‹ Traité complet de la peinture (volume 4)Chapitre 77 sur 142 · DIFFJ&RENS GEMnfiS EN PfillITVBE · texte numérisé non relu

DIFFJ&RENS GEMnfiS EN PfillITVBE

» Simoïs» et qu'il engorge le lit des deux fleuves de » cadavres humains? Ici seulement les sujets sont plus » grands , et les scènes plus terribles. »

Puisque c'esl toujours le même principe qui doit sou • tenir, animer et diriger les arts,. qu'importe, quant à Texcellence» quel est le sujet imité, bieaque cela importe, quant au résultat, sur l'esprit et le cœur des spectateurs. f4'e6t toujours la loi de l'harmonie ou de la beauté qui doit servir de guide; c'est toujours celle des proportions en fait de dessin et de coloris. S'agiuil môme d'une simple corbeille de fruits, s'ils sont trop gros et hors de nature , ils ne produiront aucune satisfaction au spectateur; s'ils sont trop petits et au-dessous des caractères généraux de la nature , ils ne l'intéresseront guère , et moins encore si c'est sans art, sans choix qu'Us sont disposés. En quoi donc l'art de composer en peinture et d'imiter des fruits diifère-t-il quant au fond de l'art de peindre des personnages groupés et en rapport entr'eux ?.. Il £iut donc toujours en revenir au vrai et au choix commandé par l'art , et cela , soit qu'on peigne des dieux , soit qu'on représente des insectes, et même des objets inanimés? Enfin tout tableau sera excellent s'il est tel qu'il peut et tel qu'il doit être selon son caractère; et Uagedorns avait raison de dire que « disputer sur la prérogative des » divers genre» en peinture ( car il reconnaît , comme » tant d'autres, des genres ) est l'^jccupation de l'oisiveté » et de la futilité, et oe saurait être celle du -sentiment n et du jugement » Mais un peintre qui ne représente que de» fruits croit toutes les [grandes règles de la peinture étrangères à ses travaux; il s'est fait l'idée d'une autre peinture : il prétend réussir sans la connaissance du

COrt&iPÉnATIOMS GÈNiRALES. 29*5

beau et de la philosophie , sans celle de la perspective et la géométrie. Que produit-il donc? des riens bien peines , des niaiseries qui le rendent lui et son art presque méprisables.

Tous les peintres saYeqt qu'il y a plus de mérite à composer un bon poëme épique qu'une bonne tragédie » un sujet hérpïque qu'une scène de cabaret. Et les Toilà tous qui visent au sublime , et qui prétendent courir et s'élever avunl de savoir se soutenir et marcher. C'est donc l^ où coudait le préjugé qui conibnd le mérite avec la perfection f éi qui crée plusieurs arts de peinture et plusieurs genres. Quant aux peintres qui ne veulent peindre des lêlileaux que pour se faire un nom et une fortune , peu importe l'excellence de leurs tableaux s'ils réussissent , et si le sujet en fait le seul mérite. Cependant tout véritable artiste doit avoir pour but de produire des choses utiles , et il ne doit entreprendre pour cela que les sujets dans les-* quels il peut complètement réussir : or quels que soient les sujets qu'il se propose de traiter , ils deviendront des chefs-d'œuvre sous son pinceau , s'il est muni de tout le savoir y de toute la philosophie que requiert la peinture.

On m'a compris assez, j'espère, pour qu'on ne croie pas que j'approuve la préférence de ceux qui aiment mieux |in sujet commun qu'un sujet élevé, une Nourrice de Van Oslade qu'une Madone de Francîa , un Cranack qu'un Morales, un madrigal qu'une comédie, et enfin un Calme de Vander-Neer que le Déluge de Poussin. Dieu me garde d'un si petit goût ! Mais j'en reviens à dire qu'il y a dans l'art . comme dans la nature , des modes diflKrens , et que c'est être très-bon peintre que de réussir et d'exceller, soit dans les uns, soit dans les autres.

