DES PORTRAITS
\JuBLLB idée fiiusse n'a-t-on pas en général sur l'art des portraits en peinture 1 Combien de gens du monde qui s'imaginent qu'un portrait n'est qu'une production trèssubalterne de l'art de peindre , et que c'est comme par
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condescendance, et pouf complaire à des paréos ou à des amis, qu'un peintre de tableaux se résine à consacrer son pinceau à la ressemblance de tel ou tel individu ! Ces milliers de portr«aits qui sortent de la main de tant de peintres sans talent» et qui n'adoptent ce genre de tableaux que par spéculation» sont d'ailleurs si médiocres en généra» si mauvais» si ridicules» qu'il en est résulté une déconsidération presque unanime pour ce genre de tablcMx» et que ceux qui » sortis du pinceau des maîtres très-habiles», sont exposés dans les cabinet» » ne sont regardés que comme des exceptions à ce discrédit universel dans lequel sont tombées les peintures de portraits* Mais on raisoifne fort mal à ce sujet » car puisqu'il n'y a que très-peu de bons portraits» ne devrait-on pas en conclure que ce genre de tableaux est fort difficile à exécuter» à porter jusqu'à un certain degré de perfection » et que c'est pour cela que l'on ne recherche guère que ceux qui sont l'ouvrage de peintres très -habiles? Mais cette prévention provient surtout de l'igaorance où l'on est de la vraie définition de la peinture.
De quoi s'agit-il lorsqu'on fait un portrait? Il s'agit d'une production d'art dans laquelle le beau doit être associé au vrai et fondu avec lui. Il s'agit de donner l'idée la plus complète possible de l'individu dont on se propose la ressemblance» et cela» non- seulement en répétant avec exactitude la proportion et la forme de ses traits» ainsi que les teintes de sa carnation » mais en fortifiant les caractères et les intentions de la nature manifestées sur cet individu» en sorte que dans l'esprit du spectateur reste profondément gravée l'idée de ce caractère » dont Tunîté doit, poiir ainsi dire» être frappante et vivre en
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cette image. Le peintre de portraits est donc un peintre ^ des mœurs , ce n'est donc point un copiste qui s'en tient à des signes faibles et peu intéressans, quoique saisis avec une grande justesse démesures mathématiques; car c'est aussi une justesse philosophique qu'on attend , qu'on exige de lui; c'est un spectacle moral et instructif qu'on lui demande; c'est l'unité dans l'expression de la vie et de l'espèce de l'individu que nous attendons de son pinceau : et de plus nous prétendons que ce spectacle , si naturel , si animé» nous plaise par ses combinaisons optiques et pittoresques 9 par sa convenance avec la mode ou le sujet , et enfin comme spectacle généralement beau.
Tous ceux qui vont trouver un portraitiste pour se faire peindre ne sont pas munis de ces idées» pas plus que le peintre qui est bien persuadé qu'il sera applaudi» s'il saisit la ressemblance du personnage qui vient chez lui faire copier sa figure. Cependant on peut affirmer que ces mêmes idées que je viens d'émettre» relativement à ce que doit être un portrait» sont généralement celles du public et des gens sans préjugés. En effet» un portrait qui n'est ressemblant que par les disproportions et la laideur de l'original » ou par une espèce de caricature de la physionomie et de l'air qu'on remarque souvent chez le modèle» neplait guère au public» et ne peut attirer les éloges que des spectateurs très-grossiers; et encore comment leur plalt-il? si ce n'est par l'exercice compara lif qui fait chercher dans l'image une sensation analogue à celle que cause le modèle lui-même. Questionnez une servante sur le portrait de sa mattresse ; elle vous dira : C'est bien le nez , c'est bien lo bonnet et la tabatière de madame. Mais montrez h cette même servante une autre
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image de sa maîtresse, peinte par un artiste philosophe, elle fixera cette nouvelle image et restera muette; elle ne sourira plus en comparant chaque partie à la même partie du modèle ; elle ne pensera plus à une parodie plaisante, mais elle éprouvera du respect pour cette image, pour Tart', et pour l'artiste qui a pu produire un tableau qui agit sur elle avec autant d'effet. Elle trouvera donc que cette image rappelle exactement les traits et Tair de sa maîtresse , vue dans ses beaux momens ; elle pensera que c'est son âme qui est peinte là , et qu'enfin ce portrait, magique et moral , est un très-bel ouvrage. J'ai vu des sauvages re^rder des portraits, et toujours c'étaient les idées exprimées dans le tableau , et rarement la comparaison optique qui les occupaient.
C'est de l'art du portrait ainsi cobçu , ainsi exécuté, qu'on peut dire qu'il nous console de l'absence d'une personne chérie , qu'il lie entr'eux les siècles en faisant vivre simultanément ceux qui ont figuré à des époques si éloignées , et qu'enfin il contribue ainsi au bonheur de Thumanité. C'était sûrement une image peinte avec cette bienfaisante philosophie qui faisait dire à la belle cooitesse de Mantoue écrivant à son époux : c Ilélas I je n'ai 1 pour consolation que votre portrait de la mam de Ra- » phaël. Mais je m'entretiens avec cejporlrait. J'adresse 1 à cette image insensible et muette toutes les caresses et i les douceurs que je vous prodiguerais à vous-même. » Illusion chère à ma tendresse ! h tes regards, à ton soui rire, je crois que tu veux me parler; je m'imagine aller » entendre ta voix. Votre fils même vous reconnaît , et ne > voit point cette peinture sans bégayer le bonjour à son » père. Voilà ce qui soulage un peu ma douleur, ce qui
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B m'abrège un peu les loDgs jours que votre absence m« » rend si tristes. » ( Poésies du comte Balthazar Casligiîone. )
Mais que peut avoir d'utile un portrait, tel vivant, tel correct qu'il soit« s'il n'exprime qu'un air emprunté » qu'une minauderie de salon ou de boudoir; si le vêlement et toute la composition ne peuvent donner des idées qu'au tailleur ou à l'ébéniste à la mode ? A quoi servent des méchans portraits, tels qu'on en voit tant aujourd'hui, si ce n'est à apprendre à nos neveux que notre costume d'àprésent est ridicule , qu'il est plus mesquin et plus trivial que celui d'aucun peuple de la terre?
M. Pierre , fort mauvais premier peintre du Roi, disait avec bonhomie, il y aura bientôt un siècle : « Savez-vMis 1 pourquoi nous autres peintres d'histoire nous ne faisons » pas de portraits? c'egt que cela est trop difficile. » Voilà un mot remarquable ; il est bon à répéter à tous ces peintres , à toutes ces dames qui , ne sachant que poser proprement des couleurs sur une toile , croient qu'elles peuvent, malgré leur défaut d'instruction en peinture, aspirer sans indiscrétion à l'honneur d'exceller dans cet art des portraits,
Lh quoi ! va-t-on me dire , prétendez-vous détourner les dames d'une étude innocente , d'une occupation qui charme tant les loisirs; ou croyez- vous donc les femmes incapables des perfections de la peinture? A Dieu ne plaise que j'aie un semblable dédain; au contraire, je suis persuadé que Tétude des arts est aussi nécessaire à l'éducation que toutes les autres études qui en font partie , et c'est pour cela que je voudrais qu'au Keu de mettre à la main d'une demoiselle de seize ans une palette et des