TOME II
HISTOIRE DE Ll PEINTURE.
« On ne peut se dissimuler, dit Reynolds, que le ca- » ractère de tant de milliers de statues antiques qui nous » sont parvenues, n'approche beaucoup d'une tranquil- » lité roide et* inanimée. » Je conviens avec Reynolds qu'un grand nombre de statues n'offrent pas des modèles d'action tels qu'on en désire souvent pour certains tableaux, et tels que les anciens en ont produit dans leurs nombreux bas-reliefs. Mais des statues sont des statues ; et pour des figures isolées , et pour le caractère qu'on a voulu leur donner, elles sont ce qu'elles doivent être, et peuvent presque toujours servir de modèles pour des tableaux n'offrant aussi qu'une seule figure. Les anciens n'ont-ils donc pas animé à un haut degré leurs statues, et n'ont-ils pas exprimé de vifs mouvemens, lorsque cela convenait ? de même , quand la nature du sujet leur commandait la réserve, la retenue et l'économie dans les gestes et les mouvemens, ont-ils jamais manqué de les caractériser? mais qui oserait avancer que dans ce calme même ils n'ont pas su exprimer la vivante souplesse du corps ni faire disparaître la roideur de la matière ? et qui pourrait contester le grand mérite des anciens en ceci, je veux dire en cet art d'exprimer l'action et l'existence lorsqu'ils représentaient le calme, et d'exprimer la plus noble décence lorsqu'ils représentaient la véhémence et la vivacité ? C'est ainsi que Praxitèle avait su rendre à la fois dans sa fameuse Vénus admirée à Gnide et la vie de la Volupté et la chaste réserve de l'Amour : la grâce de Vénus et la dignité d'une déesse.
Si l'on critique aussi la ressemblance qui paraît exister entre plusieurs têtes antiques, je ferai observer que cette ressemblance ne se trouve qu'entre celles qui représentent
UTILITÉ DE l'Étude de l'antique. G-j la même divinité. Car chaque divinité avait chez les anciens un caractère convenu, consacré même, et qui probablement provenait, ainsi que Ta conjecturé M. Heyne, de celui qui avait été prescrit par quelque artiste célèbre. Ainsi la tête de telle ou telle statue fameuse de dieu ou de déesse était devenue prototype de toutes les têtes de cette divinité. Au surplus (et ceci, qui n'a encore été dit nulle part, sera expliqué au chap. 2 25 et suiv.) cette ressemblance, quant au caractère général, n'est que fort rarement une ressemblance dans les traits et dans ce qu'on appelle la physionomie, physionomie que les artistes anciens savaient emprunter aux divers individus servant de modèle, mais dont souvent ils embellissaient les traits proportionnellement d'après le canon convenu et consacré pour chaque divinité. Voilà pourquoi on voit tant de têtes de Minerve, qui bien que frappantes au prime abord par ce caractère de Minerve, sont cependant si dissemblables quant aux traits, et ont toutes, malgré l'embellissement, une physionomie individuelle et un accent naturel et varié. Et ici est à remarquer cette liberté admirable que laissait à chaque artiste l'excellente théorie des beaux tems de la Grèce.
Lorsque ïiziano alla à Rome (selon FeHbien, Conférences ^ de l'Académie) , il fit une raillerie contre les imitateurs du groupe de Laocoon, les représentant sous la figure d'un singe avec ses petits , pour critiquer les peintres qui, comme des singes, au lieu de produire quelque chose d'eux-mêmes, ne faisaient qu'imiter ce que d'autres avaient fait avant eux. Mais Tiziano ne critiquait que les copistes, et peut-être les parodistes de ce morceau antique; il ne voulait sans doute pas en critiquer l'étude.
car on voit qu'il avait lui-même dessiné la tête de Laocoon pour celle du Christ couronné d'épines, fameux tableau du musée de Paris, et peut-être aussi pour son tableau de Saint-Pierre Dominicain.
