‹ Traité complet de la peinture (volume 4)Chapitre 55 sur 142 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DE LA BEAUTÉ OPTIQUE t>E LA TOUCHE.

Lia netteté , la délicatesse, la l^reté ainsi que la résolotion, la TÎgueur, la fermeté et même la suavité, et parfois la ténuité , sont certainement des qualités constituantes du beau dans la touche ou dans le pinceau ; et ces qualités complètent , tm n'en saurait douter , Texcellence d*un tableau : cependant estimer ces .qualités audessus des plus essentielles r les exiger ayant tout , les rechercher trop et les* apprécier plus qu'elles ne valent en effet , n'est-ce pas méconnaître le caractère propre aux vrais chefs-d'œuvre , puisqu'ils peuvent être chefsd'œuvre sans cette perfection. Non , cette résolution , cette franchise, cette netteté, cette adresse, ou enfin cette ^eilité ne prouvent en rien que l'artiste soit excellent.

c Le caractère de la raison le plus marqué , dit Bufibn

■ (Discôun sur les animaux), c'est le doute, c'est la » délibération , c'est la comparaison ; mais des mouve- » mens, des actions qui u'annoncentique la décision et

■ la certitude prouveot en même tems le mécanisme et » la stupidité. »

C'est parce qu'il était persuadé de cette vérité que David disait à ses élèves ; c Je veux qu'on peintre au > bout de vingt ans soit aussi embarrassé qu'au premier » jour; c'est alors qu'il sera habile et que sa £ioilité no » sera pas de la routine. »

174 TOUCHB.

Ce peintre célèbre^ faisant un jour le portrait du pape Pie VII , lors de son séjour è Paris , semblait ému. Eh quoi 1 lui dit le pape , un maître oomme vous sembler

inquiet, incertain ! c Un vrai peintre, répondit Darid,

» doit toujours être troublé en présence de la nature, b

Il est donc un juste milieu entre la hardiesse et la timidité, entre un pinceau téméraire et uae touche trop indécise, entre Timpertinance du fiûre ou db la miain et la naïveté do méiier.

Ceux qui confondent en peinture toute» les questions ont dit , au sojet du ciseau moëUeux el douillet du statuaire Bemini ^ que les anciens n'avaimt poial eu un pareil ciseau ^^ parce qu'ils avaient Tespril préoecupé de plosigraiids objets. Cette réflexion est fausa» : les anciens ont en une tonche fondue ek moelleuse lorsqii'il le fidlait; maia Bemini l'a trop soovant employée à contresens ou h tout propos , o'est à dire quoii|ue le sujet ne le comportât pas. On pent avaneer qu'en général S^ti peu de peintres ont su fiare accorder avec la vérité la beaiité do leur pinceau. Teniers , dont la touche est si vive , si légère, si franche, ai &bile, ete* , a iMé «ai» oenvanance de cette même fermeté , d^ cette méma netteté , lorsqu'il a eu à représenter le» chairs et ks corps mam« Vanderwerffr Mignard, Lebrun, etc. , peintres dont la tonehe est si doitce,! si unie, ont mal ksité les objet» radca , secs et tranchans. Ce qui a trompé ces peinti^ , c'est la recherche mal entendue de la^bj^anté >de l'oujtîl^ ^

Ces artiste» qui suivaient l'écoW -dégénérée des'C^nicci s<'étaieBt fisût une fcouah^ «noëUeUse, forge^.dqiicei el Mignard. qui voyait tcjufif Ji^s gfUnds seigneurs, : toutes les dames de son tems se prendre è cette amorce» lavait

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mise eo vogue. Aussi» dans les peintuf€S de LebroD , les fers de laoee , les sabots des cheyaux » les pierres brutes • le crin, tout est traké d'un pinceau suare, aimable et amoUi. Plus tard il yint à la mode d'exécuter par touches libres , détachées et très-résolues , alors on vit Boucher , Vanloo» et tous leurs imitateurs, viser à cette franchise vive et élégante; en sorte que les plis dés étoffes semblaient souvent être comme cassotés , et les formes des jambes , des mâchoires , des doigts , étaient à facettes sèches et angulaires. Jouvenet , plus âgé d'une vingtaine d'années que Lebrun, avait peut-^re introduit celte nouveauté pour attirer sur lui l'attention. C'est ainsi que la mode , la routine , le hasard , amèneront toujours des manières diverses de toucher et de peindre , tant que le bel art de la peinture sera abandonné aux peintres maniériiles ou sans théorie , et aux beaux parleurs dont le ton tranchant (ait la loi à peu près tous les (iix ans.

