CHAPITRE
DES RESTAURATIONS DANS LES MONUxMENS DE LA SCULPTURE ANTIQUE.
Les documens les plus nécessaires sont encore à publier sur l'art de restaurer les antiques; mais cette question * appartient à la sculpture, art sur lequel il n'existe aucun traité un peu important.
Vers l'an 1797, le sculpteur Cavaceppi publia à Rome, en tête de sa collection d'antiques gravées, une espèce d'abrégé de l'art de la restauration; rien n'est plus limité que les aperçus contenus dans cet écrit. Il ne r^ecommande que trois choses : premièrement, d'employer du marbre pareil à la figure fragmentée ; secondement, de bien connaître le sujet que la figure représente; troisièmement, de ne pas scier les cassures, mais de bien conserver leur forme. On n'y trouve d'ailleurs aucune observation savante sur les caractères du nu, rien sur l'harmonie des formes, sur la disposition, et rien même d'essentiel sur le technique de cette opération.
On est dans la nécessité de confier aux statuaires la restauration des antiques presque toujours fragmentés et sahs ; mais quel talent ne leur faut-il pas pour s'identifier avec les idées, le caractère et le goût de ces originaux? quel scrupule ne doit pas les retenir, lorsqu'il s'agit de ménager les {)arties ajitiques, en y adaptant celles qu'on
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a été obligé de refaire en entier ? Aussi ce qui choque et répugne fréquemment dans la contemplation des statues antiques restaurées, ce sont les restaurations qu'on prend fort souvent par mégarde pour le travail antique. Les têtes mal réparées affectent surtout la vue et l'esprit d'une manière très-désagréahle, et aussi la teinte du nouveau martre et les scissures. Il faut donc savoir lire l'antique malgré ces raccommodages et ces dissemblances; mais il ne faut pas être indifférent à la vue des vicieuses restaurations, ni partager l'insouciance de certains antiquaires qui ne voient dans une statue qu'un objet d'érudition, qu'une matière archéologique, et qui, à force de ne contempler les monumens que sous le rapport de leur chère science historique, ne sont nullement importunés, nullement courroucés, lorsqu'ils rencontrent des monumens décomposés, dégradés, abîmés, pour ainsi dire, par les fausses additions et les hideux raccoutremens. Cependant la discordance d'une mauvaise restauration doit être aussi pénible qu'une dissonance en musique. Aussi les préventions du public pour les statues antiques proviennent-elles fort souvent de ces faux raccordemens qui repoussent l'attention qu'on eut portée sur des monumens précieux.
Il est donc arrivé cent fois qu'un ciseau téméraire a formé de nouveaux plans, creusé de nouveaux sillons, poli et effacé de vivantes finesses. Cent fois on a travesti ces modèles admirables en restaurations accommodées et soumises au goût, au ton des nouvelles écoles et des manières à la mode. Oui, de beaux corps tout entiers ont été dénaturés sous la rape et par des frottemens destructeurs; des membres superbes ont été amaigris, effdés et
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rongés pour être unis à de nouveaux membres discordons, laids et sans vérité. Enfin, il faut oser le dire et personne ne peut raisonnablement le contester, on ne trouve pas un seul nez qui ait été par les modernes rétabli dans l'esprit de l'original. Un bout de nez seulement à restaurer parfaitement sur une bonne statue antique, est une tâche que l'art moderne n'a pas encore su remplir.
(J'espère démontrer au chapitre des proportions que la méthode antique d'opérer en embellissant proportionnellement, est la seule qu'on puisse employer pour restaurer une figure avec vérité.)
Au reste, qu'on ne croie pas que la témérité et l'ignorance , en fait de restauration , soient de nouvelle date ; on trouve des antiques qui ont été restaurées dans le basempire, et qui l'ont été à deux ou trois époques différentes. Les experts en cette partie reconnaissent aujourd'hui la matière différente, le travail différent. Dans les draperies et même dans le nu, on enfonçait les plans pour déguiser des cassures, on attachait le membre d'une autre figure à la figure mutilée, on restaurait enfin par rapsaudies... mais ces questions deviennent étrangères à mon sujet.
La plus évidente et la plus choquante de toutes les restaurations vicieuses est celle qui tient à la disposition des parties. Rien de plus gauche, de plus fantastique que les additions modernes de ces statuaires des anciennes académies qui multipliaient sans méfiance leurs corrections sur tant de belles statues; et non-seulement ils blessaient à chaque restitution prétendue ou la mythologie, ou les mœurs antiques, et l'esprit de l'art; mais ils blessaient les yeux et le goût par des lignes disparates,
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par des membres disposés avec laideur, par des accessoires ridicules et souvent horribles, enfin par des draperies factices et du plus mauvais goût. Tantôt ce sont les bras de la Vénus Médicis que l'on place avec la manière et l'élégance de nos figurantes coquettes; tantôt c'est la poitrine de l'Hercule Farnèse qu'on sillonne, qu'on pelotte; et le mal n'a lieu que par de vaut, le dos du colosse, étant préservé par la niche dans laquelle il se trouvait placé. Ici c'est l'Hermaphrodite qu'on remet sur un matelas bien piqué, bien cardé, tel qu'on en voit dans nos alcôves ; là c'est une muse dont on fait une figure symbolique : on lui refait des bras portant quelques attributs fantastiques, on lui met ou un miroir en main, pour en faire la Prudence, ou une tour énorme et mal ajustée sur la tête, pour en faire la mère des dieux; tantôt on lui fait tenir une fleur ou une couronne, et cela par pur caprice, par gentillesse. Enfin viennent les rafinemens, l'esprit et les sottes pointes ; et quand ces statues originairement sévères, gracieuses, belles et si simples, sont transportées dans nos musées, elles sont bien regratées, poncées et accoutrées à la moderne et selon le goût du tems.