Quant à la critique qu'on a tenté de faire des draperies antiques, composées, a-t-on dit, de longs tuyaux roides et parallèles, c'est ou un malentendu ou une prévention. Non-seulement on admire dans l'antique une foule de draperies libres, agitées, légères, souples et variées de mille manières , mais dans les draperies nobles et tranquilles on trouve le moelleux des étoffes et le jeu de la nature. Pour ce qui est de la convenance du caractère dans les draperies antiques, qualité que nous ne savons apprécier que bien rarement et qui semble même nous être étrangère, il faut dire que jusqu'à la fin de l'art romain et jusque dans ses plus médiocres productions cette convenance et cette propriété de caractère se trouvent portées à une telle perfection que cela seul suffirait pour rendre les artistes anciens étonnans et admirables. Cesdraperies sont d'ailleurs si heureusement imaginées, qu'on peut hardiment défier nos artistes d'en jamais composer de plus belles, de plus aisées et de plus gracieuses.
Ne nous occupons pas davantage de ces préventions modernes répétées dans des livres où tant d'écrivains trouvent commode de se copier les uns les autres. Passons aux éloges que tant de maîtres autrefois et depuis peu ont sincèrement accordés aux travaux des anciens.
D'abord il ne nous sied guère d'être plus difficiles que ces Romains qui allaient sans cesse étudier à l'école de la Grèce. Horace, qui en fut un illustre disciple, nous prescrit leurs leçons le jour et la nuit. Cicéron ne cher-
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chaît-il pas à ravir à Démosthènes ses secrets? Virgile n'étudiait -il pas Homère; Quintilieii , Aristote? et les mêmes modèles archétypes n'ont-ils pas toujours guidé et rallié les plus beaux génies modernes ? Mais revenons à la peinture et à la sculpture.
Ovide, pour donner une haute idée de la beauté du centaure Cyllare, disait ; « La forme de ses épaules, ses » mains, sa poitrine, tout ce qu'il a enfin de la figure » humaine , est d'une beauté comparable aux chefs- » d'œuvre de l'art les plus admirés. » (Métam. xii.)
Écoutons Plante : « Pvien de plus séduisant, dit-il, » depuis les pieds jusqu'à la tête, que cette belle captive. » Si vous en doutez, examinez-la; vous croirez voir une )) peinture d'une exécution parfaite. »
Nous disons aujourd'hui : cette personne est belle h peindre; mais les anciens disaient : cette personne est belle comme une peinture.
« Ne vous imaginez pas, dit Maxime de Tyr, pouvoir » trouver une beauté naturelle qui le dispute aux statues. »
Philostrate, en parlant d'Euphorbe, dit qu'il était si près de la beauté d'une statue, qu'on l'aurait pris pour Apollon. Au sujet de Néoptolème , il s'exprime ainsi : « Achille, son père, le surpassait en beauté, comme les » statues surpassent les hommes. » Enfin, on trouve de toutes parts, chez les écrivains anciens, des éloges non équivoques qui attestent leur grande estime pour ces chefsd'œuvre qu'on peut dans certains tems méconnaître et dépriser, mais qui toujours serviront de modèles.
