‹ Traité complet de la peinture (volume 4)Chapitre 49 sur 142 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR CE QU'ON DOIT EN- TENDRE ET SDR CE QU'ON A SOUVENT ENTENDU PAR TOUCHE EN PEINTURE.

Il est nécessaire de distinguer entre elles la touche et rexécotion. La touche (ait partie de Texécution; mais par exécution , qui est un terme général , on entend dire toute la manière dont est Iraité un ouvrage de peinture quant au dessin , au coloris » au fini , et ft ce qu'on a même appelé collectivement le style. (Voy. au Dictionnaire , tom. I » le mot Exécution, ) Ici nous ne prétendons traiter exclusivement que de la touche.

n existe» sur cette partie essentielle de Tart, comme sur tant d'autres , un mal- entendu que la théorie seule peut éclaircir : la cause de ce mal-entendu provient encore du manque de bonne définition de Tari de la peinture.

La plupart des écrivains et des maîtres qui ont parlé de la touche , n'ont pas porté leurs idées au-delà du cercle des comparaisons fournies par les ouvrages modernes; en sorte qu'au lieu de déterminer et de prescrire les difliirentes conditions de la touche , conditions qui dépendent soit des différens caractères des objets imités , soit des lois et des conséquences de la parspeetive , soit de la

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nécessité de se conformer aux règles du beau et de la convenance. Ils se sont contentés de recommander Timitation de la touche, admirée, ont-ils dit, dans les ouvrages de certains artistes. Et non-seulement c'est la touche de Vandyck ou celle de Guido qu'ils citent , mais ils citent des peintres qui ont possédé chacun une touche différente, et même tout opposée; ils louent donc dans les mêmes termes et approuvent également le pinceau lisse et coulant de Mignard et de Yanderwerff, et la brosse iière et libre de Tlntoretto et de Rubens. Ik font cbs de la touche anguleuse et tranchante de Jouvenet , et de la touche indécise de Greuze; du pinceau élégant de Rigaud et de Largillière, et des torchades de certains peintres , ou, pour mieux dire, de certains décorateurs d'aujourd'hui.

Les écrivains du siècle dernier, ainsi que les professeurs et les académiciens , ont mis surtout une înportance très-grande à la touche facile, nette et ra^ûtante (car c'est le mot d'école de ces tems); en sorte qu'il semble que M. Dandré-Bardon, par exemple, n'ait pris la plume que pour exalter p en in^ré» la beauté d'tin faire hardi, résolu, par méplats, carré , etc» » etc. ; mais toute cette prétendue exécution dtt maître, dès qu'elle est mal sentie, mal comprise, devient une manière aisément praticable par tous. Aussi les plus mauvais fidseurs de portraits de ce tems parvinrent-ils à aroir aussi leur beau-fiiire , et , comme on disait , une belle manœuvre. En effet , ainsi que le pensait Josué Rejnolds : «L'homme ' 0 le plus habile se trouve de pair avec l'ignorant dans les » parties inférieures de quelqu'art que ce puisse être; » et , quand cm parties infiirieures , telles que celles qui

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» appartiennent au métier, à Foutil, au léché, sont les

• parties préférées » les parties à la mode , on est inondé

• de peintres qui tous sont de pair enire eux* »

On Toit donc tous les jours de misérables peintures sans vie, sans relief, sans dessin , sans justesse et d^nne couleur fiictice, qui sont exécutées ayec ce pinceau hardi et à prétention , qui n'obtient d'admiration que parmi les faux connaisseurs , et parmi les brocanteurs de tableaux « qui savent très-bien s'enrichir aux dépens de ceux-ci. Il n'est point naturel , il n'est point ftcile d'exprimer l'apparence des objets réds avec cette dextérité, avec ce tour d'outil , cette touche enfin si recherchée par certains faiseurs; presque toujours au contraire, ce pinceau facile , cette belle brosse , comme ils disent , sont le résultat d'une étude <^iniâtre el d'un effort constamment prdongé. Or il arrive le plus souvent que, pour y parvenir , on néglige et l'on considère comme accessoires les qualités premières de l'art; et les peintres sont en cela dans le cas des beaux parleurs , qui affectent un tour recherché dans la manière dont ils débitent leurs lieux communs ou leurs idées sans justesse. Ainsi on peut assurer que tout artiste préoccupé , non de la manière des autres , mais du soin d'imiter la nature avec des couleurs, se servira du pinceau d'une manière naïve , persuadé qu'il est qœ le pinceau n'est autre chose qu'un moyen de représmter les objets avec justesse; et bien qu'il admette "que la grâce et la facilité soient des qualités louables» il jie confondra pas en ceci soa art avec celoi du maître d'écriture, duquel on exige ces qualités; qualités auxquelles on attache , aujourd'hui surtout , beaucoup trop d'importance.

