DU SJENTIMENT DE LA TOUCHE
JMovs avons peu de chose d'instructif à dire au sujet du sentiment de la touche; et cela bien qu'on puisse multiplier les observations sur ce point. Ce qui importe donc à l'artiste de savoir , c'est qu'il ait à se méfier de l'aptitude, si conmoLune et si applaudie surtout aujourd'hui , à une touche élégante ,, libre et déliée. Il y a cent ans, un petit nombre d'enfans seulement déployaient Une facilité appelée naturelle dans l'art de former avec grâce, légèreté et sécurité les lettres de l'écriture; le plus grand nombre au contraire ne manifestaient que peu de facilité; leurs essais à l'école étaient le plus souvent d'une grossièreté remarquable. Mais aujourd'hui , dans presque
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loute l'Europe , la plume est maniée ayec aisance ^ même par de très-petits enfans. Cette aptitude , on n'en saurait douter f n'est point TouTtage de la nature , qui n'éprouve jamais de' semblables changemens , mais bien l'ouvrage des hommes et de l'exemple de tous les jours; C'est ainsi qu^en Italie les enfans, qui ont les oreilles frappées de tous cotés par des sons harmonieux , expressifs et gracieux, parviennent à chanter enx*mêmes avec grâce et sentiment.
Quelle groisièreté dans l'exécution de ces dessins de fleurs qui oocupatent nos aïeules dans leurs pensionnats I Quel manque d'aisance et de légèreté dans la main qui traçait lourdement ces œillets et ^)es roses ! Aujourd'hui de très^jennes personnes exécutent au lavis de jolis dessins avec une légèreté, une sécurité , un tour de pinceau vraiment remarquables. Il est vrai qu'elles n'en sont pas'plns instruites pour cela dans le dessin et dans les premiers documens de cet art que ne l'étaient nos aïeules, et que cet exercice de l'œil et de la main ne leur serait d'aucune utilité , si ce n'était celle qu'en trouve à les occuper ainsi et à le^ amuser innocemment. Mais la mode de badiner élégamment avec le crayon ou le pinceau n'en existe pas moins aujourd'hui, et nous voyons des milliers de petits cadrea joliment dorés , qui renferment des dessins, des tableaux très-insignifians, mais exécutés avec facilité , arec une sécurité et une abance de main qui , il est vrai, plaisent fort peu aux connaisseurs , mais qui séduisent les gens à la mode, qfu les satisfont et qui les charment beaucoup.
Ainsi rhabitude où l'on est, surent à Paris, de voir tous lea ouvrages de l'industrie exécutés avec élégance et pro-
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prêté; ce spectacle presque contiouel de produetioBs du crayon et du pinceau, traitées avec une espèce de charme manuel ; tous ces exemples enfin laissent dans Fesprit des enfans et des jeunes gens qui s'occupent de peinture ridée qu'un tableau n'est bon que lorsqu'il est , comme ils disent , bien fait , et lorsque la touche en est facile» adroite , et surtout franche et sans repentirs. Enfin ils se font ridée d'une touche excellente en pensant à ces ouvrages d'impression où chaque coup improvise nettement un signe. Cependant qui ne comprend pas qu'il y a dans l'art de la touche bien d'autres qualités plus précieuses encoreque cette facilité manuelle et que ce sentiment? Oui, le savoir doit toujours, et à chaque coup, la diriger. L'élève qui a reçu naturellement cette aisance , cette adresse de main qui lui attirent des éloges dangeireux, s'admire donc dans ce talent , et s'attache constamment à exceller encore davantage; mais par cela même il néglige les conditions dont la recherche, dont l'étude flétriraient peut-être cette exécution élégante , donneraient de la bonhomie à celte touche impertinente et vaine, ei le dépouilleraient enfin de ce crédit qui lui vaut toujours les louanges des ignorans, mais qui jamais, on peut le dire, n'imposera à la postérité.
Aujourd'hui en quoi nous importe-t-il de discerner dans les beaux paysages de Claude Lorrain ou dans les scènes si morales de Poussin , si ces hommes de génie avaient reçu en naissant cette facilité de main, cette dextérité , cette grâce capable de faire manier le pinceau d'une manière séduisante ? Ne nous sulfit-il pas de reconnattre que ces deus maîtres ont possédé fart de la touche en peintres dépende? La briMaate facilité d'une
SBriTlMETIT DB LA TOUCHE. sSl
foule de médiocres coloristes , et la Yue d*one multitude de tableaux traités d*an pinceau adroit et décidé, mpis qui n'exprime rien de vrai et de naïf, ne doiyent rien changer à notre décision.
Au reste, disons que de même qu'un enfant, qui d'abord écrivait mal , finit par bien écrire; de même un élève qui est indécis , amolli et négligé dans sa touche . finira par en posséder une suffisamment nette et décidée; et c'est dans cette idée que Poussin disait que f l'habitude donne , à la fin , une assez belle manière de • * peindre, b
Il est bon de rappeler encore que ces peintres, dont la touche est si franche, si adroite,^ si imposante, et qui surtout semble si facile, ne l'obtiennent le plus souvent que par une grande application et une assez grande peine; en sorte que l'on serait surpris de voir quelssoins se donnent la plupart de ces peintres pour déposer leurs couleurs sur leur tableau , pour suivre et observer la propreté , la résolution de chaque coup de pinceau. Il est tel peintre ( la vue d'une foule de portraits le démontre assez) qui n'a pensé, ni au caractère de la figure qu'il représente , ni aux lois si rigoureuses de la perspective linéaire et chromatique, ni enfin à l'expression générale et particulière , qui est tout en haleine quand il s'agit de l'emploi de son pinceau, quand il s'agit de prendre adroitement les teintes sur la palette , et de les déposer avec facilité et avec un certain tour d'outil sur la toile. Toute Fambition d'un tel peintre , c'est de wrpasser en adresse de main tous les peintres. Il semble qu'il est moins )aloux de passer pour artiste profond que pour adroit ouvrier.
«jS2 touche.
A quoi donc peut conduire tani d'affeetalion , et quelle force peut il rester dans l'esprit pour observer et rem> plir les conditions grandes el fondamentales de Fart» dès'lors que cette force est employée tout entière pour le mécanisme du pinceau ?