Venons-en à quelques citations d'écrivains modernes : « Ne cherchez point, dit Winckelmann, à découvrir des y> défauts dans les ouvrages de l'art antique, avant que
VOUS ayez appris à en saisir les beautés. Cette maxime est fondée sur l'expérience journalière. La plupart de ceux qui peuvent voir les productions de l'art par euxmêmes, et qui sont obligés d'apprendre des autres à les juger, échouent dans la connaissance du beau, parce qu'ils veulent être censeurs avant d'avoir été disciples ; ils font comme des écoliers qui ont assez de finesse pour voir le côté faible de leur maître. Notre vanité ne se contente pas d'une contemplation oisive, et notre amour-propre veut être flatté : pour satisfaire l'une et l'autre, nous voulons juger; mais comme il est plus aisé de trouver une proposition négative qu'une proposition aflirmative, de même il est plus facile de découvrir les défauts d'un ouvrage que d'en sentir les beautés. Il coûte moins de peine de juger, que d'enseigner. Les soi-disans connaisseurs s'approchent d'une belle statue, exaltent sa beauté en termes généraux; cela ne coûte rien ; et quand ils ont promené longîems des regards incertains sur l'ouvrage, sans avoir saisi ce qu'il y a de bon dans ses parties, et sans en avoir pénétré le principe de la perfection, ils les fixent sur les défauts : dans l'Apollon, ils remarqueront le » genou en dedans, ce qui est plus du restaurateur que » du maître : dans le prétendu a\ntinous du Belvéder, » ils critiqueront les jambes jetées en dehors : dans » l'Hercule Farnèse, ils se rappelèrent avoir lu quelque » part que la tête n'est pas proportionnée au corps, et » ils diront qu'elle est un peu petite. Ceux qui se piquent » d'une érudition plus profonde, vous raconteront à cette » occasion, que la tête de cet Hercule a été trouvée dans » un puits, à une lieue de la statue, et que les jambes ont
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été découvertes à dix lieues loin du tronc; conte rapporté gravement dans plus d'un livre : de là vient que l'on ne remarque dans la statue que les additions modernes. C'est de cette nature que sont les remarques que les guides aveugles font faire à ceux qui voyagent à Rome. D'autres se trompent par trop de circonspection; sous prétexte de se dépouiller de toute prévention en faveur des monumens antiques, ils paraissent avoir pris la ferme résolution de ne rien admirer : froids à la vue d'une belle antique, ils n'ont garde de s'en laisser affecter, parce qu'ils croiraient déceler l'ignorance, en se livrant à un transport d'admiration. Cependant Platon prétend que l'admiration est le sentiment d'une ame philosophique et le commencement de la sagesse. Voulez-vous être initié dans les mystères de l'art ? faites autrement : approchez-vous d'un esprit prévenu en faveur de l'antique : persuadé que vous serez d'y trouver du beau, vous le chercherez, et à force de le chercher, il se dévoilera à vos yeux. Retournez jusqu'à ce que vous l'ayez trouvé, car il existe.
» 2°. Évitez de répéter les décisions des gens du métier; ils préfèrent presque toujours le difficile au beau. Cet avertissement n'est pas moins utile que le précédent, parce que telle est, en général, la routine des artistes ordinaires qui n'estiment que le travail, sans faire cas du savoir; ils croient souvent montrer plus de talent quand ils produisent sur le marbre un rézeau travaillé à jour, que quand ils en tirent une figure d'un dessin précieux.
» 3°. Faites, à l'imitation des anciens, une différence entre l'essentiel du dessin et les accessoires, soit pour
» que votre jugement ne tomhe pas à faux en relevant » des choses qui ne méritent aucun examen, soit aussi » pour que votre attention puisse se diriger et se fixer » sur le véritable but. »
Associons à ces réflexions de Winckelmann, celles de son digne ami, Raphaël Mengs :
« Quant à la préoccupation pour les Grecs, dit ce » dernier, cette passion même sera favorable, puisque les » restaurateurs modernes des arts doivent tout ce qu'ils )» ont de bon à cette même préoccupation, laquelle tant . » qu'elle a régné en Italie y a soutenu les arts avec » honneur. En France, les arts sont tombés en déca- » dence à mesure que cette prévention s'y est perdue ; » et dans les pays où cette espèce d'enthousiasme n'a » jamais été connu, on n'est jamais parvenu non plus à » un certain degré de perfection.
» Le mépris que l'on a porté aux ouvrages de Tanti- » quité, a fait tomber la sculpture moderne dans l'état » déplorable où nous la voyons aujourd'hui.... ' Je crois » que, sans se tromper, on peut dire que le goût des » anciens était celui de la beauté et de la perfection. »
Écoutons maintenant J* Reynolds, cet écrivain si judicieux. Voici comment il s'exprime à ce sujet :
« C'est par les débris des ouvrages de l'antiquité que » les arts reprirent naissance chez les modernes, et c'est
* Les écrits de R. Mengs et de W^incfeelmann n'ont pas peu contribué h. faire ressaisir les pre'ceptes des anciens et à ope'rer la belle re'volution qu'ont e'prouvée les beaux-arts. Ils porteraient donc aujourd'hui un autre jugement sur notre sculpture et sur les tableaux de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci. Mais ils poursuivraient probablement leurs critiques et leurs regrets sur la marche que tend à reprendre depuis peu en France la peinture.
