CONSIDÉRATIONS SUR L'UTILITÉ DE L'ÉTUDE DE L'ANTIQUE
L'admiration universelle que causent tous les jours les chefs-d'œuvre des anciens blesse souvent la vanité de quelques esprits importunés de tant de louanges; aussi répètent -ils que les hommes d'autrefois n'ayant pas été plus parfaits que ne le sont ceux d'aujourd'hui, c'est
fio HISTOIRE DE LA PElî^TlKE.
par un préjugé condamnable que Ton préfère les pro^ ductions antiques à celles qui sortent aujourd'hui de nos mains. Quelques écrivains ont même poussé l'envie jusqu'à combattre de toutes leurs forces le mérite des plus illustres génies de l'antiquité, en sorte qu'Homère a trouvé des détracteurs et Virgile des parodistes. Les statuaires et les peintres grecs eurent aussi les leurs, et bien qu'il n'existe qu'un petit nombre de ces critiques dédaigneuses, le peu qu'on en connaît n'est que trop funeste à l'art. Commençons par citer quelques propositions de ces en^ nemis des anciens.
Charles Perrault, de l'académie française, écrivait en 1688 que la grande admiration qu'on avait pour les grecs, ne provenait que d'un préjugé : que nos statues, et particuhèrement celles de Girardon, n'auraient besoin pour être aulant estimées que les statues antiques que de deux mille ans de vétusté et d'une teinte enfumée. Il cite à l'appui de son paradoxe, l'histoire ou plutôt la fable du Cupidon sculpté par Michel-Ange, statue qui fut prise, dit-on, pour une antique, parce que celui-ci s'était diverti à l'enfouir sous terre pour donner le change; et il prétend que beaucoup de statues modernes boivent ainsi du jus de fumier pour être plus tard produites au grand jour comme de précieuses reliques de l'art grec. « C'est par » un vain luxe, dit-il ailleurs, qu'on fit mouler à Rome les » bas-reliefs de la colonne trajane, et ce ne fut que pour » étaler un échafaudage extraordinaire sur une colonne » de six vingts pieds de haut. » Il assaisonne ces téméraires déclamations des préceptes les plus absurdes, et va jusqu'à dire que les beautés de l'architecture sont arbitraires, ne passant pour beautés que par l'usage et l'accoutumance.
UTILITÉ DE l'Étude be l'antique. 6i Mais aujourd'hui encore, si tous les détracteurs de l'antique osaient publier leurs haineuses critiques, nous serions fort étonnés de voir l'aversion qu'entretiennent pour les chefs-d'œuvre anciens, non-seulement des gens du monde, mais menie des artistes de grand renom, et nous serions convaincus en même tems que cette aversion ne provient réellement (amour-propre et calculs de jalousie à part) que de l'ignorance qui laisse un si vaste champ à Taveugle vanité. Cette aversion fut pendant un tems à la mode, et on l'a portée quelquefois si loin, qu'on jetait du ridicule sur les monumens les plus admirés. Dans les atehers de Bouchardon, par exemple, n'a-t-on pas entendu dire par ce professeur que les formes do l'Apollon du Belvédère ressemblaient à celles d'un navet ratissé, et qu'il fallait dans les dessins qu'on faisait de cette statue, donner un peu plus de souplesse, quelque peu de molesse, un je ne sais quoi enfin propre à détruire la roideur de la pierre \
Dandré Bardon publiait dans son Traité àe Peinture et
^ L'amour en marbre, de Boucliardon, statue qui fit tant de bruit dans le tems, est expose'e depuis peu dans une des salles du Louvre. En la conside'rant, on conçoit fort bien que son auteur ne trouvait pas Tantique de son goût. Pourquoi donc tant d'e'loges, tant de fracas dans le tems où parut cette figure ? c'est qu'elle offre ce qu'on appelait un trait d'esprit : L'Amour taillant son arc dans la massue d'Hercule. Mais qu'on ôte cette massue, plus d'admirateurs, plus de connaisseurs en sculpture.
Monsieur, me dit un jour un de ces amateurs qui pre'tendent s'attacber aux finesses de l'art, savez-vous quel est le plus beau des deux chevaux qu'on voit aux Tuileries à la grille du pont tournant? Non, monsieur, je l'ignore. Eh bien ! monsieur, c'est celui qui est représenté sans bride ; car une bride n'est assurément pas le symbole de la célérité. Je ne vis rien à répliquer.
de Sculpture, que, pour contre-poison des pratiques vicieuses que peut faire contracter l'étude de l'antique, il fallait associer à la noblesse des formes grecques et romaines, ces délicatesses moelleuses, ce dégagement animé, etc. , etc. Il n'osait pas dire ces grâces et ces manières françaises qui font que les tableaux sont vantés, achetés, et bien payés en France, lorsqu'ils offrent franchement le goût de Paris et le style du jour.
Méfiez -vous de l'antique, méfiez -vous du marbre, criait-on à David, lorsqu'il partait pour Rome; et cependant ce fut à l'étude de l'antique qu'il dut tout son savoir; et ce fut h la fréquentation des amis savans de l'antiquité qu'il dut ces idées fermes et ces doctrines certaines qui le rendirent si habile dans la science du nu et des caractères.
Voici ce qu'on lit dans le Dictionnaire de Pernety : « Il ne faut pas que la peinture tienne trop de l'antique, )5 parce que les figures ressentiraient le marbre et la
» statue Le trop grand calme des figures grecques
» rendrait la peinture froide, inanimée, et peu énergique. » Rubens, dans son manuscrit cité par de Piles, semble inspirer la même méfiance au sujet des marbres antiques. Et remarquez bien qu'on inspirait cette méfiance même aux sculpteurs.