On a vu des élèves de David peindre les chairs d'une touche martelée et comme mouchetée. Aujourd'hui on voit des peintres user d'un pincean si uni, si fendu, que la chair est comme une vapeur rose. D'autres jettent la couleur à la truelle sur les joues , sur les seins, et croient faire preuve d'une main.de maître en disant des croûtes sur leur tableau. Souvent même ce sont les nuages , ces corps si insensibles, si fujai)^, si loin de la vile, qu'ils expriment avec cette épaisseur affectée qui quelquefois mém(^ est déposée à l'aide de la kme de leur amassète. Enfin il suffit à ces peintres de faire voir une exécution vive , adroite» et conduite d'un air délibéré: la convenance et l'expression de celte to|iche leur important fort peu.

Il paraît au reste qsK- ce n'est pas d'anjourd'hur qu'on

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s'est avisé d'affecter une touche épaisse , heurtée et faisant croûte* Il y a cinquante ans cette mode existait, elle a donc reparu parmi nous comme certaines coupes d'habits, affreuses en un tems, charmantes en un autre. De vieux amateurs se rappellent encore aujourd'hui qu'il (ut un temps où l'on jugeait à Paris les tableaux au toucher , c'est^-dire en passant la main sor la toile. Le pinceau empâté et les touches épaisses étaient alors en TOgue f et toute peinture douce sous le doigt et qui ne heurtait pas le tact par des gales et des boulons était délaissée et mise au rebut.

Du tems de Yandyck, le pinceau large a été à la mode , au moins devons-nous le présumer par l'histoire que nous a transmise Descamps. Ce peintre-écrivain nous apprend que les ennemis de Vandyck lui reprochèrent d'avoir 9 dans son tableau de saint Augustin» peint la poitrine d'un ange grand comme nature avec un petit pinceau. Cependant ce fut à l'aide de ce pinceau que Vandyck parvint à rendre la transparence et la délicate superposition et fusion des teintes de la carnation , et à rivaliser en ce point avec Tiziano. Cette partie de ce même tableau est donc très-belle et même très-remarquable en cela; mais les peintres de Lazzis» qui » dès ce tems » faisaient de la peinture un métier» cherchèrent à dénigrer ce qui n'offrait pas tout ce métier qui était alors à la mode. Certes la touche lacge et moelleuse est nécessaire dans bien des cas » selon les objets et les sujets ; mais de très-habiles maîtres en ont abueé» et» depuis Corrégie jusqu'à Grimoux » depuis Grimoux jusqu'à nos btatrcauUurs d'aujourd'hui » on a vu. une foule de pehstures ridicules par leur touche molle » incertaine et parfondue

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en fumée. Corrégio parfois a laissé des types de celte manière ; son tableau d'Antiope du Musée de Paris on est la preuve. Le corps d'Antiope manqile de consistance et de solidité. Ses jambes, ses pieds, donnent l'idée de l'étoupe et du brouillard. La figure de l'Amour surtout , dont le dessin est si désagréable et si peu naturel , est peinte avec une mollesse de touche et une fusion vague qu'on ne tolérerait ni chez un autre peintre ni dans une autre composition.

J'ose faire cette critique particulière d'une production dont j'ai ailleurs admiré toute la poésie et le charme; et je la fais , bien que je sois porté naturellement à goûter cette manière moelleuse et suave à laquelle on reconnaît si aisément Corrégio.

c Eji Lombardje , écrivait un des rédacteurs^e l'Ent cyclopédie» le Gorrège, éhdvé par Matitegna ( dessina - » teùr savant et précieux , mais dont le pinceau a toujours » été sec) , le Conrège, dis-je, trouva des charmes dans

• le maniement de la brosse : il prienait plaisir h empâter, » à fondre , et savourait l'amusement de se perdre et de

• se retrouver dans la couleur, sans se rendre esclave des » formes, ni s'occuper de leur choix. Un pinceau si » hardi , si amoureux, si caressant, communiqua le plaisir » et l'ivresse , dont son auteur savait sûrement jouir , à

• tous ceux qui virent ses ouvrages. Ce fut sans doute co 1 goût , cette aisance de pinceau qui firent sortir de la bon- » che du Corrège ces paroles hardies , puisqu^lles furent

• prononcées devant les ouvrages de Raphaël : Et moi > aussi je suis peintre ! •

Ici nous ne parlons que de la touche, que de Toulil, et nous persistons à dire que, malgré l'agrément qui ré-

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