296 UlFFl^BliNS GBNBBS EN PBINTURB.

Ënfln 9 si chez les modernes les peintres de grands sujets ont produit mille et mille tableaux ampoulés, académisés sans naturel et sans utilité , et si les peintres en petit n'ont été que des copistes rampants ; si les peintres de tableaux historiques u'ont pas toujours fait les meilleurs portraits, par l'habitude de ne rien imiter avec sévérité» et si les peintres de portraits ont échoué dans les sujets historiques qu-îls n'ont jamais appris à composer , tout cela prouve que les modernes ont été privés de bonnes écoles d'art; mais cela ne prouve point que» dans TaH libéral et universel de la peinture, il 7 ait plusieurs genres : cela ne prouve point non plus que les peintres soient autorisés à produire des tableaux intéressans seulement par la justesse de la représentation , et tout-à-fait inutiles sous le rapport de leur influence sur les mœurs ou sous le rapport de la vertu.

C'est ici que se présente l'occasion de reprendre une idée qui mérite , je crois , d'être développée de nouveau; elle a été dé)à exposée au chapitre où nous avons traité Du but moral de la peinture ( Voy. vol. m , pag. 261 ) , et nous l'avons reproduite ati chapitre il^i , De ta beauté intellectuelle et morale du sujet. (Voy. vol. iv, pag. 433» et surtout pag. 436. )

Quel que soit le genre du tableau , l'esrpèce du aujet ou d'objet représenté parla peinture, le devoir do peintre est toujours d'être moralement utile : en sorte qu'il doit se demander si son tableau , tout vrai , tout admirable qu'il peut être sous le rapport delà représentation et de la beauté pittoresques, est propre à faire naître dans l'esprit et dans l'âme du spectateur des idées et des sentimens bicnfaisans , des idées et des sentîniens de vertu ,

CONSlDÈnATIOIlS GÂNÉRALES. ^97

seules sources du booheur individuel et général. Nous avons» je crois , établi suffisamment jusqu'ici ce principe dans toute notre théorie; mais l'application de ce principe à tous les sujets , à tous les tableaux» quels qu'ils soient» n'a peut-être pas été complètement exposée.

N'est-il pas tems aujourd'hui que les artistes ainsi que le public cessent de se contenter d'images ou moralement insignifiantes ou dangereuses; d'images qui» tout en o£Qrant une plus ou moins grande similitude avec les objets naturels imaginés pour la composition du tableau, ne produisent rien d'instructif» rien de moral pour le spectateur » et cela bien que certaines scènes » certains sujets excitent ou les larmes ou le plaisir » bien qu'ils émeuvent les spectateurs » bien qu'ils attirent et charment les regards , bien qu'ils soient sur le point d'être utiles» par cela qu'ils sont'touchans et intéressans. A quoi sert un tableau, un sujet intéressant» s'il n'est qu'intéressant 7-A quoi sert un tableau dont le caractère moral est vague, et n'a» par conséquent, ni force métaphysique» ni puissance morale ? Ouvrez tous ces recueils d'esfampes offrant les copies des tableaux de nos musées; parcourez tous les cabinets de l'Europe » interrogez tous les tableaux et surtout les plus célèbres , demandez-leur une réponse toute morale, toute relative aux besoins du cœvr humain : vous les trouverez pour la plupart muets et stériles.

Ce besoin d'un résultat moral a été trop rarement senti par les critiques » et trop rarement appliqué aux différentes sortes de sujets , pour qu'on ne recueille pas avec empressement les réflexions qui peuvent tendre h le démontrer : je citerai donc ici les excellentes

3g8 DIFFiiIBNS GEIfBBS BN PBIVTCBB.

obsfsrTatioQS qu'on lit dans un opuscule intéressant de M. Stamati Bulgari, é\hre de David '.

