 444)*

Tout le monde s'accorde h dire qu'il y a un sentiment vivifiant qui ajoute, pour ainsi dire, à la justesse des choses que l'on communique; c'est comme un accent à

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SENTIUEltT HfiS TEINTES. iSf)

l'aide diiqud on exprime mieux; c'est une résolution signiGcatire » je ne dirai pas une exagération , mais une énergie , un sel qui relèvent tout ce que le peintre adresse ;iux yeux et à l'esprit : c'est enfin une magie d'expression et d'imitation qui semble échapper à l'analyse et qui dépend et résulte do l'organisation morale et physique de l'artiste. Combien do délicatesses , do nuances harmonieuses et charmantes ; combien do fiertés franches et hardies qui proviennent plutôt de l'âme de l'artiste que des mesures ! II est vrai que le savoir du peintre le met à l'aise et l'avertit de la convenanoe ou du danger de ces inclinations. En effet , un coloriste savant se livre bien plus librement à son sentinxent que ne peut le faire un élève toujours incertain à cause de son peu de savoir. Mais à tous ne sont pas donnés celte chaleur, cette animation, ce taet exquis, si précieux et si favorable pour atteindre au but de l'art, qui est do plaire et de toucher. La nature seule dispense donc celte fjveur; et si tous les peintres jouissent plus ou moins de ce sentiment chromatique nécessaire et influent, si l'expérience le développe et le vivifie , il n'en est pas moins un don du ciel et une pecfection naturelle qui distinguent et qui différendent les productbns des divers individus.

Cependant, bien qu'il soit évident que ce sentiment chromatique si favorable , si nécessaire , soit one espèce de &véur , on ne doit pas en conclure que ce qu'on appelle le sentiment de la couleur ne se rencontre que trèsrarement parmi les peintres , et qu'il ne puisse être le partage que d'un petit nombre. Le sentiment de la couleur proprement dit n'est que la faculté de comparer et de percevoir l'harmonie naturelle. Cette faculté est

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commune à tous les hommes bien organisés. Quelques exceptions seulement ont lieu , par la raison qu'il existe quelques êtres dont les organes sont naturellement défectueux. Mais ce qui est rare, c'est cette disposition innée à préférer et à produire soit des couleurs vives et exaltées, soit des couleurs suares et tranquilles, soit enfin des harmonies fières et élevées ou des harmonies tendres et d'une suave fraîcheur. Tous les organes ne sont pas en ceci susceptibles de la même sensibilité et de la même perfection. Giorgione et Rubens avaient reçu du ciel le sentiment des teintes vigoureuses et exaltées; ils avaient une tendance naturelle pour Ics harmonies fortes et brillantes. Léonard de Vinci» Corrégio avaient reçu du ciel qn organe plus tendre: Salvator- Rosa y Holbein avaient l'œil dur; Claude Lorrain, Greuze avaient la rétine d'une sensibilité extrême. Quant à ces Flamands , à ces Hollandais si vrais , si finis et si suaves , parce que la natu^ est fine et suave; si vigoureux, parce que la nature l'.est elle-même; jamais fades, parce qu'elle ne l'est jamais : ce n'est pas à leurs organes particuliers qu'ils doivent leur justesse de coloris,' mais à leur exactitude , à leur justesse d'opérations et do comparaisons.

On a osé dire que le climat et le pays faisaient les coloristes ; et parce que les peintres de l'école hollandaise et de l'école flamande, s'étant proposé exclusivement, pour ainsi dire , de parvenir à la vraie justesse d'imita* tion , s'en sont tenus au choix des objets individuels de leur pays , on en a conclu qu'ils étaient nés coloristes , et cela quoiqu'ils fussent coloristes d'une autre manière que les Vénitiens et les Italiens , qui aspiraient au contraire à des choix exaltés , et à ce qu'on a cru devoir

SENTIMENT DBS TEINTES. l^l

appeler TidéaL Combien de mal-enteDdus se perpétuent même aujourd'hui sur ce point I On semble vouloir confondre rinfluence particulière de quelques idées acquises en certain pays, dans certaines écoles, d'après certains individus en rbgue , avec les idées ; les sentimens généraux, communs à tous les hommes de tous les tems et de tous les pays; et parce que les sociétés, les siècles, les circonstances modifient les choix , les préférenq^s , on s'obstine à conclure que c'est la nature qui produit ces influences ou ces modifications. Cependant le changement dansles goûts, ainsi que le changement dans les modes, démontrent tous le3 jours que , malgré ces variations passagères, le» dispositions naturelles restent les mêmes, et que l'espèce humaine ne change en rien , malgré toutes les in> fluences accidentelles. L'observateur qui aura vu les Français colorier sous Vanlgo ou sous Boucher , et qui les voit colorier aujourd'hui , décidera-t-il que l'organe des Français a changé? Voici cependant ce qu'on lit à ce sujet dans une de nos Encyclopédies :

c Pent-étre ce penchant à une harmonie faiUo et sou- 9 vent grise, est-il la suite de quelque qualité physique

