‹ Traité complet de la peinture (volume 4)Chapitre 54 sur 142 · DE LA BEAUTÉ OU DE LA CONVENANCE DE LA TOUCHE · texte numérisé non relu

DE LA BEAUTÉ OU DE LA CONVENANCE DE LA TOUCHE

Oi on a reconnu que Tunité étaît le principe du beau , on reconnaîtra que la perfection de la touche doit être réservée peur Tobjet le plus important du tableau, et que les objets très- subalternes ne doivent poWt attirer Tceil ni Tesprît par une beauté ou une expression de touche aussi éloquente que les objets domina ns sur lesquels il est plus naturel de concentrer Funité. li'iûspection de tant de tableaux , médiocres en ce point , suffit pour rendre ce principe évident. En effet on remarque , dans ces tableaux , le même soin et la même recherche de touche sur les points qui sont les plus subalternes que sur l'objet le plus important ; et souvent même c*est cet objet le plus important qui est peint avec la touche la plus négligée. C'est ainsi qu'une draperie de fond , ou bien quelqu'accessoîre très-subordonné, y est touché parfois avec trop d'adresse , trop de charÎBe et de facilité , tan(fis que les cheveux , les vêtemens , les carnations, les formes mêmes du héros du tableau , se trouvent être exécutés par ^n pinceau peu soigné.

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Voilà pour ce qai est de la touche relative à Timporlance particulière de chaque objet dans le tableau. Parlons maintenant d'une autre convenance ou beauté dans la touche y c'est'^-^re de celle qui doit élre Jidoptée pour chaque tableau en particulier ^ selon l'espèce , le mode et le caractère de ce tableau.

La touche ou le faire (quelques théoriciens Tont remarqué ) ne doit pas être la même dans toutes sortes de sujets , et le pinceau doit être autrement manié , conduit et traité dans un sujet de bataille et de carnage que dans un sujet tendre et langoureux. Cette question , toutefois y semble assez délicate» parce que dans un tableau de bataille » par exemple » on trouve souvent les mêmes objets qui font partie de ce tableau tendre et langoureux : c'est ainsi que des draperies » des ciels , des plantes, des carnations , des cheveux existent dans une foule de sujets , dont le caractère ou le mode sont cependant fort diffiërens.

ce Une ordonnance pittoresque» dit M. Dandré Bardon » » qui représenterait les Titans écrasés sous Ossa et Pé- » lion, serait traitée d'un genre peu convenable si le » pinceau en était arrondi et fondu; et un tableau de » Diane au bain serait d'une exécution mal assortie » si la 9 composition était rendue par un pinceau fier et heurté.

» Portons les touches avec enthousiasme dans cette » physionomie souilranle de Prométhée on de Marsyas; m ranimons, d'un tact hardi , ferme ^ vigoureux, ces for- » mes fièrement prononcées. Qu'un crayon émoussé » écrase d'une part la sanguine dans ces masses obs- » cures» que de l'autre il porte une craie éblouissante » sur les reluisans des convexités, ou /{u'un pinceau » nourri de couleur laisse partout des traces du feu qui

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«ranime; <ju'ud ébauchoir ^ sayamment téméraire, • creuse avant dans TargUe, fouille âous les membres » isolés , et les détache habilement du fond.

» Mais qu'une touche délicate et prédeuse jette un » tact fin- et spirituel dans le caractère de cette jeune » Agiaé; que ce tact» ménagé avec intelligence» forme » avec précision et avec goût les purties qu'il embellit; » qu'il soit fondu dans la pâte du crayon et de la cou- 9 leur » dans l'argile même » et qu'il soit partout relatif n au caractère de l'objet qui le re^it; hardi , large dans » les masses de cheveux et dans tous les ortiemens de la » cofiTare; fin et spirituel au coin des yeux; ressenti» 1 vigoureux à-l'endroit du nez; doux et grficieusement 9 lâché aux coins de la bouche; répandant partout la » vérbé de l'expression, les richesses de l'art et le pré- • cieux de la nature. »

Ici l'auteur ne semble-t-41 pas se contredire » puisque dans le même tableau il recommande » selon la différence des objets» tantôt la vigueur» tantôt la suavité? Cette question» je le répète» est fort délieale» et ce qui peut l'expliquer et mettre tout le monde d'accord , c'est la définition juste de la peinture. Cell»^i étant donc un art dans lequel non-seulement l'imitation est nécessaire» mais aussi le beau; ce beau dans la touche doit y briller autant que l'imitation; c'est dans ce sens qu'on peut dire qu'il ne suffit pas qu'une touche soit vraie» mais qu'il faut qu'elle soit belle; belle non-seulement pour la vue» mais pour l'esprit. Il reste donc à prouver que la hardiesse» lo feu» la vivacité et l'énergie de la touche ne sont des beautés que dans un sujet fier» hardi et vigoureux; mais 4ue la légèreté de la touche» sa douceur et s& délicatesse

embellUsent réellement un tableau dont le sujet est doux , suave et gracieux. Qui entreprendrait de contester cette vérité? Ce n'est <{ue la nécessité où est le peintre d'user d'une touche vraie» différenciée selon les objets, qui sem> ble lui ôter cette liberté de la varier selon les modes de ses tableaux. Cependant» s'il existe une analogie entre l'accent du pinceau et l'accent du langage, si le pinceau doit participer de l'émotion et du sentiment dominans da peintre» n'a-t-on pas le droit d'exiger que, selon les sujets, ce pinceau ait tantôt un accent ou un caractère, et tantôt un autre?