« Un tableau , dit -il , qui n'offre aucune leçon morale, » me rappelle la fameuse fable d'Esope, qui finit par cette n sage et remarquable critique : O la belle tétel maie elle « fCa point de cervelle,

M En effet , le but d'un tableau doit être d'Instruire et 9 d'éleyer l'âme » non de l'aTilir et la corrompre , de ré* » primer son penchant veirs le vice» et non de l'exciter ; » il doit la contenir dans les bornes de l'équité et de la » yertq.

» Les peintres qui conçoivent et exécutent des pensées B conformes aux mœurs dissolues de leurs contemporains » profanen); les arts» et ressemblent à ces courtisans qui 0 flattent les yiccys des princes pour obtenir jburs lionnes 9 grâces.

» Les artistes de génie, qui consacrent leurs talons à » représenter des actions magnanimes « méiitent non- » seulement les suffrages des hommes de bien de leur » siècle , mais encore ceux de la postérité.

1 D'après ces principes, l'estime et la considération • dues à un artiste doivent ê^re propoftionnées au degré » d'élévation de ses œuvres vers les convenances de la » morale et de la perfection de l'art.

9 Commençons par l'examen du tableau : Date obo- » lum Belisario.

» Ce général , après avoir rendu d'éminens services h > l'empereur Justinien , fut condamné à perdre la vue.

I Examen moral des principaaz tableaux de la galerie du Luxembourg, etc. — Paria, chez Policier el Ghatet, libraires, place du Palais- Boyal.—- 1817.

COHSIDÉRATIOHS GÉlfÀRALfiS. 299

» Bélbaire , victime d'uoe cour jalouee et dépravée , » coasenre daos la mendicité son grand caractère et toute » sa digoité.

» L'artMte a /on ne peut mieux, exprimé cette situa-

> tioD , qui excite l'indignation dans Tâine la plus insen- » sible» et réveâle avec force le souvenir d'une noire in-

> gratitudeet d'uoe alroce^ injustice '

» Plus loin le tableau du SertMnt des Horace» rappelle » l'amour de la patrie. L'art énergique du peintre anime

• leurs traits de couleurs si vives , que le spectateur ne » se croit pas devant une toile peinte^ mais devant ces » héros magnanimes dodt le tort doit décider des destins

> des deux p^uples^

» Je passe ^u tableau des Therfaopjles.Ce ne sont

• plus trous héros romains qui vont affronter la mort » pour la prééminence de leur pays : mais trois oents^ ci-

> toyens grecs qui se dévouent à une mort certaine pour

> la liberté de leur patrie.

» Le grand prêtre assiste aux sacrifices; Pencens brûlo « sur l'autel du dieu Mars; des couronnes de fleurs, sont » offertes à Vénus , et les trompettes guerrières font re- » tentir au loin les vallons , en sonnant l'heure du oom- » bat. Déjà les équipages se dirigent vers Sparte; les sa-

• orifices s'achèvent, et les intrépides Spartiates saisissent » leurs javek>ts pour lutter contre l'armée formidable des » Pevaes.

» Léonîdaê semble préoccupé du résultat de son dé- » vouement par rapport à la destinée de la Grèce; le » calme de son maintien exprime tout l'héroïsme de

> cette grande âme • qui dit à ses guerriers en les voyant

• prendre le dernier repas : Ce soir nous souperon^^

3oO DIFFÊBBNS GBlfRBS BN PBlKTVtiB.

» chez Pluton. Au-dessous de cet immorlel roi est assis » son vaillant frère , pénétré des mêmes sentimens.

■ A côté d'eux» un vieux guerrier touche le cœur de » son fils y pour s'assurer s'il répond à l'enthousiasme 3 qu'il éprouve. Plus loin , un soldat aveugle » enflammé 9 de cet amour patriotique , et excité par les sons des 9 clairons, s'élance avec transport, entraînant son es- » clave dans la mêlée pour diriger ses pas et ses coups. » Quelle noblesse héroïque dans les traits de tous ces » guerriers ! quel enthousiasme sympathique dans leurs » mouvemens 1 combien de belles conceptions ne lirait- » on pas dans la tête pensive de Léonidas ! et quel por- » trait frappant des institutions et des mœuv« austères de n cet antique et à jamais mémorable peuple , qui n'agit » que pour la patrie et pour obéir à ses saintes lois !