UTILITÉ DE l'étude DE l'antIQUE.
» par leur moyen qu'il faut chercher à les faire revivre » une seconde fois parmi nous. Quelque mortifiante que » soit cette idée, nous devons cependant convenir que » les anciens sont nos maîtres, et l'on peut hardiment » prédire que du moment où nous négligerons de les » étudier, les arts cesseront de fleurir, et que nous re- » tomberons aussitôt dans la barbarie. » Plus loin il ajoute :
« On doit donc chercher avec empressement et étu- » dier avec soin toutes les inventions et toutes les idées » des anciens sous quelques formes qu'elles se présentent, » soit statues et bas-reliefs, soit pierres gravées, camées » ou médailles : le génie qui plane sur ces respectables » monumens peut être regardé comme le père de l'art » chez les modernes. »
« Les choses antiques, dit Dolce, contiennent toute la » perfection de l'art, et peuvent servir en tout de mo- » dèles. »
c L'antique est une admirable traduction à l'aide de » laquelle on parvient à reconnaître les beautés de l'ori- » ginal.... Plus vous aurez étudié l'antique, plus la nature » vous paraîtra grande , variée , admirable. » ( Emmeric David. Recherches sur l'art statuaire,)
« Les artistes modernes se sont révoltés contre l'étude » de l'antique, parce qu'elle leur a été prêchée par des » amateurs; et les littérateurs modernes ont été les dé- » fenseurs de l'étude de l'antique, parce qu'elle a été » attaquée par des philosophes. » Et plus loin le même auteur ajoute : « Il me semble qu'il faudrait étudier y) l'antique, pour apprendre à voir la nature. » (Diderot. Critique du Salon,) Et en ce point il se rencontre avec Buffon.
Visconti a dit depuis : a Celui qui calque ses ouvrages » sur la nature ne saurait être fort éloigné des originaux » de l'antiquité. »
Le Batteux écrivait : « L'antique fut pour nous ce que )) la nature avait été pour les anciens, d
« L'étude de l'antique peut seule conduire à la connais- » sance des beautés de la nature : c'est ainsi qu'Eupompe, » après avoir étudié les ouvrages de Polyclète, se proposa )) la nature pour modèle. » (Hagedorn.)
Rubens, dans son manuscrit traduit par de Piles, dit que nous ne pouvons rien produire de semblable aux ouvrages des Grecs, et que l'esprit des anciens était vraiment héroïque.
« Comment nous dédommager, disait Florent le Comte, » de la perte des beaux tableaux de l'antiquité, si ce n'est » en retrouvant le chemin qui a conduit leurs illustres au- » teurs à cette perfection dont nous avons à peine l'idée ? »
« Parmi les chefs-d'œuvre d'artistes (dit Lavater, que » je cite ici, quoique ses recherches se dirigeassent peu » vers la beauté), le premier rang a toujours été assigné » aux statues grecques des beaux tems de l'antiquité : » l'art n'a jamais rien produit de plus sublime ni de plus » parfait; c'est une vérité généralement reconnue. »
(( Quand les modernes surpasseront les anciens, les » ouvrages de la Grèce cesseront d'être classiques. » (Armand. Réflex.)