Cette vérité générale a été sentie, je te répète, par plusieurs écrivains, et, sans en rechercher plusieurs ici , citons ce que dit Rtcbardsoo, tom. i, pag. 1 35 : «En » général , écrivaiiHll , si le caractère du tableau est la V fierté , le terrible ou le sauvage , comme sont les ba- 9 taîUes , les brigandages , les sortilèges , les apparitions » épouvantables, ou même les portraits des hommes d'un » tel caractère, alors il faut se servird'un pinceau rode et » hardi. Si au contraire le caractère de la scène est la » grâce, la beauté, l'amour, l'innocence, etc., il faut alors » un pinceau plus délicat , et qui finisse davantage. »

Cette doctrine doit avoir été celle de tous les peintres de l'antiquité , et on ne saurait opposer raisonnablement ici ce qu'on lit dans Diogène de Laëroe, qui dit, liv. iv, chap. i8 : tLe peintre Nelanthius n'était pas de l'avis » d'Apelles , son condisciple chez Pamphile , car il pré- » tendait qu'il fallait une certaine hardiesse et dureté de n pinceau dans les tableaux; et Buthycrate pensait de » même sur la sculpture. » Il s'agit donc ici plutôt de la force de Taii graphique en général que de l'accent qu*on

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doit adopter pour tel ou tel sujet. Et d'ailleurs Diogèue Laëroe a pu confiMidre ces deux questions distinctes; ou plut6t il ne voulait pai4er que de cette verdeur do trait , que de ootte vivacité de ciseau ^e bous avons dé)à fait remarquer en pailant de la primitive éoole grecque et des monumeDs eboragiques. (Voy. tom. »» pag. 5o8«t suiv. ) Là il ne s'agit que du langage , de mm énei^ie , de 9a vivacité ; mais il ne s'agtl pas du atylo. Je persiste donc dans la diatinotion que^'at cm nécessaire d'établir ici entre la tôodie appropriée au sujet en général , à son iBode>et à toute son expression , et la touebe particulière et va^ riée selon l'espèce des objets qu'elle a à représenter.

Il ne parait pas que cette qualité ait été comprise ni recberchée par les coloristes modernes du premier ordre, puisque, dans quelque sujet que ce soit, on retii[>uve le mémo faire en géoéraL Dans Teniers , dan» Yandyck , dans Tiiiano, dans Gorrégio, dans Velasquezet Morillo, on retrouve le même accent malgré la diversité des sujets. Rapbaël a peint rHéliodore chassé du temple avec le même pinceau qui a été employé pour les Muses du Parnasse , ou les Assemblées des philosophes et des docteurs. Quant <è Rubens, bien qu'il ait un pinceau trèsfiicile à reconnaître dans tous ses tableaux , il est peut-être celui de tous les peintres qui a le plus animé, par une touche particulière , les sujets énergiques. On peut dire qu'il écrit c(Hnme il pense; son pinceau , semblable h la plume d'un poète exalté , prend le caractère des idées qu'il communique : au moms cela se remarque-t-^1 dans quelques-uns de ses ouvrages; mais dans le plus grand nombre , la touche n'est caractérisée par aucune diffii^* rcnce. Dans sa galerie du Luxembourg, par exemple.

aucuDe portion de ses tableaux ne &it ^oir une touche qui donne à penser quel est le style ou le caractère du sujet représenté. Quant à Michel^Ange » à Raphaël , à Léonard de Vinci » ils ne firent aucune attention à cette condition : les sujets vigoureux , les sujets délicats 7 sont touchés de même; mais il ne s'agit pas de ce qui a été fait , il s'agit de ce qu'il convient de iaire.

Poussin est toui-à-£iit hors de cette critique. Son grand désir de différencier les modes lui a fait employer trèsdifféremment le pmceau selon les sujets. Son tableau de TArcadie , celui de Rebecca , celui des Aveugles de Jérichoy et d'autres dont il voulait exprimer le mode calme et tranquille» font voir une exécution» un pinceau » une touche générale fort différente de ses tableaux d'un mode énergique et violent; l'Enlèvement des Sabines » par exemple, le Pyrrhus et les Mégariens , et plusieurs autres» en sont la preuve. L'examen des peintures de Lebrun aide beaucoup dans cette question; car c'est avec le même pinceau mou et pesant qu'il a traité et ses batailles et ses saintes Camilles et ses portraits.

Au reslô notre idée est très-naturelle» et la comparaison qu'on peut faire entre l'archet du musicien et le pinceau du peintre » l'expliquera assez. Comment dirige son archet» le musicien qui prélude à un motif tendre » suave et mélodieux? Ne le voit-on pas faire glisser cet archet doucement , onctueusement et avec une mélodieuse suavité ? Comment le mànie-t-il , lorsqu'il est tout plein d'une idée vive » véhémente et toute phrygienne ? 11 brusque ses mouvemens» il parcourt violemment les cordes » et les fait résonner d'une manière plus ou moins fière» plus ou moins rapide et terrible.

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