» Dans cet appareil de guerre tout annonce l'approche » du combat , tout parle au cœur de la première des ver-

• tus , tout prédit l'accomplissement de Timmortelle ins- 9 cription qu'un des guerriers s'occupe à graver sur le

• roc.

» Peut-on représenter de plus belles actions , les des- » siner et les peindre avec plus de verve et d'éclat pour i émouvoir fortement l'âme , et servir d'exemple aux ci- » toyens dans les dangers de la patrie !

• Le merveilleux tableau des Sabines nous retrace 9 l'amour maternel et conjugal , triomphant de la soif » inexlinguible de la vengeance , et nous montre la per- 9 fection de la peinture.

9 L'intervention de ces héroïnes , qui se précipitent » parmi les combattans en exposant leurs propres enfans

• aux piques étincelantes de leurs pères et de leurs époux.

COtIftIDàflATIOHS GÉNÊBALES. 5oi

» fait cesser le carnage des deux armées , et imène la 9 paix et runion de ces deux peuples rivaux et belli- » queux.

» En m'approchant du tableau de la Mort de Soeratt ,

• la gloire de la vertu , et le triomphe de la peinture fran-

• çaise , je me suis senti ému d'un saint respect pour le

• divin philosophe. La vue de cette scène sublime et pa- » tbétique, si gravement représentée y frappe d*étonnement » l'imagination du spectateur, remplit son âme d'une douce » mélancolie , et lui fait partager la douleur profonde qui » afflige tous ceux qui assistent au dernier moment de

• Socrate dans cette obscure et désolante prison ; le fils

• de Sophrosine seul en est exempt. Il conserve son ca- » ractère patient et inébranlable , et entrelient ses dis^ 1 ciplinesy avec sa douceur accoutumée, de l'importante » question du dogme de l'immortalité de l'âme ; on croit » l'entendre parler » et on est pénétré de ses principes » religieux. La vue de la coupe fatale qui doit donner la » mort an plus vertueux des hommes, oppresse et déchire » le cœur.

• Avec quelle curiosité respectueuse les regards suivent » les diiEérentes impressions qu'éprouve l'âme de ces

• illustres disciples. Platon , assis au pied du lit» montre, f par son recueillement , l'accablement de son âme. On

• lit dans la physionomie de Griton une sombre tristesse, » et son zèle à exécuter religieusement les dernières vo- 1 lontés de son maître. Le deuil est peint sur la tête » d'Apollodore. Un autrç disciple, emporté par la fougue » de sa jeunesse , pousse des cris de douleur et se révolte > contre l'injuste et criminel arrêt des juges. On voit 9 Cébès et Simias prêter une vive attention aux discours

dOtl DIFFKBBN8 GENRES Blf PEINTURE.

> de leur maître , qui , par sa douce éloquence , par la » force de son raisonnement et par la grandeur du sujet, » semble élever leurs âmes aux régions éthérées; la ma- 0 gique illusion que produit le tableau y fransporte Pâme » du spectateur même. Janlais sujet si beau, si touchant» » si auguste , ne fut mieux rendu.

» Cette inappréciable production porte le cachet d'un » génie supérieur; elle est le grand livre du goût, de la » morale et de cette difîne éloquence de la peinture, 9 qui élève , échauffe et attendrit l'âme. » - '

L'auteer fait ensuite remarquer certaines -peintures qui , selon lui « blessent et irritent la vertu autant qu^elles » charment et échauffent le vice, si ingénieusement voilé , 9 si finement présenté dans tes peintures. Peut-on mieux 9 choisir , dit-il , de ces souvenirs qui troublent les sens, 9 et peut-^n les retracer avec des couleurs plus al- 0 trayantes pour aiguillonner les passions et esciter leurs 9 désirs P.. . Lorsque de semblables pensées sont expri- » mées avec tabt de délicatesse et de goCkt , ce n*est qu'un 9 attentat de plus contre les convenances des mœurs et » de la morale. .....

