DE LA PEINTURE CHEZ LES CHINOIS
]\[oTRE même auteur de l'Encyclopédie écrivait ce qui suit : « Un peintre italien, nommé Giovanni GhirardiniJ » est allé à la Chine : c'était un artiste fort obscur; mais » son jugement sur les objets d'un art qu'il exerçait, et » dont il devait avoir au moins quelque connaissance, est » bien préférable à celui des voyageurs qui n'en avaient » aucune : il a prononcé que les Chinois n'avaient pas la » moindre idée des beaux-arts, et son jugement est for- » tifié par tout ce que nous connaissons de ce peuple.
» Les Chinois semblent ne pas même soupçonner la » perspective. Ils font des paysages^ et n'ont aucune » idée des plans; aucune du feuillé des arbres; aucune » du parti que l'on peut tirer des fabriques ; aucune de » la fuite des lointains; aucune des formes variées que » prennent les nuages; aucune de la dégradation des » objets, en proportion de leur distance : c'est-à-dire » qu'ils ne font guère que des paysages, quoiqu'ils n'en » aient aucune idée.
» Chez eux la nature humaine n'est point belle : loin » de chercher à l'embellir, loin de chercher même à la » rendre telle qu'elle est, ils s'étudient à la rendre encore » plus difforme. Ils ont une sorte de vénération pour les » gros ventres dans les représentations de leurs dieux. Une » figure courte et ventrue est pour eux une figure du style » héroïque; un gros ventre est le caractère extérieur par
» lequel ils désignent leurs grands hommes. Les figures » de femmes, au contraire, minces, allongées, resseni » blent à des ombres, plutôt qu'à des êtres vivans.
» Pour que les arts fleurissent, il faut qu'ils soient » considérés et récompensés. Les peintres sont les ou- » vrîers les plus mal payés de l'empire.
» Les ignorans admirent l'éclat et la propreté de leurs » couleurs; mais il faut bien qu'une enluminure faite » avec des couleurs sans mélange, ait du brillant et de » là propreté. La difficulté de Fart est de mélanger et de )) fondre les couleurs sans les tourmenter et les salir; î) mais les Chinois ne peuvent succomber aux difficultés » de l'art, puisqu'ils ne connaissent pas même l'art.
» Il faut bien avouer que leurs couleurs naturelles » sont plus brillantes que les nôtres ; si c'est un mérite, » c'est celui de leur climat et non de leur talent
)) Un frère jésuite, qui dans son enfance avait été » broyeur de couleurs, fut élevé au rang de premier » peintre de la cour. Les Chinois admirèrent la supério- » rité de son talent : jamais Raphaël ne jouit de tant de » gloire; l'éclat que ses succès donnèrent à sa place, la » fit envier par les pères, qui depuis s'en sont toujours » conservé la possession.
» On sait que les batailles envoyées de la Chine pour » être gravées h Paris étaient l'ouvrage des pères jésuites. » Il s'en fallait beaucoup qu'aucun Chinois fût capable » de faire ces mauvais dessins, qui ont été corrigés par » un artiste célèbre, M, Cochin, avant que d'être distribués
* Singulière décision!.... C*est au moins celui du talent qu'ils ont pour choisir et rendre propres à la peinture les substances les plus favoiables au meilleur coloris.
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» aux graveurs. Je me souviens que nous admirions, en » examinant ces chefs-d'œuvre, qu'aucun cheval ne tou- » chat la terre, qu'aucune figure ne portât d'ombre.
» En général, les Chinois, comme tous les Orientaux, )> ne connaissent qu'un petit nombre de traits qu'ils ré- » pètent toujours : ils multiplient tant qu'on veut les » figures, mais toutes se ressemblent.
» Dans les ouvrages de poterie, qu'on peut regarder » comme des dépendances de la sculpture, on ne re- » marque aucune science de formes, aucun sentiment )) des muscles les plus sensibles, aucune idée de propor- » tion : enfin ils ne sont pas aux premiers élémens de » l'étude de la nature; loin de l'avoir observée, à peine » semblent-ils l'avoir regardée. On peut croire que per- » sonne ne se doute dans tout l'Orient, que l'anatomie » puisse avoir quelques rapports avec les arts qui appar- » tiennent au dessin. Quelques têtes, imitées en relief » par des Chinois, ont une sorte de vérité, mais d'un » choix bas et vicieux. L'ampleur des draperies cache » toutes les parties; et on sent qu'on n'a pas même pensé » qu'elles existaient sous les draperies : on ne voit que » les extrémités, et elles sont mal faites. Il faut cepen- » dant avouer que si la sculpture est très-mauvaise à la » Chine, elle a du moins quelque supériorité sur la pein- » ture. »
Je ne crois pas qu'on doive partager toutes les opinions de l'auteur : je sais, comme lui, que ces figures chinoises peintes, et surtout sculptées, et qu'on a appelées assez à propos du nom de magots, à cause de l'espèce d'immobilité et de la structure disproportionnée qui caractérisent ce singe, sont des figures hétéroclites et d'un
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gOLit affreux; mais les Chinois n'ont-ils donc jamais peint de figures de quelqu'élégance et de quelque naturel, et n'auraient-ils point eu un style de pagode qu'ils auraient appliqué mal à propos à d'autres représentations?
