‹ Traité complet de la peinture (volume 5)Chapitre 47 sur 174 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Quelle crainte nous retient donc clans notre affection comme dans nos regrets ? pourquoi ne pas convenir que les Raphaël et les Michel-Ange qui s'éclairèrent, comme on le sait, par l'étude des sculptures antiques, se fussent formés tout-à-fait, si les chefs-d'œuvre de la peinture grecque fussent parvenus jusqu'à eux? pourquoi craindre aussi d'affaiblir leur célébrité, par l'éloge que l'on ferait de la peinture des anciens, lorsqu'on sait que cet éloge et cette estime qui sont propres à relever l'art, peuvent servir en même tems à justifier les modernes des erreurs qu'il ne faut attribuer qu'à ce dénuement où ils ont été d'exemples antiques excellons? Oui, j'aime à le croire, et j'en suis persuadé, un tableau d'Apelle ou d'Aétion était une chose aussi admirable que touchante; aussi gracieuse et attrayante, que forte et noble par sa simplicité; et je ne pense point que les auteurs anciens aient exagéré les louanges qu'ils ont fréquemment prodiguées à d'aussi beaux ouvrages, ni qu'ils aient jamais feint d'en être enchantés.

Quoi de plus naïf, pour citer un seul exemple, que la description que nous a laissée Lucien du fameux tableau de Zeuxis représentant une Centaure allaitant ses petits? Ne voit -on pas le tableau lui-même dans cette copie écrite, et y a-t-il la moindre exagération, la moindre flatterie dans le récit ? Lucien décrit ainsi cet ouvrage, d'après une très-bonne copie qu'il en avait vue à Athènes: « C'est sur un gazon verd et touffu, dit-il, que la Cen- » taurelle est représentée; sa partie inférieure, qui est » celle d'une cavale, est couchée sur le côté; ses pieds » de derrière sont étendus ; ceux de devant sont reployés ; » l'une de ses jambes semble appuyée sur le genou, et

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» montre en se courbant le dessous de la sole> tandis que » de l'autre, elle pince la terre, comme font les chevaux » qui veulent se {relever. Sa partie supérieure est celle u d'une belle femme qui s'appuie sur le coude : elle tient n dans ses bras un de ses deux petits et lui présente la » mamelle : l'autre téte sa mère à la manière des pou- » lains. Vers le haut du tableau est un Centaure ( l'époux » de celle qui allaite les deux petits). On ne lui voit que » la moitié du corps : il a l'air d'être aux aguets : penché » vers ses enfans, il leur sourit, et de la main droite il » tient un lionceau qu'il lève au-dessus de sa tête, comme » pour s'amuser à les effrayer. »

Toute la Grèce connaissait ce tableau; plusieurs auteurs en ont parlé, et chacun le louait, selon l'impression qu'il en recevait. Pline, en parlant de cette peinture, s'attache à vanter la transition ingénieusement exprimée de la partie humaine et féminine de cette Centaurelle, aux formes chevalines du reste du corps, signalant l'art avec lequel ce passage était rendu par le pinceau.

Je crois voir réellement le tableau lui-même. Je vois la vie dans les mouvemens; le caractère de beauté agreste et juvénile dans la tête et le torse de la Centaurelle : ses petits me semblent animés, sains, pleins d'incarnat et de charmes. L'aspect du tableau est vrai et tout naïf; une simplicité et un calme magique donnent à cet aspect une physionomie enchanteresse. L'effet n'a lieu que par des oppositions sans affectation, tant l'art a déguisé l'art. La teinte est juste, belle, lumineuse et vraiment naturelle. Enfin on éprouve un certain enchantement à le contempler, et c'est en même tems faire une étude pleine d'attraits que de l'analyser. On est ému, on se sent tressaillir

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en l'admirant; on sourit, en suivant la correction de ces bouches enfantines; on est plein d'amour, en suivant les contours corrects de ce beau sein que la santé et la beauté feraient croire encore virginal; cette coiffure élégante contraste avec ce corps et avec ces pieds, d'une nature si différente ; et ce contraste piquant et ingénieux qui tient notre attention en éveil, met en mouvement mille idées sur le beau et sur la nature. Enfin tout est science et tout est sentiment dans cette délicieuse peinture. O Zeuxis ! tu disais avec raison que nul prix ne pouvait dignement payer tes ouvrages. C'est le fini joint à la facilité attique; c'est surtout le nerf joint à la grâce, la suavité unie à la précision ; c'est enfin cette perfection dont plusieurs antiques que nous possédons peuvent nous donner quelquefois l'idée; perfection qui est autant le résultat d'un savoir réel et certain, que d'une force de génie rare et toute particulière.

Je viens de rappeler un tableau qui offre peu d'intérêt dans nos mœurs. Que n'y a-t-il pas à dire de tant d'autres peintures où les sujets les plus nobles et les plus pathétiques étaient conçus et traités à la manière des grands poètes d'autrefois?

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