» En vain j'aurais cherché , à côté de ces sujets lascifs, 9 un tableau qiii rappelât le remarquable jngeiùent de 9 l'austère sénat de Rome , punissant un romain pour 9 avoir manqué à la bienséance , en donnant un' baiser h 9 sa femme devant sa ftlle. D'après nos mœurs, si déli- » cates et si raffinées en même tems, ce serait un ana- 9 chronîsme que de mettre en scène d'aussi vieilles ma- 9 xinoes , d'aussi rigides exemples , etc. , etc. r

Ne convient-il pas d'ajouter à ces excellentes observations qa0 ie peintre doit non-seulement choisir des

CONSIDéRATIONS GÉNÉRALES. 3o3

sujets qui mimirestent évidemment par eux-mêmes un caractère d'instruction morale, mais que tous les sujets , quels qu'ils soient » sont plus ou moins susceptibles de devenir une leçon sous le pinceau d'un peintre philosophe. Ce résultat dépend dotic du génie de l'artiste; il dépend de l'idée qu'il a de son art et du but qu'il se propose d'atteindre» en l'exerçant.

Si nous voulons considérer sous ce point de vue le plus grand nombre des tableaux fameux de nos galeries , nous n'en trouverons peut-être pas dix, peut-être pas deux sur cent qui offrent cette qualité oti ce profit tout moral que nous réclamons ici; mais, pour entreprendre cet examen sans procéder avec trop de recherches, ouvrons, par exemple, le catalogue ou la notice des tableaux exposés dans ia galerie du Musée royal à Paris, 1827, et prenons au hasard un certain nombre d'indications.

N* 1011. GioBGiOKB. -^^Cùncert champêtre, t One » femme nue et assise tient une flûte : les deux hommes » qui l'accompagnent sont habillés seloo la mode du tems ; » l'un joue de la guitare , l'autre est siiiiplement specta- > teur. A la droite du tableau , une femme , la main ap- » puyée sur le bore d'un réservoir en pierre, répand » l'eau qtie renferme un vase de cristal. »

Ce tableau , qui devait être admirable par la vérité et la forc« des couleurs , est bien certainement la production la plus inutile, moralement parlant, qu'on puisse imaginer : il est impossible d'y trouver la moindre pensée capable de se diriger vers le cœur. Et quand même l'érudition parviendrait à nous éclairer sur l'intention du peintre qui a cru devoir réunir ces figures; quand même

'3o4 DIPFliBBNS GENRES EN PEINTURE.

cUes seraient des portraits , quand même la composition serait allégorique, Touvrage n'en est pas moins tout-à-fiitt nul 9 par cela qu'il n'oflre pas au spectateur la moindre poésie morale. N'est-il pas plus simple de croire que Giorgione » roulant étudier les effets d'optique sur le nu en plein air , a réuni dans ce tableau ces mêmes études sans aucune intention métaphysique de composition ?

N" 3i5. ViEN. — Ermite endormi, t Une aventure » a fourni le sujet de ce tableau. En 1 7âo» J. Yien , alors j> pensionnaire du roi de France à Rome, peignait un » pied d'après nature : un ermite lui servait de modèle. » Tandis que le peintre travaillait , le cénobite prit son » violon, et bientôt s'endormit; J. Vien le dessina dans 9 cette attitude et en fit le tableau, t

Que ce peintre ait dessiné comme étude ce modèle dormant 9 rien de mieux; mais qu'il ait offert au public un tableau grand comme nature de ce sujet , c'est ignorer absolument la destination de la peinture et les besoins du spectateur.