On lit ce passage dans l'Encyclopédie : « L'antique et )) les grands maîtres dans l'art du dessin doivent être )) copiés avec la plus grande précision, la plus grande » fidélité; j'oserais même dire avec une soumission ser- » vile, car il n'y a pas de honte à être esclaves de tels )) maîtres. »
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Ne pourraîs-je pas citer aussi ce que Bitaubé dit au sujet des traductions (page 46 de l'Illiade. Paris. i8o4) ' « Les traductions des anciens les font connaître et en » répandent le goût dans une nation : elles accélèrent ses » progrès et peuvent aussi retarder son déclin vers la » barbarie, en lui montrant au moins des copies des » modèles que l'on commence à négliger; copies qui D peuvent l'engager à remonter aux belles sources; copies » qui, toutes faibles qu'elles sont, peuvent être une con- » damnation tacite des monstres qu'enfante la dégradation » des talens. »
Enfin voici deux réflexions d'auteurs tout modernes :
« Ceux qui ont pris les Grecs pour modèles, depuis » le renouvellement des arts et des sciences, sont encore » ceux qui se sont acquis le plus de gloire, non-seulement » en peinture et en sculpture, mais dans tous les arts et » toutes les sciences. L'étude de la littérature grecque » nous a donné les Tasse, les Racine, les Pope, les Boi- » leau, les Poussin, etc., etc. Contre les faits, il n'y a » pas à réclamer. » (Lens. Du bon goût eii peinture.)
« C'est le flambeau des Grecs qui a dissipé les ténèbres » qui couvraient nos froides régions de la Gaule : ce n'est » qu'en renouvelant notre commerce avec ce peuple dé- » licat et poli, que nous pourrons écarter la barbarie qui )) nous menace au milieu même de nos chefs-d'œuvre. » (Geoffroy. Comment, sur Racine. P. 65 1. Tome 4» Paris. i8io.)
Mais il faut que je finisse ces citations par le mot que David n'a cessé de répéter à ses élèves:
« On ne fait rien de beau, soit en peinture, soit en )) poésie, sans le secours des anciens. »
Quoiqu'il y ait eu des critiques prévenus qui se sont attachés à rabaisser le mérite des anciens, on ne peu^ pas dire qu'il y ait eu des gens de bonne foi haïssant réellement l'antique. Mais souvent il arrive que, quand un artiste n'a pas su, ou n'a pas eu le loisir de consulter les anciens, soit quant au style et au gout, soit quant à la science ; et qu'après les avoir consultés, il n'a produit à la fin qu'un ouvrage faible et tout empreint du goût moderne, il cherche alors à dénigrer l'antique. Il répète que le goût des anciens était bon pour leurs tems, et que le nôtre, bien que différent, n'en est pas moins excellent; il établit des dissemblances forcées entre la sculpture et la peinture, et ne veut point reconnaître les peintures antiques existantes comme pouvant servir de modèles en la moindre chose, parce que, dit -il, ce ne sont que des décorations, des frises, des jeux de pinceau sans effet. La simplicité antique, il l'appelle froideur, monotonie; il met en avant la nécessité de piquer et d'émouvoir le public dans ce siècle où tous les moyens, assure-t-il, sont usés et où il faut fasciner par un certain éclat et par un ressort absolument neuf et inattendu; souvent il couvre, comme il peut, la pauvreté de son ouvrage, et feint d'attribuer à une résolution bien calculée ce qui n'est que l'effet d'une misérable habitude de singerie et d'une triviale témérité; enfin il se prévaut de l'exemple des peintres modernes de grand renom, maîtres en vogue qu'on est toujours prêt à citer, et cela parce que , malgré leur goût malheureusement opposé à celui de l'antiquité, ils ont jeté par leur manière souvent barbare et parfois même grotesque , un assez grand éclat et qu'ils ont fait preuve d'un très-grand talent.
tjTiLiTÉ DE l'Étude de l'antique. -77 lOserai-je dire encore qu'on a ï'efusé quelquefois de prendre l'antique pour modèle par cette seule raison qu'on croyait le surpasser en faisant différemment, et qu'ainsi on a prétendu le corriger et le perfectionner, comme si l'on pouvait ignorer que tout l'art antique est le résultat de plusieurs siècles de méditations et d'études suivies par un grand nombre d'hommes de génie ?