Néanmoms il est résulté de ce qu'on a fait trop souvent un abus de la touche , que des critiques peu éclairés ont 9 en blâmant eet abus , blâmé aussi le principe qui établit cette qualité. Ils ont appelé inconsidérément outil et métier la touche , et ils ont avancé que le caqactère de tel ou tel maniement du pinceau n'entrait jamais pour rien dans le résultat , puisque la peinture n'était pas un art mécanique et de dextérité. J'espère que ce qui va suivre éclairera suffisamment sur ce mal-entendu. Au reste 9 ce qui semblerait devoir justifier ces critiques, c'est d'abord le peu d'expression et souvent les contresens si conmiuns de ces prétendus beaux pinceaux : c'est ensuite le despotisme très-sot des amateurs qui ont fait et qui font encore du maniement de l'outil la pierre de touche du talent. Ces &ux connaisseurs placent en ce point toute leur sagacité; en sorte que leurs louanges ne sont point l'effet de leur savoir et de leur bonne théorie, mais bien l'effet de leur vanité. Ces amateurs opt donc osé dire aux artistes qu'ils récompenseraient le beau pinceau, la belle touche , le beau -faire, toutes les fois que ces qualités leur seraient offertes dans les tableaux. Il en résulta que beaucoup de ces peintres qui dépendent des lois imposées par l'ignorance des amateurs prétentieux furent forcés de servir leur faux goût , et de leur en donner pour leur argent : le maniement ou le métier du pinceau devint un objet de spéculation; et faute d'idées nettes sur ce que doit être la louche , il en est résulté l'exécution la plus affectée, la plus maniérée, et cela conformément aux vicissitudes plus on moins bizarres de la mode.

Il était tout naturel (fn^, dans cet état de choses, les

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amateurs et les brocanteurs aient eu un certain plaisir à re dire que la touche était une qualité en quelque sorte magique et mystérieuse. De leur côté les peintres habiles ne manquèrent pas de faire attribuera Tenchantement de leur pinceau ou de leur outil , ce qui dépendait au contraire de leur degré de savoir en perspectif et en coloris. Enfin des philosophes, voyant les abus du pinceau et la dégénération de Fart, occasionnée par cette touche des maniéristes, demandèrent bien haut si la peinture était un métier , et si Raphaël ou Michel- Ange avaient jamais prétendu à la touche; ces philosophes sollicitaient une explication, mais Texplication n'est point venue» et les choses en sont restées là.

II n'est point à présumer que les Grecs se soient jamais trouvés dans une telle incertitude, eux qui n'ont avancé dans l'art que le flambeau de la théorie à la main. Rien n'était devenu préjugé dans la peinture. Chaque condition était comptée pour ce qu'eRe devait être, et on savait positivement quel était le rapport ou l'influence de la touche ou du pinceau dans cet art libéral de la peinture. Ce ne sera donc qu'en définissant le caractère de la touche , en expliquant son résultat , en prouvant son influence dans tel ou tel cas , en h faisant appartenir* enfin au cdrps de la théorie , qu'on parviendra^ comme l'ont fait les Grecs, à la garantir de tous préjugés^ de toute manière , de tout ridicule et de toute corruption.

Après ces premières considérations générales , on désirerait que yd donnasse tout de suite ici la véritable définition dé la touche; mais comme cette définition ne peut être complété qu'à l'aide de l'analyse ou de la division de ses parties et de sq^ quaNtés , et que je vais établir

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cette analyse et ces dirisions dans les chapitres suirans , je me contenterai ici de deux mots pour expliquer provisoirement ce que c'est que la touche» le pinceau, et le faire en peinture.

Par touche » on doit entendre la fiiçon dont le peintre a conduit y manié et employé son pinceau. Par touche, on doit entendre la manière qu'il s'est iaite de déposer à l'aide du pinceau ses couleurs matérielles, ou épaisses, ou lisses 9 ou écrasées , chargées et empâtées , ou , au contraire, fondues, minces et unie», ou, enfin, fermes ou liquides. De plus , on doit entendre la manière dont il a fait agir le pinceau dans un sens on dans un autre, soit en laissant des traces isolées , et ayant chacune des directions déterminées plus ou moins courbes , plus ou moins droites , soit qu'il ait confondu , marié et parfondu la matière colorante plus ou moins fluide , plus ou moins diaphane y soit enfin qu'il ait noyé et fait évanouir Textrémité de ces traces , ou qu'il les ait rendues tranchantes , vives et découpées. Yoilà pour ce qui «est de la partie manuelle. Quant à la partie intellectuelle , on doit entendre par touche une condition qui consiste en beaucoup d'autres élémens. C'est donc la perspective et la connaissance des enfoncemens des objets ainsi que celle des effets de l'air qui prescrit les degrés dh force ou de douceur, ou l'espèce de direction ée ta touche; c'est donc la vraisemi)lance qui en interdit la monotonie ou l'égalité , dans le but de rappeler plus sensiblement l'idée des objets : c'est la beauté pour l'œil qui prescrit la propreté de la tonche et son charme optique ; c'est enfin la beauté pour l'esprit qui commande la faeiRté , la dextérité du pinceau, et qui, confomyément & la convenance.

SA DITISION £N QUATHE CONDITIONS. iSg

exige plus de perfection dans la touche sur les objets intéressans que sur les objets subalternes ; mais on voit que j'entre malgré moi dans les dirisions qui vont suivre; je passe donc à ces divisions.

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