N" 1075. LvGATELLi. — «Des pâtres se reposent, et » le troupeau erre en liberté sur les bords d'un ruisseau » qui arrose et divise le paysage en deux parties. »

Tous les catalogues de vente de éableaux nous offrent par centaines des descriptions pareilles. Quand les brocanteurs ne voient rien pour l'esprit dans un tableau » c'est qu'apparemment il ne s'y trouve rien; cae ils ne sont pas avares de conjectures et d'idées alambiquées pour les prêter au peintre , afin de faire ressortir son génie.

N"* 4^7- GéRARD-Douvfr. — 9 Une femme accrochant ji une volaille à sa croisée. »

Voilà un sujet qui est très intéressant.

G01I8IDÉAATI0IVS G^!f^RALBS. 3o5

N* 539. JoRDAÉifs (ittcq. ) «^ Ae liai boit. ( GomposîiioD de dix demi-figures. )

Ou pourrait supposer une poésie morale dans ce sujet propre à exprimer la joie dans Tintérieur d'une famille : rien de cela ; Jordaëns a pensé h lâire un gros réjoui et quelques carioatures ea souvenir du coloris de Rubens : le technique de son art avait absorbé toutes ses pensées.

N"* 334- Wattbau. — c L'embarquement pourl'ile de 1 Cythèrc. »

Rien n'est plus ridicule , plus indigne de la noble gravité de l'homme que ce ramassis de tontes sortes de poupées , représentées dans ce tableau avec un très^rand talent et ayec un coloris digne de Paul Véronèse.

N* GaS. OsTADB (Is. Van). — «Un paysan dans sa » charrette s'arrête à la porte d'un cabaret pour se rafrat- » chir. •

La peine que prend un peintre qui produit de semblables tableaux , ne serait-elle pas mieux employée s*àl s'occupait de faire ou des soûl métier utile à la société?

N* 727. Slincblanut. — « t ses deux enfaas» dont l'un ti » d'elle est un perroquet percl » remet une lettre à un jeune i

On conviendra que si les cabi de cette sorte, c'est la faute du dans la peinture que l'art de co truire en intéressant.

N* 1175. Sabbatini. — La sabcth. « Sous la figure de la ^

TOMB VJII.

5o6 DIFPiBBNS GENRES EN PEINTURE.

» «enté la dernière princesse de Salerne, de la famille 9 Villa Marina; sous celle de Zacharie, Bernardo Tasso , » secrétaire des princes de Salerne » etc. »

On conyiendra qu'un tel peintre se moquait toiit-4-fait des gens.

N* lasS, TïTiEN. — Les Pèlerine dEmmaiiê. tDans » ce tableau » Charles Y » le cardinal Ximenès et Phi- 9 lippe II figurent , les deux premiers» en pèlerins » et ce » dernier en page. »

J'ajouterai que sous la table on aperçoit un chat en action. Le fiimenx tableau des Noces de Cana» de Paul Yéronëse» offre de même la réunion d'une foule de figures incohérentes : on y Toit Jésus, Marie» Tinloretto, Tiziano » le grand turc et un fou ; c'est un vrai salmigondis » semblable aux galeries de figures de cire qu'on promène dans les foires.

N"" 1 238. c Titien. — Jupiter, sous la forme d'un satyre. >

Je défie à qui que ce soit de voir rien d'instructif dans ce tableau » où Tiziano s'est surpassé dans l'imitation des carnations. Vers le fond oh voit deux chasseurs dont les chiens ont déjà atteint un cerf. Est-ce une allégorie serrant à faire entendre que l'homnie vient à bout de ses fins lorsqu'il s'agit de satisfaire ses passions? ou bien Tiziano voulait-il rendre haïssable la lasciveté ? Je penserai avec beaucoup d'autres que Tiziano songeait à ses teintes » à son clair-obscur » et très-peu à l'instruction de ceux qui contempleraient son tableau.

N* 1200. Spada. — Saint Christophe.