D'autres sont de meilleure foi : ils se vantent d'imiter ^t d'égaler l'antique; mais, aveuglés par la vanité, ils ne font que des espèces de charges du style antique, et n'obtiennent que des parodies que les ennemis de l'art grec ne manquent pas de signaler. Ils croient apercevoir dans l'antique un art de routine et de lazzis, et s'imaginent qu'il ne faut que s'abandonner à cette même manière, à ces mêmes lazzis, pour arriver au même but. Mais où ne les conduit pas leur vanité? ils sont roides, sans vie et sans naïveté dans leurs figures ; leurs compositions sont symétriques et froides ; dans les draperies, ils restent lourds ou entortillés ; enfin, malgré leur espèce d'audace, ils s'éloignent d'autant plus de ce goût antique si facile à saisir, selon eux, qu'ils se vantent d'en approcher de plus près.
D'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, voudraient bien penser, disposer et dessiner comme les anciens ; mais ils n'ont jamais vu dans l'antique le fond et le principe de l'art; ils n'en ont goûté que la superficie, et ce n'est qu'à l'aide d'une doctrine incertaine et toute subordonnée à un sentiment très-vague lui-même, qu'ils entreprennent de marcher sur les traces des artistes d'autrefois. Peu ingénieux dans les moyens, peu exercés dans les comparaisons, le goût des écoles modernes et
l'habitude des ateliers les dominent et les violentent; une certaine méfiance les retient, et, tout en aimant les anciens, ils produisent des ouvrages qui ne sont au total qu'une répétition assez insipide de tout ce que l'art moderne offre de moins philosophique et de moins relevé.
Mais ne dois-je pas encore ici mettre en opposition avec la gravité et la force qu'exige une pareille étude, la légèreté et la liberté un peu suffisante de ces élèves, qui vont esquissant, croquant çà et là les bas-reliefs et les statues, sans autre préoccupation que celle de leur adresse et de leur vivacité de crayon; cherchant à séduire par un faire qu'ils appellent spirituel et qui n'est qu'impertinent ; appelant études ce qui n'est que babil de la main, et propageant ainsi des copies sans caractère, sans vérité, sans ressemblance, de ce qui ne devrait être répété qu'avec prudence, qu'avec un religieux scrupule et un respectueux recueillement ?
Souvent ces mêmes artistes, pour perpétuer leur talent facile et libertin, confient à la gravure leur travail, et les portefeuilles se trouvent remplis de ces pauvres et chétives gravures où l'antique n'est plus reconnaissable, tant il est estropié, dégradé et misérablement travesti.
Il existe encore une autre espèce d'imitateurs de l'antique qui, faute de tems et d'études, ont contribué, tout en le faisant respecter, à en donner une idée fausse et défavorable : je veux parler des décorateurs. Ces artistes pressés dans leur travail, détournés de la méditation nécessaire à ces sortes d'études, ont produit souvent de souvenir des répétitions grossières de l'antique, et le public n'a pas toujours goûté ces imitations; cependant on ne doit point les regarder comme dangereux, car
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dégagés des préjugés d'école, peu révérencieux envers les styles des Florentins, des Carraches et des académies, ils tâchent de s'élever de suite au grand style et à cette noblesse antique dont l'aspect est toujours fait pour entretenir de belles pensées. Leurs dispositions, leurs attitudes, leurs draperies, leurs coiffures sont belles, sont conform<3s au vrai goût, et malgré la rudesse et la roideur du travail, ils contribuent à propager l'estime si utile que l'on doit aux anciens.
Ici je m'explique : je ne parle que de ceux qui aiment et tâchent de suivre les modèles antiques mêmes, et non de ces décorateurs qui, pour être neufs, vont couvrant les panneaux, les plafonds et les papiers de tenture de figures baroques et déplaisantes, d'arabesques ridicules et sans intention, appelant du nom d'antique et quelquefois d'étrusque leur pitoyable style.
