‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 26 sur 174 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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eut acquis certainement quelques charmes de plus, si les artistes d'autrefois se fussent abandonnés de tems en tems à ces mêmes libertés, à ces mêmes inspirations. Ne trouvons-nous pas des preuves de ces perfectionnemens dans nos meilleurs statuaires modernes ? Enfin l'art ne gagnerait-il pas, en adoptant, par exemple, la chaleur des mouvemens de Michel-Ange, le caractère de ses formes, la morbidesse des chairs, et la molesse gracieuse des marbres de certains statuaires de nos jours , leur fini précieux et leur ciseau recherché ? En un mot, pour parler de notre plus renommé statuaire, n'admironsnous pas les cheveux si doux, les sourcils fondus et les pieds si tendres de Canova, comme des qualités ajoutées à l'art antique? — Non, pas plus que les fossettes aux joues et au menton ; moyens faux de raffinement adoptés par quelques restaurateurs modernes.

L'art des Grecs était pur et excellent ; leur sensibilité était extrême; et ils ont dû repasser dans leur esprit toutes les combinaisons dont l'intelligence humaine est susceptible. Leur grand savoir, la finesse de leur tact et de leur jugement, leur a fait rejeter ou adopter précisément ce qu'il convenait d'adopter ou de rejeter. Rien de nouveau ne peut être ajouté à l'art antique, que des dégradations et des flétrissures ; et si, après les périodes grecques où l'on a vu l'art atteindre à la perfection, des artistes pleins de talent n'ont pas ambitionné autre chose que de marcher sur les traces des' Phidias, des Polyclète, des Praxitèle , des Lysippe , des Protogène et des Apelle , devons -nous rougir de nous aider des mêmes réserves et de suivre ces mêmes guides? Non, ce droit d'aspirer à des perfectionnemens de notre choix, ne nous sera ac-

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cordé que lorsque ces anciens que nous voulons corriger auront été imités et égalés.

Mais parlons de la distinction déjà indiquée au chapitre 5.

Les grandes leçons qu'on peut puiser aujourd'hui dans les sculptures antiques exécutées à Rome, même dans les tems postérieurs de l'art, ont paru à certains artistes un aliment suffisant, et tous n'ont pas pensé à remonter jusqu'à la source pure de la Grèce. Le caractère de grandeur de la sculpture romaine, son aspect noble et pompeux a été plutôt senti et goûté que les finesses sévères et les naïvetés attiques. Raphaël, par exemple, n'a presque étudié que les bas-reliefs et les statues romaines.

Le prime abord dans les monumens romains est toujours imposant par la disposition, par Tordre et la variété des grandes parties, par la netteté, la force, ainsi que par la richesse et la magnificence : ces qualités séduisent; souvent elles imposent à l'œil et à l'esprit, laissant toujours une grande idée de l'art. Mais si les Grecs n'ont pas constamment manifesté d'aussi belles ordonnances, d'aussi grandes décorations, et cela par d'autres vues et pour se conformer à toutes les convenances , que de charmes dans leur simplicité ! Que de savoir et de sentiment dans leurs images naïves et toujours gracieuses! Mais surtout quelle justesse, quelle vérité, quelle propriété dans les formes, dans l'anatomie, dans le mécanisme humain, dans l'espèce et le caractère! Quel langage, quel style simple, pur et enchanteur ! Nous blâmons les artistes qui, sous les Antonins, abandonnèrent cette sévérité éloquente de la sculpture grecque; pourrionsnous, sans rougir, n'y pas aspirer nous-mêmes?

Cependant cette préférence qu'on recommande pour les modèles grecs, ne devrait point exclure l'étude des monumens romains. Il n'est pas rare de trouver des artistes trop exclusifs en ce point : souvent l'enthousiasme qu'inspire ce goût si pur et si touchant des ouvrages grecs, fait mépriser les productions mêmes du beau tems de Rome. Cet excès, qui est un préjugé blâmable, pourrait passer pour un symptôme d'ignorance ou de présomption; car on supposerait par là, ou qu'ils se croient déjà eux-mêmes au-dessus de ces beaux modèles romains, ou qu'ils n'ont pas l'esprit assez étendu pour en comprendre le mérite et savoir s'y attacher.

Faisons encore une réflexion qui se développera dans le cours de ce traité : c'est que, pour imiter la science et le style des anciens, il faut les imiter dans toutes les parties qui constituent l'art; ainsi, pour prendre quelques exemples, s'il s'agit de la pantomime, on peut dire que dans un tableau, sans la convenance ou le mode du geste, il n'y a point de style antique ; sans unité dans le caractère des formes ou de l'espèce, il n'y a ni goût ni style antique; sans la disposition une, c'est-à-dire régulière, mais exempte de duplicité, il n'y a ni aspect ni physionomie qui rappelle l'art de l'antiquité. Toutes ces conditions et tant d'autres doivent donc être étudiées dans les anciens, soit romains, soit grecs, ou, pour mieux dire, dans des écoles complètes, dont toutes les leçons soient empruntées à l'antiquité.