J'ai cru apercevoir que les figures fabriquées autrefoisà Canton et dans les dehors commerçans de la Chine, avaient quelque chose de plus barbare que les ouvrages* exécutés dans le sein de ce vaste pays. Qui sait si le débit que firent à certaines époques en Europe les Chinois de leurs porcelaines, de leurs papiers peints et de leurs magots, ne les a pas engagés à se fixer exclusivement, quant à ces peintures de commerce, à ce style ridicule, encouragé, pour ainsi dire, par les marchands étrangers, et qui semblait favoriser l'exportation de leurs fabriques ?
Il résulterait de cette conjecture, si elle était fondée, que les petites maîtresses de Londres et de Paris, qui ont tant goûté jadis, par bon ton, ces magots chinois et ces paravents chamarrés, ont été un peu la cause du goût barbare de la peinture en Chine ; elles ne s'en doutaient certainement pas. Au reste, il n'est pas sûr que cette mode ne reviendra pas... Plus d'un magot fait encore peur aux petits enfans, sur les cheminées et sur les encognures. Les peintures chinoises qu'on reçoit aujourd'hui de Canton, semblent réellement être d'un goût moins baroque et moins^ chargées que celles dont nos pères faisaient cadeau à leurs dames; et si les règles de l'art n'y sont pas mieux observées qu'autrefois, les figures et tout le style semblent avoir quelque chose de plus simple et de plus naturel.
Il y a peu d'efforts à faire pour ridiculiser les peintures chinoises et autres, surtout lorsqu'on les compare avec celles de nos peintres célèbres; mais il faut un cerlail^
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zèle pour rechercher les qualités de naïveté, de simplicité, et même de style, qu'on peut rencontrer dans plusieurs de ces ouvrages dont l'étude peut faire découvrir quelques pratiques importantes pour l'art. Enfin, la prévention contre ces peintures a été, je le répète, mal entendue, puisqu'elle nous a empêchés de nous instruire même des procédés matériels qui sont la seule chose qu'elles aient de recommandable, à moins qu'on ne compte pour du mérite la propreté du pinceau, qualité qu'on ne saurait leur contester. On connaît, au reste, toute leur adresse dans certains arts mécaniques, et leur encre, leur papier, leurs pinceaux, leur terre pour les vases , leurs boîtes, etc. sont des objets dignes aujourd'hui même de notre surprise et de notre rivalité. Je ne crains pas d'ajouter, pour justifier un peu les artistes de la Chine, qu'il se rencontre des figures chinoises sculptées et émaillées, dans lesquelles on retrouve de la vie, de l'expression et de la délicatesse ; et je parle de celles qui ne sont pas l'ouvrage des Européens fixés dans ce pays. Ce dont il nous faut convenir, malgré tout, c'est que nous n'avons pu imiter ce peuple industrieux, ni dans les peintures dites de vieux laque, ni même dans l'espèce de bois cartonné et si léger, qui lui sert de subjectile, ni dans la couleur de leurs vases en porcelaine, ni dans leurs vernis, etc.
J'ai vu récemment un voyageur qui, arrivant de la Chine, se trouvait invité à causer des arts de ce peuple lointain; et je fus fort surpris, après qu'il nous eut parlé des vives et très-belles couleurs qu'il avait remarquées sur une voiture peinte à Canton et destinée à un ambassadeur d'Europe, de l'entendre demander comment les
Chinois s'y prenaient pour obtenir des teintes aussi bril-lantes. Sa question me parut fort remarquable, et je me dis : Moquons-nous donc des Chinois ! Au reste les missionnaires qui résidèrent long-tems dans ce pays, ne nous en ont guère plus appris sur ce point que ce voyageur. Mais je reviendrai sur cette question à son lieu, c'est-àdire, quand je parlerai du matériel du coloris.