Voilà un martyr; mais» représenté comme mille autres. Ce tableau a un grand effet et est d'une très-belle exécution; mais de quoi s'y agit-il? D'un bourreau qui

CONSIDÉRATIONS ciN^RÀLBS. 3o7

va frapper un homme à genoux , ayant les mains liées , et vu par le dos , en sorte que le profil de celte tête est mal aperçu* En vain un chrétien chercherait à lire sur cette tcte la sainte résignation , le calme d'une conscience pure , l'espoir de la palme immortelle : ce profil à barbe ne signifie rien de tout cela; mais les pieds sont saillans sur le terrain» et la figure se détache parikitement bien du fond.

Je n*en finirais pas , si je voulais citer tous les tableaux dépourvus de caractère moral , de toute espèce de poésie morale; je terminerai par celui de Tenlèvement d'Hélène.

N* io5o. Guido-Rbni a introduit dans ce tableau composé de plusieurs figures théfitrales , et costumées de la manière la moins propre à rappeler la grâce et le go&t des Grecs , un petit nègre qui tient en lesse une marmotte* Encore si ce Paris était beau , si cette Hélène était attrayante; mais quelle parodie, quelle scène insignifiaate et hors du sujet !

Oui , il (aut en convenir , les tableaux » depuis Tépoquc académique des Caracci, furent dénués d'utilité, lis ont plus nui aux mœurs et à la religion qu'ils ne leur ont été favorables; ils ont trop souvent rendu le vice aimnble, et ia nînteié chrétienne, triviale et ridicule. Nos héros sont laids et haïssables en peinture» et même en sculpture. La dignité de l'homme est outragée dans les images; les tableaux se présentent comme des types impérieux d'indécence et de mauvais goût. Nos temples sont pour ainsi dire profanés par ces images qui insultent à la simplicité des cœors; et la peinture» art si bienfaisant, si moralenirnt utile , produit des milliers de tableaux pr«»{>rcs h

3o8 DIFPÀRKNS GENRES Elf PEINTURE.

pous fausser Tcsprit , à avilir notre ame , et à nous corrompre.

Beaucoup de peintres croient qu'il suffit de remuer , d'exciter les sens du spectateur ; mais il faut diriger ces impressions. La politique, la religion , les mœurs, voilà la source d*une foule d'impressions qui peuvent être rendues vives parla peinture; cependant il ne faut pas s*en tenir là; il faut que dans ces images vives il ressorte une poésie réellement morale , il faut que la vue d'un tableau produise sur l'âme quelque bien.

Nous venons d'ihdiquer de grands sujets, des scènes importantes , pourquoi ne signalerions-nous pas le même but général dans des sujets ordinaires , dans des images mêmes d'objets vulgaires ? Quoi ! une scène familière et d'intérieur, un portrait, un paysage, une vue de mer, un tableau de fruits et de fleurs , ne peuvent-ils donc pas ofirir aussi leur côté moral; et n'est-ce pas là ce qu'ont cherché quelques peintres de génie , qui ont su attacher sans qu'on ait connu leur secret ? Ce secret en est un en effet pour les esprits peu pénétrans , peu méditatifs, qui se laissent séduire par les attraits étrangers à ce but moral. De tels esprits superficiels ne concevront guère comment on peut rendre utiles ces mille et mille objets assez piquans, assez pittoresques, disent-ils, qui s'offrent à leur imagination , et dont ils ne manquent pas de faire des tableaux applaudis et chèrement payés.