Il faut maintenant signaler de nouveau les méfiances que l'on ose quelquefois inspirer aux élèves pour ces sources inépuisables de bon goût et de perfection. Qui croirait que les erreurs des peintres qui oublient la na--

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ture sont attribuées, même par des professeurs, à cette affection que nous recommandons ici pour les modèles grecs ? Mais quelle étrange façon de raisonner, ou quelle dissimulation dans le raisonnement ! Une parodie de Racine ou de Corneille rend-elle donc blâmable l'étude des qualités de ces poètes sublimes, et l'antique est - il dangereux parce que des artistes sans jugement et sans délicatesse nous donnent pour du goût grec leurs pitoyables inventions ? Les regrets et les plaintes des critiques devraient être dirigés autrement et plus utilement. Ce ne sont pas les modèles grecs qu'il faut redouter et éviter, mais ce sont les prétendues copies qu'en font des artistes ridicules, qu'il faut signaler comme de criminelles impostures ; ce ne sont pas les règles et les préceptes des anciens qui peuvent égarer, mais bien les manières et les gentillesses insidieuses de ces artistes dont les ouvrages libres et capricieux n'influent malheureusement que trop sur le goût national; de ces artistes, qui se vantent d'être familiers avec le goût pur de l'antique, lorsqu'ils n'en ont fait les profondes études que sur les écrans, les porcelaines et les peintures des boudoirs. Enfin (car il faut parfois répondre en passant aux principales objections de ces détracteurs de l'antique qui se plaisent à attribuer les écarts des artistes à l'imitation des monumens et à l'abandon des anciens goûts d'école) , disons que lorsqu'on recommande aux élèves l'étude des anciens, dans les basreliefs, les statues, les pierres gravées et les peintures, on ne veut pas leur insinuer le précepte bannal d'imiter ou de copier telle ou telle figure, telle ou telle composition; on veut leur faire sentir que les diverses qualités qui constituent l'essentiel de l'art, se trouvent rassemblées

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dans ces beaux modèles conformes en tout à la belle nature, et qûe toutes les inspirations du génie naturel des artistes, ainsi que l'impulsion de leur goût individuel, ne peuvent jamais, sans le secours de ces mêmes règles antiques, les élever aux grands résultats des arts.

Vous souriez, lorsque des gens étrangers à la sculpture vous demandent ce qu'il peut y avoir de si beau dans un marbre grec mutilé et sali; dans un bas-relief monotone et sans illusion ; mais l'homme éclairé sourit de pitié , lorsqu'il voit que ces mêmes marbres, apportés h grands frais, d'Athènes et de Rome, que ces mêmes monumens, tant admirés par des artistes, influent si peu sur leurs ouvrages, et que tout leur enthousiasme se réduit à une contemplation stérile ; enfin que cette grande sévérité de goût et de style qu'ils s'empressent et se vantent de remarquer, ne produit que des paroles oiseuses et sans effet. Aussi David disait-il souvent : « J'entends louer l'antique » de tous côtés, et quand je cherche à voir si on en fait » des applications, je découvre qu'il n'en est rien. » N'est -il pas affligeant pour le savant, nourri du style des écrivains de l'antiquité, familier, autant avec les conceptions et les images d'Homère, qu'avec les expressions figurées des artistes de la Grèce; n'est-il pas, dis-je, aflligeant pour lui de voir que les efforts des artistes tendent à piairc à ces brocanteurs qui trafiquent des œuvres de lazzis de tant de peintres des derniers siècles, ou à ces fastidieux preneurs, qui répètent éternellement les lieux communs empruntés au langage des catalogues, plutôt qu'aux hommes dont le goût est relevé et délicat, et qui ont tant à cœur l'honneur de l'art?

D'où vient donc le peu d'influence des modèles éter-

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nellement admirés et respectés? Non-seulement de Toubli de l'antique, mais il faut le dire, du mépHs de l'antique. Vanité barbare, jadis tu infectas Rome, tu triomphas du bon goût, et tu soumis les génies les plus élevés ! Louangeurs funestes, vous l'alimentez cette vanité ennemie de la perfection , cette vanité qui pâlit en voyant les résultats de l'ordre, de la pureté et de la sagesse. Vos idées stagnantes et votre complaisance dans le cercle étroit de vos doctrines flétries, feront croître de nouveau ces préjugés que des hommes courageux ont tâché de détruire, mais qui renaîtront bientôt, s'ils trouvent encore un soutien dans vos trompeuses théories.

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