Mais pour parler aussi des peintures, je ne puis m'empeclier de citer, par exemple, la restauration que Carie Maratti a osé faire de la peinture antique du palais Barberini, représentant une femme ou Vénus nue; restauration qui est le comble du mauvais goût. Il s'est permis d'ajouter, entr'autres objets , un gros vilain vase à la mode des académies de son tems, plus un gros vilain ensuit, et cette licence sans égale occupe presque le quart du tableau. C'est ce même peintre au reste qui a retou-
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clié fort maladroitement le ciel de la peintm^c aldobrandine dont hem^eusement il a respecté les figures.
Je viens de dire que la statue d'Hercule Farnèse avait été retouchée et altérée pardevant; je tiens cette particularité d'un sculpteur de Rome, dont le bisaïeul fut l'auteur de cette restauration exécutée au palais Farnèse. On remarque donc que le dos de ce célèbre Hercule est bien plus vrai que le devant. Le dos est traité dans le caractère des beaux fleuves antiques du Vatican, et dans la manière grande, suave et vigoureuse de Lysippe. Mais le devant est altéré dans la manière de Michel- Ange, et tout aussi chargé, quoique cependant moins souple. Aussi cette partie antérieure de l'Hercule Farnèse a-t-elle encouru les critiques méritées de plusieurs sages admirateurs de cet ouvrage.
On pourrait réunir ici une foule d'observations sur les restaurations qu'on a fait subir à un grand nombre d'antiques très-connues; mais cetle critique entraînerait trop loin. Cependant je me permettrai un mot sur celle de l'Apollon du Belvéder. On reproche à l'auteur de cette statue d'avoir placé la teie trop à droite, mais ce reproche n'est pas fondé. La téte est bien placée : c'est le col qui, ne se trouvant plus aujourd'hui placé autant à droite qu'il l'était, produit cette illusion. Cette statue, renversée par accident sur le côté droit, fut brisée en haut du bras. On a diminué d'épaisseur cette partie lors de la restauration qu'on en a faite et pour déguiser quelcjues cassures, ce qui a déplacé la base du col. L'ancien tenon soutenant le bras droit est devenu inutile aujourd'hui, parce que le restaurateur a voulu placer la main plus bas et sur le tronc de l'arbre. L'avant-bras droit restauré
s'emmanche mal avec le bras, faute qui se juge mieux lorsqu'on voit tout ce bras par derrière. Le poignet est d'ailleurs trop renversé. Lorsqu'on examine ces restaurations au flambeau, on ne découvre ni formes ni muscles, on ne voit que du poli; tandis qu'on aperçoit au flambeau sur le torse de cette superbe statue les dentelés, les côtes et tous les muscles. Cette antique serait beaucoup plus goûtée si elle était réparée conformément à l'original prototype; car il est vraisemblable qu'elle n'est qu'une copie très-habilement traitée, sous Adrien, d'après quelque bronze célèbre. Au reste ne plaît-elle pas assez déjà telle qu'elle est avec ces restaurations? je m'explique, je veux dire que sa célébrité extraordinaire faisant penser à tous ceux qui la contemplent qu'elle est le modèle par excellence, le modèle des modèles, et le necplus ultra de l'art, cette prévention n'est pas sans inconvénient pour les progrès de la critique. En effet, on n'ose trouver le moindre défaut dans un ouvrage duquel on a dit : (( Ce chef-d'œuvre de l'art est au-dessus de toutes les )) louanges comme de toutes les descriptions. Cette figure » étonnante a toujours été regardée comme la règle des )) belles proportions, et comme le point le plus haut où » le génie ait porté l'expression de la beauté idéale ? » (Vasi. Itinéraire de Rome,) Voyez au reste ce qui est dit sur cette statue au chap. 55.
Mais tout nous fait espérer que ce mauvais tems de l'art moderne ne reviendra plus, et que les artistes chargés de restaurer des antiques y mettront la réserve et le savoir que leurs vues nouvelles doivent fortifier tous les jours. Les sages et heureuses restaurations des antiques du musée de Paris justifient cette espérance, et tous les
UTILITÉ DE l'étude DE l'aNTIQUE. Sq
sculpteurs de l'Europe se faisant gloire aujourd'hui de se rendre élèves des maîtres de l'antiquité, on ne saurait douter des beaux progrès et des grands résultats qui doivent honorer de nouveau la sculpture et la statuaire.
Terminons par citer ce que dit Millin dans son Dictionnaire des Beaux- Arts :
« L'artiste qui se charge de l'art des restaurations des » monumens antiques ne doit se les permettre qu'à l'ap- » pui d'autorités non suspectes. Il est plus difficile qu'on )) ne le pense de découvrir ces autorités, d'en deviner )) l'analogie, d'en respecter la force, et de résister aux » séductions de l'imagination. Il faut, pour les distinguer, » une parfaite connaissance des monumens de l'antiquité, » beaucoup de patience dans l'examen qu'on en fait, » une pénétration peu commune, une grande justesse )) d'esprit, et surtout un vif amour de la vérité; ainsi » rien de plus rare que de bonnes restaurations. » Que de choses ne pourrait-on pas ajouter à ces judicieuses réflexions ?