Cependant si , par exemple » il s'agît du portrait d'un . souverain, représenté sans dignité et sans naturel , qui oserait dire qu'une telle peinture peut êlré utile ? La réunion d'acteurs qui , dans un tableau , font chacun une chose disparate et sans liaison, peut-elle faire naître la moindre

COKSIDÎrATIO?!» GÉlfÈRALBS. 3og

idée bienfaisante : la vue d*une campagne sans caractère sera peut-être rendue avec une indicible vérité; elle divertira très -agréablement le pectateur; mais elle n'amènera aucun autre résultat , et jamais une telle production ne sera comptée au nombre des cBuvres utiles du génie. Les productions des bommes sont modifiées , dit-on , par les siècles » par les mœurs , etc. Que veut-on dire par là ? On veut dire que tel cboix qui intéressera » touchera et plaira dans un tems , plaira peu » touchera peu dans an * autre. Qui en doute P Mais ce n*est parler que du moyen; ici nous parlons du but. Or ce but est le même aujourd'hui qu'il a toujours été » et il sera le même encore dans mille ans. Albert-Durer habillait » il y a trois cents ans • avec les robes des dames de Nuremberg les saintes femmes qui pleurent la mort de Jésus. Aujourd'hui on affuble ces mépies figures à la manière des académies , c'est-à-dire avec de larges étoffes embarrassantes , embarrassées, invraisemblables» laides et tout-à-fait impropres. Siq)posons qu'on les habillât avee les robes de ce siècle-cî » quel profit en retirera-t-on pour Texcellence mo* raie du tableau ? Aucun. II s'agit donc d'adopter le vrai costume , celui qui est propre au sujet et à son caractère moral : toute modification provenant des mœurs actuelles n'ajoutera rien à l'utilité réelle des tableaux. On s'entend donc mal, en disant que nos tableaux sont bons parce qu'ils sont plus rapprochés de nos mœurs et de nos habitudes» et que les tableaux du dix-septième» par exemple» étaient beaux pour ce siècle; en sorte que l'influence des mœurs d'alors devant nécessairement avoir eu lieu sur ces tableMix » nous ne devons pas nous en plaindre. Où en seraient les poètes » les statuaires et les peintres » s'il fal-

«^lO DIFF&RBffS GBNRKS BU PBINTURB.

lait ainsi épier lea nnances de nos mœurs et de nos goAis lorsqu'il s'agit de représenter la nature de tons les lems , rbomoie en général , son moral et ses passions. Salomon avait sûrement utie idée plus juste de Tart de la peinture, lui qui disait qu'il n'y • rieB de nouveau sous le soleil : ce qui veut dire que le beau , l'utile , ainsi que la vertu , sont de tous les siècles , et de tous les pays*

Mais revenons à l'objet spécial de ce chapitre , et concluons de tout ce qui précède que jc'est par inattention et par routine que les modernes ont établi des classifications qui distinguent , sdon eux , les peintres d'histoire des peintres de genre , et ceux-ci des paysagistes représeuleQt des figures; c'est encore par routine qu'on veut voir un genre différent de peinture dans celle qui s'exécute en petit à huile ou dins celle qui s'exécute à la gomme , et qu'on a appelée miniature. «

Nous croyons donc qu'il convient de ne distinguer que les sujets , et de les désigner par des dénominations caractéristiques. C'est ainsi qu'il est assez naturel de dire peintre de tableaux pour parler en général; peintre de tableaux de sujets héroïques , de sujets chrétiens • de sujets ou do scènes historiques, de sujets ou de scènes familières : peintre de tableaux des batailles , de marines , do portraits, de paysages » d'animaux; peintre d'objets inanimés , peintre de décorations scéniques , peintre do décors , d'architecture , peintre d'enseigne! , peintre de voilures, peintre de marbres» etc. , etc« , et enfin peintureur pour dbtinguer ce dernier du peintre de tableaux. Rien n'empéeheraitd'ailleurs qu'on n'expliquât par qurile espèce de procédé matériel tel ou tel morceau de peinture est exécuté. C'est ainsi qu'on peut dire : tableau de scène

TABLEAUX d'hISTOIBB. 3i 1

familière exécuté à gouache; portrait exécuté en pastel; tableau de marine peint à huile sur bois» sur cuivre, etc«; tableaux de sujets héroïques représentés à fresque , etc.

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