Que peut-on conclure de ces diverses observations? Premièrement que, s'il faut connaître les anciens pour les aimer sincèrement , il faut aussi les aimer pour les connaître; de plus, que ce n'est qu'à force de les étudier, de les analyser, de comparer leurs intentions sages et élevées aux habitudes un peu capricieuses et un peu routinières et irréfléchies des modernes, que ce n'est qu'en pénétrant continuellement les causes qui ont déterminé les anciens à saisir tels ou tels caractères de la nature, tels ou tels calculs de l'art, en un mot, que ce n'est qu'en les interrogeant et en les consultant sans cesse qu'on parviendra à s'identifier avec eux, à penser comme eux, et à conduire le grand art de la peinture à son but et par le véritable chemin.
Enfin ce n'est qu'au moyen d'un très-grand nombre
de modèles ou de monumens, que l'artiste pourra se convaincre que toutes les parties de l'art sont observées jusqu'à la perfection dans les plus beaux ouvrages de l'antiquité; que le peintre, comme le sculpteur, doit y aller puiser les exemples de la composition et de la vraie poésie graphique; que là seulement les mœurs antiques, héroïques et mythologiques, ou historiques, sont retracées et reproduites en images fidèles ; que là se trouvent les plus ingénieuses et les plus sages études de la disposition du tout et des parties ; enfin que le dessin et toutes les qualités dépendantes de son immense domaine, y brillent de plus d'éclat que ne pourront jamais en produire tous les ouvrages modernes réunis Vérité,
beauté, charme, expression, vie, simplicité, pureté, philosophie, perfection de détails, excellence d'ensemble, grâce et finesse d'exécution, toutes ces conditions s'y retrouvent et s'y font admirer. Le goût des draperies, des coiffures, des ajustemens, des accessoires et leur convenance, ne saurait jamais être porté à un plus éminent degré. Ces mêmes anciens n'ont-ils pas aussi laissé les règles les plus sûres de l'art des portraits ? enfin si les modèles de clair-obscur et de coloris sont rares dans le petit nombre de peintures antiques que le hasard a fait découvrir dans des lieux peu propres à recevoir des chefsd'œuvre, ces mêmes fragmens ne peuvent-ils pas nous donner une idée très-nette des véritables principes de ces deux conditions importantes de l'art? Concluons en un mot que, pour faire servir à la peinture la contemplation et l'étude des antiques, il ne nous reste plus qu'à rechercher ou à expliquer les élémens qui constituent tant de beaux ouvrages, afin de pouvoir ensuite en faire une heu-
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reuse application. Déjà d'habiles écrivains ont coopéré à ce précieux travail; déjà les arts en ont ressenti les effets bienfaisans : c'est donc le même but qui va me diriger, et ce sera l'analyse de l'art antique qui deviendra mon principal moyen dans les recherches théoriques que j'aurai à poursuivre dans tout le cours de ce traité.
Cependant, dira-t-on, est-il bien vrai que nous n'avons pas d'autres leçons à recevoir et à suivre que celles des anciens, et est -il prouvé que, parmi les combinaisons imaginées par les modernes, il ne s'en trouve aucune qui ait ajouté à l'art de nouveaux charmes, ou de nouvelles perfections ? — Aucune. — Pourquoi donc, dira-ton encore, s'est-il trouvé des écoles où les élèves goûtaient avec une ardeur et une sensibilité extrêmes le style que vous appelez vicieux, et la manière de leur tems et de leurs maîtres? Ne serait-ce pas par certains préjugés que vous recommandez autant cette affection pour les statues et pour tous les ouvrages de l'antiquité ? — Non. — La jeunesse, avide d'apprendre, est portée à imiter; elle reçoit profondément les impressions, et n'aspire qu'à ressembler aux hommes célèbres, pour lesquels elle a conçu de bonne heure de la considération. Dans les tems vicieux de l'art, le mauvais goût était transmis du maître à l'élève: les charmes de la sculpture grecque n'étaient point exposés à leurs yeux, ou ils étaient appelés mystérieux et trop étrangers aux mœurs d'alors ; et si on louait l'antique, c'était sans le proposer pour modèle. Enfin, ajouterat-on, vous ne persuaderez pas que certains modernes, en se livrant en toute liberté à leur propre goût et à leurs inspirations, n'aient pas laissé d'heureux exemples à suivre en certaines parties, fussent-elles accessoires; et l'antique