C'est une chose assez singulière qu'au lieu de dire : Ne copiez pas pour vos études les antiques qui peuvent être froides et inanimées, on ait dit : Ne copiez pas exactement les belles antiques, parce que les figures de vos tableaux sentiraient le marbre et la statue; comme si une statue animée et vivante, parce qu'elle est exécutée en bronze, en bazalle ou en porphire, ne saurait avoir
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en imitation le degré de molesse et de souplesse qui lui convient. Ne voit-on pas dans les ateliers de sculpteurs, des figures en terre encore molle, mais qu'il serait fort dangereux d'imiter, à cause de leur roideur et de leur dureté; des marbres trop mous par leurs formes et qu'il ne faudrait pas étudier? tels sont souvent ceux de Bernini et d'autres statuaires de son école.
On s'est récrié aussi contre l'étude des empreintes en plâtre, étude, a-t-on dit, qui accoutume à faire blanc cl dur; mais ces craintes sont chimériques, si le peintre a étudié d'ailleurs le coloris : ou bien il faudrait aussi qu'il s'abstînt d'observer les linges et les étoifes blanches et très-claires; ce qui serait une retenue ridicule, puisqu'on remarque tous les jours un coloris trop rose, des formes trop amollies sur des tableaux dirigés par l'étude des statues.
Au reste, plusieurs de ceux qui ont signalé l'étude de l'antique comme pernicieuse si on n'apporte pas toutes les précautions qu'ils indiquent, ont répété ces conseils d'après d'autres et sans avoir acquis une idée juste de cette étude et de ces modèles. On croirait, d'après leurs craintes, que l'art antique n'oflre partout qu'un idéal fantastique, qu'une beauté inaccessible et mystérieuse, comme s'il ne s'agissait dans tous les ouvrages des anciens que des symboles imposans de leur première théogonie. Mais outre ce nombre infini de divinités charmantes de vérité sorties de leur ciseau, combien ne peuton pas admirer d'images naïves de la simple nature ? quelle quantité de figures humaines et non divinisées î quelle quantité d'animaux de toute espèce ! combien d'imitations pures et frappantes par la ressemblance ! Ce
n'est pas seulement pour avoir représenté la majesté de Jupiter et l'héroïsme des guerriers qu'on admire le savoir des anciens ; c'est pour avoir en tout saisi l'esprit et les intentions de la nature, dans la forme, par exemple, d'Hercule déifié, ou de Vénus parée de sa pudeur, comme dans la forme du cep de vigne qui serpente autour du laurier d'Apollon ; dans le mouvement d'un écuyer combattant, comme dans le repos d'une draperie ou d^un léger ornement.
« Comment voulez-vous, disent les critiques, qu'un » peintre imite, dans la représentation de sa figure, la » manière idéale de l'antique qui sacrifie toutes les pe- )) tites formes constituant la vérité de la nature? Qu'offre » en effet l'antique aux yeux du peintre? des jambes et » des membres si différons de la nature individuelle, » qu'ils paraissent comme des colonnes étudiées au com- » pas; une chair si différente de la chair ordinaire, qu'on » n'y voit ni plis ni souplesse d'épiderme; les parties dé- » licates et subtiles des muscles, les veines mêmes y sont » retranchées, etc.. »; mais c'est le cas de répéter que ces ennemis de l'antique le redoutent sans le connaître. Ils n'ont donc ni examiné ni raisonné les productions vraiment classiques des anciens; ils n'ont jamais su distinguer cette maxime : que les dieux dans les images antiques n'étaient pas des héros, ni les héros des hommes ordinaires, et que dans ces différons caractères, l'art des Grecs offre des modèles parfaits. Ces critiques vous disent que les anciens n'exprimaient dans leurs figures ni les veines ni les plis de la peau ; et ils vous signalent quelque statue médiocre d'Apollon ou de Jupiter, faite dans le bas -empire, vous rappelant les figures toutes de chair
UTILITÉ DE l'Étude de l'antique. 65 de Bernini , les muscles nombreux de Michel- Ange , les veines et l'épiderme des figures de Puget : ils ont lu dans Winckelmann, que les dieux nourris d'ambroisie n'étaient jamais représentés avec des veines, puisqu'elles ne contenaient point un sang grossier; mais en supposant qu'il fût vrai qu'une considération de cette nature ait jadis retenu quelques artistes, un coup-d'œil jeté sur les plus beaux ouvrages grecs suffirait pour rendre plus circonspects ces critiques. Ne peuvent-ils donc pas compter tous les mouvemens des muscles, des tendons et de la peau sur les deux figures appelées gladiateurs ? qu'ils suivent toutes les ramifications des veines sur les tempes et les pieds du Laocoon; qu'ils voient le portrait parfait d'un individu dans le torse du faune Barbérini ; ou s'ils veulent du décrépit, s'ils se plaisent dans l'imitation des peaux ridées et pendantes, qu'ils examinent sans sortir du musée du capitole tant de bustes de vieillesse : une Hécube, une Ménade, une vieille femme assise tenant une outre, et tant d'autres qu'il serait superflu de rappeler.
Un mot de Pline à ce sujet aurait dû cependant désabuser ces critiques. « Les jeunes garçons de Céphisso- » dore, dit-il, qui, dans leurs jeux se tenaient les bras » enlacés, semblaient imprimer leurs doigts délicats plu- » tôt dans la chair que dans le marbre. » (Liv. xxxvi. ) Au reste, la belle Vénus qu'on vient de découvrir à Milo, et qu'on possède à Paris, en dira plus sur ce point que tous nos raisonnemens. Il faudrait d'ailleurs renvoyer ces critiques à l'étude des questions physiologiques relatives aux formes de la santé et de la beauté, etc. , pour leur persuader que les Grecs savaient très-bien distinguer la souplesse saine et l'exagération flasque de la chair.