> des organes eu du climat; elle peut avoir pour origine » certains eiTets d'une lumière souvent voilée, qui s'oflront 9 plus habituellement aux regards , ou certaines modifi-

> cations dans les organes de la vue; modifications qui » peuvent être plus générales dans un pays que dans un » autre. Au reste , si la cause est encore incertaine , l'efTet » n'en est pas moins constaté, et l'école irançaise y parait • soumise. »

Il y a donc des gens qui, s'étant fait un système au sujet de l'influence des climats et des pays, vont jusqu'à

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Frappé de celte différence et de cette supériorité du coloris français d'aujourd'hui ' • Qu'a-l-il fallu pour déter miner ce changement » cette prédilection pour la puissance des teintes ? Un hasard, Fessai de quelque novateur, une impulsion fortuite enfin. Les yeux sont les mêmes , l'aspect des bords de la Seine est le même » le ciel de Paris est encore gris ; rien enfin de particulier dans la nature ni dans les organes n'a causé cette révolution si remarquable dans le coloris des tableaux du Salon de Paris; révolution qui , au reste , ne durera pas pins que toutes celles que la mode et le caprice introduisent dans les beaux-arts , surtout dans ce pays.

L'extension qu'on a presque toujours donnée à la signification du mot sentiment de coloris , ou sentiment de la couleur» a donc été forcée ; et il est faux de dire que ce sentiment naît avec l'artiste , et que la nature le refuse à un grand nombre. Ce n'est pas le sentiment de la couleur qui est rare, mais c'est, ainsi que je l'ai dit, la faculté d'imaginer des combinaisons de coloris , ou , pour mieux dire , c*est l'aptitude au coloris. Il est très-rare

X Malgré ce que je dis ici , je oe pense pas que cette vigueur de coloris soit le résultat du savoir, mais bien de certaines teintes convenues et trop souvent étalées à tout propos. La vigueur des tableaux flamands est le résultat de la justesse de représentation. La vigueur du plus grand nombre des tableaux tout récena , dont je parle ici , est si souvent une ringerie des tableaux vénitiens, qu'on y a introduit par fois les mêmes étoQes, les mêmes objets qui figurent dans les tableaux vénitiens, afin d'ajouter à cette aiuûlitude qui fait d'ue aux aoaateurs que tel tableau tient à Paul Vcronèse , à Tintoretto , à Bassano , etc. Assex long-tems les écoles d'Espagne, de France, etc., ont imité l'école d'Italie sans que l'art aît avancé d'un pas par ces imitations. Pl'y a-t-il donc pas mille façons d'être neufs , originaux, tout en étant vrais, vrafsemblables , et tout en respectant la beauté?

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de trouver des personnes qui ne sachent pas diseerner par comparaison ou sentir les teintes ou les couleurs, et, dans le commerce Jl n'est pas un c<»nBiis qui n» distingue avec justesse les différence ou les similitudes des teintes des échantillons en tous genres qui sont soumis à son examen. Hais s'il est aisé de sentir les couleurs dans l'état simple de comparaison immédiate et géométrique, il est difficile de les juger dans l'état complexe du coloris. La distance de l'œil par rapport aux objets ajoute des dUrvcultes pour réièyç , qui est obligé de répéter sur sa toile Toe de près des teintes d'objets plus ou moins éloignés de la Toe; et quand déplus il lui faut composer une teinte unique dans sa copie , pour répéta une teinte composée de teintes superposées, ou associées sans fusion dans l'original, alors commence la difficulté de combiner ou de sentir les combinaisons. Si d'ailleurs les oppositions dans l'original causent des déceptions et gênent l'œil du peintre dans les comparaisons partielles , son embari^s augmente; mais, dans tous les cas y ce n'est pas son sentiment de couleur qui est en défaut , mais c'est son inexpérience , dans l*art d^analyser ou de conduire les combinaisons et les rapports. Or il faut convenir que cette faculté relative aux combinaisons ne peut appartenir qu'à une tète bien oi^oisée.

Lorsque Giorgione et Tiziano s'essayaient à l'école des Beflini » leurs teintes étaient faibles , malgré l'aptitude innée de ces deux élèves pour le coloris; cependant l'expérience leur fit monter plus tard le diapason de leur palette , et leur disposition pour le coloris s'accrût et se perfisctionna. Quant à Giorgione, il avait évidemment plus «tue Tiziano le sentiment des teintes fortes ; aussi ces deux

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